‹ CritiquesChapitre 10 sur 31 · HA£INE · texte numérisé non relu

HA£INE

d’accuser le spirituel auteur des De.ux Gendres de vouloir renverserl’autel du plus grand maître de notre scène. Or, est-ce davantage vouloir renverse^acine qiie de déclarer qU’nn préfère chez lui la poésie pure au drame, et qu’on est tenté de le rapporter à la famille des génies lyriques, des chantres élégiaques et pieux , dont la mission, ici bas , est de célébrer \ amour (en prenant amour dans le même sens que Dante et Platon )?

Indépendaminent cle l’examen direct des œuvres, *ce qui nous a surtout confirmé dans notre opinion, c’’est le silence de Racine et la dispositicyi, d’esprit qu’il marqua durant les longues années de sa retraite. Les facultés innées qu’on a exercées beaucoup et qu’on arrête brusquement au miliéu de la 'Carrière, après les premiers instans donnés au délassemént et au repos, se réveillent et recoramencent à désirer le g«ire de, mouvement qui leur est propre. D’abord il n’en vient à l’âine qu!une plainte sourde, lointaine, étouffée, qui n’indique pas son objet et nous livre à tout le vague de \ ennui. Bientôt l’inquiétude se décide; la faculté 'sans aliment ^affame y pour

Digilized by Googic

racine.

ainsi-dire; elle crie au dedans de nous; c’est comme un coursier généreux quv hennit dans l’étable et demande l’arène ; on n’y^peut tenir, et tous’ les projets de retraijj^sont oubliés. Qu’on se figure, par exemple, à la place de Racine, au seiil ^ii même loisir, quelqu’un de ces génies incontestablement dramatiques , Sbakspeare, Molière, Beaumarchais, Scott. Oh ! les premiers mois d’inaction passés, comme le cerveau du poète va fermenter et se remplir! comme chaque idée , chaque sentiment va revêtir à ses yeux un masque, uh personnage, et marcher à ses côtés! que de générations spontanées .vont éclore de toutès parts et lever la tête sTir cette eau dormante! que d’êtres inachevés, flottans, passeront dans ses rêves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront comme à Tancrède dans la forêt enchantée! La reine Mab descendra en char et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel ou Puck, Scapîn ou Dorine, Chérubin ou Fénella, merveilleux lutins, messagers malicieux et empressés, s’agiteront autour du maître, le tirailleront de mille côtés pour qu’il prenne gatde à leurs êtres chéris, à leurs amans

RACIl^E

séparés, à. leurs princesses mallioureuses; ils les évoqueront devant lui , comme dans rKdysée antique le devin Tirésias évoquait les âmes des héros qu^’avaient pas vécu ; ils les feront passer par gi'oujM's, ombres fugitives, rieusés ou éplorées, demandant la vie, et , dans les limbes inexplicables de la pensée , attendant la lumière du jour. Diana Vernon à cheval, francliissant les barrières et se perdant dans lé taillis; Juliette au balcon tendant les bras à Homéo ; l’ingénue Agnès , à son balcon aussi , et rendant à son amant salut pour salut du matin . au soir; la moqueuse Suzanne et la belle com-’* tesse habillant le page; que sais-je? toutes Ces' -ravissantes figures, toutes ces apparitions enchantées souriront au poète et l’appelleront à elles du sein de leur nuage. Il n’y résistera pas long-temps, et se relancera, tête baissée , dans ce inonde qui tourbillonne antour de lui. Chacun reviendra à ses goûts et û .sa nature. Bèau- , marchais, comme un joueur excité par l’abstinence, tentera de nouveau avec fureurlès chances et la folie des intrigues. Scott, plus insou- (tiant peut-être, et comme un voyageur simjdenleiit curieux qui a déjà vu Iieaucoup de

K4lÇI»E.

siècles et de pays, mais qui n’est pas las encorc , se remettra en marche au risque de repasser, chemin faisant, par les mêmes avev • tures. Molière, j>ense\ir profond, triste au . detlans, ayant hâte' de sortir de lui même et d’échapper à ses peines secrètes, sera cette fois^ d’un comique plus grave ou plus fou qu’à l’or* dinaire. Shakspeare redoublera de grâce , de ^ 4antaisie o«i d’effroi. Legi’and Corneille, enfin ( car il est de cette famille). Corneille couvert de cicatrices, épuisé, mais infatigable et sans ’ ' relâche comme ses héros , pareil à ce valeureux ..comte de Fnentès dont parle Bossuet, et quj çuinb<attit à Rocroi jusqu’au dernier .sonjnr,

■ Corneille ramènera obstinément au combat .ses vieilles bandes espagnoles et ses drapeaux dé- ^ chirés.

