LA SITUATION APRÈS LE DERNIER VOTE DU SÉNAT
Après le vote du Sénat sur la questîou des jurys mixtes d'examen, la situation de la République s'offre sous un aspect moins favorable qu'on ne semblait s'y attendre à la suite de la nomination des sénateurs inamovibles et des élections sénatoriales. Un conflit peut s'apaiser, surtout quand il ne provient pas précisément de la rivalité de deux pouvoirs politiques. Mais ce n'est pas un simple conflit de tendance ou d'intérêts qui vient de se déclarer et auquel il pourrait être mis fln par une manifestation plus ouverte de l'opinion du pays, en un cas où celle-ci paraîtrait douteuse; c'est un refus de concours que le Sénat signifie à la Cbambre des députés, et par conséqu^ à la majorité du pays, dont on ne disconvient pas que cette chambiVoit la représentation sincère. Le vote du Sénat emprunte manifestement ce sens du dis* cours de M. de Broglie, le leader des classes dirigeantes intransigeantes. En effets un vrai conservateur, même de ceux qui ne veulent entendre parler d'aucune réforme sérieuse, s'il eût consenti, comme l'a fait H. de Broglie, à ne pas attacher une bien grande importance à la question en litige, aurait engagé ses collègues à faire œuvre de conciliation vis-à-vis de l'autre chambre et du parti républicain, trop heureux, aurait-il dit alors, d'acheter à si bon marché le droit de résister une autre fois sans prendre une attitude d'inconciliables. Au contraire, le thème de ce discours, d'une remarquable perversité politique, a été qu'on devait refuser à l'autre chambre et au parti des réformes toute concession, fût-elle insignifiante, afin qu'il fût bien entendu que les républicains n'en devaient espérer d'aucune sorte. La majorité du Sénat, majorité faible, il est vrai, dans le vote qui a suivi, a répondu à la politique de modération et de transaction de la troisième république par une poUlique de résistance aveugle et de défi. Une fois de plus, le parti conservateur s'est montré ce qu'il est chez notre malheureuse nation, parti essentiellement inconstitutionnel dès que la légalité cesse de servir ses intérêts et privilèges, parti qui a toujours la responsabilité arr. philos. v — 26
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réelle des réTolutions en mettant un art déplorable a préparer les coups d'Etat qui alternent avec elles.
Malgré ce qu'a de défavorable une situation des partis que caractérise fort exactement ce mot : refu$ de concours^ et cela dès le premier fonctionnement de la Constitution, et de la part d'un groupe d'hommes politiques qui maîtrisent le Sénat, nous ne pensons pas qu'il y ait rien de trop gravement compromis, si la sagesse du parti républicain ne se dément pas. Nous croyons même que la constitutionnalité la plus stricte assure la fondation sérieuse et définitive de la République avec ses conséquences nécessaires dans un avenir certain. Mais il faut nous accoutumer à compter sur la constitution, à en étudier l'esprit et la lettre et à faire fonds sur le respect absolu de la légalité : respect sincère de notre part, respect forcé de la part de Tadversairey si nous sommes assez raisonnables et bien avisés pour ne lui fournir pas le plus léger prétexte de se mettre au-dessus des lois.
Et d'abord, de ce que le ministère se trouve en minorité au Sénat, ce n'est nullement une raison pour qu'il y ait jamais crise ministérielle. Nous avons rappelé dernièrement les principes du gouvernement représentatif à ce sujet : ils sont indubitables; ils sont même les seuls possibles, car la double responsabilité effective du pouvoir exécutif vis-à-vis des deux chambres, que rien ne force à marcher d'accord, serait absolument impraticable. Le bon sens, les principes, les traditions parlementaires, tout cojtfourt à tracer la marche à suivre dans une circonstance comme celle^^i s'offre en ce moment. Tant que la Chambre et le ministère seront unis, la loi rejetée maintenant par le Sénat» loi vraiment importante et qui a le caractère d'un acte de conservation des droits de l'État contre l'envahissement clérical, devra être représentée au Sénat dès que le délai légal sera expiré. Cette méthode éminemment constitutionnelle est de plus très-naturelle dans le cas actuel, à cause de la balance approximative des forces dans la haute assemblée. Nous devons nous habituer à une procédure que l'Angleterre connaît et pratique depuis longtemps, et nous garder de confondre une conséquence fort simple du système des deux chambres avec un de ces conflits de pouvoir qui naissent quelquefois de la violation et non pas, comme ici> de l'application même de la constitution.
On se demandera quelle doit être la fin de la procédure au cas où la majorité du Sénat resterait inébranlable? La réponse est facile. Chacun sait comment le prol^Jème se résout dans le système de la monarchie et des deux chambres : une fournée de pairs (ou la simple menace) est Vultima ratio qui vainc la résistance exagérée ou trop intéressée de l'assemblée conservatrice aux vœux du pays sur lesquels on ne peut se méprendre. Là où le Sénat est renouvelable par voie d'élection, c'est aux électeurs à résoudre la môme difficulté. Dans le cas présent, si la majo-
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rite cléricale ne s'amende pas^ elle a trente mois à vivre dans Texpectative d'élections sénatoriales qui se feront sous d'autres conditions que celles de 1876, et par des municipalités renouvelées, et qui, selon toute apparence, seront défavorables aux cléricaux; et nous avons, nous, à prendre patience pendant le môme temps. La patience est une vertu fort nécessaire en politique.
