ANDRÉ CHÉNIER
Hàrons-nous de le dii«, ce n’est pas ici un rapprochement à antithèses , un parallèle académique que nous prétendom faire. Ëta accouplant deux hommes si éloignés par le temps où ils ont vécu , si différens par le *|;enre' et la nature de leurs œuvres , nous ne nous soucions pas de tirer quelques étincelles plus ou moins vives , de faire jouer à l’œil quelques reflets de surface plus ou moins capricieux. ’ C’est une vue essentiellement logique qui nous mène à
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joindre ces noms , et parce que des deux^ idées poétiques dont ils sont les types admirables, l’une , sitôt qu’on rapprofpmjiit , appelle l’autre et en est le complément. Une -voix pure, mélo* dieuse et savante, un front noble et triste, le .génie rayonnant de jeunesse, et, parfois , l’oeil voilé de.pleurs, la volupté dans toute sa fraîcheur etsa décence, la nature dans ses fontaines etses ombrages, une fliitede buis, unarchetd’or, une lyre d’ivoirè, le b^au pur, en un mot, voilà André Chénier. Une conversation brusque , franche et à saillies; nulle préoccupation d’art, nul quant à so^; une bouche de satyre, aimant encore mieux rire que mordre ; de la rondeur, du bon sens ; une malice exquise , par instans une amère éloqnence; des récits enfumés de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux ^ mains, en guise^ej® > quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot, du laid et du grotesque à foison , c’est ainsi qu’on peut «e figurer en gros Mathurin Régnier. Placé à l’ebirée de nos deux principaux siècles littéraires, il leur tourne le dos et regarde le seizième; il y tend la main aux aïeux gaulois , à jVIontâigne , à Ronsard , à Rabdais, de même qu’Andn*
a5* M. RÉGNIER ET \. CHÉNIER'.
Chénier, jeté à l'issue de ces deux mêmes Siècles classiques, tend déjà les bras au nôtre, et semble le frère aîné des poètes nouveaux. Depuis i6i3, année où Régnier mourut , ‘jusqu’en 1 78a , année où commencèrent les premiers chants d’André Chénier, je ne vois, en exceptant les dramatiques , de poète parent de ces deux grands hommes que La Fontaine, qui en est comme un mélapge agréablement tempéré. Rien donc de <plus piquant et de plus instructif que d’étudier dans leurs rapports cps deux âgures originales, à physfonomie presque contraire , qui se tiennent debout en sens inverse , chacune à un isthme de notre littérature centrale, et, comblant l’fespace et la durée qui tes séparent , de les adosser l’une à l’autre , de les joindre ensemble par la pensée, comme le Janus de notre poésie. Ce n’est pas d’ailleurs en différences et en contrastes que se passera toute cette comparaison : Régnier et Chénier ont cela de commun , qu’ils sont un peu ^n dehors de leurs époques chronologiques , le premierç)lus en arrière, le second plus en avant, et qu’ils échappent par indépendance aux règles artificielles qu'oRsubitautourd’eux. Le caractèi-ede
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leur style et l’ailurede leur vçrs sont les niéiues, et abondent en qualités pareilles; Chénier a'Vetrblivé par instinct et étude ce que Régnier faisait de tradition et san's dessein ; ils Mnt uni-’ ques en ce mérite^ et notre jeime école cher- , obérait vainement deux maîtres plus consommés dans l’art d’écrire en vers. . . i
Mâjjhurin était né 'à Chartres , en Beauce;’ André à Bysance, en Grèce; tous deux se montrèrent poètes dès l’enfance. Tonsuré de bonne heure, élevé dans le jeu de paumé etie tripot de son père, qui aimait la table et lè plaisir, Régnier dut au célèbre abbé de Tiron'J'son on-‘ de, les premiers préceptes de versification , ètf’ dès qu’il fut en âge, quelques bénéfices qui ne l’enrichirent pas. Puis il futqttaché ën qualité de chapelain à l’ambassade de Rome; ne s’y* amusa que médiocrement ; mais comme Rabelais avait fait, il y attaqua de préférence les choses par le côté de la raillerie. A son retour, il reprit, plus que jamais, son train de vie, • qu’il n’avait guère interrompu en terre papale,*
. et mourut de' débauche avant quarante ans.
* Né d’un savant ingénieux *et d’une Grecque’ brillante, André quitta très-j'eune Bysance, sa
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patrie ; mais il y réva souvent dans Ie$ délicieuses vallées du Languedoc, où il fut élevé; et, lorsque plus tard , entré au collège de Navarre, il apprit la plus belle'des langues, il semblait, comme a dit *M. Villemain, se souvenir des jeux* de son enfance et des chants de sa mère. Sous-lieutenant dans Ângoumois , puis attaché à l’ambassade de Londres, il regretta amèrement sa chère indépendance , et n’eut pas de repos qu’il ne l’eût reconquise. Après plusieurs voya* ges, retiré aux environs de Paris, il commençait une vie heureuse dans laquelle l’étude et l’amitié empiétaient de plus en plus sur les plaisirs , quand la .révolution éclata. Il s’y lança avec candeur, s’y arrêta à propos, y fit la part équitable au peuple* et au prince, et *moiirut sur l’échafaud en citoyen, se frappant le front en poète. L’excellent Régnier, né et grandi pendant les guerres civiles, s’était endormi en bon bourgeois et en joyeux compagnon au sein de l’ordre rétabli par Henri IV.
Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idées auxquelles d’ordinaire puisent les . poètes, Dieu, la nature, le génie, l’art, l’amour, * la viç proprement dite , nous, verrons comme
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elles se sont révélées aux deux hommes que nous étudions en ce moment, et sous quelle face, ils ont tenté de les reproduire. Et d’abord, à commepcer par Dieu, ah Jove principium ^ nous trouvons, et avec regret, que cette magnifique et féconde idée est trop absente de leur poésie, et qu’elle la laisse déserte du côté du del. Chez eux, elle n’apparaît même pas pour être contestée; ils n’y pensent jamais , et s’cn passent , voilà tout. Ils n’ont assez long-temps vécu l’un ni l’autre, pour arriver, au sortir •' > des plaisirs , à cette philosophie supérieure qui p relève et console. La corde de Lamartine ne vibrait pas en eux, ,£piA]riens et sensuels ,>ils me font l’effet, Renier , d’un abbé romain, Chénier, d’un Grec d’autrefois. Chénier .était un. païen aimable, croyant à Paies, à Vénus, aux Muses ; un Alcibiade candide et modeste, nourri de poésie, d’amitié et 'd’amour. Sa sensibilité est vive et tendre; mais tout en s’attristant à l’aspect de la mort, il ne s’élève pas au-dessus des croyances de Tibulle et d’tlorace : ‘
AnjoanThui qa’an tombeau je auispr^t à deicendre, Mea amU, dana vos mains je dépose ma cendre.
M. RÉGNIER ET A. CHÉNIER
Je ne veux point, couvert d’un funèbre //nceuiV,
Que les pontifes saints autour de mon cercueil, Appelés aux accens de Tairain lent et .sombre,
De leur chant lamentable accompagnent mon ombre , ' Et sous des murs sacrés aillent ensevelir ^
Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.
Il aime la nature, il l’adore, et non-seulement dans ses variétés riantes, dans ses sentiers et ses buissons , mais dans sa majesté éternelle et subbme, aux Alpes, au Rhône, aux grèves de rOcéan. Pourtant l’émotion religieuse que ces grands spectacles excitent en son âme ne la fait jamais se fondre eii prière souj le poidiÿde Vinfini, C’est une émotion religieuse et philosophique à la fois, comme Lucrèce et Btilfon, potivaient en avoir, comme son ami Ije Brun était cajiable d’en ressentii'i Ce qu'il admire le pltis au ciel , c’est tout Ce qu’une physique savante lui en a dévoilé; ce sont les mondesroulant dans les fleuves d'éther, les astres et leurs poids , leurs forces , leurs distances :
le voyage avec eux dans leurs cercles immenses; Comme eux, astre, soudain je m’entoure de feux.
