‹ CritiquesChapitre 14 sur 31 · LK »RUN · texte numérisé non relu

LK »RUN

tus et pour tous les vices. C’est ce qui a fait dire à un poète de nos jours singulièrement spirituel que Le Rriin était ^

Fouj^tenx comme Pindare.... et ]ilus mythologique.

A part ce défaut, qui chez liC Brun avait dégénéré eu une espèce de tic, son style, son procédé et sa manière le rapprochent beaucoup d’ Alfieri et du peintre David, auxquels il ne nous parait nullement inférieur. C’est égalemeut quelque chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec et de décharné , de grec et d’académique, un retour laborieux vers le simple et le vrai. D’un côté comme de l’autre , c’est, avant tout, une protestation contre 1^ mauvais goût n'*gnant, une gageure d’échapper aux fade.s pastorales et aux opéras langoureux, aux amours de Boucher et aux abbés de Vatteau , aux descriptions de Saint-La uibért et aux vers musqués de Bemis I/accent déclamatoire perce à tout moment dans le talent de Le Brun, lors' même que ce talent s’abaïulbune'davantage à sa pente’. Ses odes républicaines, excepté celle du f^en- •^eur, seinblentd’autantpius conuniines, sèches

LB^RUW.

' et gl£4>iss^Dtcs, qu'elles lui furent plus violciOr ment inspirées par les circonstances. C’est qu’avec beaucoup d’imagination il est naturellement peu coloriste, et qu’il a besoin, pour arriver à une expression vivante , d’évoquer , comme par un soubresaut galvanique, les êtresde L’ancienne mythologie., Son pinceau maigre, quoique étincelant, joue d’ordinaire sur un fond ab.str.ait; il ne prend guère de la splendeur.large que lorsque le poète songe à Buffon, et «retrace d’après lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buflbn donna à Le Brun, ce fut cette liabitude de retoucher et de corriger à satiété, que l’illustre auteur des Époques possédait à un haut degré, en vertu de cette patience qu’il appelait ^énie.* On rapporte qu’il rexropiases Époques jusqu’à dix-huit fois. Le Brun faisait ainsi de ses odes. Il p>assa une moitié de sa vie à les remanier la plume en main , ii en trier les brouillons , àdes remettre au net, et à en préparer une édition qui ne vint pas. Une note placée en tète de la première publication du Vengeur nous avertit, comme motif d’excUse ou cas singulier, que Iç poète a composé cette ode, de soixante-dix vers environ, en.

trè^pèn dejol

tTun seul jet. Si ' >s, il aurait peut*

£b- W 4éila#iHy0dNbre lé ïnàimis goût da '' teinps pâr par ses œuvres^

I^/^Brun nb ' ècit àssèt en rester pur Kl^àiéa)e.Satisaâiàiflidseitt3bilité', saûs aucune . Jlippdtioa rêveuse et Rendre, il aimait ardem^' tféüt les fenimëSy'probaMeinent à la manière âé WHK>n,'^[adl^W8<ngnear moins suz^Ui ^ galanteriel' De là mille biUets (Éi IPM^ il "propos de rien /et, pêle-mêle avec êk» dâei >/ûinè fjirodigieuse quantité d'Égiés, de 'itfphlSSf^éBt Delphirei^ de Céphises , de Zélis et de Zemtts. Tantôt c’est un persiflage doux et hèrmèie à une jeune eoqtieue très-aimable et très^ame, <pii m’ appelaitson berger dans ses lettres, et quipréUndait à totis les talens et à tnulescaurs'ttmîttxce sontdes versfugitifs'rzcr ce que M. de Voltaire, bienfaiteur de mesdemoiseües 'Cerneiüeètde Varicour,les a mariées toutes deux après les avoir 'célébrées dans seé vers. Ënfin, vers le temps de Marengoet d’Austérlitz^ il soutint, comme personne ne l’ignore, sa faineiise querelle àvec'Legouvê, sur la questioè

de savoir si V encre sied ou ne sied pas aux doigts de rose. ' ‘ - f

Nous dirons un mot des élégies de Le Brun, parce que c’est pour noiis*‘une occasion de parler d’André Chénier, dont le nom est sur nos lèvres de}>uis le commencement de cet article'*, et auquel nous aspirons, tomme à une source vive^lpt fraîche 'dans la brûlante aridité dq dê- «rt. En 1763 , Le Brun, âgé de trente-quatre ans, adressait à l’Académie dé I>a Rochelle un discours ‘sur Tibulle où on lit ce passage: «Peut-être qu’au moment où j'écris, tel auw teiir, vraiment animé du désir de la gloire n et dédaignant de se prêter à des succès fri- * ,volés, compose dans le silence de son cahi- » net ûn de ces ouvrages qui deviennent im- 'n mortels , parce qu’ils ne sont pas assez i) ridicttlement jolis pour faire le charme des » toilettes et des alcôves, et dont tout l'avenir ■n parlera , parce que les grands du jôlir n’én » diront rien à leurs petits soupers. » André Chénier' fut cet homme; il était né en 1 762, un an précisément avant la prédiction de Le Brun. "Vingt ans plus tard, on trouve les deux poètes unis entre eux par l’amitiê et même par

LB BRUN, , a45

les goûts, malgré la différence des .âges'. • 1^ détails de cette société«charmante où vivaient ensirmble, vers 178a, Le Brun, Chénier, le marquis de Brazais, le chevalier de Bange, MM. de Trudaine ; cette vie de campagne, aux environs de. Paris, avec des excursions fréquentes d!où l’on (apportait matière, aux élégies-.du matin et aux confidences du soir, tout cela est resté couvert d’un voile mystérieux, grâce à l’insouciance et' à Ig discrétion des éditeurs. On devine pourtant et l’on rêve à plaisir cei|letit monde heureux d’après quelques épîtres réciproques et quelques vers épars r •'

AJbel, mon jeune A.bel, et Trudaine et son frère,

Ces vieilles amitiés de l’enfance première, . '

Quand tous quatre muets, sous 'un maître inbiiinaiii, J.sdis au ebétiment nous présentions la main ;

Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-méme;

De Fange fitgitif de èes neuf Seeurs qu’il aime :

Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois,

A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,

, Fréter une oreille amie et cependant sévère.