Voilà les poètes dramatiques. Dirai-je que

* Racine ne leur res.seinbla jamais dans sa retraite;

qu’il ne vit plus rien de ce qu’il avait quitté;,

qu’il n’eut point, à ses heures de rêverie, des

appariions charmantes qui remuaient, comme

. aud'cfoLs, son cœur? ce serait faire injure U son

génie. Mais ces créations même vers lesquelles

un doux penchant dut le renfraîner d’abord, ces

, — r— \ ' la

RACINE

Monime, ces Phèdre, ces Bérénice au long voile, ces nobles amantes solitaires qu’il revoyait, à la nuit tombante, sous les traits de la ^ Champnieslé, et qui s’enfuyaient, comme Didon , dans les bocages , ,qu’étaient-elles , je le demande? Où voulaient-elles le ramener? Différaient-elles beaucoup de \ Élégie ë la voix gémissante, ^ V

An ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars, Belle, levant au ciel ses humides regards?

Et quand il se fut tout-à-fait réfugié dans l’a-

* inour divin , ces formes attrayantes d’un amour^ profane continuèrent-elles long-temp^à repa^-

• ser dans ces songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt à les dissiper et à les ou-jblier; ses affections bientôt allèrent toutes ailleurs ; il ne pensait qu’à Port-Royal , alors persécuté, et se conqilaisait délicieusement dans ses souvenirs d'enfance : «En effet, dit-il, il n’y avait » point de maison religieuse qui fût en meil- B leure odeur que Port-Royal. Tout ce qu’on en» » voyait au dehors inspirait de la piété; ou ad- » mirait la manière grave et touchante dont les

Digiteeti

RAaNK.

- . RACWK. ^

I louanges de Dieu y étaient chantées, la sim- U plicité et en même temps la propreté de leur » église , la modestie des domestiques , la soli- » tude des parloirs, le peu d’en)pressement B des religieuses à y soutenir la conversation f. a leur peu de curiosité pour savoii' les choses a du monde et même les affaires de leurs » proches; en un mot, une entière indifférence » pour tout ce qui ne regardait point Dieu. a Mais combien les personnes qui connaissaient » l’intérieur de ce monastère y trouvaient-elles ■ » de nouveaux sujets d’édification ! quelle paix ! n quel silence l quelle charité! quel amour pour » la pauvreté et pour la mortification! Un tra- B vail sans relâche , une prière continuelle ,

B point d’ambition que pour les emplois les » plus vils et les plus lïumilians, aucune im-' a patience dans les soeurs, nulle bizarrerie dans. B les mères , l’obéissance toujours prompte , et f B[le commandement toujours raisonnable, a Et vers le même temps il écrivait à soii fils :

« M. de Rost m’a appris que la Champmeslé B était à l’extrémité , de quoi il parait très-afn,fligé; mais ce qui est le plus affligeant, c’est nde quoi il ne se soucie guère, je wux dire,

RACINE

«.l’obstination avec laquelle cette pauvre maltti heureuse refuse de renoncer à la comédie ,

«’ ayant déclaré, à ce qu’on m’a dit, qu’elle^' » trouvait très-glorieux pour elle de mourir co- » médienne. Il faut espérer que. quand elle ^ » verra la mort de plus ])rès, elle changera de « langage, comme font d’ordinaire la plupart n de ces gerts qui font tant les fiei’s quand ils » se portent bien. Ce fut madame de Caylus » qui m’apprit hier celte particularité, dont elle » était effrayée, et qu’elle a sue de M. le curé de » Saint-Sulpice. » Et dans une autre lettre : « Le » pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennen ment; sur quoi je vous dirai, en passant, que » je dois réparation à la mémoire de la Champ- .. » meslé, r|ui mourut avec d’assez bons senti- '» mens, après avoir renoncé à la comédie, très^ n repentante de .sa vie passée, mais surtout » fort affligée de mourir ; du moins, M. Des- » préaux me l’a dit ainsi, l’ayant appris du curé «d’Ânteuil, qui l’assist;» à la mort; car elle est •. » morte A Anteuil , dans la maison d’un maître » à danser, où elle était venue prendre l’aiiH> On

a be.soin de croire, pour excuser ce ton de sécheresse, (lue Racine voulait faire imlirecte- •

RACINE

iRi

ment la le^on à son fils , et condamner ses propres erreurs dans la personne de celle qui en avait été l’objet. Mais, même en tenant compte de l’intention , on peut conclure hardiment, après avoir lu et com'paré ces passages , que les sentimens du poète ne prenaient plus la forme ‘ dramatique, et que la figure de la Chainpmesié lui était depuis long-tems sortie de la mémoire. Port-Royal avait toute son âme ; il y puisait le • calme; il y rapportait ses prières; il était plein 4 des gémissemens de cette mai^n affligée , quand il fit entendre la mélodie touchante des • chœurs A'Esther. En un mot, c’était la disposition lyrique qui prévalait évidemment dans le |)oète , et qui, le j)lus souvent, au défaut d’épanchement convenable, débordait dans ces larmes dont nous avons parlé. Un de nos amis les plus chers, qui pour être romantique, à ce qu’on dit, n’en garde pas moins à Racine un -respect profond et un .sincère amour, a essayé de retracer l’état intérieur de cette belle Ame ; dans une pièce de vers qu’il ne nous est pas -4 |)ermis de louer, mais que nous insth'ons ici comme achevant de mettre eu lumière notre point de vue critique.

RACINE

Page 1