LE CATÉCHISME SELON HH. JULES SIMON ET DUPANLOUP
sainte religion sans en donner rintelligence. Cependant c'est un aveuglement qui fait pitié et qui est même contre le sens commun ; car est-il question d'apprendre aux hommes raisonnables les vérités comme on ferait à des oiseaux. J'apprendrai à un perroquet qu'il y a un Dieu en trois personnes, et ce perroquet répétera ces paroles cent fois dans un jour; je les apprends à un homme, et si je ne lui en donne rintelligence, et qu'il me les répète seulement^ qui le distinguera de cet animal? t^
Vantez donc la clarté et la simplicité du catéchisme ! Vous dites que les enfants le comprennent, qu'il est à leur portée, qu'il offre à leur esprit une nourriture parfaitement assimilable, et je réponds, d'accord avec vos maîtres, que les enfants n'entendent rien aux termes abstraits dont vous chargez leur mémoire ; que vos définitions métaphysiques peuvent tout au plus susciter chez les mieux doués d'entre eux ces produits amorphes de l'intelligence qu'on appelle des rêves. J'ajoute que l'observation de ces maîtres est vraiment plaisante. On pouvait, selon eux, et l'on devait apprendre autrement que par mémoire les réponses du catéchisme sur le mystère de la trinité. Us ne s'apercevaient pas que c'était uniquement par mémoire, et sans y rien entendre, qu'euxmêmes savaient ces réponses; que personne ne pouvait les savoir autrement; qu'ils étaient incapables d'y attacher et d'y montrer un sens clair et précis; et qu'ils ne faisaient, par conséquent, eux aussi, que répéter des mots à la façon des perroquets lorsqu'ils confessaient la foi d'un Dieu en trois personnes (i).
Le catéchisme est le code de devoirs le plus parfait qui puisse exister. — Toute la morale du catéchisme chrétien est dans le décalogue judaïque, et certainement le décalogue judaïque est admirable, si l'on songe à l'antiquité que la critique permet de lui attribuer. Mais il sufBt d'écarter un moment le parti pris orthodoxe pour voir que le décalogue nous présente la morale à l'état, pour ainsi dire embryonnaire ; c'est la morale telle qu'elle a pu se produire à une époque primitive, la morale appliquée à la vie de tribu, à la vie patriarcale. On s'explique très-bien que cette morale ignore les devoirs envers la société conçue comme individualité collective ; qu'elle assimile les devoirs des inférieurs envers les supérieurs aux devoirs des enfants envers les parents; qu'elle méconnaisse complètement les devoirs des parents et des supérieurs envers les enfants et les inférieurs; qu'elle se montre naïvement autoritaire etuti*
(1) Saint Augustin cpii était plus près de Torigine du dogme, qui vivait dans un temps où l'on n'était pas encore habitué à se payer de mots théologiques, reconnatt avec une franchise naïve qu'en afQrmant trois personnes en un Dieu unique, on a parlé plutdt pour ne pas rester muet que pour dire ce qu'on disait : Dictum est très personnes non ut illud dieeretur sed ne tacereiiar^ en d'autres termes qu'on a parlé sans faire savoir ce qu'on voulait dire^ ou sans savoir ce qu'on disait.
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litaire; qu'elle se taise sur robligation d'ôtre fidèle à la parole donnée, d'observer la loi qu'on s'est faite à soi-même, le contrat^ etc. Mais il est étrange qu'on prétende sérieusement y trouver un code complet et parfait de devoirs.
Remarquez qu'en ce code de devoirs se trouvent à ci>i6 de ces pré* ceptes de morale qui s'appellent commandements de Dieu, ces pratiques de culte, ces règles de discipline qui s'appellent commandements de l'Église. Le catéchisme ne fait aucune différence, sous le rapport de l'obligation, entre ces deux espèces de commandements. II attribue le môme caractère de péché mortel à la violation des uns qu'à celle des autres. Il crée ainsi des devoirs artificiels qui prennent dans la conscience la môme importance et le même rang que les devoirs naturels, sanctionnés qu'ils sont par les mômes récompenses et les mêmes peines. Voilà une singulière perfection pour un code de moi aie (1)!
