LE PRINCIPE DE L'HABITUDE
rappfouver... Si Ton eût fait maia basse sur tous les hérétiques, il n'eâ resterait maintenant aucun, au moios en France, pour la blâmer, et les catholiques pareillement n'auraient pas sujet de le faire, voyant le grand repos et le grand bien qu'elle leur aurait apportés.. . Il fallait imiter les chirurgiens experts qui pendant que la veine est ouverte tirent du sang jusques aux défaillances, pour nettoyer les corps cacochymes de leurs mauvaises humeurs. Ce n'est rien de bien partir si Ton ne fournit la carrière ; le prix est au bout de la lice et la fin règle toujours le commencement. » Qu'est-ce au surplus qu'un petit massacre comme celui-là, dont on fait tant de bruit, auprès de ces grandes tueries de Juifs à diverses époques, ou de Romains dans les guerres civiles, ou d'Indiens détruits par les Espagnols dans le nouveau monde, etc. « Parmi tant de barbaries, celle de la Saint-Barthélémy n'a pas été des plus grandes quoiqu'elle fût une des plus justes et nécessaires » (1).
Ces principes de politique ont été certainement professés par la masse de la bourgeoisie, sous l'ancien gouvernement de France, et cela non-seulement par les hommes qui ont manié des affaires d'Etat, ministres ou valets, mais par ceux qui en jugeaient en simples observateurs. L'idée qu'ils se formaient d'un pouvoir souverain et de la tâche à remplir à Tintérieur d'une « république » était celle d'un agent irresponsable, autorisé à commettre contre les particuliers séparément tous les crimes possibles afin d'assurer leur sécurité en général, de conserver les rapports existants entre les classes et de défendre les intérêts de tout ce qui possède. Les actions d'un ministre d'Etat pouvaient ainsi ne différer des entreprises d'un chef de brigands que par l'étendue du concept et par le but. Encore même Indifférence s'effaçait-elle sensiblement soit quand il s'agissait des relations étrangères, car il était reçu que le droit des gens ne devait lier que les faibles, soit quand la raison d'Etat se mettait au service des intérêts propres et des passions des gouvernants, ce qu'on ne supposera point avoir été peu commun. Cette idée horrible et criminelle, cette idée qui avait été entretenue dans le monde par la constante politique de l'Eglise aussi bien que par celle des Césars, n'a commencé à reculer que devant les principes opposés de la philosophie du xviu' siècle ; et là où ces principes n^ont pas pénétré le machiavélisme a continué de régner. On peut prendre l'avocat Barbier pour un bon type de ceux des bourgeois de Paris qui toujours frondeurs, et pourtant toujours imbus des maximes les plus pessimistes sur la nature humaine et les prétendues nécessités des gouvernements, sont restés jusqu'à la veille de 1789 hostiles aux philosophes. Cet auteur d'un journal écrit de 1718 i 4 763 énonce avec la même désinvolture que l'avait fait Gabriel Naudé son opinion sur le procédé qui consiste à expédier sourdement les gens qui vous embarrassent. Parlant d*un criminel à qui l'on avait promis et fait grâce de la vie, à cause de ses révélations, et qui s'était échappé de prison pour commettre de nouveaux crimes : « On devait bien, dit Barbier, empoisonner un pareil homme dans la prison et ne tenir la parole que pour le public. » A propos d'un certain La Combe, qu'il croit à tort ou à raison être un < prisonnier d'Etat, arrêté de l'ordre de M. le duc d'Orléans et qui a été étranglé aussi du même ordre, » mais étranglé dans une
(t) Considérations politiques sur les coups d'État, pp. 70, 123 sq., 1478 q. (Êdit. de 1712.)
maUon particulière, ce qui a forcé les magistrats d'instruire, « oq ne peut pas, dit ce même Barbier, rendre de cela coupable ni La Barre ni H. Le Blanc » que le public accusait dans cette occasion, < parce que ce sont des ordres du prince. Mais la faute qu'ils ont faite pour des gens de tête voulant se défaire de La Combe, il ùllait^ la nuit le transférer à la Bastille, et on V aurait étranglé là^ en liberté^ parce que tout se passe dans le secret. 11 n'y a point de procès-verbal à faire et le lieutenant criminel et le procureur du roi n*ont rien à faire dans cet endroit. » Cet avocat au parlement, fils et petit-fils d'avocats au parlement, et qui conseille si bien les pouvoirs gênés par des Juridictions régulières, avait sur la méthode de gouverner des vues semblables à celles que les politiques empiriques de notre temps ont voulu désigner sous le nom de i gouvernement de combat • , maisTqu'ils n'ont pas été toujours en position d'appliquer hardiment et efficacement, a 11 est certain, écrivait-îl, que,ilan8 les affaires d'Etat, ceux qui ont la force en main doivent coup sur coup foire-des actions publiques et violentes; cela anime les braves; mais aussi comme le plus grand nombre est des craintifs, cela intimide la plupaci et déconcerte les menées, et cela rompt les partis qui pourraient se former » (1).
