‹ Critique philosophiqueChapitre 64 sur 164 · A PROPOS DU DERNIER OUVRAGE DE H. PAUL JANET · texte numérisé non relu

A PROPOS DU DERNIER OUVRAGE DE H. PAUL JANET

les éclectiques et les jésuites arme le bras des ignorants, et la pensée qui pervertit Tinstruction dirige les coups contre la liberté des peuples. Bien plus, c'est à Paris que les hommes de fer et de sang qui ravagent l'Europe au prulit des rois trouvent une pnrolc qui les justifie. Eux, ils frappent, ils tuent, ils ne savent pas parler: ce sont des muets prédestinés, dès la naissance, à une œuvre fatale. Mais nous avons l'Institut, la Sorbonne; nous connaissons la philosophie, l'histoire et toutes les sciences, et nous formons, nous payons les sophistes pour dénaturer la vérité et justifier le sonderbund, les cardinaux, l'inquisition et le pontife.

» Nos historiens ont coramcnciî par supposer que toutes les religions et tous les gouvernements n'ont existé qu'à la condition de représenter la vérité et la justice dans un temps donné. Suspects à la Restauration, ils ont joui d'une popularité quelquefois méritée. S'ils expliquaient Tancienne monarchie, ils expliquaient aussi la Révolution; s'ils justifiaient le moyen âge, s'ils justifiaient en môme temps l'ère moderne; s'ils amnistiaient Grégoire Vil, ils amnistiaient par le même principe les hommes de 93: ils avaient l'air d'accepter la monarchie, ils paraissaient attendre le jour où le peuple deviendrait souverain. Sous Louis-Philippe, ils su trouvèrent à la fois démocrates et royalistes, eWa corruption de la science fut contemporaine de la réintégration de l'Académie des sciences morales à l'Institut. Napoléon avait supprimé cette Académie en combattant Voltaire par YoUaire; la contradiction était flagrante. Les académiciens du règne de Louis-Philippe se sont servis de l'histoire pour masquer la conlradiclion; ils l'ont rendue savante, historique, presque généreuse. Ils n'attaquaient aucun dogme, ils n'en défendaient aucun ; ils exposaient, ils expliquaient, ils justifiaient. Interpelés catégoriquement, ils glissaient à travers toutes les nuances historiques. De là cette métaphysique de l'opportunité, de l'occasion, la théorie des faits accomplis, les fines distinctions sur le possible et l'impossible, et cette littératuredu sic et non qui consiste à donner tort et raison à tout le monde, sauf à se ranger de l'avis le plus profitable à l'intérût individuel. De là ces hommes qui sont venus soutenir toutes les thèses les plus opposées pendant dixneuf ans, et toujours au nom de la liberté et delà justice.. .Les nuances de l'apostasie ont été exploitées avec une adresse inouïe; on a passé d'un extrême à l'autre sans que l'on puisse dire l'heure et le jour du revirement. A les entendre, ils ont toujours été les mômes ; à les voir, ils passent la seconde moitié de leur vie à détruire ce qu'ils ontfait dans la première moitié.

» Il est juste que la science officielle soit dominée par les jésuites, qui ont été plus sincères et plus dévoués. Comment défendre TUniversité dominée par MM. Cousin, Thiers ctGuizot? Pourquoi la défendre? N'est-elle pas de plein gré avec l'ennemi... Laissons les éclectiques aux

BI6U0GRÀPHIB. 375

jésuites, les historiens aux catholiques : que les morts ensevelissent leurs morts. L'Université n'est plus qu'un fantôme, l'éducation nationale est à fonder : c'est à la République de 1848 à réaliser le souhait de la Convention; c'est à notre génération que revient la tâche de dégager l'instruction publique de cette fiction juridique et scientifique de TUniversité. Le salut de la République n'est qu'à cette condition. »

