‹ Critique philosophiqueChapitre 70 sur 164 · LES ORIGINES DE L'EXÉGÈSB MODERNE. — SPINOZA ET R. SIMON · texte numérisé non relu

LES ORIGINES DE L'EXÉGÈSB MODERNE. — SPINOZA ET R. SIMON

« Luther, dil-il, s'est trompé, quand il a prétendu expliquer rËcriture par rapport aux préjugés qu*il avait de la religion^ en négligeant la grammaire. Il établit celte maxime : que la grammaire doit être sujette aux chose s et non les choses à la grammaire. Mais sous ce prétexte il suit souvent ses idées, et il néglige la grammaire à laquelle il ne s'était pas assez appliqué, d

En une suite de chapitres intéressants, examinant la méthode des Pérès dans l'explication de TEcriture, il leur reproche de ne point 8*être attachés suffisamment au sens grammatical.

a II ne paraît pas que la plupart des premiers Pérès se soient appliqués à interpréter l'Ecriture selon la rigueur du sens littéral. G omme ils avaient â disupter contre des philosophes ou des juifs, ils ont employé plutôt la raison pour combattre les premiers que l'Ecriture, et ils combattent les autres selon Vidée qvLils avaient reçue de la religion chrétienne. Ils rapportaient à cette idée les preuves qu'ils tiraient des livres sacrés contre les juifs, et ils attachaient plus d'importance aux explications mystiques qu'au sens grammatical ou littéral qui leur semblait ne pouvoir convenir qu'à la Synagogue....

ii Saint Augustin prétend qu'un même passage de l'Ecriture peut être expliqué de différentes façons, et que la providence de Dieu a donné cette abondance de sens différents aux livres sacrés. Je crains qxiil n'étende trop ce principe, et que, sous ce prétexte^ on ne fasse passer la parole des hommes pour la parole de Dieu. La plupart des juifs, principalement les anciens, sont tombés dans ce défaut^ et, pour mettre à couvert leur ignorance, ils ont établi cette maxime que l'Ecriture avait soixante-douze faces, c'est-à-dire qu'elle pouvait être expliquée en une infinité de manières...

» Nous pouvons dire en général que les Pères, expliquant l'Ecriture dans leurs homélies ou discours qu'ils prononçaient en présence du peuple, ont négligé le sens littéral, qui était beaucoup moins propre pour l'exhortation que le sens moral et allégorique....

» Origène semble s'être trop éloigné de la simplicité de la Bible ; comme il avait l'esprit subtil et pénétrant, il n'estimait que le sens sublime et une certaine interprétation qu'il appelle spirituelle, ne pouvant presque souffrir le sens littéral qu'il croyait n'avoir rien que de bas et de simple. Cette méthode est défectueuse, parce gu'tl ne faut pas expliquer les choses par rapport à notre esprit, et aux idées que nous avons de leur bassesse ou de leur grandeur; mais il les faut considérer en elks-'mémes et selon leur nature. C'est en quoi se sont trompés la plupart de ceux qui ont formé leur esprit sur les livres des platoniciens. Si cela est une fois permis, chacun fera des sens sublimes et spirituels à sa manière, et ainsi on méprisera le sens littéral et historique de la Bible...

» Nous n'avons point d'ancien auteur où l'on puisse mieux apprendre le sens littéral de l'Ecriture que dans saint Jérôme, qui n'est pas cependant beaucoup estimé de la plupart des théologiens d'aujoiurd'hui^ parce qu'il leur parait trop sec et trop critique, et qu'ils négligent l'étude des langues grecque et hébraïque, sans la connaissance desquelles il est cependant impossible de lire ses ouvrages...

» A moins qu'on ne sache distinguer les temps auxquels saint Jérôme a composé ses livres sur la Bible, et les différends personnels qu'il avait alors, et enfin les rai-

LES ORIGINES DE L'EXëGÈSB MODERNE. — SPINOZA ET H. SIMON. 393

80DS qu'il avait d'écrire, on ne trouvera dans tous ses ouvrages que des coDtradic« tions manifestes. En effet, il ne paraît pas être toujours d'un même sentiment; et ce qu'il a approuvé en un endroit, il le rejette dans un autre. Il loue et il blâme la même personne selon les différentes raisons qu'il a d'en parler. On doit néanmoins loi rendre cette justice qu'il est le premier des Pères qui ait connu la manière critique dont on devrait expliquer l'Ëcrilure ; s'il s'arrête quelquefois aux allégories, il ne l'a fait, comme il l'a témoigné lui-même, que pour s'accommoder au goût des autres et pour éviter le reproche qu'on lui faisait de favoriser le judaïsme par ses explications trop littérales...