Sur toutes les questions qui regardent Dieu, Vâme^ la vie future, le cotéchigrne chrétien fait les réponses les plus précises, les plus admirables, des réponses qui sont de nature à étonner la philosophie humaine. ^^Voici deux de ces réponses admirables : 1^ « Dieu est un pur esprit, éternel, indépendant, immuable, infini, qui est présent partout, qui voit tout, qui a créé toutes choses et qui les gouverne toutes; 2* l'âme est un esprit libre et immortel qui a été fait à l'image et à la ressemblance de Dieu. » Si M. Dupanloup ne voit rien que de simple, de précis, de péremptoire et de définitif en ces réponses, c'est que la raison d'un évoque se satisfait à bon marché, et se détourne facilement des difficultés et des objections. Mais je n'examine pas si ces divers attributs de Dieu s'accordent bien entre eux, si quelques-uns ne sont pas essentiellement contradictoires. Je me borne à faire observer que les réponses du catéchisme sur Dieu et sur l'àme, quoi qu'on en pense, d'ailleurs, ne sauraient étonner la philosophie humaine, parce que la philosophie humaine les a faites longtemps avant le christianisme, telles qu'elles viennent d'être formulées. La spiritualité, la liberté et l'immortalité de l'àme; la spiritualité, la toute-puissance, l'éternité et la providence de Dieu, sont des affirmations de la philosophie spiritualiste avant d'être des dogmes chrétiens. Anaxagore n'avait pas attendu le catéchisme chrétien pour définir Dieu un esprit. Socrate n'avait pas attendu le catéchisme chrétien pour enseigner que tt notre intelligence, qui fait tout au dedans denous^ témoigne d'une autre intelligence qui a tout fait dans le monde, car l'àme est comme un Dieu intérieur » ; pour représenter Dieu comme < souverainement
(1) Les religions avec leurs commandements de l'ÈglisR exercent sur la conscience humaine la mdme action perturbatrice que les législations positives qui, par des prohibitions arbitraires, créent des délits factices au lieu de se borner à reconnaître les délits naturels.
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grand, voyant tout, entendant fou^ présent partout et gouvernant toutes choses n.
Le catéchisme nom présente^ sous une forme élémeniairey ce que Pierre enseignait â Rome^ Paul à Athènes, saint Augustin à Hippone saint Basile â Césarée^ saint Chrysostome à Constantinople. — 11 semble, à entendre M. Dupanloup, que la doctrine chrétienne ait apparu, dès son origine, fixée, formulée, complète ; qu'il n'y ait aucune diffère n ce entre le christianisme de Pierre et celui de Paul, entre celui de Paul et celui de saint Basile et de saint Augustin ; que le catéchisme, tel que nous le possédons, soit sorti des premiers enseignements du Christ et de ses apôtres» comme Minerve tout armée du cerveau de Jupiter. Cette immutabilité du christianisme n*est qu'une fiction. Le catéchisme est un abrégé de la théologie chrétienne; et la théologie chrétienne, la métaphysique chré« tienne est le produit d'une élaboration dont on peut suivre les phases successives. C'est à la philosophie grecque qu est due cette élaboration; c'est le spiritualisme hellénique qui a fourni les idées, les expressions et les définitions qui sont devenues les dogmes chrétiens. Ceux qui ont formulé cesdog.nes sont les Pères et les scolastiques, c'est-à-dire des platoniciens et des péripatéticiens. Quel saisissement, dites-vous, quelle admiration n'éprouveraient pas Platon et Aristote, si revenant à la vie et transportés dans notre société chrétienne, ils jetaient les yeux sur le catéchisme I Je réponds