Il ne faut pas s'étonner de ce que les adversaires de l'institution du Sénat saisissent dans ce moment l'occasion qui leur est offerte de la combattre et de s'en promettre l'abolition; et, pour le dire en passant, ce n'est pas le moindre signe de l'esprit impolitique et de la passion aveuglément révolutionnaire du parti qui domine le Sénat, que c^tte attitude qu'il prend et qui est si bien faite pour perpétuer chez nous la malheureuse impopularité de la doctrine constitutionnelle des deux chambres. Mais il ne serait pas juste que des républicains attachés à cette doctrine fissent porter dans leur esprit, à l'institution même du Sénaty la peine du vote de 1&4 sénateurs qui ont été nommés dans les circonstances les plus défavorables possibles. En effet, il est d'abord facile de comprendre que les prochaines élections seront plus libres et plus éclairées que ne l'ont été les premières; mais ceci est même peu de chose : il faut se dire que la révision d'un petit nombre d'articles de la Constitution peut faire du Sénat une représentation de la démocratie des communes, et non plus de l'oligarchie de la nation. Et surtout il ne faut jamais oublier que la composition de l'Assemblée nationale, dans l'hypothèse d'une révision légale et républicaine de la Constitution, assure une majorité certaine aux républicains, en supposant que les majorités et les minorités des deux chambres conservent dans quatre ans les proportions qu'elles ont aujourd'hui. Or il dépend de nous que ces proportions varient et nous deviennent plus favorables encore. Mais^ telles qu'elles sont, elles présagent une défaite finale du parti conserva* leur, dont quelques membres ont dû se faire illusion en 1875 sur les forces dont ils disposeraient dans une Assemblée nationale constituée aux termes de la loi constitutionnelle qu'ils ont acceptée. La politique exigOi aussi bien que la morale, qu'on se transporte à la place d'autrui pour juger impartialement des situations. Tout républicain qui fera subir cette transposition à ses craintes et à ses espérances reconnaîtra sans peine que la situation légale des ennemis de la République est mauvaise, et que tes chances les mieux calculables leur sont contraires. Ils ne peuvent qu'ajourner les réformes, et nous sommes, nous, certains de les obtenir, si nous ne commettons aucune de ces fautes graves qui seraient de nature à alarmer les amis de l'ordre et à donner à la réaction des armes qui lui sont presque toujours indispensables pour triompher.
A la vérité, nous supposons que le président de la République sera
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assez intelligent pour ne pas prendre de gaieté de cœur et sans provocation le parti de la majorité précaire du Sénat contre Timmense ma* jorité des Chambres et de la nation ; qu'il fermera l'oreille aux intrigants qui conseillent dans Tombre de recourir, en certains cas de conflit, à un ministère extraparlementaire, afin de préparer sans doute une pression administrative anormale sur les électeurs. On croit généralement la loyauté du président à Tabri des tentations extrêmes. Le pire cas que de mauvaises inspirations, si elles triomphaient dans la sphère executive, pourraient nous faire craindre, est celui d'une dissolution de la Chambre des députés. Alors les électeurs aviseraient et la principale préoccupation des républicains les plus dévoués et les plus sincères devrait être alors de lutter plus que jamais de constitutionnalité avec le pouvoir, tout en faisant ce qu'il faut pour le bien convaincre que l'opinion du pays est inébranlable. Le dernier mot ne doit-il pas toujours lui rester, et même à bref délai — qu'est-ce que quatre ans dans la vie d'une nation ? — si tout ce qui est possible est fait pour éviter un coup d'État ou une révolution ?
Ni révolutions, ni coups d'État, c'est l'intérêt suprême de notre nation; c'est même, après quatre-vingts ans d'anarchie, la condition indispensable de la sécurité, et presque de la continuation de l'existence nationale. Nous nous sommes expliqués ici bien des fois sur l'intérêt souverain de la démocratie et du parti des réformes à ne plus sortir à aucun prix de la légalité. Il serait inutile de reprendre ce sujet à propos d'an incident auquel personne, heureusement, n'attribue encore une extrême gravité. Bien plus, il y a une compensation, un point dont il est permis de se féliciter: nous disions au moment de l'ouverture de la session^ en pensant aux espérances que la partie ardente de la démocratie devait mettre en une Chambre qu'elle se croyait acquise, et à la faible probalilité qu'il y avait que cette Chambre voulût changer beaucoup de choses, ou pût même en changer gravement quelques-unes, nous disions qu'un danger à courir, pendant la période de la présidence exceptionnelle, personnelle et à pouvoirs privilégiés, était que le peuple ne rendtl ses élus responsables d'une impuissance habilement organisée par testament de l'Assemblée de 1871, ne les accusât de « trahir» et n'allât jusqu'à prendre le régime parlementaire en dégoût. Mais à présent les moins clairvoyants sauront où sont les responsabilités ; un objectif trèsnet est donné aux reproches et aux vœux, et la constitution se charge toute seule de marquer de la manière la plus exactement définie l'heure et le moyen de remédier au vice de la situation.
Renouvier.
BIBUOaRÂPHIE. à 05
BIBIilOGBAPHIB
Dialogues et fragments PHaosoPHiQUES, par £. Renan, 1876, ua yoI. in-8.
(CalmannLéyy.)
L'objet de ces DialogueSj qui sont composés à peu près dans la forme classique des dialogues philosophiques, est de nous présenter successÎTement trois penseurs appelés, dans une réunion d'amis, à exposer des cerHtudes et des probabilités^ le troisième à raconter des rêvés, touchant le de natura rerum. Ces philosophes portent les noms de Philalèthe, Théophraste elThéoctiste : M. R. ne vent êlre confondu avec aucun des trois ; c'est peut-être pour qu'on soit libre de le reconnaître dans tous trois également, et le lecteur n*y manquera pas s'il trouve partout dans leurs propos les idées favorites de M. R., aussi bien que son style exquis, sa désinvolture charmante! Dans le Gorgias de Platon, dialogue que, sans foire tort à M. R., on peut dire composé avec un art plus consommé que le sien, trois sophistes entrent les uns après les autres en lice contre Socrate et dévelop-pent, en enchérissant chacun sur le précédent, la thèse suivant laquelle l'homme heureux est celui qui a le plus de plaisirs et la plus grande liberté d'être injuste impunément. Les personnages de M. R. se succèdent de même, et quoique leurs thèses échelo nnées soient moins habilement agencées, elles nous conduisent aussi à des aperçus d'une' immoralité révoltante. La différence est qu'elles s'étalent sans être combattues. Il est fâcheux que M. R. ait donné quelquefois prise à l'accusation de regarder l'espèce humaine comme une espèce de fumier destiné à nourrir un certain nombre d'amateurs d'art et de science à l'état de plantes rares. Cela fait qu'on n'est pas bien sûr que les imaginations de Théoctistelui paraissent odieuses. Autrement on croirait qu'il n'a voulu que s'amuser. Mais il y a peu d'hommes aussi sérieux que lui. Et il y en a peu d'aussi sincères.