La révolution a &it coup sur coup des actions publiques et violentes, tout comme la monarchie « « fait à différentes époques sinistres. Elle a intimidé ses ennemis et déconcerté, leurs menées non pas précisément par tous les mêmes moyens dont usait la monarchie : les proscriptions en masse, les prisons secrètes d'Etat, la question, les meurtres sourds, les supplices publics à raffinements barbares, mais enfin par des insurrections et d'autres excès populaires, un régime de terreur pour les suspects, et des tribunaux qui n'acquittaient pas volontiers les accusés. On ne peut pas dire que la violence arbitraire soit entrée dans les principes de la révolution^ comme elle a eu place dans les maximes et les conseils de la monarchie ; c'est le contraire qui est très-évidemment la vérité ; mais enfin le déplorable héritage de la doctrine de la raison d'Etat et du salut du peuple a été accepté par les principaux agents, meneurs et procureurs révolutionnaires, avec le seul changement de l'idée ou définition du souverain, et avec l'adoucissement précieux, inestimable, mais insuffisant de la publicité des actes et de l'abolition des tourments. Et d'un autre côté, en contre* partie de l'ancien arbitraire royal ou ministériel et des coups d'Etat, on a vu s'introduire dans les esprits la doctrine des journées, qui sont les coups d'Etat du peuple. Le préjugé du droit des foules, regardées comme aptes à représenter le vrai souverain, est passé en tradition à son tour, et s'est opposé quatre-vingts ans durant â tout véritable établissement légal de la démocratie.
11 résulte de cette situation bien comprise du parti que nous avons appelé de l'habitude, et de celui que bous avons appelé de la raison, que le premier est trop peu fondé à condamna chez le second une méthode de violence et de terreur analogue à ceUe qu*il approuve quand elle est appliquée dans son intérêt, par des gouvernements de son goût, et même encore au profit des usurpateurs les plus indignes — ne l'avons-nous pas vu 7 — Réciproquement, les révolutionnaires n'ont pas pour condamner les attentats des pouvoirs constitués tout le droit qu'ils auraient, si eux-mêmes n'avaient pas à se reprocher tant d'émeutes ou de Journées
(i) ^oyes le Joumai di Barbitr^ août et septeoibre 1718, ftvrier 172A, janvier 1725.
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contre des gouvernemeiits légaux, dans des cas où les citoyens ne pouTaient invoquer la nécessité absolue d'une défense légitime.
Il ne reste pas moins cette vérité évidente, quel que soit l'intérêt des réactions à la contester, que le principe de la raison en matière de gouvernements est celui qui exclut le plus volontiers les procédés de violence, pour leur substituer la méthode des lois ; au Heu que le principe de Thabitude, vu le manque d*idéal et de moyens de direction intellectuelle dans l'État, vu l'évolution qui se déclare toujours dans un système d'habitudes à certains moments, et le parti pris des pouvoirs empiriques de s'opposer à toute modiûcation qui menace des intérêts^ conduit toigours les princes ou leurs ministres à recourir à la ruse et à la violence comme instruments de conservation ou de résistance.
Mettons cependant de c6té, si l'on veut, la question de l'affinité naturelle du principe de l'habitude et des méthodes violentes, du principe de la raison et des méthodes pacifiques et légales ; oublions qu'en prenant pour donnée, des deux parts, une même nature humaine capable des mêmes passions et portée aux mêmes excès, nous avons dans le principe de la raison une cause constante pour pacifier les relations politiques et conduire une société à un ordre légal stable, tandis qu'il n'y a rien dans le principe de l'habitude qui tende à chan« ger en mieux la coutume, à prévenir les attentats particuliers des sujets ou des princes contre cette même coutume, à réformer les mœurs, non plus qu'à éviter Tespèce des révolutions dont les États despotiques ne sont pas exempts. Après avoir écarté cette question, il restera toujours à comparer directement les deux systèmes, le système rationnel et le système coutumier. De là doit dépendre définitivement le jugement à porter sur la révolution française.