La réalisation du vœu de Joseph Ferrari a été retardée d'une génération, de deux bientôt; elle peut Tôtre de plus d'une encore. Ces dernières lignes semblent donc avoir été écrites pour nous et devoir s'adresser encore à nos successeurs, on peut le craindre. Certes, il y a plusieurs des vérités qui s'appliquaient aux universitaires et académiciens de la réaction de 1849, et qui sont encore applicables aux royalistes, aux constitutionnels et aux semi-républicains de l'Institut et de l'Université de 1876. Les doctrines historiques et morales n'ont guère changé, non plus que les tempéraments politiques; mais les lois de 1850 et de 1875 sur la liberté de l'enseignement, et les privilèges de fait du clergé pour user de ces lois, ont ajouté beaucoup de force à ces paroles, si l'on pouvait aujourd'hui se plaire à les répéter : r Université n'est plus qu'un fantôme ^ et : Pourquoi la défendre? Si l'Université impériale, évoluée dans l'éclectisme, n'est pas tout à fait avec tennemi^ au moins est-elle sous l'ennemi. Nous avons besoin de la supposer singulièrenient amendée en sa philosophie et en sa discipline, grâce aux libertés qu^on lui promet, avant de consentir avoir en elle un instrument approprié à l'éducation nationale que réclame la France de 1789. Renouvier.

['IhES cAusis FUIALB8, par M. Paul Janet^ membre de rinstitut. 1876, un toI. ia-8*

(Germer Baillière).

Le terme de cause finale signifie le bat pour lequel on agît, ou vers lequel on tend, et qui peut être, par conséquent, considéré comme une cause d'action ou de mouvement. Après avoir posé cette déGnition, M. J. consacre un chapitre préliminaire, intitulé le Problème, h exposer une opinion qui aurait mérité d'être mieux approfondie, puisqu'elle est son point de départ. 11 affirme que a cette proposition : Toute chose a une fin, n'est qu'une généralisation plus ou moins légitime. Il est évident, dit-il, qu'elle ne peut servir de principe. » Cette généralisation plus ou moins légitime, il Tadmet toutefois, t Nous admettons pour notre part, avec Aristote, que la nature ne fait rien en vain; avec Jouffroy, que tout être a un hut; avec N. Ravaisson, que tout mouvement va quelque part* Mais ce ne sont là, à

DOS yeux, que des vérités inductives, des généraUsations de l'expérience. » La cou* cession qu'il fait ainsi à la méthode empirique, et à laquelle il se refuse quand il s'agit de certains autres principes d'une généralité semblable, il faut que M. J. la justifie, en prouvant que ces derniers ont dans l'esprit bumain des fondements d'une autre nature, ou tels en tous cas qu'on ne puisse les nier dans aucune école, tandis que le principe de finalité est nié par beaucoup. Voyons cette distinction dans les termes mêmes de l'auteur :

(( On sait que toutes les écoles sont d'accord pour admettre certaines maximes ou vérités, appelées vérités premières, principes premiers ou fondamentaux, qui, pour les uns sont déposées à priori dans l'intelligence humaine, et pour les autres sont le fruit d'une expérience tellement universelle qu'elle équivaut, dans la pratique, à Tionéité ; mais qui, de part et d'autre, sont reconnues comme tellement évidentes et tellement impérieuses que la pensée est absolument impossible sans elles. Ce sont, par exemple, le principe d'identité, le principe de causalité et le principe de substance ; le principe d'espace et le principe de temps. Voici les formules les plus simples et les plus claires qui servent à les exprimer : Nulle chose n'est, en même temps, considérée sous le même point de vue, elle-même et son contraire ; — nul phénomène sans cause, nul mode sans substance ; — tout corps est dans l'espace, tout événement a lieu dans le temps. »

Voilà des assertions qui se font admettre, de prime abord, par les lecteurs qui n'ont approfondi que jusqu'à un certain point les difficultés des questions et les dissensions des écoles, et qui se contentent d'une certaine manière vague et confuse de raisonner. Ce nous sera un bon exemple du vice le plus commun de la méthode qu'on suit dans l'école à laquelle appartient M. J., car il y a dans chacune des affirmations de ce philosophe une distinction à introduire qui la rend caduque, impropre à son argument. Prenons-les successivement.