qu'à cette lecture, s'ils connaissaient, comme nous, l'histoire^ et l'influence exercée par leurs idées et leurs écrits sur l'esprit humain, pendant les temps qui séparent leur mort de notre époque, ils reconnaîtraient que ce petit livre est en partie le produit de leur génie et de leurs doctrines. « Socrate et les socratiques, a dit avec toute raison M. Havet, ont lentement et laborieusement creusé les fondements; le christianisme a posé sa croix et inscrit son nom sur leur ouvrage. » M. Jules Simon nous déclare naïvement qu'il n'espère pas voir sortir un symbole, un catéchisme de la philosophie de Platon et de celle d' Aristote. Eh I peut-on lui dire, philosophe ingénu, ce que vous n'espérez pas, c'est précisément ce qui est arrivé. Étudiez mieux l'histoire du christianisme, les disputes de ses sectes, Torigine de ses dogmes, et vous vous convaincrez que sa théologie est née delà philosophie de Platon et de celle d'Aristote. Il est vrai qu'un souffle était venu de Judée; mais ce n'est pas le judaïsme, avec sa simplicité, son infécondité, sa pauvreté métaphysique, qui aurait pu fournir à la théologie chrétienne des idées, des formules, une langue. Je dis qu'un souffle était venu de Judée, un souffle d'autorité et de foi divine, le souffle puissant du monothéisme mythologique : grâce à ce souffle, ce qui était philosophie est devenu religion ou plutôt est entré dans une religion; ce qui était métaphysique est devenu théologie ou plutôt a pris la
10 uss (miGiinss de l'exégèse moderne. — bossubt et b. shion.
forme ihéologique^ s'est péaétré du principe de toute théologie positive, du principe de révélation ; ce qui s'adressait aux classes éclairées et ne descendait que peu à peu dans les couches inférieures de la société a été tout à coup prêché à tous, à ceux qui croient et répètent comme à ceux qui pensent. C'a été la mission du christianisme de vulgariser le spiritualisme grec en le revêtant d'un caractère surnaturel. Dans ce but, il a dû nécessairement, et dès l'origine, s'«fforcer de donner une forme élémentaire et populaire à renseignement des principes qu'il avait reçus de la philosophie grecque. Ainsi peut-on expliquer très-simplement pourquoi « la religion chrétienne a eu à la fois la Somme de saint Thomas et un Catéchisme. » Il n'y a là rien d'étonnant, ni de ravissant^ ni de miraculeux: elle a eu la Somme de saint Thomas, parce qu'elle était l'héritière de la philosophie grecque; elle a eu un Catéchisme^ parce qu'elle était une religion prosélytique et unîversaliste. F. Pillon.
Lbs ORlGonts DE L'cxÉGfiSB MODERNE : Antagonisme entre la théologie et la critique. —
Bossaet et Richard Simon,
(Voy. les n^* 22 et 25 de la Critique philosophique,)
Si Richard Simon cherche à s'accommoder aux préjugés orthodoxes, il faut dire qu'en revanche il fait de curieux efforts pour élargir le terrain où l'orthodoxie prétend renfermer la liberté de la science. Lorsque, dans son Histoire critique du Vieux Testament^ il s'ingénie à séparer Tautorité sacrée des livres de la Bible de leur authenticité; son but est de désintéresser la foi cathoUque dans cette dernière question, afin que l'exégèse scientifique puisse y appliquer librement et paisiblement sa méthode. Il veut que cette autorité sacrée soit aussi inoffensive, aussi peu gênante que possible ; il l'éloigné doucement et respectueusement du terrain des controverses ; il entend qu'elle soit placée assez haut pour ne pas troubler les recherches, et n'être point atteinte par les découvertes ; elle régnera^ mais en laissant goU' vemer la critique.