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M. RÉGNIER ET A CHÉNIER
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^ Dans l’^ernel concert je me place avec eux; r. En moi leurs doubles lois agissent et respirent ;
^ Je sens tendre vers eux mon globe qu’ils attirébt. . ^ Sur moi qui les attire ils* pèsent à leur tour.
On dirait, chose singulière ! que l’esprit du poète se condense et se matérialise à mesure qu’il s’agtandit et s’élève. Il ne lui arrive jamais, aux heures de rêverie, dè voir, dans lesétoiles, des fleurs divines qui jonchent les parvis du saint lieu, des âmes heureuses qui respirent un air plus pur, et qui parlent, durant les nuits, un mystérieux langage aux âmes humaines. Je lis, à ce propos, dans un ouvrage inédit le passage suivant; qui revient à ma pensée et * la complète:
«'Lamartine, assure-t-on, aime peu et n’es- ^ 1 1) tinte guère André Chénier : cela se conçoit.
» André Chénier, s’il vivait, devrait comprendre I » bien mieux Lamartine qu’il n’est compris de
( »lui. La poésie d’André Chénier n’a point de » religion ni de mysticisme ; c’est, en quelque » sorte, le paysage dont Lamartine a fait le * » ciel , paysage d’une infinie variété et d’une
» immortelle jeune.sse, avec ses forêts verdoyan-
158 M. RÉGNmR ET A. CHÉNIER.
« tes, ses blés , ses vignes, ses morts, ses prai-. ~ • » ries et seâ fleuves; mais le ciel est-aiwlessiis,
» avec 'son azur qui changaà chaque heure du » jour, avec ses horizons indécis, ses ondojran- ■
» tes lueurs du matin et du soir, et la niiit, avec fcses fleurs d’or, dont le lis est jaloux. Il est » vrai que du milieu du paysage, tout en s’y » promenant ou couché à la renverse sur le ga- »zon, on jouit du ciel et de ses merveilleuses ube.'uités, tandis que l’œil humain, du haut » tles nuages, l’œ'd d’Elie sur son char, ne ver-‘
» rait en bas la terre que comme une masse » un peu confuse. Il est vrai encore que le » paysage réfléchit le ciel dans ses eaux , dans » la goutte de rosée, aussi bien que dans le lac » immense, tandis que le clûme du ciel ne réflé- I) chitpas les images projetées de la terre. Mais,
U après tout, le ciel est toujours le ciel, et rien > • » n’en peut alwisscr la hauteur. » Ajoutez, pour être juste, que le ciel qu’on voit du milieu du paysage d’André Chénier, ou qui s’y réfléchit, est un ciel pur, .serein , étoilé, mais physique , ^
et que la terre aperçue par le poète sacré , de dessus son char de feu , toute confuse qu’elle paraît , est déjà une terre plus que terrestre
^ V ' • ■ ■yf!
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pour ainsi dire, liarnionieiise, ondoyante, baignée de vapeurs, et idéalisée par. la distance.
Au premier abord, Régnier semble encore moins religieux que Chénier. Sa profession ecclésiastique donne aux écarts de sa comluite un caractère plus sérieux, et on apparence plus significatif. On peut se demander si sou libertinage ne s’appuyait pas d’une impiété systématique, et s’il n’avait pas ajipris de.quelque abbé romain l’athéisme, assez en vogue eu Italie vers ce temps-1;». De plus, Régnier, qui avait vu dans ses voyages de grands'spectacles naturels, ne paraît guère s’eu être ému. La campagne, le silence, la solitude et tout ce qui
* ramène plus aisément l’âme à elle-même et à Dieu , font place , en ses vers , au fracas des rues <le Paris, à Todeur des tavernes et des cuisines, aux allées infectes des plus misérables taudis. Pourtant Régnier, tout épicurien et dé-
• Ixiuché qu’on le connaît, est revenu, vers la fin et par accès, à des seutiruens pieux et à des repcmtirs pleins de larmes. Quelques sonnets, un fragment de poème sacré et des stances en font témoignage. Il est vrai quec’ést parses douleurs physiques et pai- les^iguilloiisde ses iuatix
M. RÉCNIER ET A. CHÉNIER.
qu’il semble surtout amené à la contrition morale. Régnier, dans le cours de sa vie, n’eut . qu’une grande et seule affaire: ce fut d’aimer les femmes, toutes et sans choix. Ses aveux làdes.sus ne laissent rien à désirer :
Or moy qui suit tout flame et de nuict el de jour, - Qui n’balcinc quç feu, ne respire qu’amour,
Je me laisse emporter à mes flaroes communes, ^
Et roiirs souz divers vents de diverses fortunes. i ^ Ravy de tous objects, j’aymc si vivement
Que je n’ay pour l’amour ny choix ny jugement.
De toute eslection mon Ame est’despourveiie.
Et nul object certain ne limite ma veue.
. Toute femme m’agrée. ......... ^
Ennemi déclaré de cequ’il appelle F honneur, c’est-à-dire delà délicatesse, préférant comme d’Aubigné Yestre au pareslre , il se contente s d’un amour facile et de peu de défense :
Àymcr en trop haut lieu Une dame hautaine,
C’est aymer en souci le travail et la peine,
Cest nourrir son amour de respect et de soin. 4
^ ^^a Fontaine était du même avis quand il »
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M. RÉGNIER ET A. CUÉWIER.
préférait ingénument lès Jèannetàns aux Cly- • mènes. Régnier pense que le inéine feu qui anime le grand poète échauffe aussi l’ardeur .amoureuse, et il ne serait nullement fâché que , chez lui , la poésie laissât tout à l’amour. On dirait qu’il ne fait des vers qu’à son corps défendant; sa verve l’importune, et il ne cède 4u génie qu’à la dernière extrémité. Si c’était en hiver du moins, en décembre, au coin du feu, que ce maudit génie vînt le lutiner ! On ' h’a rien de mieux à faire alors que de lui donner audience :
Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,
Que Z<lphire en ses rets surprend Flore la belle,
Que dans l’air les oiseaux, les poissons en la mer.
Se plaignent doucement du mal qui vient d’ayiner ^'.ji “ '
Ou bien lorsque Cérès de fourment se coaroniw,
■ < '.Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone,
.^.Ou lorsque le safran ,.la dernière des fleurs.
Dore le scorpion de ses belles couleurs;
!^’ Cest alors que la verve insolemment m’outrage.
Que la raison forcée obéit à la rage, vè al. ''
Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,
11 faut que j’obéisse aux fureurs de ce dieu.
ar>i M. RÉGNIER ET A. GHÉNIER. .
Oh! qu’il aimerait bien mieux, en honnête/ compagnon qu’il est :
S’égayer au repos que la campagne donne ,
Et, sans parler curé, dpyen, chantre ou Sorbonne,
D'un bon mot faire rire, en si belle saison ,
Vous , vos chiens et vos chats, et toute la maison J
On le voit, l’art, à le prendre isolément, tenait peu de place dans les idées de Régnier ; il le pratiquait pourtant, et, si* quelque grammairien chicaneur le poussait sur ce terrain, il savait s’y défendre en maître, témoin sa belle satire neuvième contre Malherbe et les puristes. Il y flétrit avfec une colère étincelante de poésie ces réformateurs mcsqi^iis, ces regratteurs de mots, qui prisent un stjle plutôt pour ce qui lui manque que pour ce qu’il a; et, leur* opposant le portrait d’un génie véritable qui ne doit ses grâces qu’à la nature , il se peint tout entier dans ce vers d’inspiration*:
Les nonchalances sont ses plus grands artifices.
M. RÉGNIER ET A. CHÉNIER
Déjà U avait dit :
La verre quelquefois s’égaye en la licenw.
Mais ià où Régnier surtout excelle, c’est dans la connaissance de la vie, dans l’exfJression <les mœurs et des personnages, dan^ la peinture des intérieurs; ses satires sont une galerie d’admirables portraits flamands. Son poète, son pédant, son fat, son docteur, ont trop de saillie pour s’oublier jamais, une fois connus. Sa fameuse Macefle, qui est la petite-fille de Patelin et l’aïeule de T’ar/u/é, montre jusqii’üù le génie de Régnier eût pu atteindre sans sa fin prématurée. Dans ce chef-d’œuvre, une ironie amère, une vertueuse indignation, les pUis hautes qualités de poésie, ressortent du cadre étroit et des circonstances les plus minutieusement tlécrites <lc la vie réelle. Et comme si l’aspect de l’hypocrisie libertine avait rendu Régnier à de plus chastes délicatesses d’amour, il nous y parle, en vers dignes de Chénier, de
la belle en qui j’ai la pensée
D'un doux imaginer si doucemenl bles.séc,
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M. RÉGNIER ET A. CHÉNIER
Qu’aymnnts et bien ayinés, en nos doux passe-temps, ’
Nous rendons en amour jaloux les plus contens.
Régnier avait ie cœur honnête et bien placé; à part que ce que Chénier appelle les douces faiblesses, il ne composait pas avec les vices. Indépendant de caractère et de pprlep-franc , il^ vécut à la cour et avec les grands seigneurs , sans ramper ni flatter.
Aridré de Chénier aima les femmes non raoins^^ vivement que Régnier, et d’un amour non moins"^ sensuel, mais avec des différences qui tiennent à' son siècle et à sa nature. Ce sont des Phrynés sans doute, du moins pour la plupart, mais galan- . tes et de haut ton ; non plus des Alizons ou des Jeannes vulgaires en de fétide^ réduits. Il' nous introduit au boudoir de Glycère;et la belle Amélie, et Rose à la danse nonchalante, et Julie" au rire étincelant, arrivent à la fête; l’orgie est complète et durera jusqu'au matin. O dieux! sLCamille le savait! Qu’est-ce donc que cette Camille si sévère? Mais, dans l’une des nuits précédentes, son amant ne l’a-t-il pas surprise elle-même aux bras «l’un rival? Telles sont les femmes d’André Chénier, des Ioniennes de
M. RÉGNIER ET A. CHÉNIER. i65
Milet, de belles courtisanes grecques, et rien de plus. Il le sentait bien , et ne se livrait à elles que par instans, pour revenir ensuite avec plus d’ardeur à l’étude , à la poésie, à l’amitié» « Cho- » que , dit-il quelque part dans une prose éner- » gique trop peu connue cboqué de Voir les » lettres si prosternées et le genre humain ne » pas songer à relever sa tète, je me livrai j> souvent aux distractions et aux égareraens B d’une jeunesse forte et fougueuse; mais, tou- » jours dominé par l’amour de la poésie, des » lettres et de, l’étude, souvent chagrin et dé- » couragé par la fortune ou par moi-méme , n toujours soutenu par mes amis , je sentis » que mes vers et ma prose, goûtés ou non, » seraient mis au rang du petit nombre d’ou- » vrages qu’aucune bassesse n’a flétris. Ainsi , » même dans les chaleurs de l’âge et des pas- » sions , et même dans les instans où la dure » nécessité a interrompu mon indépendance, » toujours occupé de ces idées favorites, et chez » moi , en voyage, le long des rues, dans les
W l’remicr rliapiire d'un oiivragr sur les rauses et les effets de la [lerfecliuci et de la d^adetire des lolires. de M. RueasT.'
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i66 M. RÉGNIF.R ET A. CH^;mER.
» promenades , méditant toujours sur l’espoir,* , » peut-être insensé, de voir renaître les bonnes » discifîlines, et cherchant à la fois d.lns les his- » toircs et dans la nature des choses /es causes ♦ » et les effets de la perf ection et de la décadence » des lettres, j’ai cru qu’il serait bien de res- » serrer en un livre simple et persuasif ce que » nombre d’années m’ont fait mûrir de ré- » flexions sur ces matières.» André Chénier nous a dit le secret de son âme ; sa vie ne fut pas une vie de plaisir, mais d’art, et tendait à se purifier de plus en plus. Il avait bien pu, dans un moment d’amoureuse ivresse et de découragement moral, écrire à de Pange;
Sans les dons de Vënus quelle serait la vie ?
Dès l'instant où Vénus me doit être ravie.
Que je meure. Sans elle iei-bas rien n’est doux.
Mais bientôt il pensait sérieusement au temps procliain où fuiraient loin de lui les jours cou- <ronnés de rose ; il rêvait, atix bords <le la Marne, quelque retraite indéjtendante et pure, qtielciue saint loisir, où Itjs beaux-aiTs, la poésie, la peinture (car il peignait volontiers), le conso-
M. RÉGNIER ET A. CHÉNIER
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leraient des voluptés perdues, et où l’entoureraient un petit nombre d’amis de son choix. André Chénier avait beaucoup réfléchi sur l’amitié, et y portait des idées sages, des principes sûrs, applicables en tous les temps de dissidences littéraires: « J’ai évité, dit-il, de me » lier avec quantité de gens de bien et de mé- » rite , dont il est honorable d’être l’ami , et uti le » d’étre l’auditeur, mais que d’autres circons^ » tance o«i d’autres idées ont fait agir et pen.ser » autrement que moi. L’amitié et la conversaution familière exigent au moins une confor- » mité de principes : sans cela , les disputes in- » terminables dégénèrent en querelles, et pro- » duisent l’aigreur et l’antipathie. Dé plus, pré-i » voir que mes amis auraient lu avec déplaisir » ce que j’ai toujours eu dessein d’écrire m’eût » été amer... »
Suivant André Chénier, V art ne fait que des vers, le cœur seul est poète; mais cette pensée si vraie ne ledétournaitpas, aux heures de calme et de paresse, d’amasser par des études excpiises T or et la soie qui devaient passer en ses vers. Lui-même nous a dévoilé tous les ingénieux secrets de sa manière dans son poème de l’/n-
i68 M. RÉONIER.ET A. CHENIER.
veiTtion f et dans la seconde de ses épîtres, qui est, à la bien prendre, une admirable satire. L’analyse la plus fine, les préceptes de composition les plus intimes, s’y transforment sous ses doigts , s’y couronnent de grâce, y reluisent d’images, et s’y modulent comme un chant. Sur ce terrain critique et didactique, il laisse bien loin derrière lui Boileau et le prosaïsme ordinaire de ses axiomes. Nous n’insisterons ici que sur uti point. Chénier se rattache de préférence aux Grecs, de même que Régnier aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or, chez les Grecs , on le sait , la division des », genres existait, bien qu’avec moins de rigueur qu’on ne l’a voulu établir depuis:
. La nature dicta vingt genres opposés ,
D’un fil léger entre eux, chez les Grecs divisés.
Nul genre , s’échappant de ses bornes prescrites^ N’aurait osé d’un autre envahir les limites;
Et Pindare à sa lyre , en un couplet boufibii ,
N’aurait point de Marot associé le ton.
Chénier tenait donc pour la division des genres et pour l’intégrité de leurs limites; il trotivait dans ShakspPare de belles scènes , non
M. RÉGNIER ET A. CHÉNIER. a6g
pas une belle pièce. Il ne croyait ])oint, par exemple, qu’on pût, dans une même élégie, débuter dans le ton de Régnier, monter par degrés, passer par nuances à l’accent de la douleur plaintive ou de la méditation amère , pour se reprendre ensuite à la vie réelle et aux choses d alentour. Son talent, il est vrai, ne réclamait pas d’ordinaire, dans la durée d’une même rêverie, plus d’une corde et plus d’un ton. Ses émotions rapides, qui toutes sont d i verses et toutes furent vraies un moment, rident tour à tour la surface Je son ame, mais sans la bouleverser, sans lancer les vagues au ciel et montrer a nu le .sable du fond. J1 compare sa muse Jeune et légère à l’harmonieuse cigale, amante des buissons, qui, «
• De r.imoaux eu r.ntneaiix, leur à tour reposée , ' '
D’un peu de fleur nourrie et d’un peu de rosée ,
S’égaie
et S il est triste, si sa main imprudente a tari son trésor, si sa maîtresse lui a fermé, ce soirlà, le seuU inexorable, une visite d’ami, un sourire de blanche voisine, un livre enlr’our
M. REGNIKR ET A. CHENIER.
vert, un rien le di.slrait, l’arrache à sa peine, ' et, comme il l’a dit avec une légèreté négli- . gente,
Qn pleure; mnis bientôt In tristesse s’ensolc. <
Oh! quand viendront les jours de massacre, d’ingratitude et de délaissement, qu’il n’en . sera plusainsi ! Comme la douleur alors percera avant dans son âme et en armera toutes les , puissances ! Cx)mme son iambe vengeur nous . montrera d’un vers à l’autre les enfans, les vierges aux belles couleurs qui venaient de parer et de baiser l’agneau, le mangeant s' il est tendre, et passera des fleurs et des rtibans de la fête aux crocs sangldns du charnier populaire ! Comme alors surtotit il aurait besoin de lie et de fange pour y pétrir tous ces boutjeaux barbouilleurs de lois] Mais, avant cette formidable époque, Chénier ne sentit guère tout le parti qu’on peut tirer du laid tlans l’art, ou du moins il répugnait à s’en salir. Nous citerons un reniaiquable exemple où évidemment ce .scrupule nuisit à son génie, et où la touche de Régnier
M. REGNIER ET A. CHENIER. - *71
lui fît faute. Notre poète, cédant à des considérations de fortune et de famille, s’était laissé attacher à l’ambassade de Londres, et il passa dans cette ville l’hiver de 178a. Mille ennuis, mille dégoûts l’y ass<Tillircnt;seul, à vingt ans, sans amis, perdu au milieu d’une société aristocratique, il'regrettait la France, et les cœurs qu’il y avait laissés, et sa pauvreté honnête et indépendante. C’est alors qu’un soir, après avoir assez mal dîné à Covent-Garden , dans Hoods tavern, comme il était de trop bonne heure pour se présenter à aucune société'i il se mit, au milieu du fracas, à écrire, dans une prose forte et simple, tout ce qui se passait en son âme; r|u’il s’ennuyait, qu’il souffrait, et d’une souffrance pleine d’amertiime et d’humiliation ; que la solitude, si chère aux malheureux , est pour eux un grand mal encore plus qu’un grand plaisir; car ils s’y exaspèrent, ilsjr ruminent leur Jiel, oii, s’ils finissent par se résigner, c’est découragement et faiblesse, c’est impuissance d’en appeler t/es injustes institutions humaines « la sainte rMture primitive : c’est, en un mot,à la façon des morts, qui s’ar.outumentà porter lapierrc de leur tombe, parce qu'ils ne peu-
M RÉGNIER ET A. CHÏINIER.
vent la soulever; — que cette fatale résignation rend dur, farouche, sourd aux consolations des amis, et qu’il prie le ciel de l’en préserver. Puis il en vient aux ridicules et aux politesses hautaines de la noble société qui daigne l’admettre, à la dureté de ces grands pour leurs inférieurs, à leur excessif attendrissement pour leurs pareils; il raille en eux cette' sensibilité distinctive que Gilbert avait déjà flétrie, et il termine en ces mots cette confidence de luiméme à lui-méme i « Allons; voilà une heure » et demie de tuée; je m’en vais. Je ne sais plus » ce .que j’ai écrit, mais je ne l’ai écrit que pour » moi. Il n’y a ni apprêt ni élégance. Cela ne «sera vu que de moi, et je suis sûr que j’aurai » un jour quelque plaisir à relire ce morceau » de ma triste et pensive jeunesse. » Oui, certes , Chénier relut plus d’une fois ces pages touchantes , et , lui qui refeuilletait sans cesse et son âme etsa-vie, il dut, à des heures plus heureuses, se reporter avec larmes aux ennuis passés de son exil. Or, j’ai soigneusement recherché dans ses œuvres les traces de ces premières et profondes souffrances; je n’y ai trouvé d’abord que dix vers datés également de I^on-
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«1res , et du même temps que le morceau do prose; puis, en regardant de plus près, l’idylle . intitulée Liberté m’est revenue à la pensée, et j’ai compris que ce berger, aux noirs cheveux épars, à l’œil farouche sous d’épais sourcils, qui traîne après lui, dans les âpres sentiers et aux bords des torrens pierreux. Ses brebis mai- ' grès et affamées; qui brise sa flûte, abhorre les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu’il est esclave; j’ai compris que ce berger-lâ n’était autre que la poétique et idéale personnification du souvenir de Londres, et de l’espèce de servitude qu’v avait subie André; et je me suis demandé alors, tout en admirant du profond de mon cœur cette idylle énergique et sublime, s’il n’eût pas ;■ encore mieux valu que le poète se fût mis fr4nchement en scène; qu’il eût osé en vers ce qui ne 1 avait pas effrayé dans sa prose naïve, qu’il se fût montré à nous dans cette taverne enfumée , entouré de mangeurs et d’indifférer», accoudé sur sa table, et rêvant; — rêvant à là patrie absente, aux parens, aux amis, aux amante,s , â ce qu’il y a de plus jeune et de plus
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frais dans les sentimens humains; rêvant aux maux de la solitude , à l’aigreur qu’elle engendre, à l’abattement où elle nous prosterne , à toute cette haute métaphysique de la souffrance;— pourquoi non? — puis , revenu à terre et rentré dans la vie réelle, qu’il eût burinée en traits d’une empreinte ineffaçable ces grands qui l’écrasaient et croyaient l’honorer de leurs insolentes faveurs; et cela fait, l’heure de sortir arrivée, qu’il eiit fini par son coup-d’œil d’espoir vers l’avenir, et son forsan et Jubc olim. Ou, s’il lui déplaisait de remanier en vers ce qui était jeté en prose, il avait en son souvenir dix autres journées plus ou moins pareilles à celle-là, dix autres scènes du même genre qu’il pouvait choisir et retracer.
Les styles d’André Chénier et de Régnier, avons-nous déjà dit, sont un parfait modèle de ce que notre langue permet au génie s’exprimant en vers, et ici nous n’avons plus besoin de séparer nos éloges. Chez l’un comme chez l’autre, même procédé chaud, vigoureux et libre; même luxe et même aisance de pensée, qui pousse en tous sens et se développe en pleine végétation , avec tous ses ébranchemens
M. RKGNIER ET A. CHÉNIER.
tle relatifs et d’incidences entrecroisées ou pen- , dantes; même profusion d’irrégularités heu - . familières, d’idiotismes qui sentent
y< ; leur fruit, grâces et ornemens inexplicables ■ sottement émondés les grammairiens,
^ • les rhéteurs et les analystes; meme prompti- Uide et sagacité de coup-d’œil à suivre l’idée courante sous la transparence des images, et â ne pas la laisser fuir, dans son court trajet de telle figure à telle autre; même art prodigieux • , enfin à mener à extrémité une métaphore) à, . '
1,^ la pousser de tranchée en tranchée, et à la .;<y . forcer de rendre, sans capitulation, tout ce / qu’elle contient; à la prendre à l’état delfilet ^ ' d’eau , à l’épandre , à la chasser devant soi , à la
^ grossir de toutes les affluences d’alentour, jus-
qu’elle s’enfle et rojile comme un grand ~ 'fleuve. Quant à la forme, à l’allure du vers
*. dans Régnier et dans Chénier, elle nous sem-
. ble, à peu de chose près, la meilleure possible, à savoir, curieuse sans recherche, et facile sans .
^ relâchement, tour à tour oublieuse et atten- *
. tive, et tempérant les agrémens sévères par les grâces négligentes. Sous ce^apport, ils sont l’un et l’autre bien supérieurs à I.a Fontaine,
M. RÉGNIER ET A. CHÉNIER
chez qui la forme rliythmique manque presque entièrement, et qui n’a pour charme, de ce côté-là, que sa négligence.
Que si l’on nous demande maintenant ce que nous prétendons conclure de ce long parallèle que nous aurions pu prolonger encore, lequel d’André Chénier ou de Régnier nous préférons, lequel mérite la palme, à notre gi'é; nous laisserons au lecteur le soin de décider, ces questions et autres pareilles, si bon lui semble ; voici seulement une réflexion pratique qui découle naturellement de ce qui précède , et que nous lui soumettons. Régnier clôt unel^poque'.Chénieren ouvre imeautre. Régnier résume en lui nos trouvères, Villon. Marot, Rabelais ; il y a dans son génie toute une partie d’épaisse gaîté et de bouffonnerie joviale , qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne .saurait être reproduite de nos jours. Chénier est le révélateur d’une poésie d’avenir, et il apporte • au monde une lyre nouvelle; mais il j a chez • luidescordesqui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutées ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-mêmes et en leur lieu, nous laissent aujourd’hui quelque chose à dé*
M. RÉGîrtER ET A. CHÉNIER. a;7 sirer. Or, il arrive que chacun d’eux possède précisément une des principales qualités qu on regrette chez l’autre : celui-ci , la tournure d’esprit rêveuse et les extases choisies ; celui-là , le sentiment profond et l’expression vivante de la réalité: comparés avec intelligence, rapprochés avec art, ils têndent ainsi à se compléter réciproquement. Sans doute , s’d fallait se décider entre leurs deux points de vue pris à part, et opter pour l’un à l’exclusion de l’autre, le type d’André Chénier pur se concevrait encore mieux maintenant que le type pur de Régnier : il est même tel esprit noble et délicat auquel tout accommodement, même le mieux ménagé, entre les deux genres, répugnerait comme une mésalliance , et qui aurait difhcilement bonne grâce à le tenter. Pourtant, et sans vouloir ériger notre opinion en précepte, ' il nous semble que, comme en ce bas monde, même pour les rêveries les plus idéales, les plus fraîches et les plus dorées, toujours le point de départ est sur terre, comme, quoi qu’on fasse, et où qu’on aille, la vie réelle est toü- * jours là , avec ses entraves et ses misères, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite
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à mieux, nous ramène à elle, ou nous refoule ailleurs ; il est bon de ne pas l’omettre tout-àfait , et de lui donner quelque trace en nos œuvres comme elle a trace en nos âmes; il nous semble, en un mot, et pour revenir à l’objet de cet article, que la touche de Régnier, par exemple , ne serait point , en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer et faire saillir certaines analyses de cœur ou certains poèmes de sentiment , à la manière d’André Chénier.
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Iji révolution de juillet a mis en liunièré peu d’hommes noiiveaux, elle a dévoré peu d’hommes anciens; elle a été si prompte, si spontanée, si confuse, si populaire, elle a été si exclusivement l’œuvre des niasses , 1 exploit de h jeunesse, qu’elle n’a guère donné aux ^ personnages déjà connus le temps dy assister et d’y coopérer, sinon vers les dernières heures, et qu’elle ne s’est pas donné à elle-même le tenips de produire ses propres pei'sonnages.
(•1 O morceau a fail partie du recueil de vers et opuscule» de Farcy, puWi* die* M. HacUelie, ^ ^
ago ■ GEORGE FARCY. , *
Tout ce qui avait déjà un nom s’y est rallié un peu tard; tout ce qui n’avait pas encore de nom a dû s’en retirer trop tôt. Consultez les listes des Uéroïques victimes; pas une illustration, ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une gloire antérieure; c’était bien du pur et vrai peuple, c’étaient bien de vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs, l^e nom de Farcy est peul-<*tre le seul qui frappe et arrête, et encore combien ce nom sonnait peu haut dans la renommée, comme il disparaissait timidement dans le bruit et l’éclat de tant de noms contemporains! comme il avait besoin de travaux et d’années pour signifier aux yeux du public ce que l’amitié y lisait déjà avec con-
. fiance ! Mais la mort, et une telle mort, a plus fait pour l’honneur de Farcy qu’une vie plus longue n’aurait pu foire, et elle n’a interrompu la destinée de notre ami que pour la couronner.
Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa vocation était ailleurs; son goût, ses études, son talent original, les conseils de ses amis les plus inüuens, le
r.EORGK FARCy.
portaient vers la philosophie; il semblait né pour soutenir et continuer avec indépendance le niouveiuent spiritualiste émané de l’Ecole normale. Il n'avait traversé la poésie qu'en «courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment où les forces de son esprit plus rassis et plus mûr se rassemblaient sur l’objet auquel il était éminemment propre et qui allait devenir l’étude de sa vie, la Providence nous l’enleva. Ces vers donc , ces rêves inachevés, ces soupirs exhalés çà et l:t dans la solitude, le long des grandes routes, au sein des îles d’Italie, au milieu des nuits de l’Atlantique; ces vagues plaintes de première jeunesse, qui, s’il avait vécu, auraient à jamais sommeillé dans son portefeuille avec quelque fleur séchée, quelque billet dont l’encre a jauni, quelques-uns de ces mystères qu’on ^n’oublie pas et qu’on ne dit pas; ces essais un peu pâles et indécis où suit pourtant épars H tous les traits de son âme, nous les publions comme ce’ qui reste d’un homme jeune, mort au début, frappé à la poitrine en un moment immortel, et qui, cher de tout temps à tous
, fà
GEORGE FARCY
ceux qui l’ont connu, ue saurait désormais .demeurer indiflerent à la patrie.
Jean-George Farcy naquit à Paris le ao novembre 1800, d’une extraction honnête, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois lorsqu’il perdit son père et sa mère; sagrand’mère le recueillit et le fit élever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le faubourg Saint-Jacques; il y commença ses études, et lorsqu’il fut assez avancé, il les poursuivit au collège de Ix)uis-le-Grand, dont l’institution de M. Gandon fréquentait les cours. En 1819, ses études terminées, il entra à l’Ecole normale, et il en sortait lorsque l’ordonnance du ministre Corbière brisa l’institution en 18a a.
Durant ces vingt-deux années, cpinment s’était passée la vie de l’orphelin Farcy? portion extérieure en est fort claire et fort simple; il étudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia l’amitié de ses condisciples et de ses maîtres; il allait deux fois le jour au collège; il sortait probablement touslesdimanches ou toutes les quinzaines pour passer la journée chez sa grand’mère. Voilà ce qu’il fit
‘ GEOKGK FARCY. ' ; ‘ a85
régiiliéreinent durant toutes ces belles et fécon- ' des années; mais, ce qu’il sentait là-dessous, ce qu’il souffrait, ce qu’il désirait secrètement; ' mais l’aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la nature, la société; mais ces tour- ’ hillons de sentimens que la puberté excitée et ex)mprimée éveille avec elle; mais son jeune espoir, ses vastes pensées de voyages, d’ambition , d’amour ; mais son vœu le plus intime , son point sensible et caché, son côté pudique; mais son roman, mais son cœur, qui nous le dira?
J Une grande timidité, beaucoup de rtiserve, une sorte de sauvagerie; une douceur habi-
•tuelle qu’interrompait parfois quelque chose de nerveux, de pétulant, de fugitif; le commerce très-agréable et assez prompt, l’intimité très-difficile et jamais absolue; «ne répugnance marquée à vous entretenir de lui-même, de sa propre vie, de ses propres sensations; à remonter en causant et à se complaire familièrement dans ses souvenirs, comme si, lui, il n’avait pas de souvenirs, comme s’il n’avait jamais été apprivoisé au sein de la famille, comme s’il n’y avait rien eu d’aimé et de choyé, de doré
fV
GEORGE FARCr.
et de fleuri dans son enfance; une ardeur inquiète, déjà fatiguée, se manifestant par du mouvement plutôt que par des rayons; l’instinct voyageur à un haut degré ; rhumeur libre, franche, indépendante, élancée, un peu fauve , comme qui dirait d’un chamois ou d’un oiseau; mais avec cela un cœur d’homme ouvert à rattendrissement et capable au besoin de stoïcisme; un front pudique comme celui d’une jeune fille, et d’abord rougissant aisément; l’adoration du beau, de l’honnéte; l’indignation généreuse contre le mal; sa narine s’enflant alors et sa levre se relevant, pleine de dédain ; puis un coup-d’œil rapide et, sûr, une parole droite et concise, un nerf philosophique' •t'-ès-perfectionné; tel nous apparaît Farcy au sortir de l’École normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone, "beaucoup senti déjà et beaucoup vu; il s’était donné à lui-même, à côté de l’éducation classique ipi’il avait reloue, une éducation morale plus intérieure et tonte solitaire.
L’École normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d’Enfer,près de son maître et de son ami M. V. Cousin, et se disposa à poursuivre
' •. . , ...A'Ai-
GEORGE FARCY
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les études philosophiques vers lesquelles il se sentait appelé. Mais le régime déplorable qui asservissait l’instruction publique ne laissait aux jeunes hommes libéraux et indépendans aucun espoir prochain de trouver place, même aux rangs les plus modestes. Une éducation par- . tien lière chez une noble dame russe se présenta, avec tous les avantages apparens qui peuvent dorer ces .sortes de chaînes; Farcy accepta. Il • avait beaucoup désiré connaître le monde, le voir de prés dans son éclat, dans les séductions de son opulence, respirer les parfums des robes de femmes, ouïr les musiques des concerts,' s’ébattre sous l’ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d’égalité qu’il aurait votdu, etil en souffrait amèrement. C’était là une arrière-pensée poignante que toute l’amabilité délicate et ingénieuse de la mèré ne put assoupir dans l’âme du jeune précepteur.» Il se contint durant près de trois ans. ■ Puis, enfin, trouvant son pécule assez grossi e sa chaîne par trop pe.sante, il la secoua. Je trouve, dans des notes qu’il écrivait alors, l’expre-sslon exagérée, mais bien vive , du sen-
t’fik'
GEORGE FARCY
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tinient de fierté qui l’ulcérait : « Que me parlez- » vous de joie? Oh! voyez, voyez mon âme » encore marquée des flétrissantes empreintes » de l’esclavage, voyez ces blessures honteuses » que le temps et mes larmes n’ont pu fermer » encore.' l^issez*moi, je veux être libre... » Ah ! j’ai dédaigné de plus douces chaînes; je » veux être libre. J’aime mieux vivre avec di- ’ » gnitéet tristesse que de trouver des joies fac- » tices dans l’esclavage et le mépris de moi- » même. »
Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précepteur ( i8a5) qu’il publia une traduction du troisième volume des Élèmens de la philosophie de l’esprit humain ,\>i\r Dugald Stewart. Ce travail, entrepris d’après les conseils de M. Cousin, était précédé d’une introduction dans laquelle Farcy éclaircissait avec sagacité et exposait avec précision divers points délicats de psychologie. Il donna aussi quelques articles littéraires au Globe dans les premiers temps de sa fondalion,
Enfiti, vers septembre j8a6, voilà Farcy libre, m.iître de lui-méme; il a de quoi se .suffire tlurant quelques années, il part; to*utfroissé
GRORGE FARCY.
aS7
encore du contact de la société, c’est la nature . tju’il cherche , c’est la terre que tout poète , que ' tout savant, que tout chrétien, que tout amant désire: c’est l’Italie. Il part seul; lui, il n’a d’autre but que de voir et de sentir, de s’inonder de lumière, de se repaître de la couleur des lieux, de l’aspect général des villes et des campagnes, de se pénétrer de ce ciel si calme et si profond , de contempler avec une âme harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de là peu de choses l’intéressent; l’antiquité ne l’occupe guère; la société moderne ne» l’attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A* Rome, son impression fut particulière. Ce qu’il en aima seulement , ce fut ce sublime silence de mort quand on en approche; ce lurent ces vastes plaines désolées où il ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de brique, ces ruines au dedans et au dehors, Y:e soleil d’aplomb sur des routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques dans la noirceur de leurs pins et de leurs cyprès. La Rome moderne ne remplit pas son attente; son goût simple et pur repou.ssait les colihchets : « Dé- » cidément , écrivait-il , je ne suis pas fort émer-
aW GEORGE FARCY.
» veillé' de Saint-Pierre, ni du pape, ni ‘des » cardinaux, ni des cérémonies de la semaine » sainte , celle de la bénédiction de Pâques ex- » ceptée. » De plus , il ne trouvait pas là assez d’agréable mélé à l’imposant antique pour qu’on en pût faire un séjour de prédilection. Mais Naples, Naples, à la bonne heure! Non pas Ja ville même , trop souvent les chaleurs y accablent et les gens y révoltent : « quel peuple «^abandonné dans ses allures, dans ses paroles, » dans ses mœurs! 11 y a là une atmosphère de » volupté grossière qui relâcherait les cœurs » les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour » refaire leur santé doivent porter leurs pfojets » de sagesse ailleurs. » Mais le golfe, la mer, les îles , c’était bien là |iour lui le pays enchanté où l’on demeure et où l’on oublie. ComlWSi’de fois sur ce rivage admirable, appuyé contre une colonne, et la vague se brisâàl amoureusement à ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entières , ce charme indicible, cet attié- ^ dissement voluptueux, cette transformation éthérée de tout son être, si divinement décrite par Chateaubriand au cinquième livre des Martyrs] Ischia, qu’a chantée I>amartine, fut
OEOIVGE FARCY.
encore le lieu qu’il préféra entre tous ces lieux. Il s’y établit, et y passa la saison des chaleurs. La solitude, la poésie /l’amitié, un peu d’amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M, Colin, jeune peintre français, d’un caractère aimable et facile, d’un talent bien vif et bien franc, ^ trouvait à Ischia en même temps que Farcy; tous deux se convinrent et s’aimèrent. Chaque matin, l’im allait à ses croquis, l’autre à ses ^ rêves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une bonne partie du jour dans un lx)is d’orangers, relisant Pétrarque, André Chénier,, Byron; songeant à la beauté de quelque jeune fille qu’il avait vue chez son hôtesse; se redisant, dans une position assez semblable, quelqu’une de ces strophes chéries qui réalisent à la fois l’idéal comme poésie, mélodieuse et comme souvenir de bonheur# '
Combien >1e foû près dn rivage Où Nisida dort sur les niers,
La be.iuté crédule ou vnlag*
• Accourut à nos doux concerts !
Combien de fois la barque errante Berç.'i sut l’onde transparente Deux COI pies par rainoiir conduits.
• f JT .r
OEOROE FARCT.
ago
Tandis qu'une déesse amie ‘
Jetait sur la vagur endormie '
Le voile parfumé dos nuits !
En passant a Florence, Farcy avait vu Lamartine; n’ayant pas de lettre d’introduction auprès de son illustre compatriote, il composa des vers et les lui adressa; il eut soin d’y joindre un petit billet qu'il fit le plus cavalier pusiible, comme il l’écrivit depuis à M. Viguier, de peur que le grand poète ne crût voir arriver un rimeiir bien pédant, bien humble et bien vain. L’accueil de Lamartine et son jugement favorable encouragèrent Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa donc plusieurs pièces de vers durant son séjour à Ischia; il les envoyait en France à son excellent ami M. Viguier, qu’il avait eu pour maître à l’École normale, réclamant de lui un avis sincère, de bonnes et franches critiques, et, comme il disait, des critiques optiques avec le mot propre sans périphrase.’ Pour exprimer toute notre pensée, ces vers tle F’arcy nous semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit d’une puissante et riche faculté très-fati-
GEORGE FARCY
guée, et en quelque sorte épuisée avant la production. On y trouve peu d’éclat et de fraîcheur; son harmonie ne s’exhale pas, son style né rayonne pa*s; mais le sentiment qui l’inspire est profond ÿ continu , élevé; la' faculté philosophique s’y manifeste avec largeur et mouvement. L’impression qui résulte de ces vers, quand on lesÆ lus ou entendus, est celle d’un stoïcisme triste et résigné qui traverse noblement la vie en contenant une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée à un ami victime de l’amour; elle est sublime de gravité tendre.et d’accent à la fois viril et ému. Dans la pièce à madame O’R , alors en-
ceinte, on remarquefa une strophe qui ferait honneur à Lam’artine lui-méme; c’est celle où le .poète , s’adressant à l’enfant qui né Vit encore
que pour sa mère, s’écrie .*
Tu seras beau ; les dieux, dans leur mugnificencc,
N’ont p.'is en v,iin sur toi , dès avant ta naissance,
Epuisé les faveurs d’un climat enchanté;
Comme au sdn de l’artiste une sulilimc image,
N’es-tu pas né parmi les œuvres du vieil âge ?
N’es-tu pas fils de la beauté
GEORGE PARC Y
Ce que nous disons avec impartialité des vers de Farcy, il le sentit lui-inéine de bonne heure et mieux que personne; il aimait vive- < ment la poésie, mais il savait surtout qu’on doit ou y exceller ou s’en abstenir. « Je ne vou- »drais pas, écrivait-il à M. Viguier, que mes «vers fussent de ceux dont on dit : Mais cela r> nest pas mal en vérité, et qu’on laisse là » pour passer à autre chose. » Sans donc renoncer, dès le début ,à cette chère et consolante poésie, il ne s’empressa aucunement de s’y livrer tout entier. D’autres idées le prirent • s à cette époque : il avait dû ajler en Grèce avec son ami Colin; mais ce dernier ayant été obligé par des raisons privées de retourner en France, Farcy ajourna son projet. Ses économies, d’ailleurs , tiraient à leur fin. L’ambition de faire , fortune, pour contenter ensuite ses goûts de voyage, le préoccupa au point de l’engager dans une entreprise fort incertaine et fort coûteuse. avec un homme qui le leuéra de promesses, et finalement l’abusa. Plein de son idée, Farcy quitta Naples à la fin de* l’année «827, revint à Paris, où il ne pas.sa que huit jours, et ne vit qu]à peine ses amis, pour éviter leurs
’CVg 'tîttWjJc.
GEORCET FARCŸ. . igî
conseils et remontrances; puis partiten Angleteire, d’où il s’embarqua pour le Brésil; Nous le retrouvons' à Paris en avril 1 828. Tout ce que ses amis surent alors, c’est que cette année d’absence s’était passée pour lui dans les ennuis, les mécomptes, et que sa candeur avait été jouée. Il ne s’expliquait jamais là-dessusqu’avecune extrême réserve ; il avait ceci pour constante maxinie : a Si tu veux que ton secret reste » cache, ne le dis à personne; car pourquoi un » autre serait-il plus discret que toi-même dans » tes aflaires ? ta cônfidence est déjà pour lui » un mauvais exemple et une excuse. » Et encore : « Ne nous plaignons jamais de notre desp tinée: qui se fait plaindre se fait mépriser. » Mais nous avons trouvé, dans un journal qu’il écrivait à soiPusage, quelques détails précieux sur cPtte année de solitude et d’épreuves.
' «J’ai quitté Londi^s le lundi 2 juin 1828; P le havire George et Mary , sur lequel j’avais P arrêté mon passage, était parti le dimanche matin; il m’a fallu le joindre à Gravesend : » c’est de là que j’ai adressé mes derniers adieux P à mes amis de Epance. J’ai encore éprouvé P une fois combien les émotions, dans ce qu’on
GEORGE FARCY
» appelle les occasions solennelles, sont rares «pour moi; à moins que ce ne soient pits là B mes occasions solennelles. J’ai quitté l’Angle- » terré pour l’Amérique, avec autant d’indiffé- » rence que si je faisais mon premier pas pour B une promenade d’un mille: il en a été de » même de la France,* mais îl n’en a pas été de 9 même de l’Italie: c’est là que j’ai joui pour la » première fois de mon indépendapce , c’est là » que j’ai été le plus puissant de corps et d’esnprit. Et cependant que j’y ai mal employé de «temps et de forces! Ai-je mérité ma liberté? » — Quand je pense que je n’avais déjà plus alors » que des réminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacité et lafraîeheur de messen- » sations et de mes pensées d’autrefois ! Était- » ce seulement que les enfans •%’amusent de » tout, et que j’étais devenu plus sévèr# avec « moi-méme ? — Mais la |»ireté d’âme , mais les «croyances encore naïves, mais les rêve^ qui » embrassent tout, parce qu’ils ne reposent sur » rien , c’en était déjà fait pour moi. Je ne voyais qu’un présent dont il fallait jouir, et «jouir seul, parce cjuc jo' n’avais ni richesses, «ni bonheur à , faire partager à personne,
GEOAGE FAACX.
fi parce que l’avenir ne m’offrait que des jouis- ^
» sances déjà usées avec des moyens plus res-
Dtreints; et ne pas croître dans la vie,’ c’est
«déchoir. — Et cependant du moins tout ce
» que je voyais alors agissait sur moi pour me
» ranimer; tout me faisait fête dans la natui-e:
«c’était vraiment un concert de la terre, des «deux-, de la mer, des forets et des hommes; «c’était une harmonie ineffable qui me péné- » trait, que je méditais et que je respirais à » loisir ; et quand je croyais y avoir dignement » mêlé ma .voix à mon tour, par un travail et » par un succès égal à mes forces et au ton du » chœur qui m’environnait , j’étais heureux «oui, j’étais heureux, quoique seul; heureux ’ «par la nature et avec Dieu. Et j’ai pu être «assez faible pour livrer plus de la moitié do «ce. temps aux autres, pour ne pas m’établir » définitivement dans cette félicité. La peur de » quelque dépense m’a retenu ; et la vanité , et «pis encore, m’ont emporté plus d’argent qu’il '» n’en' eût fallu pour jouir en roi de ce ([ue «j’avais sous les yeux, — La’ société, — moi «qui ne vaux rien que seul et inconnu, moi «qui n’aime et n’aiperai peut-être plus jamais
âge . • GEORGE FARCY.
^ » rien que la solitude et le sombre plaisir d'un » cœur mélancolique. — Mais il faudrait des » événemens et des seiitiinens pour appuyer » cela; il faudrait au moins des études sérieuses » pour me rendre témoignage à moi-même.
»Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et «c’est pourquoi il est si.aisé au premier venu « de me faire abandonner ce qui tout à l’iieure . » me semblait ma vie. J’en demeure bien niarqué «assez profondément au fond de mon âme, et » il me reste toiijours une part qu’on ne peut » ni corrompre ni m’enlever. Est-ce par là que «j’échapperai, ou ce st'cret parfum lui-même » s’évaporera-t-il ?» .
Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conversation , son ignorance de l’astronomie qui lui fermait l’étude du ciel, tout contribuait à développer démesurément chez lui son habitude de rêverie sans objet et sans résultat.
U juillet. — Encore dix jours au 'plus, «j’espère, et nous serons à Rio. Je me promets » beaucoup de plaisir et de vraies jouissances » au milieu de cette nature grande et nouvelle.
GEORGE FAÜey.''- V ' . *
» De jour en joor je me fortifie dans l’hdMtilm
■» de la contemplation solitaire. Je puis maf9« B tenant passer la moitié d’une belle nuit,* seul,' »à rêver en me promenant; sans songer que » la nuit est le temps du retour à la cluùnbre' »etdu r£pos, sans me sentir appesanti par » l’exemple de tout ce quim’entoure. C’est là » un progrès dont je me félicite. Je crois que «l’âge, en m’otant de plus en plus le besoin » de sommeil, augmentera cette disposition. Il » me semble que c’ést une des plus favorables »à qui veut occuper son esprit. La pensée ar- » rive alors, non plus seulement comme vérité, » mais comme sentiment. Il y a un calme , une » douceur,, une tristesse dans tout ce qui vous «environne, qui pénètre par tous les sens; et * cette douceur , cette tristesse tombent vrai- » ment goutte à goutte sur le cœur, comme la » fraîcheur du soir. Je ne connais rien qui » doive être plus doux que de se promener à «cette heure-là avec une femme aimée. » Pauvre Farcy ! voilà que tout à la fin , sans y songer, il donne un démenti à son projet contemplatif, et, qu’avec un seul être de plus, avec une .compagne telle qu'il s’en glisse inévitablé>
GEORGE FARCY
agS • ,
ment dans les plus doux vœux du cœur , il peuple tout d’un coup sa solitude. C’est qu’en -effet il ne lui a manqué d’abord qu’une femme aimée, pour entrer en pleine possession de «la vie et pour s’apprivoiser parmi les hommes.
« 2Q novembre, Âio-Janeiro. — Que n’ai-je
» écouté ma répugnance à m’engager avec une O personne dont je connaissais les fautes antér » rieures, et qui , du côté du caractère , me sem- . » blait plus habile qu’estimable ! Mais l’amour *> de m’enrichir m’a séduit. En voyant ses rela- ’ B tions rétablies sur le pied de l’amitié et de la B confiance avec les gens les plus dis.tingués ,
» j’ai cru qu’il y aurait de ma part du pédan- » tisme et de la pruderie à être plus difficile . » que tout le monde. J’ai craint que ce ne fût B que l’ennui de me déranger qui me décon- » seillàt cette démarche. Je me suis dit qu’il » fallait s’habituer à vivre avec tous les caractères et tous les principes; qu’il serait fort n utile pour moi de voir agir un hommô d’af- » faires raisonnant sa conduite et marchant » jidroitement au succès. J'ai résisté, à mes penr » cbans, qui me portaient à Ly vie solitaire
OEORGE FARCY. ^ *99
J) et contemplative. J’ai ployé mop carac- , » tère impatient jusqu’à condescendre aux dé- » sirs souvent capricieux d’un hom’me que j’es- » timais au-dessous de moi en tout, excepté.
