JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU
on n’était pas moins éloigné alors de l’Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon , que de Michel- Ange. On peut rendre encore cette justice à J.-B. Rousseau , qu’à la moins fantastique de toutes les époques, il a été le moins fantastique de tous les hommes. Ses allégories sont jugées tout d’une voix; baroques, métaphysiques, sophistiquées, sèches, inextricables, nul défaut n’y manque. Nous renvoyons à Torticolis, à la Grotte de Merlin, au Masque de Laverne , à Morosophie ; lise et compr^enne qui pourra! Le style est d’un langage marotique hérissé de grec, et qu’on croirait forgé à l’enclume de Chapelain; on ne sait par où les prendre, et j’en dirais volontiers comme Saint- Simon de M. Pussort, que c’est, un /agot pûtes.
Mais les odes, mais les cantates ,' voilà les 1 vrais titres, les titres immortels de Rousseau à la gloire ! Patience , nous y arrivons. — Les odes sont , ou sacrées , ou politiques , ou personnelles. Quand on a lu la Bible , quand on a comparé au texte des prophètes les paraphrases de Jean-Baptiste, on s’étonne peu tju’en taillant dans ce sublime éternel, il en ait quel-
a, 8 JIUN'BAKTISTK AOUS8EAIJ,
quefoia détaché 'en lambeaux dif^rave et da uo^ç;,et ,rcttt admire bjjçn plutôt qu’il aü si souveiit affaibli, méçoimu, t'emplacé Içs beau^ t^a aupréiues .qu’il avait spus la main. A preii^ dce .e^. effet la plus renommée de ses imitar tiçns, celle du. cantique d’Ézécbias, qu’y voitp Qn?iici la critique de détail est indispensable, et j’en, demande panlon au lecteur,, Rpussea^
' dit.: A : i.tn ■ . 4/
J’mi vu me* triste* j<^urnées E^écliner ver$ Icar penchant;
Au midi de me* années Je touchais à mon couchant.
La Mort déployant ses ailés .
Couvrait d'ombres étemelles . La clarté dont je jouis,
Et dans cette nuit funeste , .
Je ch^chais fin vain le reste ,
De mes jours évanoui-s.
, . Grand Dieu, votre main réclame
Les dons que j’en ai reçus; ^
Elle vient couper la trame Des jours qu’elle m’a tissus :
Mon dernier soleil se lève, •
Et votre souffle m’enlève '•
JKAN^AiPTlSVE ) ROUSSEAU.
%tuj
De la len'«'dO vivDii» , , i- i
Comme la feuille «écbde,': . i
Qui, de sa tige arrachée, ;
Devient le joset de» vents.
Les quatre premiers vers de . Iq première strophe sont bien , et les six deimiers pas^bles, quoiqu’un peu vides et chaînés; mais il fallait tenir compte dü verset si toiicbant d’Isaïe : « Hélas! ai-je dit, je ne verrai donc plus » le Seigneur, le Seigneur dan^ le séjout des vivans! Je ne verraûplus les>mojNbeis qüi bâbi- » tant «vec moi la Mrre! He pins voir, leaouhpmiues , ses. frères eatn douleurst > voilà oe qui afflige surfont le mourant'.- La seconde strophe est faible et comnaunov e^pté les trois vers du bsÜku'; à lài place dp obttB tmme usée qu’on voit .partout^ ilfy. a dans lle^ a Le tissu de ma vie a été touché i' Commetla » trame du tisserand. » .Qu’est devenutpe tissé» rand auquel est comparé le Seigneur? Au lien de la JeuiUe séchée, le texte porte? o Mon p«- » lerinage est fini; il a été emporté cota me la » tente du pasteur. » Qu’est devenue ec^e tenté du désert , disparue du suii' au matin et si par reiile à la vie? Et plus loin :
aao JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU.
Comme un lion plein <Je rage
Le mal a brisé mes os ;
Le tombeau m'ouvre un passage
Dans ses lugubres cachots.
Victime faible et tremblante , ■
A cette image sanglante
Je soupire nuit et jour,
Et , dans ma crainte mortelle ,
Je suis comme l'hirondelle
Sous la griffe du vautour.
Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne lisait dans le texte : ■ Je criais » .vers vous comme les petits de Thirondelle , » et je gémissais comme la colombe, p On voit que Rousseau a précisément laissé de côté ce qu’il y, a de plus neuf et de plus marqué dans l’original. £t pourtant , il aurait dû , ce semble, comprendre la force de ce cantique si rempli d’une pieuse tristesse, l’hoinine malheureux, et peut-être coupable , que Dieu avait frappé à son midi, et qui avait besoin de retrouver le reste de ses jours pour se repentir et pleurer. De notre temps, auprès de nous, un grand poète s’est inspiré aussi du cantique d’Ëzéchias;
JEAN-BÀtoSTtC ROUSSEAU,' ' Mi
lui aussi U • demandé grâce abus ia verg^. de •Dieu , et s’est écrié en gémissant : . . ■ i
Tons les jours sont à toi : que t’importe leur nombre ?