La critique a montré que les points-voyelles et les accents n'ont pas été introduits dans le texte de la Bible avant le sixième siècle de notre ère. Voilà qui est grave : c'est ime œuvre humaine, une invention humaine que cette addition qui s'est trouvée nécessaire ; les grammairiens qui l'ont faite n'étaient certainement pas inspirés. Or, si la parole de Dieu a dû recevoir sa forme et son complément de la parole de l'homme, il est clair que le principe théopneustique est menacé, que la divinité de la Bible est entamée. Qu'y faire? répond le P. Simon avec une impassibilité digne de la raison moderne, a II ne faut pas juger de la vérité d'un
LES ORIOIMXS DE L'XZÉGiSB MODERNE. -^ BOSSUBT ET B. SIMON. Il
fait par les mauvaises conséqaeaees qu'on en peut tirer» surtout quand on a des preuves évidentes sur cette matière. » Ces mauoaises coméquences, le P. Simon ne peut se les dissimuler, c Comme la lecture de la Bible dépend en quelque façon de ces sortes de points qui tiennent maintenant la place des voyelles, il semble qu'on ne pourra pas dire que l'Ecriture soit entièrement la parole de Dieu, puisqu'une partie est de rinvention des hommes. » Mais c'est surtout pour le sèle protestant que ces conséquences sont inquiétantes. Le protestantisme, en effet, tend naturellement à exagérer l'autorité scripturaire, qui est son unique fondement ; il a besoin de soustraire au doute le caractère absolu de Tinspiration et l'intégrité d'un texte déclaré divin en toutes ses parties. Le catholicisme, qui repose sur une base moins étroite, peut, sans danger, se montrer plus libéral. < Les catholiques, qui sont persuadés que leur religion ne dépend pas seulement du texte de rÉcriture, mais aussi de la tradition de l'Église, ne sont point scandalisés de voir que le malheur des temps et la négligence des copistes aient apporté des changements aux livres sacrés aussi bien qu'aux livres profanes. U n'y a que des protestants préoccupés et ignorants qui puissent s'en scandaliser. »
M. Renan a écrit dans ses Études d* histoire religieuse qu'il «accepterait plus volontiers l'autorité de l'Église que celle de la Bible » ; que « l'Église est plus humaine, plus vivante ; b qu'elle a se plie mieux aux besoins de chaque époque » ; qu'il « est plus facile de lui faire entendre raison qu'è un livre clos depuis dixhuit siècles > (1). Telle était sans doute aussi la pensée de Richard Simon. Sur toutes les questions qu'elle aborde^ son exégèse ne manque pas de se porter à Textréme limite de la hardiesse théologique. C'est ainsi qu'il distingue, dans l'Ecriture sainte, à l'exemple du jésuite Cornélius a Lapide, une partie directement inspirée, comme les prophéties, et une autre partie, telle que les histoires, où l'assistance du Saint-Esprit s'est bornée à préserver les écrivains d'erreur, et & leur suggérer d'écrire ce qu'ils savaient ou concevaient naturellement. « Il ne paratt en cela, dit-il, que du bon sens; au lieu que dans l'opinion des docteurs de Louvain et de Douai, qui est aussi celle des calvinistes (d'après cette opinion, l'inspiration s'étendrait k toutes les parties, même aux mots et aux phrases), il y a je ne sais quoi qui choque la raison et V expérience » (2).
(t) Etudes d'histoire religieuse j p. 380.
(2) Histoire critique du Nouveau Testament^ p. 218 et toiv.
Kicbard Simon loue les Jésuites « de ue pas suivre aveuglément sur le fait de l'inspiration des livres sacrés, ce qui était le plus reçu dans les écoles de leur temps. » Les jésuites de Louvaio enseignaient les trois propositions suivantes : — 1^ Afin V^ue quelque chose soit Ecriture sainte, il n'est pas uécessaire que tous les mots en aient été inspirés de Dieu; — 2* H n^est pas nécessaire que toutes les vérités et sentences aient été immédistement inspirées à récrivain ; — 3<> Un livre, comme est, par exemple, le second des Macchabées, qui aura été simplement écrit par des hommes sans Tassistance du Saint- Esprit, devient ensuite Ecriture sainte, si le Saint-Esprit témoigne qu'il n'y a rien de faux dans ce livre. Le P. Simon déclare ces propositions a conformes au bon sens, v Elles tendaient à laisser aux livres sacrés une origine naturelle et humaine sur laquelle la disenssion pouvait rester ouverte, et par là même à restituer en quelque sorte ces. livres à l'histoire et i la critique. Les théologiens des Facultés de Douai et de Louvaio les avaient censurées comme renversant toute la reli^on. Ils s'élevaient surtout contre la troisième proposition d'après laquelle l'inspiration cessait d'être le caractère essentiel et primitif de tout livre
