L' ANCIENNE ET U 90UVSUE FOI
Nous avons vu dernièrement, en rendant compte de la BeUgion de Vatoenir de M/ de Hartmann, la doctrine moniste de Xînconscieni prendre ce rôle de doctrine scientifique et définitive, seule conforme â la € culture moderne », et au nom de laquelle on donne congé à toutes les formes de religiosité antérieure, à toutes les croyances^ théistiques. Strauss n'accepte point ce parti. Il en fait même une critique très-fondée. Aussi bien que M. de Hartmann, il assure que c la pensée moderne, dirigée par la science avancée de notre temps, ne peut plus accepter Tarchitecte intelligent des organismes, inspirateur personnel des instincts » (p. 196), mais on ne peut pas non plus, dit-il, admettre une sagesse inconsciente, un inconscient capable de procéder exactement comme ferait le conscient et le personnel : ce serait accorder a à l'inconscient des propriétés et une action qui ne peuvent appartenir qu'au conscient x>. L'opinion à laquelle Strauss se rattache pour son compte est tout simplement celle du vieux matérialisme, sous le vêtement tout aussi vieux, quoique rattaché à des découvertes modernes, de la symbolique des transformations et métamorphoses : « Puisque sous certaines conditions le mouvement peut se transformer en chaleur, pourquoi n'y aurait-il pas aussi certaines conditions sous lesquelles il puisse se transformer en sensation? Les conditions, l'appareil nécessaire, nous les avons dans le cerveau, » etc, etc. Le reste est connu. Seulement, après avoir dit ceci, Strauss se sent un peu honteux. Il éprouve le besoin de remarquer qu'après tout l'idéalisme et le matérialisme sont la même chose. Schopenhauer, dit-il, n'a pas tort de penser que la matière est une simple idée du connaissant, aussi bien que le connaissant est un produit de la matière. L'important c'est d'être moniste et d'écraser tout dualisme. Les deux systèmes monistes devraient se ménager l'un l'autre et s'unir contre l'adversaire commun. Le matérialisme, par exemple, ne ferait pas mal d'être plus modeste et de réfléchir que ce grand parti qu'il tire des idées de force et de matière^ et tant de brillantes spéculations sur l'origine des choses, c'est la métaphysique qui les lui fournit. L'aveu est ingénu et dépouillé d'artifice (p. 190-19&).
Le positivisme se trouve mieux installé que cela, sur un terrain d'ailleurs semblable de négation religieuse. M. Littré, dans la préface qu'il a fournie pour la Confession de Strauss, fait à merveille ressortir la faiblesse de la position doctrinale prise par ce dernier^ et lui jette l'accusation méritée de métaphysicien combattant ce qu'il croit des chimères par d'autres chimères, au lieu de se contenter du terrain positif des vraies constatations scientifiques.
c Gomment concevons-nous le monde? dit Strauss. Très-bien, s'il entend la conception du monde selon la philosophie positive, conception toute expérimentale qui ne reçoit en elle que les données des faits et de leurs lois, et qui, se sachant limitée, s'abstient rigoureusement de se. dire universelle; mais très-mal, s'il s'agit d'une conception métaphysique du monde qui, n'étant point assujettie à la borne des faits, s'élance bravement dans le vide ouvert à ce genre de spéculation.
« Nous allons, dit Strauss, des phénomènes particuliers, de la base ùxe et des )) forces élémentaires à la vie végétale et animale, à la vie générale du globe ter- » re.'stre, de celle-ci à celle de notre système solaire, et toujours ainsi, jusqu'à ce » que nous ayons embrassé tout l'être dans une seule idée. Cette idée, c'est » l'univers. » Ëh nou^ faible mortel, tu n'as pas compris dans ta conception tout ce
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qui existe ; et ce qu'est tout ce qui existe, lu l'ignores absolum^t. Quoi que tu fasses, ta conception demeure tronquée et impuissante, sans que tu puisses jamais Savoir dans^uel rapport elle est avec rimmensité de l'inconnu.
Q Que le tout, continue-t-il, ne soit qu'un, cela s'entend de soi et n'est qu'un jugement analytique. » Qu'en sais-tu? Que vaut ton idée métaphysique de l'unité, quand tu la promènes dans le temps el l'espace ilHmiiés?...
(( L'univers, poursuit-il, est à la fois cause et effet, extérieur et intérieur. » Cause et eiïet, extérieur et intérieur? Encore une fois qu'en sais-tu?