La première chose qui manque aux vues exposées dans ces dialogues, pour qu'on puisse leur accorder une valeur philosophique réelle, c'est que les points donnés tout d'abord pour certains soient en effet des certitudes. Si ce premier fondement fait défaut, que penser des probabilités, et ensuite des rêves ? Elles sont au nombre de deux, ces certitudes prétendues. La première consiste en ce que ni l'histoire ni la nature n'offrent la moindre trace de l'intervention d'une volonté supérieure à celle de l'honime. M. R. est donc parfaitement certain que nul fait de nature consciente et volontaire n'est entré comme facteur dans le premier établissement d'un monde, on dans l'introduction du premier germe d'un organisme en quelque endroit de l'univers, ou dans la disposition d'une loi d'évolution. M. R. est en outre absolument certain qne jamais , dans les temps anciens ni modernes , un homme n'a été l'objet d'une action dirine particulière, dans l'intimité de sa conscience. Qu'en fait il en soit ainsi ou autrement, cela n'est point à rechercher ici, mais en vérité nous voudrions bien savoir sur quoi repose chez M. R. une certitude — entendons-nous bien : une certitude — que quelques autres personnes n'ont pas. Quel privilège a-t-il à cet égard, et quel litre, en dehors de tels ou tels raisonnements qu'il pourrait faire et qu'on pourrait combattre 7
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Le second point tenu pour certain est que « le monde a un but et travaille à une œuvre mystérieuse. 0 Ce n*est pas du principe de finalité qu'il s'agit ici, de ce principe entendu à la manière des théistes, qui soutiennent qu il n'existerait pas des finSf là où ne se trouverait point, au dernier fond, une volonté poursuivant un but conscient ; ni de ce principe élevé par le criticisme à une généralité plus haute et dégagée d'hypothèses, en vue de représenter Tune des grandes catégories en lesquelles se distribuent les relations des phénomènes de l'univers. Nullement, mais la première certitude a débarrassé le chemin menant au panthéisme, la seconde y marche sans plus de façons, en posant une nature aveugle qui évolue, « travaille pour Dieu» et exige pour ses fins le sacriflce de tous les individus. Ce sacrifice, encore qu'obtenu d'eux par fraude, est leur moralité même et leur vertu. « Nous sommes dupés savamment par la nature, en vue d'un but transcendant que se propose l'uni* vers et qui nous dépasse complètement. » Le but qu'il se propose — sans se le proposer, carie u machiavélisme de la nature » est instinctif — l'univers le communique au génie, chez lequel il devient conscient : « Le plus bel emploi du génie est d'Atre complice de Dieu, de conniver à la politique de l'Eternel, de contribuer à tendre les laos mystérieux de la nature, de l'aider à tromper les individus pour le bien do l'ensemble, d'être l'instrument de cette grande illusion, en prêchant la vertu aux hommes, tout en sachant bien qu'ils n'en retireront aucun profit personnel, eonune le chef militaire qui mène tuer de pauvres gens pour une cause qu'ils ne peuvent comprendre ni apprécier. Nous travaillons pour un Dieu, de môme que l'abeUle, sans le savoir, fait son miel pour l'homme. »
Ainsi Thumanité se composerait de deux sortes de gens, les génies et les autres; ceux*ci, pauvres gens dupés par les instincts et les sentiments, tels qu'accouplement, nidification, défense des petits, dévouement corporatif, toutes les passions de l'espèce et tout ce que les positivistes appellent altruisme ; puis les grands hommes, qui doivent être « dupes et non dupés » , dupes volontaires qui se prêtent « aux fraudes de l'Eternel » en tenant toutefois k ce qu'il sache bien qu'on n'est pas sa dupe. M. R. se fait dire i lui-même à ce propos par un des interlocuteurs, en un délicieux passage du premier dialogue, que l'ondoit faire dans sa pensée «la part d'une certaine forme paradoxale destinée à la rendre sensible, et d'une ironie n qu'il tient « avec raison pour très-philosophique ». En vérité nous ne demanderions pas mieux que de faire cette part, nous ne sommes point ennemi de l'ironie, mais nous sommes si épais et si lourd, comme philosophe, que nous nous sentons incapa» ble de saisir ce qu'il y a de trés-p/it'osop^igu6 sous la forme paradoxale de la pensée de M. R., avant de savoir ce qui resterait de cette pensée quand on l'aurait dépouillée de cette forme. Et nous voudrions bien que l'auteur eût fait pour nous ce travail dont nous nous sentons incapable. Jusque-là, la seule lumière qui puisse éclairer pour nous la méthode et la logique de M. R. est celle que nous tirons de la classification et des titres : certitudes^ probabilités , rêves. Nous voyons que la doctrine monistique allemande de l'Inconscient a frappé son imagination au point de se faire accepter par lui comme certain et pouvant se passer de preuves. Les traits d'humour des spirituels écrivains de cette école sur les illusions du sentiment et les duperies de la vie, traits profonds et sérieux, chez eux dont les conclusions sont pessimistes et nihilistes , il les leur a empruntés à titre d'amusants paradoxes, mais
dont l'ironie porte à faux, chez lui optimiste et qui prend i tflche de greffer Toptiroisme sur le bouddhisme.
En effet les probabilités de M. R. — mais pourquoi probables, c'est ce qu'il ne nous dit guère — se résument à ce que Dieu, qui n'existait pas au commencement de l'évolution, se trouve devenu à la fin. Les fins obscures que poursuit par nous l'aveugle Providence, et auxquelles la vertu qu'elle trompe doit dire a un amen obstiné >, ne sont rien de moins que l'organisation de Dieu par l'œuvre de la raison. Le commencement de l'univers a été une rupture d'équilibre survenue au sein d'une masse homogène. Un aiguillon, une inquiétude secrète, le sentiment d'un vague intérieur, une idée qui pousse à l'être et sort de la matière, voilà le principe de l'évolution déifique, l'idéal créateur, Dieu qui se fait. L'effort du monde est la production de la conscience ; la vertu et la raison en sortent plus ou moins dans chaque monde particulier, comme la gomme découle du gommier. Ce n'est pas dans l'humanité actuelle que cet effort aboutira : tout porte à croire, au con* traire, que nous tendons vers un état d'abaissement, vers un moyen âge non suivi de renaissance, où nos propres œuvres périront, n'étant plus comprises de personne. Non-seulement Hegel, Schopenhauer et M. Renan, mais peut-être GousinetM.Garo dépasseront la portée d'esprit des hommes de ces derniers temps ! Heureusement le grand concours est ouvert à d'autres humanités innombrables, en des milliards de corps célestes, et l'expérience de l'univers, se faisant sur l'infini des mondes, finira par réussir. C'est une loterie où tous les billets sortent. Quand le bon billet sortira, ce ne sera pas miracle. Il en est de la production du bon monde, qui sera Dieu, comme du pollen des fleurs, du frai de morue, et de tant d'autres prodigalités par lesquelles la nature trahit le mépris de l'individu. Et cela doit aussi nous faire comprendre à quel point les imbéciles et les méchants sont indispensables, car ils sont au nombre des données de l'expérience. Quand elle aura réussi, l'idéal qui déjà existe en un sens — puisqu'il agit en vue d'exister — existera matériellement : il y aura quelque part une conscience qui semblera une parfaite machine à vapeur, auprès de la vieille machine de Marly de l'entendement humain étudié si péniblement par Locke, Leibniz, Hume et les associationnistes. Cette conscience, cette raison, parfera, organisera l'humanité et Dieu, clora le cercle des choses dans l'unité.
A cet endroit de la révélation des probables de l'univers par l'interlocuteur Théophraste, l'auteur du dialogue revient brusquement de l'humanité parfaite et divine dont il nous fait envisager la chance certaine au bout d'un temps indéfini, à la pauvre humanité actuelle, que tout à l'heure il vouait à une triste décadence ; et cette fois c'est pour lui accorder sa part dans les progrès attendus de la raison. 11 ne lui promet rien de merveilleux en fait d'art et de beauté. On doit, d'après lui, passer condamnation quant au progrès esthétique, là où la science devient l'ouvrière des destinées. Or, voici ce que nous promet la science, pour remédier aux dangers dont la civilisation est menacée par la perte du charbon de terre et par la diffusion des idées démocratiques. Ces deux faits délétères dont l'un signifie la fin de la chaleur industrielle, et l'autre la fmde la chaleur morale ou capacité de se dé* vouer, pourront être combattus, le premier, en trouvant le moyen d'emmagasiner la force du soleil et des marées, le second, en perfectionnant l'art militaire assez
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pour constituer une force organisée entre les mains d'une aristocratie intellectuelle et morale* Permettons-nous de faire observer en passant (pie le choix de ce dernier remède prouve que la capacité de se dévouer est dans la bouche de M. R. un euphémisme dont le vrai sens est dévouement forcé, autrement dit esclavage et assassinat. D'anciens rites religieux prescrivaient au sacrificaleur de faire incliner la tête au bœuf, en signe de consentement, avant de l'immoler : hommage rendu à la vertu du dévouement ; et c'est ainsi que nos aristocrates et esclavagistes feignent de croire que leurs victimes goûtent le bonheur de se sacrifier pour eux et atteignent de la sorte une élévation morale inconnue des hommes libres. M. R. imagine que le progrès déjà obtenu dans les armées modernes, et qui leur donne plus que jamais la domination sur la foule désarmée et indisciplinée, se complétera par la découverte de moyens scientifiques de destruction dont la masse ne pourra se servir et qui seront le secret des savants. Heureusement ces derniers n'auront pas le même intérêt è s'assurer le monopole de toutes les autres inventions que M. R. attend d'eux. Il ne nous dît pas, mais nous espérons bien que, quand ils auront trouvé l'art de produire des aliments plus substantiels que la viande, en captant l'acide carbonique de l'air, ils en feront jouir la masse. Nous serions plus inquiets si les savants aristocrates, théocrates et omothées se mettaient c en possession de la loi qui détermine le sexe de l'embryon » et pouvaient a l'appliquer à volonté > ; car s'il arrivait alors que ces dieux vissent de l'avantage à faire naître à volonté des hommes seulement^ ou des femmes seulement, en une famille donnée, ils trouveraient plus de facilités à établir des systèmes de castes, et se composeraient une humanité toute à leur discrétion.
L'auteur se sent arrivé ici aux limites des probabilités; et en effet on se croirait à moins entré dans le rêve. 11 donne congé à Théophraste^ le divin discoureur et appelle en scène, pour un troisième dialogue, Théoctisteqm, d'après l'idée que nous donne son nom, doit être capable de construire là où l'autre n'a fait que parler. C'est, nous dit-il, un homme a sérieux, grande simple et sincère ». De ces qualités, la sincérité serait la plus évidente, si l'on n'était quelquefois tenté de la nommer deTimpudence. Qu'on en juge. Theoctiste commence par mettre en avant le vieux système réaliste de la supériorité de l'universel sur les individus, des sociétés et des églises sur les simples personnes, et nous peint le monde comme un organisme enveloppant dont les éléments et les organes sont progressivement sacrifiés à des composés de plus en plus vastes. Dans le cours de l'évolution, chaque individu organiquement relié tend à se faire jour pour lui-même, et, n'ayant pas lu Malthus, à forcer les portes de la génération. Vaines tentatives : ceux qui n'avortent pas ne vivent que pour mourir. Le but est la formation d'une conscience universelle de toutes les consciences absorbées, et la question est de savoir si la constitution de l'être final aura lieu sous la forme démocratique, ou sous la forme oligarchique ou sous la forme monarchique. Ici l'auteur veut nous faire accroire que nous sommes à mille lieues de la politique, mais nous ne voyons pas cela, car toutes les explications de ThéocHste se rapportent de la façon la plus immédiate aux questions sociales actuelles.
Il faut, selon cet homme simple et sincère, qu'une société humaine bien entendue tienne sa masse à l'état de terreau pour la production d'un certain nombre
d'hommes distingaés. L'instruction primaire est mauvaise en ce qu*elle tend au nivellement. Les gens du commun doivent être regardés et se regarder eux-mêmes comme de simples instruments matériels de Tart et de la science dont ils ne sont point des vases appropriés. Ils trouveront des compensations dans les plaisirs vulgaires, toujours très-bien partagés, comme le prouva jadis M. Azaîs ; puis dans la joie du sacrifice en se sentant vivre, par procuration, dans les prêtres et dans les grands. Peut-être même un jour leur laissera-t-on le monopole de Tamour sexuel et du familisme, attendu que le mqnde supérieur rêvé pour la réalisation de la raison pure n^aura pas de femmes. Tels sont les arguments par lesquels ThéocHste établit qu il est «c peu probable que Dieu se réalise par la démocratie ». Le but poursuivi par le monde est de créer des dieux « que le reste des êtres conscients adorera et servira, heureux de les servir ».
A la réalisation de Dieu par Toligarchie, il faut un instrument terrible : c'est celai que TMophraste a déjà indiqué. Les premiers oligarques sérieux seront des hommes armés par une science de monopole d*une puissance analogue à celle que les chevaliers bardés de fer ont déployée contre la jacquerie ; mieux que cela, d^une puissance comme celle que les ignorants attribuaient jadis aux sorciers, mais réelle cette fois; mieux encore, d'une puissance qui réalisera l'imagination des anciens Hindoux quand ils croyaient que le regard d'un brahmane peut foudroyer. Mais ce n'est pas encore assez. Le pouvoir d'inquisition et d'extermination qui a si pauvrement fonctionné dans les mains du clergé catholique, obligé à mille concessions et compromis, pourquoi ne deviendrait-il pas pleinement efficace quand il serait exercé par des savants sans rivaux, mattres d'élever et d'instruire pour leur serrice, au fond de l'Asie, par exemple, une caste militaire farouche, pourvue d'armes irrésistibles et initiée aux secrets de l'art le plus avancé de la destruction ? On ne voit même point ce qui pourrait empêcher le progrès scientifique de réaliser l'idéal du gouvernement de la peur par l'institution d'un enfer qui ne serait pas un simple article de foi comme l'ancien. Si cet avenir ne semble pas gai — mais, dit Théociister je n'ai jamais dit que l'avenir fût gai, et a qui sait si la vérité n'est pas triste ?» — il faut songer cependant que la terreur ne tarderait pas à devenir inutile, parce que a l'humanité inférieure, dans une telle hypothèse^ serait liieotdt matée par l'évidence d ; et d'ailleurs nous savons, parhypothèse aussi, que les maîtres du monde seraient les privilégiés de la raison? Souverains effectifs, au point de disposer même de l'existence de laplanète, et vraiment dieux par la science et par la peur, ils ne terroriseraient certainement le monde que pour son bien.
Théocti^ fait à l'Allemagne cet honneur de penser que « si une telle solution se produit à un degré quelconque sur la planète Terre, c'est par T Allemagne qu'elle se produira, o II a pour garant de cette opinion l'emploi systématique de la cruauté dans la guerre, emploi que les Allemands de notre siècle ont renouvelé de Louvois, le grand ministre de Louis XIV. Mais à tout prendre, il se peut fort bien que l'évolution de la planète Terre ne soit jamais poussée loin, et que même^ qni sait? le dernier mot des choses, en cet endroit du monde, soit a que les individus jouissent paisiblement de leur petite destinée finie » . En ce cas, « c'est la France libérale qui aura eu raison». Mais les destinées interrompues ici, et dans
des milliards d*autres lieux, — car il faut bien s'attendre à ce que la science des nouveaux sorciers, des positivistes en voie de devenir dieux, suscite contre eux des persécutions terribles partout où leur pouvoir commence à paraître et leurs projets à se dessiner, — ces destinées auront leur cours en quelque point. De tant et tant d*expériences dans l'univers infini, il n'en faut qu'une qui réussisse, et elle se trouvera. L'humanité qui franchira le passage arrivera par la chimie et la physiologie à fabriquer des diisux de toutes pièces en usant de la sélection, en créant des milieux artificiels et des moyens de nutrition comme on fait pour les plantes, ou comme font les abeilles et les fourmis pour produire des individus aptes à des fonctions déterminées. La production d'un Ase, d'un Déva ne sera qu'une question de capital, vu la cherté des appareils de production et de conservation. Ces êtres dont le centre nerveux sera développé aux dépens de certain autre organe (wv 70 (TTrco^a tlç tï)v xtycàn'j àviftq) seront les incarnations du bien et du vrai auxquelles il y aura joie à se subordonner.
Telle est donc la forme oligarchique de l'évolution déifîque ; mais la forme monarchique, « la solution unitaire, où tout l'univers servirait aux perceptions, aux sensations, aux jouissances d'un seul être, ne saurait être considérée, vu l'infini des temps, comme une impossibilité... Un être omniscient et omnipotent pourra être le dernier terme de l'évolution déifique, — soit qu'on le conçoive jouissant par tous (tous aussi jouissant par lui), selon le rêve de la mysticité chrétienne ; — soit qu'on le conçoive comme une individualité arrivant à la force suprême ; — > soit qu'on le conçoive comme résultant de milliards d'êtres, comme l'harmonie, le son total de l'univers. .. L'univers serait un polypier infini où tous les êtres qui ont jamais été seraient sondés par leur base, vivant à la fois de leur vie propre et de la vie de l'enseinble. ...
y> Peu de matière est maintenant organisée, et ce qui est organisé est faible* ment organisé ; mais on peut admettre un âge où toute la matière soit organisée, où des milliers de soleils agglutinés ensemble serviraient à former un seul être, sentant, jouissant, absorbant par son gosier brûlant un fleuve de volupté qui s'épancherait hors de lui en un torrent de vie. Cet univers vivant présenterait les deux pôles que présente toute masse nerveuse, le pôle qui pense, le pôle qui jouit. Maintenant l'univers pense et jouit par des millions d'individus.Un jour une bouche colossale savourerait l'infini ; un océan d'ivresse y coulerait ; une intarissable émission de vie, ne connaissant ni repos ni fatigue, jaillirait dans l'éternité. Pour coaguler cette masse divine, la terre aura peut-être été prise et gâchée comme une motte que Ton pétrit sans souci de la fourmi ou du ver qui s'y cache. Que voulez-vous ? Nous en faisons autant. La nature, à tous les degrés, a pour soin unique d'obtenir un résultat supérieur par le sacrifice d'individualités inférieures. Est-ce qu'un général, un chef d'Etat tient compte des pauvres gens qu'il fait tner ?... Le monde n'est qu'une série de sacrifices humains : on les adoucirait par la joie et la résignation.. . Il y a des états sociaux où le peuple jouit des plaisirs de ses nobles, se complaît en ses princes, dit : Nos princes, fait de leur gloire sa gloire. Les animaux qui servent à la nourriture de l'homme de génie ou de l'homme de bien devraient être contents s'ils savaient à quoi ils servent. Tout dépend du but, et si un jour la vivisection sur une grande échelle était nécessaire pour dé-
BIBLIOGHAPHTE. &il
couvrir les grands secrets de la nalure vivante, j'imagine les êtres, dans l'extase du martyre volontaire, venant s'y offrir couronnés de fleurs. »
Théoctiste continue encore longtemps, sur ce ton, ses leçons d' «immoralité transcendante » (c'est lui-même qui nous suggère ce mot pour les qualiûer, car il a le goût du mot juste et franc pour chaque chose à dire). Il finit par se présenter lui-même à nous comme un homme qui^ fidèle à sa doctrine, aime à jouir par procuration « des voluptés du voluptueux, des débauches du débauché, de la mondanité du mondain, de la sainteté de Thomme vertueux, des méditations du savant, de l'austérité de l'ascète. Par une sorte de sympathie douce, dit-il, je me figure que je suis leur conscience... Je serais fâché que quelque chose manquât au monde, car j'ai conscience de tout ce qu'il enferme. Mon seul déplaisir est que ce siècle soit si bas qu'il ne sache plus jouir. Alors je me réfugie dans le passé... Je défie avec cela le malheur de m'atteindre ; je porte avec moi le parterre charmant de la variété de mes pensées. » Ce parterre subjectif est charmant^ en effet, mais le bon ordre et l'éclat des fleurs qui le décorent supposent chez Taimable propriétaire qui en fait les frais une position sociale supportable. N'habite pas qui veut les templa serena de l'épicuréisme. Cette fête de son esprit, Théoctiste est-il sûr qu'elle ne serait pas troublée, si le but exigeait le sacrifice de son intéressante personnalité actuelle, car il Fa dit : Tout dépend dn but : la fin justifie les moyens. Noos n'imaginons pas que le progrès puisse aller assez vite pour qu'un comité de biologistes de l'État invite Théoctiste à se présenter en personne, couronné de fleurs, au laboratoire du Collège de France; et à Dieu ne plaise que la raison d'Etat cléricale (ou démocratique) — chaque doctrine ayant son but et, par conséquent^ son droit de sacrifier les pauvres gens — lui demande jamais compte des dangers que l'immoralité transcendante fait courir à la moralité commune ! Mais, enfin, si ce dernier cas arrivait, la position de victime d*unbut inspirerait, il faut le croire, à Théoctiste d'autres pensées sur la justice que celles qu'il n'a pas repoussées étant dans la position, modeste peut-être, mais enfin d'un homme qui n'est probablement pas des plus écrasés sous les roues du char de Jagemaut qui passe.
Toutefois, l'esprit de Théoctiste est si large qu'il ne repousse pas absolument l'idée d'une compensation future et complète pour les sacrifiés de l'évolution déifique. c On m'a dit, c'est un des interlocuteurs qui s'adresse à lui en ces termes; on m'a dit que vous possédez même un biais pour rendre concevable Vimmorta- Hté des indiridus » . Ce biais pour l'immortalité, « dites mieux, pour la résurrection d , consiste simplement en l'espérance que Dieu, devenant de plus en plus juste en même temps qu'il existera de plus en plus, réparera les iniquités passées et réalisera le rêve du déiste en rappelant à l'existence personnelle, au sein même de l'organisme universel, tous les êtres qui auront collaboré eflicacement à l'œuvre de sa formation. Mais Théoctiste développe sa pensée de manière à retirer peu à peUf et par une espèce de contradiction qui est merveilleusement dans le goût de notre auteur, la thèse même par laquelle il a commencé. Il finit en ne nous laissant pour toute place en Dieu que celle dont les coquilles fossiles sont et restent en possession dans les pierres de nos édifices. Voilà, on en conviendra, une résurrection bien singulière : a C'est dans le souvenir de Dieu que les hommes sont immortels. L'opinion que la conscience absolue a de lui, le souvenir qu'elle garde
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de lui, Toilà la Traie vie du juste, et cette vie-là est éternelle, i» Encore même Théoctiste 8*aperçoit-il qu'en réduisant chaque personne immortelle au souvenir que Dieu se fait d'elle, il accorde à Dieu la mémoire et, par conséquent, la personnalité, et il s'empresse alors de remarquer que cela est bon pour le discours, et qu'en réalité Dieu ne saurait avoir une conscience comme la nôtre. Les expressions anthropomorphiques sont de simples métaphores (p. 1^0). Et cependant il a dit lui-même en parlant du jour de la justice de Dieu (p. 136) : « Quiconque aura travaillé pour Tœuvre divine sentira Toeuvre divine accomplie et verra la part qu'il y a eue, » et il a nommé Dieu, à ce propos, c un être bon et droit qui voudra ressusciter le passé pour en réparer les innombrables iniquités o . Nous ne pensons pas que jamais philosophe ait fait si peu de cas que celui-ci de la logique, et moins cherché à se fixer sur ses propres pensées.
Au reste toute immortalité ou résurrection serait contradictoire avec l'idée maitresse de ces dialogues, qui est celle du sacrifice volontaire ou forcé de toutes les existences individuelles à un tout idéal, infini, éternel, absolu et sans conscience :
Consolons-nouB, pauvres victimes ; Un Dieu se fait avec nos pleurs.
Malheureusement ce Dieu, à qui Théoctiste ne demande plus a précisément l'immortalité » et dont il se borne à la fin à vouloir l'estime : — le peu que j'ai fait, dit-il, je serais bien aise que chacun le sût ; je veux l'estime de Dieu, rien de plus ; ce n'est pas exorbitant, n'est-ce pas ? — ce Dieu n'existe pas encore, et, quand il existera, il n'aura pas la conscience qui « est peut-être une forme secondaire de l'existence » . Avec quoi pourrait-il jamais accorder son estime à Théoctiste, son aimable créateur dans la littérature française et son collaborateur dans Tunivers ?
Les dernières pages des dialogues montrent que M. R. n'ignore pas tout à fait les empêchements logiques de la métaphysique transcendante. Il n'accorde pas le dernier mot à Théoctiste^ mais il donne la parole à d'autres interlocuteurs, qui demandent oomment il est possible de rendre compte du /lert, dans l'évolution déifique, sans admettre Vesse comme essence enveloppante et moteur. Puis vient cette objection, qui détruit radicalement Thypothèse d'une évolution étemelle a parte ante^ et la classe dans les absurdes :
a Si le mouvement a existé de toute éternité , on ne conçoit pas que le monde n'ait pas atteint le repos, l'uniformité et la perfection. Il n'est pas plus facile d'expliquer comment l'équilibre ne s'est pas encore rétabli que d'expliquer comment l'équilibre s'est rompu. Si le tireur tire depuis l'éternité, il a déjà dû atteindre le but. »
€ Nous touchons ici, dit l'interlocuteur raisonnable qui a peu parlé, Eutyphron, aux antinomies de Kant, à ces gouffres de l'esprit humain où l'on est ballotté d'une contradiction à une autre. Arrivé là, on doit s'arrêter. i>Mais Eutyphron se trompe ' on doit s'arrêter n'est pas bien dit. Il fallait s^arréter avant de commencer serait plus juste, car il n'est pas une seule des thèses de ces dialogues, certitudes, probabilités ou rêves qu'elles s'intitulent, qui ne s'attaque à des problèmes insolubles; et la plupart même posent ces problèmes en des termes qui, soumis à un examen rigoureux, seraient trouvés contradictoires.