12 LES ORIGINES DB L*fiXÉGË^E MODERNE. — DOSSUET ET R. SIMON.
(Test ainsi qu*à la suite de Mariana et d'i cardinal Pdllavicini, il interprète dans le sens le plus avancé le décret du concile de Trente sur Tauthenticité de la Vulgâte» et refuse d'admettre que les Pères du concile aient prétendu, contre la raison et rexpérience, décider Texaclitude absolue» rinfuillibilité de celte version. « Saiot Jérôme, dit-il, est bien éloigné de s'attribuer Tinfaillibilité que quelques-uns loi ont donnée, comme s'il avait ét(') inspiré de Dieu en faisant sa version. Il fait bien voir dans tous ses ouvrages qu'il n'a pas prétendu composer une nouvelle traduction de la Bible, en qualité de prophète, parce qu'il corrige et retouche assez souvent ce qu'il avait déjà traduit... J'ose dire qu'il y a peu de personnes qui aient compris entièrement la pensée du concile de Trente, lorsqu'il a prononcé que la Yulgate était authentique. La plupart de ceux qm ont agité cette question ne l'ont presque point entendue, et ils ont fait paraître plus de zélé et de passion que de bon sens et de jugement. En effet, pourquoi les Juifs n'estiment-ils point d'autres exemplaires de la Bible que le texte hébreu, si ce n'est parce que ces livres se lisent dans leui's synagogues et qu'ils entendent la langue hébraïque. Pourquoi l'Église a- 1- elle eu tant de respect, dans les premiers siècles, pour la version des Septante, si ce n'est parce qu'elle a été longtemps sans en connaître d'autres? D'où vient aussi que daos l'Ëglise d'Occident, on préfère communément la Yulgate au grec des Septante et à l'hébreu des Juifs, si ce n'est parce que cette trad'iction latine est en usage et que la plupart des théologiens ignorent les langues grecque et hébraïque? Si nous examinons donc, sans aucun préjugé^ l'autorité de l'Écriture, et même sans prendre le parti ni des juifs y ni de h plupart des chré^ tiens, soit catholiques, soit protestants, nous ferons justice à tous en déclarant que le texte hébreu de la Bible est véritablement authentique, et que toutes les versions de rÉcrilure qui ont été faites de bonne foi sur les originaux, qu'elles soient écrites en grec ou en latin, qu'elles soient nouvelles ou anciennes, ^ont aussi authentiques à leur manière ; de sorte que cette question, qu'on examine d'ordinaire avec tant de chaleur, si la Yulgate est seule authentique et la véritable Écriture, me paraît assez inutile. » On voit que le savant critique n'a, comme il le dit lui-même, aucun préjugé; il montre vis-à-vis des juifs, des catholiques et des protestants une impartialité toute rationaliste ; son bon sens et sa science sourient du zèle et de la passion théologiques ; pour les versions des livres saints, comme pour l'intégrité des textes originaux, il réduit, il supprime, autaut qu'il peut, le rôle du surnaturel. Des versions infaillibles 1 On peut admettre cela en gros, quand on ne connaît pas les langues ; mais la grammaire vient troubler la sécurité du théologien ; en voyant de prés les choses, en entrant dans les détails, on n'aperçoit
sacré, et qui conférait & l'Eglise le pouvoir de faire entrer des livres purement humains dans le canon d esEcritures saintes. Us soutenaient que le caractère sacré des Ecritures est reconnu, déclaré, mais non créé par l'Eglise, qu'il est l^objet de »on enseiguement, non le produit de son autorité. En subordonnant l'Ecriture à l'Eglise, en accordante celle-ci un pouvoir semblable à celui de ses scribes-prophètes, Richard Simon écartait autant que possible de sa route le principe qui arrêtait la science cbec les protestants comme cbes les catholiques, le principe de l'inspiration. Il avait compris que le probabilisme jésuitique, qui tendait à substituer, dans l'exercice de Tautorité spirituelle, le point de vue relatif et utilitaire au point de vue absolu de la théologie traditionnelle, pouvait servir heureusement à étendre la liberté des opinions dans l'Eglise.
LES ORIGtNES DE L*£XÉ6£SB MODERNE. — BOSSUET ET R. SIIIOM. 13
qa'aoe lumière humaine; on découTre un tra?ail humain, des raisonnements, des latoonementSy des procédés humains^ les procédés ordinaires des traductions, et aussi des omissions, des erreurs humaines ; rien d'inspiré, rien de divin. Donc, pas de zèle 1 le concile de Trente a déclaré la Vulgate autht niique : qu'est-ce à dire ? Tout simplement qu'elle n'a pas été corrompue à dessein. Poir qu'une version soit authentique, il n'e.^t pas nécessaire qu'elle soit exempte d'erreurs, il sufGt qu'elle ait été faite de bonne foi. La déclaration du concile est affaire d'organisation liturgique ; en conservant Tusage qu'on faisait depuis longtemps de la Vulgate, elle laisse entiers les droits de la critique sur cette version comme sur toutes les autres.
Richard Simon espérait faire entendre raison à l'Église ; les protestants, qui se font de l'Écriture une idole, pouvaient seuls, croyait-il, se scandaliser et s'eiTraycr des audaces de son exégèse. Il se trompa. Voici comment M. Renan raconte la triste destinée de son Histoire critique du Vieux Testament : « Le livre allait paraître quand Amauld fit parvenir à Bossuet un exemplaire de la préface et de la table des matières. C'était le jeudi saint de l'an 1678. Bossuet, en quelques minutes, vit avec son habileté ordinaire que c'était ici un dangereux ennemi. La rage du rhéteur contre l'investigateur qui vient déranger ses belles phrases éclata comme un tonnerre. Esprit étroit, ennemi de l'instruction qui gênait ses partis pri<, rempli de cette sotte prétention qu'a l'esprit français de suppléer à la science par le talent, indifférent aux recherches positives et aux progrès de la criti |ue, Bossuet était toujours resté, en fait d'érudition biblique, à ses cahiers de Sorbonne. Le savant incommode qui venait troubler son repos lui causa une vive impatience. A l'instant même, sans s'arrêter à la solennité du jour, Bossuet courut chez le chancelier Le Tellier, et quelques heures après, M. de La Rt^yuie, lieutenant de police, saisissait chez l'imprimeur tous les exemplaires de V Histoire critique. On essaya on arrangement. Mais que pouvait un simple prêtre qui n'avait pour lui que son savoir et sa sincérité. La Reynie reçut l'ordre de brûler tous les exemplaires, au nombre de treize cents. Sur l'un d'eux fut faite l'édition de Rotterdam (1685). A partir de ce moment, Richard Sim'>n eut un persécuteur vigilant et acharné, toujours prêta entraver ses recherches. Le chancelier Pontcharirain aurait désiré lui être favorable. « Il est singulier, disait Bossuet, que, dans un si grand bruit contre » ce livre, M. le chancelier ne fasse rien. Veut-il se le faire dire, et s'y faire > contraindre par une autorité supérieure ? 11 faudra bien y venir, s'il ne le fait • lui-même. » Pour être juste, on doit ajouter que Bossuet n'était en tout ceci que le représentant de l'Église de France, et en quelque sorte le fondé de pouvoir de tous les défauts de l'esprit français. L'Église gallicane donna, en cette occasion la mesure de sa médiocrité intellectuelle, de sa paresse pour la recherchOi de son incurable pesanteur (i).»
M . Renan ajoute que « le coup fut décisif » ; que « Bossuet assisté par La Reynie,
(1) Histoire critique des livres de t Ancien Testament ^ par A. Kuenen, trad. par A. Pimoa; préûiea de M. E. Rtnan, p. xui etsuiv.
ih LES ORIGINES DE L'SXfaÈSE HODEBNE. — BOSSUET ET R. SIMON.
tua les études bibliques en France pour plusieurs générations » ; que dès lors c la France versa absolument du côté de la littérature et devint une nation composée de conservateurs nigauds et de spirituels étourdis. » M. Renan oublie le vrai coupable ; toutes ces causes qu'il accuse, riguorance et tes partis pris de Bossuet, les défauts de Tesprit français, la médiocrité intellectuelle de TEglise gallicane ne sont elles-mêmes que des effets et reconnaissent une cause générale l'immobilité nécessaire du dogme catholique. La vérité est que Bossuet et TEglise gallicane, étaient dans leur rôle naturel, qu'ils représentaient^ contre le P. Simon, la foi et la théologie catholiques, et en même temps l'esprit d'intolérance de leur siècle ; que leur défiance en présence des libertés de la critique ne provenait ni de paresse, ni de médiocrité intellectuelle, mais de zèle orthodoxe et s'explique très-bien par l'instinct de conservation. On doit, au contraire, admirer la sagacité avec laquelle Bossuet vit le danger que préparait à l'autorité des livres saints, de la tradition et de l'Eglise, cette exégèse qui prétendait se dégager de tous les préjugés théologiques, faire justice à tous, juifs, protestants et catholiques, et se fonder uniquement sur la science des langues et sur l'étude pour ainsi dire expérimentale des textes. Bossuet sentait toute l'importance qu'il j avait, pour la religion catholique, à ne pas laisser s'accréditer, se développer une critique qui, comme celle de Spinoza, dont elle différait à peine, ruinait l'authenticité du Pentateuque et celle des autres livres hébreux. Il jugeait très-bien que de la question d'authenticité dépendait toute la force des miracles et des prophéties, et de la question d'intégrité la distinction même des livres sacrés et des livres profanes. Que prouvent les miracles, si les livres qui les contiennent, écrits longtemps après les faits qu'ils racontent, ne peuvent être considérés comme Texpression de véritables témoignages? Que prouvent les prophéties, si la date où elles ont été faites reste incertaine, si l'on n'est pas sûr qu'elles aient été écrites avant l'événement? Que devient le caractère sacré des Ecritures, si elles n'ont pas échappé plus que les autres livres aux changements que le malheur des temps a pu y apporter? Qu'est-ce que c'est qu'une parole inspirée qui est exposée parmi les hommes à toutes les causes d'altération et de corruption, et dont les éléments primitifs, supposés divins, peuvent être insensiblement remplacés, et, pour ainsi dire, chassés par des éléments humains? Que devient l'autorité de TEglise, si l'autorité de l'Ecriture est ébranlée ? C'était une singulière illusion de s'imaginer que l'Eglise pouvait abandonner, sacrifier à la critique l'antiquité et l'authenticité des documents sur lesquels elle s'appuyait, où elle montrait, depuis si longtemps les titres de sa mission divine. 11 faut voir avec quelle force Bossuet s'exprime sur ce point dans son Discours sur r histoire imtoerselle :
(( Il y a, dit-on, des difficultés dans l'histoire de l'Ecriture. Il y en a sans doute qui n'y seraient pas si le livre était moins ancien, ou s'il avait été supposé, comme on l'ose dire, par un homme habile et industrieux, si l'on eût été moins religieux à le donner tel qu'on le trouvait, et qu'ont eût pris la liberté d'y corriger ce qui faisait de la peme. Il y a les difficultés que fait un long temps, lorsque les lieux ont changé de nom ou d'état, lorsque les dates sont oubliées, lorsque les généalogies ne sont plus connues, qu'il n'y a plus de remède aux fautes qu'une copie tant soit peu négligée introduit si aisément en de telles choses, ou que des