)) La théologie professe qu'un des attributs de Dieu est la personnalité. Strauss, en bon hégélien, dissout ce dogme en montrant ou croyant montrer que la personnalité est contradictoire avec l'infinité^ autre attribut. Mais la théologie dissoudrait également le dogme panthéiste, en montrant ou croyant montrer que Timpersonnalité est contradictoire avec Tintentionnalité apparente des œuvres divines. J'avoue que je serais fort embarrassé de prononcer entre les deux argumentations, si la philosophie positive ne m'avertissait de ne pas m'engager dans la personnalité ou l'impersonnalité controversées, tant que l'expérience scientifique, devenue la seale insiinictrice de la raison humaine, n'aura pas rencontré une cause suprême dans son domaine. Alors il sera loisible de discuter si elle est ou personnelle ou imfersoDnelle, ou même toute autre. »
M. Littré a cent fois raison contre Strauss, et nous accepterions l'arrêt du positivisme qui renvoie dos à dos ces deux plaideurs infatigables, la théologie et là métaphysique de l'absolu^ si le positivisme ne confondait les religions et croyances quelconques avec la théologie, et ne s'entendait ainsi avec Strauss pour leyr donner le môme congé, au nom de la science, quoique autrement et certes beaucoup mieux déûnie. Les deux plaideurs sont, ainsi qu'il arrive souvent, deux frères ennemis. La théologie et la métaphysique ont le même berceau et les mêmes ambitions. EUes ont aussi les mêmes armes pour se disputer le pouvoir, encore que l'une des deux prétende au droit inconditionnel, et que l'autre se prévale plutôt d'un droit positif. Ce droit inconditionnel s'intitule la raison, mais la raison visant à l'absolu; ce droit positif se nomme révélation, écriture, tradition, mais ressemlile exactement à l'autre dès qu'ils se rencontrent sur le terrain des décrets dogmatiques et des controverses. Les vraies croyances, tant philosophiques que religieuses, les vraies religions, en entendant par là celles qui s'appliquent à des croyances intelligibles et claires, n'ont affaire au fond ni à la théologie ni à la métaphysique. Il ne faut rien de moius, pour nous donner la raison d'une confusion si choquante et cependant si malaisée à combattre, que la longue habitude qui a été donnée au monde, et le continuel spectacle d'une identification des croyances naturelles, des idées populaires, des cultes ou symboles spontanés, avec les élucubrations logomachiques d'un sacerdoce à la fois infesté de notions creuses et bourré d'excellente, logique pour les manier et les employer à la construction d'un dogme. La moindre distinction apportée à la considération de choses aussi différentes qu'une croyance humaine et un système de l'absolu, suffit pour nous montrer que si^ le positivisme a raison contre Strauss, en lui déniant le droit du remplacer les croyances par une métaphysique faussement baptisi^e science, le positivisme a tort avec Strauss, en tirant de Texistence incontestable d'un vrai domaine scientifique cette conclusion arbi-
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traire, exorbitante, que, aoua peine d'être confondua avec lea théologiena et lea métaphysiciena creux, il doit nous être défendu de croire cliose au monde au delà de notre expérience et des faits actuellement contrôlables.
Nous dirons maintenant un mot des idées politiques de Strauss. On voit le plus ordinairement dans notre pays les passions anii-chrétiennes qui se drapent dans les doctrines à la mode, évolutionnisme, doctrine du continu, matérialisme transformiste, etc., cbercher leurs affinités du côté de la politique révolutionnaire, et non pas des idées de conservation et d'insensible évolution. Gela n'est point correct, mais cela s'explique par ce fait que les partisans les plus nombreux du système en vogue n'y sont pas conduits parce qu'ils en comprennent Tespril véritable ou la portée, mais simplement parce qu'ils pensent y voir une bonne machine de guerre pour combattre le parti catholique, devenu de son côté une vaste société politique et un pacte d'hypocrisie générale pour la conservation des abus et privilèges sociaux. Strauss, plus libre qu'on ne l'est dans les pays papistes d'accorder ses sympath'cs conservatrices avec ses antipathies religieuses, moins gêné pour louer un gouvernement qui s'est mis ouvertement en lutte avec le sacerdoce, et approuver des institutions surannées, sans doute, à son avis, quant au côté confessionnel, mais qui à d'autres égards contentent son patriotisme, Strauss ne se fait pas faute d'exhiber les opinions politiques les plus arriérées. Il est monarchiste, anti-républicain, anti-socialiste, ennemi du suffrage universel, ami de la peine de mort et partisan de la guerre perpétut-lle. Nous croyons ces manières de voir plus en harmonie que la doctrine de la paix et de la justice internationales avec le système du transformisme et de la concurrence vitale universelle. Mais Strauss aurait pu se dispenser d'écrire que Kant lui-même, à la place de Bismarck, n*aurait pas autrement conseillé le roi Guillaume. Cette assertion est une énormité gratuite, ime calomnie contre l'auteur du beau livre de la paix perpétuelle.
Tout le monde connaît la haine de Strauss contre la France. Nous nous contenterons de remarquer ici que la politique anti-socialiste, anti-humanitaire , peut bien apporter ses arguments et réclamer le droit à l'examen comme toute autre. Bfais le caractère exclusivement germanique des ju;!;emcnts de Strauss, l'étalage de vanité allemande et prépotence allemande que cet auteur pousse jusqu'à l'effronterie, êtent toute valeur philosophique à ses appréciations et les mettent hors de concours. 11 n'y a pas de mérites de la nation germanique qui puissent aller jusqu'à faire admettre en philosophie poUtique cet axiome nouveau, que la fortune du peuple allemand e^t le pivot sur lequel doivent rouler les destinées humaines. Mais le vice d'une prétention si outrecuidante est bien fait pour diminuer les mérites en question dans l'opinion de l'Europe, quand on le voit s'étendre comme une tache qui gagne toute la littérature historique de rAllemagne et jusqu'au domaine de Térudition, autrefois impartiale.
Le rédacieur^gérani : F. Pillon.
lAli:t. — .'MriDMElLlB DB B. MABTIIIET^ RDX MIOMOH, 2
5" ANNÉE. 24 AOUT 1876. No 30
POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE