‹ CritiquesChapitre 13 sur 31 · JEAN-BA.1>TISTE ROUSKEAU · texte numérisé non relu

JEAN-BA.1>TISTE ROUSKEAU

que, et l’ont remplie de luttes encore inouies^, cet instinct bas et envieux ^ qui est de toutes les époques, a ramené Rousseau en avant sur la scène littéraire, comme adversaire de nos jeunes contemporains : on a redoré sa vieille gloire et recousu son drapeau. Gàcon , de nos jours , se fût récpncilié avec lui, et l’eût appelé notre grand lyrique. C’est cette tactique peu digne, quoiqu’éternelle, qui a provoqué dans cet article notre sévérité franche et sans réserve. Si nous avions trouvé le nom de Jean- Baptiste sommeillant dans un demi-jour paisible , nous, nous serions . gardé d’y porter si . rudement la main ; ses malheurs seuls nous eussent dé^mé tout d’abord, et nous l’eussions laissé sans trouble à son rang , non loin de Piron, de Gresset et de tant d’autres; qui certes le valaient bien. ..

flott. Cet article , dont le ton n’est pas celui des précédeiis ni des suivans, et dont l’auteur aujourd’hui désavoue ààtièrement l’amertume blessante, a été reproduit ici comme pamphlet propre à donner idée du paroxysme littéraire de 1839.

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LE BRUN

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Vers l’époque où J. - B. Rousseau banni adressait à ses protecteurs des odes composées au jour le jour, sans unité d’inspiration , et que n’animait ni l’esprit du siècle nouveau ni celui du siècle passé, en 1729, à l’hôtel de Conti, naissait d’un des serviteurs du prince un poète qui devait bientôt consacrer aux idées d’avenir, li la philosophie, à la li> berté, à la nature, une lyre incomplète, mais neuve et sonore, et que le temps ne brisera pas. C’est une remarque à faire qu’aux approches des grandes crises politiques et au milieu des sociétés en dissolution , sont souvent jetées d’avance, et comme par une ébauche

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auticipéè, quelques âmes douées vivement des trois ou qiialre idées qui ne tarderont pas à ^ dégager et qui prévaudront dans l’ordre nouveau. Mais en même temps, chez ces individus . de nature fortement originale, ces idées pré-

• eoces restent fixes, abstraites, isolées, déclamatoires. Si c’est dansl’art qu’elles sepi*oduisent

' et s’expriment, la forme en sera nue, sèche et aride jfcomme tout ce qui vient avant la saison.

• ■Ces hommes auront grand mépris de .leur ^ siècle, de sa mesquinerie, de sa corruption, de son mauvais goût Ils aspireaontà quelque

1 chose de mieux, au simple, au grand, au vrai, et se desséclieront et s’aigriront à l’attendre ;

• ils voudront le tirer d’eux -mêmes; ils le demanderont à l’avenir, au passé, *et se feront antiqnespour.se rajeunir ; puis les choses ii-out

■' toujours, les temps s’accompliront,. la société mûrira , et lorsqu’éclatera la crise , elle les trouvera déjà vieux , usés, presque en cendres elle en tirera des étindelles , et achèvera de les

, dévorer. Ils auront été malheureux , âcres , mo- ® roses,. peut-être violens et coupables. Il faudra

lee'plaindre ,et tenir compte, en lesjugeant, de la nature des temps .et de la leur. Ce sont dés

LE BRUN

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espèce» de victimes publiques, des Prométhées dont le foie est rongé par une fatalité intestine; tout l’eufantenient de la soçiété retentit en eux, et les déchire; ils soumirent, et meurent du mal dont l’humanité, qui ne meurt pas, guérit, et ' dont elle sort régénérée. Tels furent, ce me’ semble, au dernier siècle , Alûéri eu Italie , et Le Brun en France.

Né dans un rang inférieur , sans fortune et à b charge d’un grand seigneur , Le Brun dut .

' se plier jeune aux nécessités de sa condition; U mérita vit^ .la faveur dû prince de Conti par des éloges entremêlés de conseils et d^, maximes philosophiques.'' A la fois secrétaire des commandemeos et poète lyriqhe, il releva ' le mieux qu’il put la dépendance de sa vie par l’audace de sa pensée, et il s’iiabitua de bonne heure à garder pour l'ode, ou même pour l’épigramme, cette verdeur franche et ^Muvent acerhe qui ne pouvait se faire jour ^ailleurs. Aussi , plus tard, bien qu’il conservât au fond l’indépendance intérieqre, qu’il avait annoncée dès ses premières années , on le voit toujours au service de quelqu’un. Ses habitudes de domesticité trouvent moyen de se