LBS OBIGIHBS DE l'iXÉGiSE MODERNE. ^ BOSSUET ET R. SIXON« 15
faits échappés à la mémoire des hommes laissent de l'obscurité dans quelque partie de Thistoire. Mais enfin cette obscurité est-elle dans la suite même ou dans le fond de Taffaire ? Nullement : tout y est suiri, et ce qui reste d'obscur ne sert
qu*à faire Toirdans les livres saints une antiquité plus vénérable Mais enfin,
et voici la force de Tobjection , n'y a-t-il pas des choses ajoutées dans le texte de Moïse, et d'où vient qu'on trouve sa mort à la fin du livre qu'on lui attribue ? Quelle merveille que ceux qui ont continué son histoire aient ajouté sa fin bienheureuse au rest^ de ses actions, afin de faire du tout un même corps. Pour les autres additions, voyons ce que c'est. Est-ce quelque loi nouvelle, ou quelque nouvelle cérémonie, quelque dogme, quelque miracfe, quelque prédiction? On n'y songe seulement pas : il n'y en a pas le moindre soupçon, ni I9 moindre indice, c'eût été iQOuter à l'œuvre de Dieu ; la loi l'avait défendu, et le scandale qu'on eût causé eût été horrible. Quoi donc? On aura continué peut-être une généalogie commencée; on aura peut-être expliqué un nom de ville changé par le temps; & l'occasion de la manne dont le peuple a été nourri durant quarante ans, on aura marqué le temps où cessa cette nourriture céleste, et ce fait, écrit depuis dans un livre, sera demeuré par remarque dans celui de Moïse, comme un fait constant et public dont tout le peuple était témoin ; quatre ou cinq remarques de cette nature faites par Josué ou par Samuel, ou par quelque autre prophète d'une pareille antiquité, parce qu'elles ne regardaient que des fitiits notoires, et où conséquemmentil n'y avait point de difficulté, auront naturellement passé dans le texte, et la même tradition nous les aura apportées avec tout le reste : aussitôt tout sera perdu; Esdras sera accusé; il faut que tout retombe sur Esdras... Esdras aura donc tout fait, Esdras aura oublié qu'il voulait faire parler Moïse, et lui aura fait écrire si grossièrement comme déjà arrivé ce qui s'est passé après lui. Tout DD ouvrage sera convaincu de supposition par ce seul endroit ; l'autorité de tant de siècles et la foi publique ne lui serviront plus de rien : comme si, au contraire, on ne voyait pas que ces remarques dont on se prévaut sont une nouvelle preuve de sincérité et de bonne foi, non*seulement dans ceux qui les ont faites, mais encore dans ceux qui les ont transcrites. A-t-on jamais jugé de l'autorité, je ne dis pas d'un livre divin, mais de quelque livré que ce soit, par des raisons si légères? Mais c'est que l'Écriture est un livre ennemi du genre humain, il veut obliger les hommes à soumettre leur esprit & Dieu, et & réprimer leurs passions déréglées, il faut qu'il périsse, et & quelque prix que ce soit il doit être sacrifié au libertinage. Au reste, ne croyez pas que l'impiété s'engage sans nécessité dans toutes les absurdités que vous avez vues. Si, contre le témoignage du genre humain et contre toutes les règles du bon sens, elle s'attache à ûter au Pentateuque et aux prophéties leurs auteurs toujours reconnus et à^lcur contester leurs dates c'est que les dates font tout en cette matière, pour deux raisons. Premièrement^ parce que les livres pleins de tant de faits miraculeux, qu'on y voit revêtus de leurs circonstances les plus particulières, et avancés non-seulement comme publics, mais encore comme présents, s'ils eussent pu être démentis, auraient porté avec eux leur condamnation ; et au lieu qu'ils se soutiennent de leur propre poids, ils seraient tombés par eux-même il y a longtemps. Secondement, parce que leurs dates, étant une fois fixées on ne peut plus effacer la marque