Touchant les vérités « tellement éridentes et tellement impérieuses que la pensée est absolument impossible sans elles a , nous remarquerons qu'autre chose est l'usage de ces vérités ou maximes dans l'enceinte de l'entendement, et pour l'exercice et conduite de l'esprit, autre chose leur extension à la nature comme lois constitutives ou régulatives de l'univers entier et applicables au dernier fondement des phénomènes. Par exemple :

Le principe d'identité. — Nulle école n'a pu se dispenser d'admettre, pour loi régulative de Tesprit, l'exclusion mutuelle des termes contradictoires ; mais de nombreuses écoles ont admis la composition simultanée des attributs qui répondent à ces termes, et leur réunion pour former des sujets réels. Il suffit de nommer Giordano Bruno, Hegel ; mais on peut remarquer aussi que les théologiens orthodoxes se sont livrés dans leurs sommes, d'une manière ouverte ou déguisée, à l'œuvre de coociliation divine des inconciliables de l'esprit humain. Il n^est donc pas vrai de dire, sans distinction, que le principe de contradiction a été universellement reconnu comme évident Or, le cas du principe de finalité est-il aussi différent de l'autre, à cet égard, qu'on est d'abord tenté de le croire ? Les adversaires des causes finales nient résolument le Rien en vain d'Aristote. Mais y en a-t-il un parmi eux qui entreprit de soutenir que l'esprit de l'homme pourrait être dépouillé, sans tomber en paralysie, de sa disposition fondamentale à classer les phénomènes

eomme fins et moyens les uns des autres. Ces philosophes se contentent de prétendre qne la disposition de l'esprit humain ne prouve rien pour la constitution de l'univers.

Le princi'pe de substance. — M. J. sait à merveille qu'un certain nombre de penseurs illustres ont nié que la substance eût une réalité hors de notre entendement, quoique le maniement du rapport d'attribut à sujet soit une de ses lois constitutives. Pourquoi s*exprime-t-il comme si, entre ces deux maximes : Nul mode sans substance et nul phénomène sans but, il y avait une différence essentielle devant la logique et une différence qui s'impose la même à tous? Celle des deux qu'il regarde comme plus certaine est très-contestée dans le sens où il l'entend. L'autre est admise universellement, au moins pour régir un ordre particulier de phénomènes. Si celle-ci est transportée^ à tort ou à raison, de nos façons de penser à la nature, il en est bien de même de celle-là. Le fait est que ce transport a tantôt lieu et tantôt non, d'une part comme de l'autre, et selon les spéculations et les croyances de chacun.

Totit corps est dans f espace; tout événement a lieu dans le temps, — Ces propositions sont des jugements analytiques^ et en d'autres termes de pures identités aux yeux des philosophes qui définissent l'espace et le temps, certaines formes universelles de la représentation des phénomènes, et refusent de les prendre pour des sujets donnés en soi. En effet, c'est alors comme si l'on disait : Les phénomènes représentés dans l'espace sont représentés dans l'espace, et les phénomènes représentés dans le temps sont représentés dans le temps. A ce compte, il est vrai que les principes allégués ici par M. J. jouissent d'une certitude hors ligne et du genre de la certitude de la proposition : A est A, Mais c'est une faute grave de ne pas distinguer entre ces jugements analytiques et les jugements synthétiques, tels que celui de causalité qui est nommé tout auprès. La logique, qui n'interdit pas une pareille assimilation est encore dans les langes.

Hais M. J. emploie probablement les mots corps, espace, éoénement, temps dans le sens appelé réaliste. En ce cas, la vérité des propositions qu'il tient pour éminemment certaines, et qu'il refuse de comparer au principe des fins, cette venté est subordonnée à celle des thèses de l'espace sujet en soi et du temps sujet en soi. Or cette dernière est contestée par de nombreux penseurs et par les plus grands génies qu'a produits la philosophie. On ne voit donc pas ce qui peut autoriser un philosophe à la déclarer supérieure au principe des fins qui est un objet de croyance pour beaucoup^ ajoutons et pour ce philosophe lui-même.

