‹ Critique philosophiqueChapitre 74 sur 164 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

bh, RUB DE SEINE, 5&

s 5^« ANNCE. 3 AOUT 1876. No 27

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

NOTES DIVERSES

Il s'est produit devant le Sénat, au cours de la discussion sur les jurys d'examen, un certain nombre d'assertions qui méritent d'être reie?ées et peuvent servir d'occasion à des réflexions utiles.

« Je vous demanderai la permission, a dit M. Laboulaye, de ne pas faire de profession de foi religieuse. La croyance de chacun est un secret entre la conscience et Dieu. » Voilà dans la bouche du professeur et publiciste philaméricain^ un lieu commun fort peu libéral. On s'en servait quelquefois dans la Morale indépendante^ journal entièrement dénué de sympathies religieuses, pour signifier que les croyances étant chose tout arbitraire, il n'y avait pas lieu de leur attacher un intérêt public, ni de s'enquérir de celles qu'un particulier peut avoir. Est- ce ainsi que l'en-» tend M. Laboulaye ? L'adage est aussi de mise dans une compagnie de dévots et de fanatiques, réels ou supposés^ de la part de quelqu'un qui se réclame d'une liberté de conscience officielle pour n'avoir pas à déclarer sa dissidence. Mais le « secret entre la conscience et Dieu • nous semble doublement déplacé chez un ami de la liberté et de la publicité en toutes choses^ et chez un homme politique qui, prêtant les mains aux manœuvres du clergé pour s*emparer du monopole de Péducation morale de la nation, nous doit naturellement compte de ses motifs. Qtiand M. Wallon, dont les sympathies cléricales sont connues, prend le parti de voter avec les cléricaux, qui sont les ennemis de la république, lui que l'on dît l'avoir fondée, nous ne songeons pas à nous étonner. Hais quand, dans une société autoritaire, et qui restera forcément autoritaire, un homme politique vient demander, au nom de la liberté, le partage de l'autorité entre l'État et une Église établie — r car, de bonne foi, ce n'est que cela — nous avons le droit de nous enquérir de la conscience religieuse de celui qui veut faire un tel présent à cette Église intolérante, envahissante dont la liberté se définit par la négation de toutes les libertés. oOn respecte TÉglise en lui assurant la liberté: on n'est pas obligé de s'engager davantage; » si M. Laboulaye, qui parle

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2 * NOTES DIYEBSES.

ainsi, n'est pas un catholique, à l'instar de tant d'autres qui le sont sans le savoir, comment peut-il ne pas voir que ce qu'il assure à l'Église ce n'est pas sa liberté, dont elle a déjà plus que bonne et juste mesure, mais bien la participation au privilège qu'a l'État de conférer les grades, c'est-à-dire les sacrements civils^ et au fond de donner l'investiture des fonctions temporelles? Chacun sait qu'il n'existe pas quantité d'universités autres que catholiques pour prétendre à une part de la môme autorité pour d'autres religions et d'autres philosophies, encore moins pour l'obtenir. On dit, en assurant la liberté cléricale, n'être pas « obligé de s'engager davantage »• C'est une erreur, et l'étendue de l'engagement dépend ici des faits existants, non delà volonté, comme quand on met le bras dans un engrenage. Accorder au papisme des libertés telles qu'il les réclame aujourd'hui, c'est implicitement nier les libertés cornmunes, favoriser un monopole religieux et son intrusion dans l'Ëtat, servir une religion, et une religion tyrannique. La croyance de M. Laboulaye, ce secret que Dieu seul, après lui-même connaît, peut n'être point papiste, mais son vote qui n'a pas même l'excuse des théories américaines sur la liberté professionnelle, puisque encore une fois il s'agit d'autorité et non de liberté, est un acte de complicité avec les usurpations ecclésiastiques.