» Saint Augustin était rempli de certains préjugés de philosophie et de théologie, qu'il mêle dans tous ses ouvrages. Gomme il y a bien de la différence entre les vérités nécessaires et qui ne changent jamais, et les vérités qui regardent des faits qn'on peut en quoique façon nommer vérités contingentes, saint Augustin a pu se foimer, en méditant, les véritables idées des premières ; mais il n'en est pas de même d'une infinité défaits qu'on ne peut pas connaître à fond par la simple spéculation. Or, les vérités contenues dans l'Ecriture sont de cette dernière sorte : elles ne dépendent pas de l'idée que nous en pouvons concevoir, mais il faut les étudier en elles-mêmes et s'exercei' longtemps dans le style et V expression des livres sacrés. En un mot, cette science dépend plus de la méthode que nous avons décrite cidessus que de la force de nos conceptions; et comme saint Augustin n'a pas eu tous les secours qu'il a jugés lui-même nécessaii'es pour acquérir une parfaite connaissance de TEcriture, il a quelquefois accommodé lEcritm'e à ses idées^ au lieu qu il devait former ses idées sur r Ecriture, n

Toutes ces réflexions sont judicieuses et excellentes ; elles contiennent, on ne peut le contester, la véritable méthode de l'exégèse biblique. Mais cette méthode n'est autre que celle de Spinoza. Rappelons-nous que, selon Spinoza, on ne doit interpréter l'Ecriture que par l'Ecriture elle-même, c'est-à-dire par la connaissance de la langue, de la littérature et de Thistoire des Hébreux; que tout les problèmes d'exégèse se ramènent à des problèmes de grammaire et de philologie ; qu'il faut rejeter l'interprétation philosophique de Maimonide, l'interprétation iraditionnaliste des Pharisiens, et l'inlerprétalion autoritaire et arbitraire de l'Eglise romaine.

Achevons de montrer Terreur où tombe M. Renan quand il soutient «que Richard Simon ne relève pas de Spinoza. Les vues et les réflexions les plus importantes, les plus originales, les plus fécondes de V Histoire critique se retrouvent presque toutes dans le Traité théologico-politique, « Il n'y a que de l'entêtement et de l'illusion dans l'esprit de ceux qui croient que les points sont aussi anciens que le texte de l'écriture, ou qu'ils ont au moins été inventés par Esdras... 11 est certain que les mahomélans n'ont ajouté des points a leur Alcoran que vers le temps d'Omar ; et l'on montr^era aisément qu'avant ce temps-là les juifs n'ont point eu de grammairiens. À quoi l'on peut ajouter que les premiers grammairiens juifs ont tous écrit en arabe, et qu'ainsi ils ont pris d'eux les points et les autres parties qui composent la grammaire hébndque. w Dans un autre chapitre, Richard Simon fait re-

39& LES ORIGINES DE L'EXÊGÈSE MODEtlNE. — SPINOZA ET R. SIMON.

marquer qu'il n'y avait autrefois dans les livres de la Bible aucune distinction de TërseU et de phrases, aucune ponctuation. « L'Écriture a cela de commun, dit-il, avec tous les livres grecs et latins, qui étaient aussi écrits sans aucune distinction, avant que les points et les virgules eussent été inventés par les grammairiens. » Avaiit le P. Sitnon, Spinoza avait remarqué, nous Tavons vu, que Thébreu n'a pas de voyelles, qu'il ne fournit aucun signe pour séparer les phrases et marquer la prononciation des mots, et que les points et les accents que nous trouvons aujonr^ d'hui dans le tette de la Bible y ont été introduits par des hommes d'un temps postérieur.

Richard Simon constate et s'efforce d'expliquer le désordre qui existe dans tes livres de la Bible et l'impossibilité d*y trouver une chronologie exacte; il y signale des omissions et des redites; il pose que l'Écriture ne contient que des abrégés, (c Les interprètes, dit-il, travaillent en vain à justifier les omissions qu'on remarque dans la Bible, comme si V Écriture n'avait pas été sv jette aux mêmes accidents que la plu-part des autres livreSy et que les hommes n'en eussent pas été également dépositaires... Je doute qu'on puisse attribuer h Moïse, ou aux écrivains publics qui étaient de son temps, le peu d'ordre qui se trouve en quelques endroits du Pentateuque. Il y a plus d'apparence que, comme on écrivait en ce temps-là les livres sur de petits rouleaux ou feuilles séparées qu'on roulait les unes sur les autres, l'ordre de ces feuilles a été changé. Et de plus, les livres de la Bible n'étant qu'un abrégé on n'a pas toujours eu égard à Tordre des matières... 11 n'est pas assuré d'établir des généalogies et des chronologies sur les exemplaires de la Bible qui nous restent, parce qu'en beaucoup d'endroits ce ne sont que des mémoires ou redites d'une même chose. . . Il est vrai qu'on ne peut pas s'arrêter entièrement au texte hébreu d'aujourd'hui pour former une chronologie parfaite; mais nous avons en même temps fait voir que ni la version des Septante* ni le texte hébreu samaritain, ni Josèphe, ni on un mot tout ce que nous avons de chronologie de la Bible n'est point suffisant pour nous donner une connaissance exacte du nombre des siècles qui se sont passés depuis la création du monde. Il y a beaucoup de manquements dans la chronologie de TÉcriture, qui abrège d'ordinaire les choses pour ne traiter que de celles qui sont nécessaires au sujet dont il est question. On n'accusera donc pas, pour cela, les juifs d'avoir corrompu malicieusement leur chronologie ; mais on dira qu'en beaucoup d'endroits TÉcriture n'est qu'un simple abrégé. »

Écoutons maintenant Spinoia : a Un peu d'attention suffit pour fhire voir que tout, dans les livres du Pentateuque, préceptes et récits, est écrit pêle-mêle et sans ordre, que la suite des temps n'y est point observée, que les mêmes récits reviennent à plusieurs reprises et souvent avec de graves différences ; en un mot que cet ouvrage n'est qu'une réunion confuse de matériaux que l'auteur n'a point eu le temps de classer et d'ordonner régulièrement. Il faut en dire autant des sept livres qui suivent le Pentateuque.... Il est impossible de fixer la durée des événements qui sont racontés dans le livre des Juges, à partir du chapitre XVII jusqu'à la fin. Tout cela prouve bien que les récits historiques de la Bible ne sont pas réglés par une exacte chronologie, et que, bien loin de s'accorder entre eux, ils contiennent souvent des choses très-diverses. D*oû il faut conclure que ces récits

LES ORIGINES DE L'fiXéaiSB MODERNE* — SPINOZA ET B. SIMON. 306

ont été empruntés à des sources différentes et enregistrés sans critique el sans ordre.... Que Ton compare les Paralipomènes avec les Hois, on trouvera une foula de discordances, et il n'est point nécessaire d*en faire ici le dénombrement, el moins encore de discuter les suppositions fantastiques des commentateurs qui ont voulu résoudre toutes ces contradictions» Sur ce point les rabbins tombent dans uA vrai délire. »

Nous avons vu les raisons sur lesquelles se fonde Spinosa pour contester Tau» theaticité du Pentateuque et des autres livres de la Bible. Elles sa raménenti an général,! ceci : qu'on trouva dans ces livres des passages qu'il est impossible d'at» tribuer à leurs prétendus auteurs, et que de tels passages prouvent que les livres ont subi des retouches, qu'on y a fait des additions et des changements. C'est précisément ce que dit Richard Simon. Il a un chapitre intitulé '. Preuves des additions ET AUTRES CHANGEMENTS QUI ONT ÉTÉ FAITS DANS L'ÉCRlTURE, ET EN PARTICU-

UBR DANS LE Pentateuqub. « L'on trouve, dit-il plus loin, dans le livre de Josué^ les mêmes additions et les mêmes changements que dans les livres de Moïse. On peut prouver qu'il n'est pas de Josué par plusieurs faits et manières de parler qui n'en peuvent point ètre..i. Pour ce qui est de l'histoire des Juges, il se peut faire que Samuel Tait composée, et qu'Esdras ou celui qui lit le dernier recueil des li« vres sacrés y ait ajouté plusieurs choses. Quoi qu'il en soit, il est certain que cette histoire, ou au moins une partie, n'a été compilée que longtemps après que les faits dont il y est parlé étaient arrivés.... Les livres que nous avons sous le nom de Samuel ne peuvent être entièrement de lui, à cause de certaines façons de parler qui ne sont point de son temps, outre qu'ils contiennent des histoires qui ne sont arrivées qu'après 'sa mort. »

Selon Spinoza, Moïse laissa plusieurs documents écrits qui n'ont pas été insé« rés textuellement dans le Pentateuque, mais qui furent employés par celui qui las rédigea. Cette conjecture de Spinoza, nous la voyons reprise par Richard Simon. D'après ce dernier, les éléments qui composent le Pentateuque sont d'une antiquité reculée et appartiennent les uns à Moïse lui-même, qui rédigea la plupart des lois, et les autres à des annalistes que le législateur des Hébreux, à l'imitation de ce qui se faisait chez les Égyptiens, avait chargés de mettre par écrit le récit des événements les plus importants. Mais dans sa forme actuelle, le Peotateuqua n'est qu'une compilation très-postérieure de ces documents,

C'est encore à la suite de Spinoza que Richard Simon, cherchant dans l'histoire des enfants d'Israël à quelle époque et par quelle main ces pièces antiques ont été réunies, se voit forcé de descendre jusqu'après le retour de la captivité de Babylone, et ne trouve aucun personnage qui remplisse mieux toutes les conditions voulues pour ce travail que le scribe Esdras. «Ce recueil, dit Spinosa, n'a pu être &it avant Ësdras. Or, l'Écriture ne dit point qu'il y ait eu, à cette époque, aucun personnage, hormis Esdras, qui se soit appliqué à la recherche de la loi divine et qui ait été un scribe diligent dans la loi de Moïse.... Esdras n'a pas mis la dernière main à son ouvrage, et s'est borné à emprunter à divers auteurs des récits historiques qu'il a simplement enregistrés, le plus souvent, sans les examiner ni les mettre en ordre. » -^ « C'est le sentiment commun des Pères, dit Richard Simon, que le recueil du vieux Testament, tel qu'il est aujourd'hui, a été composé par

Page 1