A PROPOS DU DERNIER OUVRAGE DE H. PAUL JANET
nous sont venues d'un camp tout contraipe et de la part de notre trèsbienveillant, très-aimable mais très-résolu adversaire du feuilleton de la République française.
Je serai naturellement dispensé de répondre à M. Janet sur le chapitre de mes défauts ou mérites personnels. Il s'y est assez étendu. C'était son droit, et il en a usé avec modération. Je le remorcie sincèrement de la part d'éloges qu'il me décerne. Quant à ses reproches, je n'ai pas la prétention qu'il n'y en ait point de fondés, et je dois en mériter plusieurs auxquels il n'aura pas songé. Gomment en serait-il autrement? Mais c'est au public indépendant et compétent à se prononcer, quand il sera d'humeur à s'occuper décela. Il m'est arrivé une fois de me défondre contre le reproche d'obscurité, que M. Janct renouvelle. J'ai eu tort : le temps seul pourra montrer, en admettant qu'il y ait un avenir pour mes idées, si j'ai su en trouver une expression passabIp,ou s'il faut absolument en chercher une autre. Mais je n'ai pu me défendre d'une certaine irritation contre le don de clarté de tant d'auteurs qui portent enseigne de philosophes et qui n'ont jamais appris ce que c'est que de chercher l'exactitude et la rigueur dans les formules. Je suis loin, M. Janet peut m'en croire, je suis très-loin de m'attribuer quelque chose du talent merveilleux et tout à fait incomparable d'exposition qu'il signale avec raison dans les ouvrages de Stuart Mill. On n'a jamais uni à tant de profondeur de dialectique tant de clarté dans les analyses. Mais enfin, et fort heureusement, on peut réussir à moins à exprimer nettement une pensée qu'on a. Il y a une école, que M. Janet connaît bien, dans laquelle on n'y réussit que bien rarement, par la raison que la pensée qu'on a est vague et répugne à toute expression scientifique.
Mais je me laisse entraîner plus loin que je ne voulais aller. Le seul endroit qui me touche vivement, dans ^es reproches que M. Janet m'adresse, est celui-ci. Quoique M. Rcnouvicr, dit-il, « ait fondé une revue qui a pour office de livrer au mépris et au ridicule quiconque ne pense pas comme lui, nous croirions au dessous de la philosophie de lui appliquer la môme méthode ». La Critique philosophique a été fondée pour un office dont M. Janct paraît avoir de la peine à se rendre compte, et qui consiste premièrement à propager et à défendre des doctrines trèsarrôtées que ses rédacteurs -croient ôlre des doctrines vraies; deuxièmement de réfuter les doctrines et opinions opposées, sans s'interdire d'en faire la satire quand il y a lieu, et il y a quelquefois lieu; troisièmement, et dans l'espèce, de combattre les tendances communes qui se témoignent sous tant de noms et sous tant de formes dans notre siècle : panthéisme, hégélianisme, saint-simonismc, positivisme, communisme, altruisme, évolutionisme, monisme, bouddhisme, utilitarisme religieux, sacerdotalisme, immoralisme transcendant, réhabililation du moyen ûge, justification du mal en tant que cause nécessaire du bien^ abandon des
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principes historiques et moraux de la Révolution, tendances, selon nous, funestes et qui menacent de tout emporter; quatrièmement, de montrer la faiblesse de cette philosophie académique et universitaire, qui ne possible ni par édiicalion et tradition, ni par Tindépendance et les convictions personnelles des membres du corps enseignant, ni par l'aptitude et rinslruclion scientifique des écrivains, ni par la valeur logique et systématique dos thèses, dites spirilualistes, dans lesquelles ils se renferment, rien de ce qu'il faudrait pour prendre la direction des esprits et enseigner mieux que le scepticisme pratique et rindilférence aux ûmes flottantes et (oujours l?s ['lus nombreuses de la jeunesse. Cette dernière p:irlie do notre lâche a été remplie bien imparfaitement jusqu'ici, La dispersion injvitable de nos efforts sur un grand nombre de sujets d'égale importance, et retendue matériellement si restreinte de notre publication peuvent nous servir d'excuse.
Ou'cst-ce que livrer des personnes « au mépris et au ridicule »? On a toujours compris la critique littéraire comme autorisée, surtout quand elle a des principes, une doctrine qu'elle veut faire triompher, à livrer les écrivains, on la;ît qu'écrivains, leur style, leurs procédés de composition, leurs idées, leurs talents au mépris et au ridicule. Il est sans doute inutile de prouver une vv-rité qui ressort de l'histoire de l'art et de la littérature à toute page, à savoir qu'on n'a jamais jugé qu'il fût au-dessous de l'art et delà littérature de livrer au ridicule et au mépris les artistes manques, ou corrupteurs de l'art, les auteurs intimes et prétentieux, le mauvais goût, la popularité usurpée, etc., etc. Pourquoi donc scrait-il audessous de la philosophie, si l'on suppose chez le philosophe l'ardeur Ic^gitime des convictions fortes et sincères, de faire sentir la vanité des faux systèmes, l'inanité des opinions mal conçues, la sottise des prétentions non justiûées,rincapacité essentielle de ceux pour qui le champ de la philosophie est du ressort d'une espèce d'agriculture. II n'y a qu'un cas où les ménagements pour les personnes, en ce sens, seraient indiqués : c'est celui où Ton consentirait à former avec elles une espèce d'association, en vue de l'exploitation des différentes parties de ce champ, livré aux cultures les plus opposées selon les demandes du gouvernement ou du public. Mais ce cas n'est pas le nôtre.
En tout autre sens, la pensée de nous attaquer aux personnes nous serait odieuse. Si l'on veut exiger de nous les signes du respect qu'obtiennent ordinairement dans le monde les places, les pensions et les décorations, ces biens extérieurs, comme les nommaient les anciens moralistes, nous les refusons nettement à qui n'a sur nous aucune juridiction. Mais s'il s'agit du respect dû à l'honneur et aux intentions, nous sommes certains de n'y avoir jamais manqué, et de n'avoir jamais non plus détîguré sciemment et dénaturé les doctrines que nous combattons. Ce n'est point être hautain et malveillant que d'exercer sans