Voici dans le discours de M. Laboulaye un autre passage qui donne à réfléchir. «Quand vous aurez bien convaincu, dit cet orateur, s'adressant aux adversaires de l'intrusion de l'esprit clérical dans les examens, quand vous aurez bien convaincu les catholiques que la République ne fera rien pour eux, ils en concluront qu'ils ne peuvent pas s'entendre avec la République et l'accepter. » M. Laboulaye ne croit certainement pas que les catholiques, que le parti qu'on nomme les catholiques s'entende actuellement avec la République et Vaccepte de bon cœur. Ce qu'il croit donc, c'est qu'il faut gagner le cœur des catholiques à force de concessions. Telle est la vraie conclusion de son discours : « Si vous la votez (la loi qui abolit les jurys mixtes), demain commenceront des difficultés nouvelles, recommencera cette éternelle lutte que j'ai vue engagée depuis tant d'années, parce qu'on n'a jamais voulu la pacifier de la seule façon possible, par la liberté !» Mais M. Laboulaye est trop bien au courant de l'histoire de l'agitation cléricale pour la « liberté de l'enseignement » , pour ne pas savoir qu'après chaque faveur obtenue le clergé met en avant des réclamations nouvelles et recommence cette a éternelle lutte» que rien ne peut pacifier, excepté la pleine et entière concession de raulorilé enseignante en accord et partage avec l'État. Les catholiques s'entendront avec la République et l'accepteront quand ils en seront les maîtres par l'éducation. Voilà la liberté que M. Laboulaye demande

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pour eux. Le ministre, M. Wâddington, a parfaitement dévoilé la na* tnre de cette manœuvre destinée à mettre la main sur un droit de l'État^ sous ombre d'exercer le sien :

« Ils tiennent aux jurys mixtes^ a dit le ministre^ parlant de ceux qui en viendront plus tard peut-être à demander la liberté absolue des grades, mais qui pour le moment ne la demandent pas, ils tiennent aux jurys mixtes parce qu'il ace grand avantage que, s'il est adopté^ il force VÉtat à mettre sa marque^ son estampille officielle^ sur les produits de fa* cultes qui ne dépendent pas de lui et sur lesquelles il n'a pas d'action, . . C'est un avantage immense, capital, que les facultés libres se réservent de cette façon.

n C'est forcer l'État à accepter les hommes qu'elles auront revêtus des grades qui donnent accès à toutes les fonctions publiques...

B Ce n'est pas une question de grades, c'est une question d'accès aux fonctions publiques, sous le couvert d'une estampille donnée de compte à demi avec VÉtat. »

Ainsi, tenons-nous-Ie pour dit: les catholiques jouissent depuis longtemps de « la liberté » d'envoyer leurs évêques siéger dans les conseils de rinstruction publique. Ceux-ci ajoutent de la sorte à leur grande influence sociale une action directe sur l'ensemble de l'enseignement universitaire. Le clergé est^ depuis 1850, en possession de distribuer renseignement secondaire de tous ordres sans être soumis à aucune surveillance effective, et de peupler les grandes écoles de l'État, et puis les services publics, de ses créatures, car ne faat*il pas appeler ses créatures des sujets dont il a modelé l'esprit et qu'il continue à guider et à protéger dans leurs carrières? Nous assistons maintenant à la fondation légale des universités libres, savoir catholiques, qui auront également toute licence d'enseigner — même d'enseigner le mépris de la loi civile — et qui enverront leurs professeurs, sur l'appel du ministre, donner, de compte à demi avec les propres délégués de TËtat, « l'estampille officielle » et ouvrir l'accès des fonctions publiques aux « produits des facultés » cléricales. Quand l'opinion sera familiarisée avec cette conquête de la liberté des catholiques, ils revendiqueront pour les examens du baccalauréat le droit qu'on vient de leur accorder pour les examens supérieurs, car la question est la même et la logique sera pour eux. Mais ils ne s'arrêteront pas là. A l'inverse des libertés des autres personnes, qui se limitent mutuellement, celle des catholiques n'est pleinement satisfaite qu'en gagnant le pouvoir de supprimer la liberté des adversaires. On n'ignore pas que, suivant les catholiques, la liberté de la vérité est incompatible avec la liberté de l'erreur. Or la vérité, c'est ce qu'ils croient sur la parole du prêtre, et l'erreur, c'est le sentiment des adversaires. II faudra donc bien que ces derniers perdent à la fin ce peu de liberté dont il leur aura été permis d'user en concurrence

k LE CATÉCHISME SELON MH. JULES SIMON ET OUPANLOUP.

de rÉglise. Alors le clergé seul enseignera, conrormément à la prétention qu'il affiche en toute matière morale. Ile et docete omnes génies ; et rÉgiise sera vraiment libre en ce sens que nul désormais ne sera libre de ne lui point appartenir. Les libéraux de Técole de M. Laboulaye pourront s'apercevoir qu'ils ont pris pour des lois libérales des lois dont toute la portée n'est que de servir à la fondation des monopoles.

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