Principe de causalité. — J'ai gardé ce principe pour le dernier de cette revue, à cause de son intérêt particulier en regard du principe de finalité. L'insuffisance de l'analyse de M. J. et le manque des distinctions vont nous apparaître clairement, car il ne songe pas même à définir la cause au moment où il affirme que la loi de causalité entre plus constamment et continuellement que la loi de finalité dans les phénomènes de la nature. Tout phénomène a uns cause, voilà l'énoncé d'une « loi nécessaire de l'esprit, loi objective de tous les phénomènes sans exception, loi nécessaire et partout vérifiée par la reproduction constante des phénomènes dans les mêmes conditions » ; et M. J. rapporte des exemples de ces cas si nombreux dans lesquels il semble» en effet, que l'esprit assigne irrésistiblement une cause connue

OU inconnue h chaque fait parlicnlier d'une série qui se produit, et aux moindres accidents, tandis qu'il ne songe nullement à chercher une fin parliculicrc poiirchaque détail et chaque rencontre. Mais qu'est-ce qu'une cause? Il y a ici, chiz l'auteur, une confusion fâcheuse entre deux points de vue sous lesquels on peut envisager la succession des phénomènes : le point de vue pi oprement psycliologique et celui de l'observation des antécédents el conséquents quelconques de l'ordre naturel des choses. D'après le sens psychologique du mot cause, il n'y a ni plus ni moins de raisons pour croire que tout phénomène est l'efTet d'une cause que pour croire que tout phénomène est le moyen d'une fm. Au contraire, si on laisse de côté la cause proprement dite pour ne s'occuper que de la loi à*invariable séquence (qu'on a coutume d'appeler aussi loi de causalité), il est certain qu'on a affaire à un principe d'une portée immense et dont l'application est indépendante de toute considération des fins; mais premièrement ce principe — en d'autres termes la thèse du déterminisme absolu — est contestable pour certains ordres de phénomènes — ce qui fait que la maxime : Tout pfiénomène a une cause est également contestable ^n ce sens ; — et secondement, tout philosophe appartenant aux écoles qui le rejettent sait bien que ceux qui l'admettent ne croient pas plus à des causes qu'à dcsfiiis dans l'ordre fondamental et primordial de la nature. Mais cela veut être explique plus longuement, car on a généralement des idées peu nettes sur ce sujet.

Le déterminisme absolu est fortement représenté dans les trois grandes écoles : l'école aprioriste pure, l'école criticiste, l'école empiriste.

Dans la première de ces écoles, Spinoza est le représentant le plus complet et le plus rigoureux du déterminisme absolu. Suivant lui, et suivant Leibniz aussi, laeonsécution des phénomènes est assujettie aune loi invariable qui n'est pas d'une autre espèce que celle deleurs modesde liaison quelconques. Ce qu'on nomme un effet tient à ce qu'on nomme une cause, exactement comme ce qu'on nomme une propriété tient à ce qu'on nomme un sujet. Que le sujet soit idéal ou réel, il n'importe. Ainsi les déterminations d'un agent sont inhérentes à. sa nature et aux précédents qui le constituent, précisément comme il appartient à un triangle rectangle de s'inscrire dans un demi-cércle. Il est sans doute inutile d'insister pour faire comprendre que, selon cette manière de voir, il n'y a dans la nature ni causes, ni forces, au sens qu'un psychologue attache ordinairement à ces mots. D y a seulement un certain nombre de phénomènes de consécution qui sont accompagnés de ce qu'on appelle désirs et volitioos, là où se produit la conscience de ces phénomènes.

Dans le criticisme de Kant, je veux dire ici dans la doctrine propre de ce philosophe, une loi d'enchaînement universel et nécessaire est également admise pour tous les phénomènes donnés dans le temps, et cela sans exception. Kant se récupère sur les êtres hors du temps de la liberté ainsi abandonnée des agents qui fout partie de l'ordre phénoménal. Reste que la loi d'invariable séquence est la loi de l'univers, et qu'ainsi que tout à l'heure quelques êtres y adjoignent des consciences volitives.