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'concilier avec sa naturè énergique. Au prince de,..Conti succèdent le comte de Vaudreuil et M.-de Galonné, puis Robespie*rré, puis Bonaparte; et pourtant, au milieu de ces servitudes diverses'', Le Brun demeure ce qu’il a été tout d’abord, méprisant les bassesses du tem^, vivant d’avenir, effréné de gloire , plein de sa mission de poète, croyant en son génie, rachetant iine action plate par une belle ode, ou se vengeantd’une ode Contre soh cœur par une épigramme sanglante. Sa vie littéraire présente aussi la même continuité de principes, avec beaucoup de taches et de mauvais eiti droits. Élève de fjouis Racine, qui” lui avait légué le culte du grand siècle et celui (le Faittiquité, nourri dans l’admiration de Pindare, et , pour ainsi dire , dans la refigion lyrique^ il était simple que Le Brun s’accommodât peu des mœurs et des goûts frivoles (pii l’environnaiënt ; qu’il se sép.irât de la cohue moqueuse et raisonneuse des beaux-esprits à la. mode; qu’il enveloppât daùs^ine égale aversion Saintf.ambert et d’AlembCrt , t.inguet et Labarpe , Ruihière et Tiorat , TiCmiérre et Olardeau,^ et que, forcé de vivre des bienfaits d'un prince.

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il se passât du moins d’un patron littéràirdf Certes, il y avait, pour un poète^cphimé.Le , Bnin, un beau Vole à remplir au dix-huitième siècle. Lui-même en a compris toute la noblesse; il 7 h constamment visé , et en a plus d’une fois dessiné les principaux traits^ C’eût été d’abord de vivre k part,' loin des coteries ’ et des salons patentés, dans le silence du cabinet ou des champs; de travailler là, peu soucieux des succès du jour, pour soi, pour quelques amis de 'cœur et pour une postérité indéfinie; c’eût été d’ignorer les tracasseries et les petites guerres' jalôuses qui fourmillaient aux pieds de trovs ou quatre grands hommes, d’admirer sincèrement , et à leur prix', Montesquieu, Buffon , Jean -Jacques et Voltairej sans épouser leurs arrières-pensées, ni les antipathies de leurs sectatetirs ; et puis, d’accepter le bien , de* quelque part qu’il virit, de garder ses amis , dans quelque cam|) qu’ils fussent, et s’appelassent -ils Clément, Marmontel ou Palissot. Voilà ce que concevait Le Brun , et ce qu’il se proposait en certains momens; mais il ftit loin d’y atteindre. Caustique et irascible, il se montra souvent injuste par

LE BHU«.

vengeaucc ou uiauvaise ,humeur>Au lieu, de négliger simplement les suions littéraires et philosophiques, pour -vaquer avec plus de li-.

. berté à son génie et à sa gloire , il les attaqua en toute occasion, 'sans mesure et en masse. U^e délectait à la satire, et décochait ses traits Gilbert ou à Beaumarchais aussi volontiers qu’àLahafp^lui*méme. Une fois,- par sa ff'as-* prie, il compromit étrangement sa chasteté lyrique, en se prenant au collet avec. Fréron. Reconnaissons pourtant que sa conduite ne fut souvent nisans dignité nisànscourage. l^a noble façon dont U adressa. mademoiselle Corneille à Yoltaire, la, respectueuse indépendance qu’il uuintint en face de ce monarque du siècle, le soin qu’il mittoujours à se distinguer de ses plat^courtisans , l’amitié pour Buffpu , qu’il professait , devant lui, ce sont là des traits qui hpnorent une^vie d’homme de lettres. Le Brun <^ait les grandes existcnÇes à part ; celle de Buâbn dut le séduire, et c’était encore un idéal qti’il eût probablement aimé à réaliser pour luirinéme. Peut-être, si la fortune lui eût 'permis d’y arriver, s’il eût pu se fonder ainsi, loin' d’pn monde où il se sentait déplacé, une vie

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grande, simple, auguste; s’il avait eu sa tour solitaire au milieu de son parc, ses vastes et .wajestueiises.ailées , pour y déclamer en paix et y raturer à loisir son poème de la Naturel si srien autour de lui n’avait froissé son âme hautaine et rrritahie, peut-être toutes ces bou- > tades de conduite ,* toutes ces sorties colériqueA «d’amour-propre eussent-elles empiétement disparo : l’on n’eût pu lui reprocher, comme à Buffon , que beaucoup dé piorgue- et une excessive plénitude de lui-même. Mais Le Brun fut long-temps aux prises avec la gène et Içs chagrins domestiques. Son procès avec sa femnie, que le prince de Conti lui avait séduite^ la ban- , queroute du prince de Guéménée, puis la ré- ■ volution , tout s’opposa à ce qu’il consolidât jan.ais sçn existence. 'Je me trompe : vjeux^ presque aveugle, au-dessus du besoin grâct? aux bienfaits du gouvernement, il s’était logé dans les combles du Palais-llôyal , pour y trouver le calme nécessaire â la correction de s» ‘odes; c’était ’là sa tour de Montbar. Une’ servante mégère qu’il avait épousée , lui en faisait

..souvent une prison. ’A ime telle âme , dans une •» ' JI; ' '

LE BRIITT.