PETIT TRAITÉ DE MORALE. ftl3
Terminons ce fidèle compte rendu qu'on devait au talent et à la rare sincérité philosophique de M. R. par deux remarques :
La première pour constater Tapparilion du bouddhisme germanique dans la littérature française. C'est un signe des temps. Le bouddhisme est Tua des aboutissements du panthéisme, et peut-être le plus naturel de tous et le plus logique. Il est vrai que de pessimiste le bouddhisme se fait ici optimiste. Mais ce n*est qu'une afTaire de sentiment et d'humeur chez l'écrivain, et rien n'est si facile que de changer d'humeur dans l'appréciation des biens et des maux de l'existence. D'ailleurs cet optimisme est superficiel. Le bouddhisme indien, dont le caractère était éminemment religieux, se distinguait par cet immense amour des créatures qui fut l'honneur de son fondateur et qui est encore aujourd'hui celui du monachisme thibétain. Le néobouddhisme germanique n'étant, lui, qu'un fruit de spéculation et de système, fait étalage d'une sorte d'esprit misanthropique qui ressemblerait plutôt à un immense mépris des créatures^ et paraît beaucoup moins fait pour favoriser l'égalité des êtres et l'abolition des castes que pour conduire à la restauration des aristocraties et des sacerdoces. Mais ou nous nous trompons fort, ou la vue du monde à laquelle on arrive dans cette direction, et telle par exemple que l'esquisse M. R., est bien plus propre à inspirer le dégoût de la vie aux esprits généreux qu'à les satisfaire en leur présentant le tableau des humanités brahmaniques et de la réalisation ultime du Brahma-Civa universellement dévorant et jouissant.
Notre seconde remarque sera celle-ci : Si en décrivant la théocratie dont il envisage l'établissement probable à l'issue des progrès de la découverte, dans notre humanité — ou dans une autre — M. R. s'était proposé de justifier la méthode dont l'Église a usé pour l'extermination de l'hérésie et le refrènement des sciences, on peut dire qu'aux yeux de ceux qui approuvent ses principes il aurait atteint passablement son but. Et s'il avait voulu nous montrer le véritable idéal du positivisme dans la théocratie scientifique , en renouvelant les rêves malsains dont Saint-Simon et quelques-uns de ses disciples se sont entretenus autour du berceau de la philosophie positive, il ne manquerait à son ouvrage que le cachet de l'ironie pour qu'on pût y voir la satire la plus amère des espérances dont se nourrissent les partisans de l'organisation sociale par la saENCE.
A Ii'USAGE DES ÉCOLES PRIMAIRES LAÏQUES
SECONDE PARTIE : MORALE DES ADULTES
— SUITE
l'ordre dans les petites choses. — Quand on est jeune, on est souvent porté à mettre les choses non pas au lieu convenable, mais au plus proche. On s'imagine que l'ordre a l'inconvénient de nous prendre notre temps. Mais c'est tout le
Mil PETIT TRAITÉ DE MORALE.
contraire. Il est vrai qu'au premier moment il y a quelque peu de temps ou de peine à dépenser pour mettre à sa place un livre, une lettre, une clef ; mab plus ard on trouve plus que compensation dans le temps et la peine épargnés pour chercher ceci ou cela, on ne sait plus où, et, bien souvent, dans la presse d*un ouvrage à faire, d'un rendez-vous donné, etc. C'est alors qu'on s'en prend à cette maudite clef qui devrait être à sa place, etc. Eh I que ne l'y avez-vous mise !
Il faut également s'astreindre à la règle du temps. Si, par exemple, neuf heures ont sonné, pour la leçon, pour l'atelier, le bureau, une personne à voir, etc*, soyez prêt pour neuf, et non pas pour neuf et un quart, ou moins un quart. Les militaires sont tenus à la ponctualité ; pourquoi s'en dispenser dans le civil ? Ce que vous pouvez obtenir de vous quand on vous y force, vous le pouvez tout de même de votre propre volonté. La nécessité de l'exactitude est d'ailleurs facile à reconnaître. Combien le sorvice des postes ou celui des chemins de fer perdraient de leur utilité — sans parler des accidents — si les départs et les arrivées n'étaient pas à heures fixes I Y aurait-il des écoles et des collèges, si les écoliers et les professeurs avaient licence d'aller et venir à leur fantaisie, l'un le matin, l'autre le soir, etc. Même affaire dans la famille. N'est-il pas ennuyeux qu'on ait à courir les uns après les autres quand le dîner est servi, ou que le père, rentrant à l'heure à la maison ne trouve rien de prêt? Non seulement il naît de là des mécontentements, mais cela ne va même point sans pertes et sans dommages. Le défaut de ponctualité dérange les affaires et on perd un temps précieux destiné au travail. La santé dépend aussi de l'ordre plus qu'on ne croit. C'est un fait constant, que les pensionnaires des institutions charitables, soumis comme ils le sont à des temps de veille et de sommeil, de boire et de manger, de travail et de repos, qui ont toute la régularité de Thorloge, parviennent à un âge plus avancé que d'autres personnes qui, sans être plus mal traitées en tout le reste, ne vivent pas si régulièrement. Dans les choses humaines comme dans celles de la nature, dans les familles comme dans les Etats, et dans les petites comme dans les grandes choses, rhabilude et l'exacte observation de la règle renferment les garanties de sécurité et de durée.
III. Économie. — L'homme économe est celui qui dépense ce qu'il faut, où il faut, dans la juste mesure des moyens dont il dispose légitimement, et évite les dépenses arbitraires et injustifiables.
L'économie est donc une espèce d'ordre. C'est l'ordre apporté aux dépenses utiles ou agréables, et au jugement que nous devons en faire pour nous les permettre ou nous les interdire.
L'avarice est aussi contraire à l'économie que la prodigalité, car il y a désordre à se refuser aux bonnes dépenses aussi bien qu'à se jeter dans les mauvaises.
