‹ Critique philosophiqueChapitre 65 sur 164 · J)evoirs professûmmls · texte numérisé non relu

J)evoirs professûmmls

L'homme exact à remplir sa fonction, ou fidèle aux devoirs de son état, est celui qui accepte pleinement les obligations attachées à la besogne dont il s'est chargé. Il doit non-seulement s'y soumettre, mais se porter à y satisfaire avec activité et énergie, quelque ennui qu'il s'en promette, ou quelque dérangement temporaire qui puisse eu résulter pour ses intérêts.

Il n'y a jamais de récompense à demander pour avoir fait le devoir de sa profession. La fidélité de chacun à sa tâche est sa propre récompense : elle apporte profit et contentement. IL y a une autre récompense encore, mais qui vous vient sans pouvoir être exigée : c'est le respect parti. ciilicr et la confiance de ceux dont Tattcnte a été satisfaite. Cette dernière est d'un grand intr;rét pour toute la vie, et les sacrifices qu'on fait dans le moment, pour l'obtenir plus tard, sont d'ordinaire amplement dédommagés.

Il faut TOUS accoutamer de bonne heure à faire exactement et entièrement toute chose dont vous vous ôtes chargé. Un soldat qui déserte son poste est un lùche, mais qu*il s'agisse de guerre ou dj paix, et que la ciiose importe beaucoup ou peti, cela ne fait pas de dilTércnce pour ce qu'on (ioit. Si un homme a la surveillan c d'une plantation, et ne serait-ce que de quelques pots de fleurs^ et qu'il les laisse périr par négligence, il manque de fidéhté à sa charge, aussi bien qu'un mauvais soldat, et personne n'aimera de lui confier une fonction plus importante ; car nous jugeons du grand par lo petit. Un bon écolier en classe e^^t presque toujours celui qui fera un bon ouvrier àTatcIier^ tm bon fonctionnaire dans un bureau, un homme d'affaire soigneux des intérêts de ses clients. On entend souvent ( itcr des hommes distingués comme s'étant fait remarquer par leur exactitude à s'acquitter de leurs devoirs dans les écol îs.

C'est la preuve de l'immoralité grossière d'un pays, q!iand les fonctionnaires publics ne se contentent pas do leurs salaires et demandent des offrandes, dos r{n'nn«?s p. ur ne faire qu i remplir Ic::rs devoirs. Il y ados contrées oh ce vicjî est nu point qu'on n'y ob'.it't.t quoi que ce soit que par corruption, môme la justice d'S irJliir.riTix. La d''morali?aiion générale fait qu'on ne peut plus trouver là dcjijplnyi's Ii(!ù!es; de sorte que les m''illeurcs lois cl les gouvr-rnements les n;ii»iix intentionnés ne reiiiMlicot plus à rien, et que to-.t bien devient iropo sible. Ou ( st muHiL'urcux d'avoir à vivre dans de lel-i pays.

Ce mépris du devoir n'est pas général chez nous. C'est plutôt l'exception que la règle. Mais ce qui est moins rare, môme chez les « braves gens », c'est qu'ils s'aUendcnl ù recevoir des honneurs ou des distinctions pour de simples devoirs rem;)iis. Et s'ils se trouvent désappointés en cela, lour ardeur diminue. « Que mont, disent-ils alors, rapporté mon travail et mon zèle ? Il ne m'est pas revenu le moindre encouragement, le plus léger signe de reconnaissance. Je oerais bien boa de continuer à prendre tant de peine ! » Que celui qui pourrait se livrer à cette mauvaise humeur sache une fois pour toutes que chacun est obligé de faire son devoir, qu'il ne lui est rien dû s'il na fait que son devoir, et que l'honnête homme doit être content de l'avoir fait.

Des chefs de nations, des réformateurs du monde n'ont reçu leur vie durant que des marques d'ingratitude et des affronts; ils ne se sont pas détournés pour cela des grandes tâches qu'ils avaient entreprises. Quand il nous arrivera de trouver nos devoirs trop lourds, nos devoirs qui sont légers en comparaisonde ceux qu'ont ac-

ceptés ces grands hommei , rappelons-nous tranquillement leurs exemples et la vie qu'ils nous ont donnée pour modèle.

Ne croyons pourtant pas que les bopnes actions ne méritent point de louanges. Gomme elles ne sont pas trop communes, il est bon que nous leur donnions ccqu*il n*est pas juste qu'elles exigent. Il faut donc reconnaître le zèle et Tintégrité où i!s sont, et, à l'occasion, les récompenser. Nul n'a à s'en plaindre, non plus que les oubliés n'ont à murmurer, puisque, encore une fois , il n'est pas question ici de dettes rigoureuses.

Il est raisonnable que toutes les sortes d'emplois aient une rémunération sufGsanté pour l'entretien des personnes employées et la satisfaction de leurs besoins essentiels. A trayailler pour les hommes, et à se laisser manquer du nécessaire pour soi-même ou pour sa famille, il y a autant d'injustice qu'il y a d'autre part d'infamie à se montrer avide^ avare, égoïste. Mais, en tous cas, l'honnête homme regardera seulement à ses réels besoins, et se comparera plus yolontiers à de plus pauvres que lui qu'à de plus riches. L'avidité est déraisonnable. Si plus on gagne, plus on demande à gagner, on sera toujours mécontent. L'ambition du premier Napoléon le conduisit de lieutenant à consul, de consul h empereur, et puis, Tempire borné ne le satisfaisant pas, il mourut dans une île, sur un rocher. L'ambition du second lui fil, comme au premier, violer criminellement les libertés de son pays, et, pour tratismetlre à son fils une couronne usurpée, il entreprit une guerre injuste et tomba dans la boue et dans le sang. En chaque position, haute ou basse, l'honnête homme doit se contenter de ce qu'il a et qui lui suffit, quand aucune occasion légitime ne s'offre à lui de rendre des services plus grands, pour obtenir une rémunération plus grande. Une personne industrieuse et de bonne santé se tire d'affaire en vivant d'après son revenu et non d'après son ambition. Celuir-là est riche qui dépense tnoùis qu'il ne gagne; celui-là, au contraire ^ est pauvre, dont la dépense est plus grande que le revenu. Un fort banqueroutier, avec cinq ou six millions de dettes, sans actif, est plus dénué, tout calcul fait, que l'homme qui va par les rues sans le sou dans sa poche. Ou, ce qu'il dépense en plus que Tautre, il le vole. Aussi le proverbe qui n'est pas fait pour les voleurs dit à merveille : Qui paye ses dettes s'enrichit. (A smvreJ)

THE FORTNIGHTLY REVJEW Edited by John Morley (London, Chapman and Hall, 4 93, Piccadilly).

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