pareille vie, on doit f ordonner un peu d’injustice et d’aigreur. ^ ^ Le talent lyrique de Le Brun est ** grandi quelquefois irijmense , presque partout incoiUr plet. Quelques hautes pensées, quL n’ont 'jë^ mais quilté'le poète depuis son enfance'.jusqu’à • sa mort, dominent toutes ses belles odes, s’y reproduisent sans cesse, et’, à' travers, la di'^ versité des circonstances où il les, composa ,' leur impriment un ciiractère marquant d’unité.' Patriotisme, adoration de la nature, liberté républicaine, royauté du génie, tels sont les • sources fécondes ét^^reten tissantes auxquelles Lebrun, d’ordinaire,*^ s’abreuve. I>e bonne ■ heure, et comme par un instinct de sa mission future, il s’est p»énétré du rôle de Tyrtée, et il gourmande déjà nos défaites sous Contades , Soubise et Clermont ,*corame plus tard il célé^ hrera le naufrage victorieux àu yengeur, et Ma- ’ rengo. Au sortir des boudoirs, des toilettes et ' de tous ces bosquets de Cythère et d’Ama-, ibonte, dont il s’est tant moqué, inéls dont U . ' aurait dû se garder davantage, il se réfugie. au sein de la nature, comme en un tertiple majestueux où il respire et Se déploie phis à l’aise;

LF, BWiN

il, la voit- peu ot sait f»cii la'retracpr sous 1<‘9| . couleui's aimables et fraîches dont elle'Stï peint’ " aütour de lui ; il prière la contempler face ? face dans ses soleils, ses volcans, ses ti-em-^ bleinens de terre, ses comètes échevelées,» .et plonge avec Buffon k ti-avers les déserts des* temps. Quant à la liberté, elle eut toujours ses^vœiix,.soit que dans/ les salons de l’hotel de Couti, sou!il,.ouis XV , il s’écrie avec unedou-'.

leur de citoyen :

•lu-

Les Antéaors vendent l’empire, Thaïs l’achète d'un sourire;

L'or paie, absout les attentats.

Partout , à la coiir, à l’armèr, Règne un dèdam de renommée' Qui fait la rbute des états;

soit qu’il prélude à ses hymnes républicaines dans les soirées du ministre Galonné, soit I même qu’en des temps horribles, auxtjuels . ses chants furent trop inéléÿ, et dont .il n’eut pas le courage de sê séparer hautement, il . exhale ilans le. silence . cette ode touchante; " dont le début , imité d’un psaume, ressemblé.

^ quelque chanson^e. Béranger :

LE BRUN

ji^Prends les ailes de la colombe ; ‘

Prends ) disais~je à mon âme, et fuis dans les déserts. 1

Enfin loutés les fois qu’il veut décrire l’ehthoiisia.sme lyrique et‘ marquer les traits du|

■ vrai génie, Le Brun abonde en images éblouis-., ■tantes et Sublimes. Si Corneille en personne se fût adresséà Voltaire, il n’eût pas, certes, plus dignement parlé que Lé Brun rie t’a fait eri son ifbm. Il faut voirencbre comme en toute occasiôri le poète a' conscièhce de lui-même, comme

■ il ‘a foi en .sa gloire, et avec, quelle sécurité sincère^ du milieu de la tourbe qui l’importune, il se fonde sur la justice dés âges i .:r

Ceux dont le présent est l’idole .Ne laissent point de souvenir; ' -

Dans un succès vain et frivolé o ,=-r Ils ont usé leur avenir. .

Ajoans de» roses

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Ils ont les grâcu mensongères * Ej le sort des rapides fleurs.

Leur plus long règne est d’une aurore;"^’’ iSi- Mais' le. temps rajeunit encore ’

'* L’antique laurier des neuf Soeurs. M

Ailii'r.'.v-

vi’Aprés cet hoiounage rendu au talent de Le

LE BHUIf.

Hrui) , il nous sera permis d’insister sur ^s défauts. Le principal, le plus grave selon nous, celui qui gâte jusqu’à ses plus belles pages, est * un défaut tout systématique et calculé. Il avait beaucoup médité sûr la langue poétique, et pensait qu’elledevait être radicalement distincte de la prose. En cela, il avait fort raison, et le procédé si vanté de Voltaire, d’écrire les vexs sous forme de prose pour juger s’ils sont bons., ne mène qu’à faire des vers prosaïques, comme ' sont , au reste , la plupart de ceux de Voltaire. . Mais à ^force ^de méditer sur les prérogatives . de la poésie, Le Brim en était venu à envisager les liar (liesses. comme une qualité à part, indépendante du mouvement des idées et de la mar-" che.du style, une sorte de beauté mystique* touchant à l’essence même de l’ode ; de là , chez lui^un souci perpétuel des hardiesses ^ \xa accouplement forcé des termes les plus disparates, un placage extérieur de métaphores f de là, surtout vers la fin, un abus intolérable de majuscule, ime minutieuse personnification de toits les substantifs, qui reporte involontairement le lecteur ^u culte 'de la déesse .Kaison , et à ces temps d’apothéo^. poiyr toutes les yer;

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