L'activité augmente encore de prix quand l'économie lui vient en aide. L'homme qui dépense de suite follement ce que son énergie lui a gagné est au même point que celui qui n'a rien fait L'un n'est pas plus riche que l'autre, ni plus estimé
PETIT TRÂITé DE MORALE. &15
et considéré. C'est comme le général qui sait vaincre et ne sait pas profiter de sa victoire.
Mais il faut prendre garde que Téconomie ne consiste pas purement et simplement à se refuser aux dépenses. Elle dégénérerait d^ns ce cas en avarice et vilenie. L'avare évite les dépenses, même nécessaires, et blesse la justice et la charité. U tâche en effet de ne pas donner aux gens ce qui leur est dû ; à lui tout le premier, quand il se prive d'objets utiles et de toutes jouissances légitimes, ensuite à sa famille, à laquelle il dispute même le nécessaire, et aux étrangers à plus forte raison ; tellement qu'il vit dans un état continuel de lutte avec chacun. S'il est question de secourir on malheureux, il ne donne rien, ou rien qui vaille. Sa place est évidemment pacmi les mauvais. Aussi personne ne l'aime. Si le prodigue fait tort aux hommes, en jetant et gaspillant sans justice, et par conséquent au détriment de ce qui serait juste, lui, l'avare, leur fait tort en retenant ce qu'il serait juste de donner, et cela revient au même. C'est à dire que c'est toujours le vol : racine du mal que l'on fait aux autres, comme l'oisiveté l'est le plus souvent des vices, et du mal qu'on se fait à soi-même.
n n'est pas toujours facile de tirer la ligne de séparation de l'économie et des dépenses mal entendues. Oo est prodigue, tout en ne dépensant que des sommes modiqnes, quand elles excèdent ce qu'on a vraiment de disponible pour l'emploi qu'on en fait, et, d'autre part, quand la dépense n'est pas suffisamment utile à vous-même ou à ceux k qui vous vous intéressez. Vous pourriez regarder à ceci pour votre règle : que l'homme de conscience et de cœur s'occupe première ment de procurer l'indispensable aux siens et à lui-même : nourriture, habillement, logement, instiliction ; qu'après cela, il mette à part une somme proportionnée . pour les c mauvais jours n ; qu'il use du reste, d'un cdté, pour des plaisirs honnêtes qu'on ne peut exiger qu'il s'interdise, et, d'un autre côté, de tout l'excédent, pour l'utilité des hommes*
Le plus excellent modèle en ceci a été donné par l'américain M. Peahody qui, sa vie durant, donna des sommes immenses pour des objets d'utilité publique, et, à sa mort ne laissa pas plus de cinq cent mille francs à ses héritiers selon la loi (4868). Un chef d'État ou un riche particulier qui, outre leurs dépenses d'assistance publique ou particulière, consacrent des sommes considérables à l'acquis!tloti des objets d'art, aux monuments, aux jardins ou autres objets d'agrément commun, ou d'utilité commune, ne sont pas des prodigues, mais des bienfaiteurs. Ds ne sont pas blâmables de commanditer des travaux qui^ s'ils ne vont pas tou-* jours matériellement à une production d'utilité, procurent des satisfactions d'esprit et de sentiment aux hommes appelés à en goûter les fruits. Et il est à désirer que le i^us grand nombre possible y soit appelé effectivement.
n est mieux de donner des travaux que de distribuer des aumônes, de faire travailler que de donner sans travail. Un franc que gagne l'ouvrier de n'importe quelle profession lui est plus réellement avantageux, à moins qu'il ne soit mourant de faim, que dix qu'il recueillerait en aumônes. Celui qui n'est pas dans l'impossibilité de gagner quelque chose ne doit jamais accepter la charité. Les riches bienveillants respectent qui s'adresse à eux pour leur gagner leurs billets de cent et de mille, et non pour les leur mendier. Il y a des cas, certainement, où chacun de
!il6 PETIT TRAITÉ DE MORALE.
nous peut accepter et même demander aide et secours : des cas de maladie, par exemple, ou de calamités causées par Finondation, l'incendie, la ^erre. Ce ne sont pas alors des questions d'aumône, mais d'assistance nécessaire et urgente à laquelle chacun doit se porter selon les moyens dont il dispose.
IV. Propreté. — La propreté est la manière qui convient de tenir toutes choses sur soi et autour de soi, afin qu'elles ne deviennent ni nuisihles, ni désagréables dans leur usage ou dans leur aspect, pour soi-même ou pour les autres. Il y a la propreté du corps, qui comprend les soins matériels qu'on doit avoir de sa personne physique, la propreté dans les yêtements, la propreté dans la maison^ dans les meubles, etc., la propreté dans la nourriture.
Une des grandes différences entre les peuples civilisés et les nations barbares ou sauvages, entre les races ou familles nobles et les tribus abjecteSy dans certains pays, entre les hommes qui se respectent et les hommes dégradés, en toute société, consiste en ce que les uns ont des habitudes de saleté dans la tenue du corps, dans la nourriture, dans les soins du ménage, et par rapport à toutes les nécessités de la vie, tandis que les autres s'honorent par un certain cuUe matériel qui tient leurs personnes et tout leur entourage à l'abri des souillures et de ce qui peut enlaidir, avilir ou dégrader toute chose sur laquelle ils ont une action.
La propreté est donc une qualité bien plus utile et sérieuse qu'on ne le croit ordinairement. C'est une vraie vertu ; pour la bien connaître il faut observer son contraire et se rendre compte des rapports étroits qui existent entre la saleté et la dégradation de l'esprit et du cœur, laquelle a pu paraître au premier abord fort différente de celle des goûts et des habitudes physiques. Cette observation se fait à fond dans les voyages, mais malheureusement chacim peut les commencer autour de soi, sans sortir de sa ville ou de son village, en remarquant combien tous les genres de désordre se tiennent dans la plupart des ménages misérables. La propreté en embellit quelquefois de très-pauvres, et alors vous pouvez être sûr qu'il y a là des vertus. D'autre part on voit souvent la saleté sur soi être le signe d'un commencement de démoralisation de l'individu.
La propreté est en somme une espèce de l'amour de l'ordre. U iCest
donc pas étonnant qu'elle soit tellement liée à la santé, à l'économie, et à
la prospérité qui naît des habitudes d'ordre et de travail.
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Le rédacteur'gérant : F. Pillon.
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