Enfin l'école si considérable dont les noms de Hume et de Stuart Mill sont les plus marquants définit la cause de telle manière que les faits de force et de volition sont le plus possible écartés de ce qui en fait l'essence. On considère un ensemble :de conditions formé d'antécédents et de circonstances, qui soit tel que, s'il est

BrBUOSRAPHIE. £79

donnéf un certain conséquent soit donné, et toujours le même, dans la même hypothèse. C'est cet ensemble qui est la cause dont ce conséquent est appelé Tcffet. Ce point de vue de la causalité e^t le véritable point de vue des sciences. Il s'applique avec justesse et rigueur partout où le détermiDisme est pleinement supposahle. Il a le mérite d'exclure de la recherche scientiûque la cause proprement dite qui n'est pas plus saisissablc que la un, qui Test souvent beaucoup moins, quoiqu'on n'ait pris que postérieurement le parti de ne s'en plus préoccuper. En substituant ainsi l'investigation de la loi à celle de la cause, dans les phénomènes naturels, on donne aux sciences une clarté et une exactitude inconnues des anciens physiciens. Les analyses de l'école empiriste ont rendu à cet égard un service inappréciable. Il n'en est que plus vrai que la cause est bannie du principe de causalité compris — et bien compris — de cette manière. Si dans certains cas, pour de certains ôtres^ on voit des passions et des volitions entrer vu part dans les phénomènes, une question s'élève : c'est celle de savoir si la loi de séquence inva> riable s'applique ou non toujours à ces sortes de cas; mais quoi qu'on en décide — et il ne s'agit point de cela ici — nous pouvons constater pour le point qui nous intéresse que l'existence des causes et par conséquent le principe : tout phénomène aune cause^ n'ont absolument rien à voir dans le principe de causalité.

Pour résumer cela, disons que si la cause est pour nous quelque phénomène du genre des volitions — ou plus généralement des forces, car Filée psychologique de volonté se retrouve au fond dans toute idée de la force où l'on introduit quelque chose de plus que le fait de la relation constante d'un conséquent à son antécédent, — il n'est point du tout clair que totU phénomène a une cause. Le croiton? on peut croire aussi bien que tout phénomène a une fin. Il s'agit en effet, dans les deux cas, de phénomènes latents, abordables seulement par spéculation et hypothèses. Si au contraire on veut que la cause soit le nom d'un assemblage de condi* tions nécessaires et suffisantes de la production d'un phénomène, assemblage connu par l'expérience du passé seulement ; si on entend par une force, non pas quelque chose de semblable à un acte produit avec accompagnement de représentation, passion et volition de degré quelconque, mais bien le nom du phénomène principal d'où résulte immédiatement un conséquent déterminé, alors on peut bien dire que tout phénomène a une cause ^ là où l'on ne dit point que Umt phénomène k une fin, maison ne parle plus à vrai dire des causes^ non plus que des fins; on énonce une loi qui n'a rapport ni aux unes ni aux autres. Telle est la distinction capitale qui a été manquée par l'auteur du livre des Causes finales.

Rien ne s'oppose à ce que l'on considère le monde comme unje réunion d'êtres élémentaires dont les phénomènes composants derniers sont de l'ordre des fins aussi bien que des causes, soit que ces êtres forment entre eux des groupes organisés ou inorganisés. Si la chose est ainsi, la différence que M. J. met entre la généralité de l'existence des causes et la généralité de l'existence des fins, tombe entièrement; et remarquons même qu'il n'y a pas la moindre vraisemblance à séparer dans un être la représentation d'une fin d'avec celle d'une cause, puisque nous ne connaissons, en fait d'êtres jouissant de la propriété d'être des causes psychologiques, que des êtres jouissant aussi de la propriété d'agir constamment poiur des fins. Et ce

380 BlBUOGRAPniB.

dernier caractère eU chez eiu le plus accasé, le plus saisissable, le plus indubitable des deux. Il porte sur l'ensemble des phénomènes de la vie, il comprend les éléments indispensables de la vie au point de vue des fondions évolutives qui la constituant; en outre, les êtres dénués d'organisation ne présentent rien d'extérieurement sensible en tant que causes, si ce n'est dans le sens, profondément différent, ^*UQe liaison invariable d'antécédents et de conséquents, tandis que leurs modifications en tant qu'ils se proposeraient des fins ont été admises dans tout ce qu'il y a eu de systèmes de la nature, depuis les physiciens de l'antiquité jusqu'aux partisans modernes desattractiçns et des affinités, dans lesquels on s'est représenté les mouvements de la matière comme déterminés par les appétitions mutuelles de ses éléments. Enfin, n'oublions pas les tliéories générales de l'univers, celle d'Aristote, par exemple, et, de notre temps, la doctrine de VinconscierU, où l'on se rend compte de l'ensemble des phénomènes à Taide d'un principe d'aspiration et de tendance, de finalité par conséquent. Gomment est-il possible de soutenir que l'universalité de l'existence des fins n'est point apparente, au lieu que l'universalité de l'existence des causes serait certaine ? Encore une fois l'erreur s'explique par la confusion de la donnée des causes dans le monde avec la loi de Tinvariable séquence des phénomènes. Mais cette confusion n'aurait pas dû être permise à un philosophe qui n'admet ni le déterminisme absolu, ni la réduction de l'idée de cause à celle d'un simple conditionnement constaté par une expérience constante.

Ainsi l'auteur de ce traité des causes finales passe condamnation, dès le début de son livre, sur !a généralité du principe de fin, et au fond, sans s'en apercevoir, sur la généralité du principe de cause, puisqu'il donne les mains, par la manière dont il comprend ce dernier principe, aux philosophes qui n'admettent pas à proprement parler des causes dans la nature, mais seulement des conditions et des déterminations nécessaires. Quel sera d'après cela le plan de son ouvrage?

< Si cette proposition, dit-il : Toute chose a une fin, n'est qu'une généralisation empirique plus ou moins légitime, il est évident qu'elle ne peut servir de principe. Dès lors la question change de face. Ne sachant pas d'avance que toute chose a une fin, comment pouvons-nous savoir en particulier que telle chose est une fin? S'il va un principe des causes finales, ce n'est donc pas celui qui consiste à dire qu'il y a des fins, mais celui qui nous apprendrait à quoi se reconnaît une fin, et comment un but se distingue d'un résultat. Voilà le vrai problème. Affirmer un but, c'est affirmer une certaine espèce de cause. A quelle condition sommes-nous autorisés i affirmer ce genre de causes plutdt qu'un autre? C'est ce qu'il faut chercher. L'affirmation à priori de la finalité est un piège de la raison paresseuse (ignava ratio). Le problème est plus délicat, et exige de plus lentes recherches. 11 sera l'objet de ce traité. »

Le problème que M. J. appelle plus délicat et le vrai problème^ c'est celui quels critique de la presse positiviste lui a reproché comme le pont aux ânes des métaphysiciens et non sans raison, quoiqu'il apporte incontestablement à construire ce pont ou à s'en servir plus de précautions et des procédés moins naïfs qu'on n'en trouve dans l'ancienne théologie naturelle, La méthode employée n'en est pas moins toujours celle qui consiste à reconnaître les marques d'un but dans le monde et à conclure de là que le monde a été créé par un être intelligent, attendu que i'intelli-

geDce seule se propose des fias. Le piège, en admettant que c^en soit un, de la « raison paresseuse )> qui afflrme la finalité à pnort, est remplacé dans cette méthode par le piège de la i:ai>oa laborieuse qui se félicite de ses travaux, grâce à ce que Toeil du philosophe se détourne de la raison contraire qui les ruine. En effet quelques marques de but qu'il y ait dans l*uaivers, et il y en a certainement beaucoup, le problème métaphysique reste toujours entier de savoir si le fondement et l'action régulative d*un principe de finalité appartiennent en commun à une multiplicité d'êtres dont l'unité harmonique est douteuse ou insondable : insondable ainsi que leur origine première ; — ou si Ton est rationnellement contraint d'admettre Texistence primitive d'un plan total et formel prémédité et d'une fin intégrale donnée avant toutes choses dans un entendement universel enveloppant leur suite infinie. Cette dernière solution, pour être rationnelle^ exigerait que l'esprit pût s'affranchir des anlioomies, c'est-à-dire, à parler net, des contradictions qui s'opposent à la formation du concept de Fêtre absolu. La philosophie critique a démontré que la synthèse totale de l'univers, sous les différentes catégories, ne dépasse pas seulement les forces, mais est incompatible avec les conditions constitutives de l'intellect. Cette philosophie a dès lors cherché d'autres voies pour donner à la pensée humaine et à la croyance une satisfaction légitime. Reprendre l'ancien problème par les anciens procédés sans apporter aucun éclaircissement nouveau aux difficultés capitales de la théologie transcendante, et en ne leur opposant partoutque des arguments sujets eux-mêmes à des difficultés du mèmegenre^ c'est aujourd'hui consacrer son temps et ses talents à une œuvre vaine.

PETIT TRAITÉ DE MORALE A l'usage des écoles primaires laïques

SECONDE PARTIE : MORALE DBS ADULTES

— 8DITB —

Exemples.

Les hommes élevés dans les États monarchiques et faits aux habitudes de luxe et d'oisiveté, imbus de préjugés du faux honneur, ont attaché un prestige aux emplois qui donnent le pouvoir, honoré la condition de quiconque possède ou commande, qu'il soit digne ou non de posséder et de commander, et jeté le mépris sur les professions les plus indispensables à la vie, sur toute œuvre manuelle utile, et jusque sur le commerce. Ce qu'on trouvait honorable, dans ce vieux temps des nobles et des rois, c'était de tuer le monde et de commander à des esclaves. La haute éducation ne visait qu'à former des corps et des esprits pour cela.

C'est dans Thistoire des républiques qu'on apprend, par des leçons vivantes et des exemples, que tous les citoyens peuvent être appelés à des fonctions civiles ou militaires de TÉtat, s'ils sont capables de les remplir, quoiqu'ils aient leurs professions particulières, et qu'ils soient préls à les reprendre en sortant de charge. On ne croit pas que le pouvoir les honore, si ce n'est parce que leurs concitoyens les ont choisis, mais la louange ne leur est accordée qu'à cause de la manière dont ils ont exercé rautorilé qu'on leur a confiée, ou dont ils l'ont quittée au temps voulu.

Dans les républiques anciennes^ aux époques les plus florissantes, les mômes hommes, suivant les moments, étaient cultivateur j , magistrats ou généraux d'armées. Le dictateur Gincinnatus, qui fut trouvé conduisant la charrue, quand les envoyés du sénat romain renvoyèrent prendrcjpour lui donner pleins pouvoirs sur la cité, est un exemple fameux. Mais de notre temps, la république des Etats-Unis d'Amérique nous en donne continuellement du môme genre, en nous montrant de simples ouvriers, des bûcherons ou des tailleurs, élevés peu à peu aux premières charges de l'État, et les généraux reprenant l'habit civil et revenant à leurs occupations particulières, quand la guerre est finie. Après la guerre civile terriide de la sécession, qui s'est terminée par la défaite entière des partisans de l'esclavage, on a vu tant de chefs et de soldats qu'il avait fallu improviser^ retourner à leurs travaux pacifiques, et ne pas croire qu'il était moins digne de travailler^ chacun dans son état, qu il ne l'avait été de mener la vie des camps, ou même d'exercer des commandements.

Au reste, comme nos monarchies modernes sont obligées, par le progrès des idées et des mœurs, de se mettre au goût des républiques en bien des choses, il faut dire que l'honneur rendu au travail ne mani|ue pas de traits et d'exemples à citer dans les grands États de l'Europe où se sont conservées h d'autres égîirds les coutumes des c temps nobles ». Les gouvernements font tous un peu à leur manière ce que faisait le czar de Russie, Pierre le Grand, quand le désir d'introduire l'industrie navale dans son pays le portait à manier lui-môme les outils dans un atelier de Sardam, en Hollande. Les ministres de l'humeur la plus aristocratique tâchent d'encourager le travail qui produit la richesse des particuliers et de l'État. 11 n'y en a pas beaucoup qui aient fait œuvre utile de leurs mains en leur vie, mais pourtant il n'est pas rare que de grands ingénieurs sortent des classes laborieuses de la société, et s'honorent hautement de celte origine après être parvenus à des emplois considérables.

Page 1