•Le Brun dut aimer dés l’abord, chez le jeune André, un sentiment exquis et proftmd de l’an- A

LE BRUN

tique, une ame 'modeste, candide, indépeudapte , Visite pour l’étude et la retraite; il n’avait vu eu Gilbert que le corbttaxt du Pinde^ il en vit dans Chénier le cygne. Un goût vif des plaiaii^ les. unissait encore. Les amoui-s de I<e Brun * avec la femme qu’il a célébrée sous le nom d’Adélaïde' se rapportent préci^ment au temps dont nous parlons. Chénier, dans une délicieuse épltre, dit à sa Muse qu’il envoie au logis de son ami : ^ •

. Là, ta course fidèle 4 ' Le trouvera peut-être aux genoux d’une belle ;

■ S’il est ainsi, respecte un moment précieux;

Sinon , tu peux entrer

et il ajoute sur lui-même : ^ . ■“

Les ruisseaux et les bois, et Vénus et l’étude '' *

Adoucissent un peu ma triste solitude.-

Toits deux out chanté. leurs plaisirs et leurs peines d’amour en des élégies qui sont, A coupsûr, les plus remarquables du temps. Mais k victoire reste toute entière du côté d’André Chénier. L’élégie de I.e Brun est sèche , nerveuse,

LE SRUN.

veugeresbe, déjà i»ur le retour, savante dans le goût de Properce et de Cailiiuaque ; l’iraifation de l’antique ii’en exclut pas toujoursde fade et le couiinun moderne. 1,’élégie d’André Chénier est molle , fraîche, blonde, gracieusement éplo* rée, voluptueuse avec une teinte de tristesse, et chaste même dans sa sensualité. l.a nature de France, les^ bords de la Seine, les îles de la ^rne, tout ce paysage riant et varié d’alentour se mire en sa poésie comme en un beau ■fleuve; on sent qu’il vient de Grèce, qu’il y est né, qu’il en est plein; mais ses souvenirs d’un autre ciel se lient harmonieusement avec son émotion présente, et ne font que l’éclairer, pour ainsi dire, d’un plus doux rayon. Cette charmalite mythel(^ie que le dix-huitième si^le avait défigurée en l’adoptant, et dont le jargou courait les ruelles, il la reeomjmse, il la rajeunit avec un art admirable; il la fond merveilleusement dans la couleur de ses tableaux, dans ses analyses de cœur,, et autant qu’il le faut seulement pouè ëlçver Tes mœurs d’alors à la poésie et ^l’idéal. Mais, par malheur, cette .vie de loisir et de jeunesse dura peu. La révolution, qui brisa tantde liens, dispersa tout d’a-

LE BRUN

bord la petite société choisie que nous aurions voulu peindre , et Le Brun-, qui partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph , se trouva emporté bien loin du sage André. On souffre à penser quel refroidissement, peut-être même quelle aigreur,dut succéder à l’amitléfraternelle des premiers temps. Ici tout renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui sflrvécut treize années à son jeune ami, n’en a parlé de- ' puis en aucun endroit; il n’a pas daigné consacrer un seul vers à sa mémoire, tandis que chaque jour', à chaque heure, il aurait dû .s’écrier avec larmes : « J’ai connu un poète, et il » est mort , et vous l’avez laissé tuer, et vous » l’oubliez!» Il esta craindre pour î.e Brun que les dis.sentimens politiques' n’aient aigri son cœur, et que l’échafaud d’André ne soit venu avant la réconciliation. Pour moi , j’ai peine à croire qu’il ne fut pas au nombre de ceux dont l’infortuné poète a dit avec un reproche mêlé

de tendresse : ■ , • ' > > •

Que |iouval)'nt mes parais ? Oui , de leur aroix chérie Un mot à Inivers ces barre.iux Eût verse quelque b.-iuine en mon imc flétrie ;

• De l’or ]>ciit-étre à mes'bourrc.'iiix.!...

LE BRUN

Mai» tout est jirécipice. Il» ont eu droit de sirre.

Vivez, amis; vivez contCBSi ' z

En d^it de Bavus soyez lents à me suivre. ^

Peut-^tre en de plus heureux temps ^ /

J’ai moi-même, à l’.nspect des pleiirs de l'infortune,

Détourné mes regards distraits; ■ ^

A.' mon tour aujourd’hui mon malheijr importnae ,

Vivez, amis, vivez en pais.

C)uoi qu'il en soit, la gloire de,Le Brun, dan.s l'avenir, he sera pas séparée de c^lle d’André l'.hénier. On se souviendra qu’il l’aima Iqpg' temps, qu’il le prédit, qu’il legotifaen-un siècle de peudepoésie, etqu’il sentit du premier coup que ce jeune homme faisait ce que lui même aurait voulu faire. On lui tiendra compte de ses efforts, de ses veilles, de sa poursuite infatigable de la gloire, de la tradition lyrique qu’il soutint avec éclat , de cette flamme intérieure enfin qui ne lui échappait que par accès,' et qui mi^t sa vie. On verra en lui un de ces hommes d’essai que la nature lance un peu au hasard, un des précurseurs aventureux du siècle dont a déjà resplendi l’aurore. ; , .

' MATHIlRin REGNIER

Page 1