Tu dis : le temps se hAte, on reTÎent surse* pas. <
Eh I n’es-tu pas celui qui fis reculer l’ombre ■ ■
■Sur le cadran rempli d’un roi que tu sauvas ?-.»'! 'ni'
Voilà comment on égale les prophètes sans les paraphraser; qu’on relise la quatorzième des secondes Méditations; qu’on reliseeti même temps dans les premières le dithyrambe intitulé Poésie sacrée, et qu’on le compare avèc XÉpode du premier livre de Jean-Bfaptiste.!.! >
L’ode politique n’a aucun caractère dans Rousseau; il en partage la faute avec les'évéw nemens et les hommes' qu’il célèbre, La naissance du duc de Bretagne, la mort du- pritice de Go'nti, la guerre civile des Suisses en 1.7 la^ l’armement des Turcs contre Venise'en-'i7i5ÿ la bataille même de Péterwaradin, tout cela eut dans le tentps plus ou moins d’importance, mais n’en a presqüe aucune aiux yeux de la postérité. Le poète a beau se démener, se commander l’enthousiasme, se provoquer au dé-
^ ' 'j8A«*jtt>TISTE R<5feSKEAU.
lire; it en est-ipodir ses frais , et l’on nt de l’entendre, à la mort du pï-ince de Conti, s’écriei’ dans le pindarisme de ses regrets :
Peuples ÿ dont douloureux lann«s obstinée « T
De ce princeicjiéri déflore le tcépai, ■ ■ i
A{)prochez, et Yoyex quelle eat lâ destinée - Des grandeurs d’ici-bas.
f /!• ii' ri I • Il'-, , |. , /
ii'De nos jours, »i féconds, en grands événemens let en ^nds i hommes , il en est. advenu tout aigrement. I De simples naissances, de sünptes morts de princes et de rois ont été d’éclatanles leçons j. de mevVeületix . complémens deiiifortune, ides' chutesi ou dçs résurrections 'd^antiqiies 'dynasties , «le magnifiques symboles des destinées sociales. tDe telles choses ont susoité'le poète qui les devait ciélébrer; l’ode .politique'a été védtitblement fondée ( en jBrance’; \fA' fitnéraiilesde Louis XV III en sontlechefi
• > RotàssepU'ne s’est pas contenté de mettre du pindarisme esléri«n3r et de J’eqthoiisiasme A froid dans ses odespoKtiques, pour tâcher d’en réchauffer tes sujets; il a ' porté ces hahitiHles
JFAÜ-B;^îîTÈ RO09SBAU. ' »»5
d’écoUer jostjiie dans’ seè pièces les plu» 'per-, sdiinelles, et,’|}Our ainsi dire, lei pins domestiques. Lecontte du Luc, son patron, tombe malade ; Roussëau en est touché ; il veut le lui dire et lui souhaiter tme prompte cortvalescèrice, rien dé mieux; c’était matière à des vers sentis et touchàns^ mais Rousséftu aimé bien mieux déterrer dans Pindare une ode è Hiéron, roi de Syracuse , qui , vainqueur aux jeux pythiques par son coursier Phérénicus, n’a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. Là les digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles et à leur place. Rousseau calque le dessin de la pièce et tâche d’en reproduire le mmivement Dès le cïéhiut, il voudrait nous faire croire qu’il est en lutte aved 4e génie cbnime avec PrOtée; mais tout cet attirail converiti de regarà fitriëiix, de ministre tétrible, de souffle invincible, de tête échevelée. Assainie manie', â tissant '■victorieux, Ae'jdug’hkpérieitx, ne trompe jJàs le lecteur, et lé' ^ôi- disant inspiré ressemble trop à' ces faux Braves > qui; après “â'étre frotté le visage et ébouriffé la perruque ;'’ie litétendent échappés avec honneur d’une rencontre péril-
aa4 JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU.
leuse. Puis vient la comparaison avec Orphée et la prière aux trois sœurs ülandières pour le comte du Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que Lahaipe, d’ordinaire peu favorable à Jean-Baptiste, mais attendri cette fois comme Pluton, a jugées tout-à-fait dignes d'Orphée. Par malheur, ce qui glace aussitôt, c’est que le moderne Orphée nous raconte que
. . . jamais sous les yeux de l’auguste Cybèle
La terre ne fit naître un plus parfait modèle Entre les dieux mortels
que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poète avec l’abeille , vers la fin de la pièce, est empnmtée et a&iblie d’Horace. Quant à l’harmonie tant vantée de ce simulacre d’ode, elle n’est que celle du mètre que Rousseau emploie, qu’il n’a pas inventé, et dont il ne tire jamais tout le parti possible. Rousseau n’invente rien : il s’en tient .aux strophes de Malherbe ; il n’a pas le génie de construction rhy thmique. S’il rime avec soin, c’est presque toujours aux dépens du sens et de la préxisioq ;
•nigitiz^ by Gcfogle
JEAN-BAPTLSTE ROUSSEAU.
la rime ne lui donne jamais l’image, comme il arrive aux vrais poètes j mais elle l’induit en dépense d’épithètes et de périphrases. Félicitons- , le pourtant d’avoir, avec Piron, La Paye, Collé et quelques autres, protesté contrôles déplorables violations de forme prèchées par Lamotte et autorisées par Voltaire.
Les Cantates de Rousseau jouissent encore d’une certain^ réputation; celle de Orcé, en * particulier, piissc pour un liteau morceau de poésie musicale. Elle nous paraît, à nous, exactement comparable pour i’iiarmbpie à un chœur médiocre de libreUo. Nul rhythme, nulle science même dans ces petits vers si célèBres, et où fourmillent les h^mïités de redoutable, formidable , effroyabk, de terreur , fureur et horreur. Le caractère de la magicienne est aussi celui d’une Circé, ou d’une Médée d’opéra; elle ne ressemble pas même à Calypso , et ne sort pas des fadaises et des frénésies dont Qui^ nault a donné recette. Jean-Baptiste avait pi obablement oublié d,e relire le dixième livre de \ Odyssée, ou même, s’iUl’avait reht, il y auraU saisi peu de chose; car il manquait du sentiment de.s époques, et des j)oésies , et s’il .
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a»fi JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU.
mêlait sans scrupule Orphée et Protée avec le comte du Luc, Flore et Gérés avec le comte de Ziii/indorf, il n'hésitait p:is non plus à madrigal iser l’antiquité, et à marier Dnnchet et Homère. Depuis qu’on a le Mendiant et l’Aveugle d’André Chénier , on comprend ce que pourrait être une Circé, et il n’est plus permis de citercellede Jean-Baptiste que comme , un essai sans valeur.
Pour écrire ayec génie, U faut penser avec génie; pour bien écrire, il suffit d’une certaine dosé de sens, d’imagination et de goûL Boileau en est la preuve: il imite, il -traduit, il arrangé à chaque instapt les idées et les expressions des anciens ; mais tous ces larôins divers sont artisteinent reçus et disposés sur un fonds commun qui lui est propre; son style a une couleur, une texture; Boileau est bon <k:.rivain en vers. Le style de Bousscau, au contraire, ne se tient nullement et ne forme pas une seule et même trame. Cette strophe commence avec éclat, puis finit en détonnant; cette métaphore qui promettait avor^; cette image est brillante, mais jure au milieu de ces endroits ternes , comme de l’argent plaqué sur de l’étain.
JÉAN-BAPTrSTE ROUSSEAU.
CVst que ce brillant et ce bt'au appartiennent, tantôt à Platon, tantôt à Pindare , tantôt même k Boileau et à Racine : Rousseau s’én est emparé comme un rhétoricien fait d’une bonne ‘ expression qu’il place à toute force dans lé prochain discours. Ce qui est bien de lui, c’est le prosaïque, le commun , la déclamation à vide, ou encore le mauvais goût, comme les livrées de Vertumne et les haleines qui fon~ deht r écorce des eaux. A vrai dire, le style de Rousseau n’existe pas. *
Notre, opinion sur Jéàn-Baptiste est dure, mais sincère; nous la précisérons davantage encore. Si, en juin i8ag, un jeune homme de vingt ans, inconnu, nous arrivait ûn matin d’Auxerre oti de Rouen àvec un manuscrit contenant \e • cantique ^Èzèchids, Vode au comte du Uuc et Id.çantaté de Circé, oti l’équivalent, après avôir jeté un* coup-d’œil sur les trois chefs-dVeuvre, ou, lui dirait, ce* me semhle^ou du moins on penserait à part soi : oCe «"jeune homme n’est pas dénué d’habitude » pour les vers; il a déjà- dû en bniler beau- ■ coup; il sent assez bien l’harmonie de détail;’ t> mais sa strophe est pesante et son vers sy-
aa8 JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU* *
» métrique. Son style a de la gravité, quelque » noblesse, mais peu d’images, peu de cousis-'
D tance, nulle originalité; il y a de beaux » traits, mais ils sont pris. Le pire, c’est que » l’auteur manque d’idées et qu’il se traîne » pour en ramasser de toutes parts. Il a besoin » de travailler beaucoup , car , le génie n’y , » étant pas , il ne fera passablement qu’à force B d’étude. » Et là-<lessus , tout haut on l’encouragerait fort, et tout bas on n’en espérerait rien. • Que restera-t-il donc de J. -B. Rousseau ? 11 a aiguisé une trentaine d’épigramines en style ^ marotique, assez obscènes et laborieusement naïves; c’est à peu près ce qui reste atissi de Mellin de Saint-Gelais.
M^lé, toute sa vie, aux querelles littéraires, . salué, comme Crébillon, du nom de ghind\yür Desfontaines, f^e Franc et la faction anti-voltairienne^ Rousseau avait perdu en réputation , à r mesure que la gloire de^ son rival s’était affermie et que les principes philosophiques avaient triomphé; il avait été même assez sévèrement apprécié par Laharpe et te Brun. Mais, depuis qu’au commencéinent de ce siècle , d’ardens et généreux athlètes ont rouvert l’arène lyri-