Si, renonçant aux considérations de philosophie et de morale qu'un tel sujet amène, et sur lesquelles il existe une si grande divergence entre les libres penseurs et les amis des traditions catholiques et monarchiques, on voulait se contenter d'un parallèle historique, et d'ailleurs tout sommaire, oh. l'on placerait d'un cêté les nations à coutumes fixes et imposées, et de l'autre les peuples à institutions légales, délibérées et variables, il serait peut-être difficile aux esprits qui n'ont pas entièrement abdiqué la liberté du jugement de ne point penser que la supériorité à tous égards et en tout temps appartient aux hommes des républiques sur les hommes des empires et des théocraties. Leurs œuvres sont là, nous en vivons : in lis vimmus et movemur et sumus. Ce que l'humanité possède de précieux civilement et politiquement, pour ne rien dire ici du reste, est tout de source d'examen et de raison. Mais ce qui trouble les appréciations quand il s'agit de la révolution française c'est — pour ne pas revenir sur le contraste des grandes vues de justice et d'humanité avec les actes souvent injustes et violents, — c'est un autre conU'aste : celui de l'immensité des réformes attendues, jointe à l'extrême idéal qu'on fui poussé à envisager d'une organisation démocratique, avec ce qu'en fait il s'est trouvé possible d'obtenir de résultats bornés, quelque considérables qu'ils soient. Et c'est de plus l'opposition entre la sUbilité et sécurité — exagérées comme tout ce qui est vu du lointain — des conditions que l'ancien régime maintenait au milieu de la dépopulation et de la misère, et l'incertitude des institutions, les révolutions politiques fréquentes d'un état social comparativement bien-
faisant, mais auquel ni ses ennemis ne permettent d'atteindre ni ses amis peutêtre ne se sont montrés capables d'assurer une situation d'équilibre stable. De telles circonstances paraissent bien faites pour altérer les appréciations d'une partie du public qui se croit sensé et impartial. En introduisant des motifs graves dans les jugements des historiens et des critiques, elles servent à masquer les passions de mauvais aloi qui trop souvent leur font regretter la vieille société française, ses privilèges et ses pourritures.
Ce dernier reproche ne semble pas pouvoir atteindre les Origines de la France contemporaine de M. Taine. C'est à la fois le livre d'un philosophe et d^un artiste. On peut dire qu'il ne manque rien au tableau que l'auteur nous offre de la société du xvin^ siècle en France, de ce qui peut inspirer aux hommes de cœur la haine et le mépris pour les institutions, telles au moins qu'elles étaient devenues & cette époque, et aussi pour l'usage que faisaient en général de leurs privilèges les bene nantis de ta cour, de la ville et de la campagne. Son rare talent d'analyse ne souffre ni la négligence ni les compromis quand il s'agit des traits caractéristiques d'un monde qu'il se propose de juger, et il s'est procuré à cet effet une riche érudition spéciale dont il fait un merveilleux emploi. Et son goût pour le saillant et le pittoresque ne lui permettrait même pas, quand il le voudrait, d'affaiblir les couleurs des objets propres à nous donner des impressions défavorables à sa cause. On se demande comment il est possible à l'observateur pénétrant et judicieux, qui se montre frappé des monstruosités et des impossibilités de l'ancien régime, à l'homme qui sent si bien ce qu'il y avait à la fois d'artificiel et de profondément immoral, ^c'est-à-dire de contre-nature, dans la vie que les privilégiés s'étaient faite, à l'érudit qui sait par le menu les annales de l'abrutissement populaire, de l'oppression et de la faim, au penseur enfin dont nul n'ignore les doctrines déterministes, la ferme conviction touchant c la loi de séquence invariable )>, de faire le procès à la révolution, alors qu'il résulte clairement des thèses mêmes de son ouvrage : 1* que l'ancien régime était exécrable, 2" qu'il ne pouvait plus aller, 3® que les conditions de ce qui fat la révolution étaient réunies, k^ que ses procédés n'ont pas pu être pires que ceux des gouvernements antérieurs, et que ses conséquences, au contraire, n'ont pu être que des améliorations immenses. Voilà du moins l'impression que nous avons gardée de notre lecture. Nous ne connaissons pas encore les conclusions dernières de l'auteur. Nous désirons vivement qu'elle' jettent plus de lumière sur sa philosophie politique.
Le livre de M. Taine était annoncé et attendu, et il était facile de prévoir, sur ce qu'on en disait, que le principe de l'habitude et de l'évolution s'y trouverait opposé et préféré à celui de la raison et de la révolution. On devait naturellement d'après cela, se mettant à la place de l'auteur, se créer deux difficultés.
La première et la plus grave pour un philosophe est de savoir sur quel pied on peut faire le procès à la révolution au nom de l'évolution, quand il est certain, selon la manière dont soi-même on veut voir les choses, que la révolution est une partie de l'évolution : une partie aussi réelle et par conséquent aussi nécessaire, aussi respectable et inattaquable que toute autre. Où prendre le droit d'adresser des reproches à la méthode des apriorismes de raison, comparée au respect des