M dans un talent équivoque de faire fortune.
» Si je m’étais décidé à quelque • dépense , j’au vais la Grèce sous -les yeux*, où je vivais avec » Mollière, avec qui j’aimerais mieux une mau- » vaise tente qu’un palais avec l’autre. Eh bien!
» cet argent que je me suis refusé d’une part,
» je l’ai dépensé de l’autre inutilement, ennuyeu- . » senient, à voyager et à attendre. J’ai sacriilé • » tous mes goûts , l’espoir assez voisin de quel- » que réputation par mes- vers, et, par là encore,' » d’uji bon accueil à mon retour en France. En a ce faisant, j’ai cru accomplir un grand acte ■ P de sagesse,’ me préparer de grands éloges de J» la part de la prudence humaine, et, l’événe- » ment arrivé, il se trouve que je n’oi fajt qu’une ’n grosse sottise... Enfin me voilà à deux mille a lieues de mon pays, sans ressources, sans oça cupation, forcé de recourir à la pitié des aup très, en leur présentaht pour titre à leur con- » fiance une histoi.re qui ressemble à un roman « très - in-vraisemblable ; — et pour terminer
3oo
GEORGE FARCY
» peut-être ma peine et cette plaRe comédie,
» un duel qui m’arrive pour demain, avec un » mauvais sujet, reconnu tel de tout le monde,
» qui m’a insulté grossièrement en public , sans « queje lui en eusse donné le moindre motif » convahicu que le duel , et surtout avec un tel » être, est une absurdité j et ne pouvant m’y » soustraire; — ne sachant, si je suis blessé,
» où trouver mille reis pour me faire traiter, «ayant ainsi en perspective la misère extrême,
» et, peut-être, la mort ou l’hôpital;' — et ce- * pendant,* e/ atmé des dieux. — Je
» dois avouer pourtant que je ne sais comment » ils (^les dieux) prendront cette dernière folie. n Je ne sais, oui, c’est le seul mot que je puisse »dire; et, en vérité, je l’ai souvent cherché de » bonne foi et de sang-froid ; d’où je conclus » qu’il n’y a pas au fond tant de mal dans- » cette démarche que beaucoup le disent,
, » puisqu’il n’est pas clair comme le jour » qu’elle est criminelle , comme de tuer par » trahison , de voler , dé calomnier, et même » d’être adultère (quoique la chose soit aussi » quelque peu difficile à débrouiller en • cer- » tains cas). Je conclus donc que, pour un
GEORGE FARCY
3oi
» cœur droit qui se présentera devant eux avec
» cette ignorance pour excuse, ils se serviront
» de l’axiôme de nos juges de la justice hu-
» uiaine : Dans le doute, il faut incliner vers • *
O lé parti lé plus doux; transportant ici le doute,
» comme il convient à des dieux, de l’esprit
» des juges à celui de l’accusé. »
L’affaire du duel terminée ( et elle le fut à Fhonneur de Farcy ), l’embarras d’argent restait toujours; il parvint à en sortir, grâce à l’obligeance tordiale de MM. Polydore de Rochefoucauld et Pontois, qui allèrent audevant de sa pudeur. Farcy leur en garda à tous deux une profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici.
De retour en France, Farcy était désormais I un homme achevé ; il avait rexjîérience du monde, il avait connu la çiisère,.il avait visité et senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractère était mûr par tous les points;, et la conscience qu’il eut d’a*bord de cefte dernière métamorphose de son être lui donnait une sorte d’aisance au dAiors dont il était fier en secret : « Voici l’âge, -se disait-il, où tout
3oî . GEOReE FARCY.
» devient se-rieux, où ma personne ne s’efface « plus devant les autres, où mes paroles sont » écoutées, où l’on compte avec moi en toutes «manières, où mes pensées et mes sentimens, » ne sont plus seulement des rêves de jeune » homme auxquels on s’intéresse si on en a le a temps , et qu’on néglige sans façon dès que » la vie sérieuse recomnlence. Et pour moi- » même , tout prend dans mes rapports avec les n autres un caractère plus positif ; sans entrer » dans les affaires, je ne me djfie plus de mes » idées ou de mes sentimens, je ne les renferme » plus en moi ; je dis aux uns que je les désap- « prouve , aux antres que je les aime ; toutes » mes questions demandent une réponse; mes » actions, au lieu de se perdre dans le vague^ j> ontunbiU; je veux influer sur les autres, etc. »
, En même temps que cette défiance excesîtive de lui-mème’ faisait*jilace à une noble aisance, l’âpreté tranchante dans les jugemens et les opinions, qui s’accorde si bien avec l’isolement et la timidité, cédaitchezluiàurie vue deschoscsplus calme, plus étendue, et plus bienveillante. Les élansgénéreux ne lui manquaient jamais; il était toujours* capable de vertueuses colères; mais
GEORGE FARCT.
îo3
sa sagesse désespérait moins promptement dés liommes ; elle entendait davantage les tempéramens et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier, ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries abandonnées, à lui épancher quelque chose de son impartialité intelligente, il lui arrivait de rencontrer à l’improviste dat»s l’âme .de Fa^cy je ne sais quel endroit sensible, pétulant, récalcitrant, par où cette nature, douce et sauvage toutensemble,lui échappait ; c’était comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette facilité à s’emporter et à s’effaroucher disparaissait de jour en jour chez Farcy. Il en ‘était venu à tout considérer et à tout comprendre. Je le comparerais , pour la sagesse prématurée, à Vauvènargues , et plusieurs de ses pensées morales semblent écrites en prose par André Chénier :
a Le jeune homme est enthousiaste dans ses » i^ées, âpre dans ses jugemens, passionné dans » ses sentiraens , aud acieux et timide dans ses » actions.
» Il n’a pas encore de position ni d’engage-
GEORGE FARCY
"iofi
» mens dans le monde ; ses actions et ses paroles U sont sans conséquence.
» Il n’a pas encore d’idées arrêtées ; il cher- » che à connaître et vit avec les livres plus qu’a- » vec les hommes ; il ramène tout , par désir » d’unité, par élan de pensée, par ignorance, » au point de vue le plus simple et le plus abs- » trait; il raisonne au lieu d’observer, il est lon gicien intraitable; le droit, non- seulement do- » mine, mais opprime le fait.
» Plus tard on apprend que toute doctrine a B sa raison , tout intérêt son droit, toute action » son explication et presque son excuse.
a On s’établit dans la vie; on est las de ce qu’il » y a de raide et de contemplatif dans les pre- » mières années de la jeunesse; oh est un peu a plus àvant dans le secret des dieux ; on sent » qu’on a à vivre pour soi , pour son bien-être, a son plaisir , pour le développement de tojites a sesfacultés, et non-seulement pour réaliser a un type abstrait et simple; on vit de tout son » corps et de toute son âme, avec des hommes 'j* et non seul avec des idées. Le sentiment de la
J by Goosli
GEORGE KARCY.
So5
w vie, de l’effort contraire, de l’action et de la >1 réaction , remplace la conception de l’idée O aljstraite et subtile , et morte pour uiinsi » dire , puisqu’elle n’est pas incarnée dans le » monde... On va , on sent avec la foule; on a » failli, parce qu’on a vécu, et l’on se prend » d’indulgence pour les fautes des autres. Toutes » nos erreurs nous sont connues; l’âpreté dé n nos jugemens d’autrefois nous revient à l'es- » prit avec honte; on laisse désormais pour le » monde le temps faire ce qu’il a fait pour nous, » c’est-à-dire , éclairer les esprits , modérer les » passions. »
Il n’était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l’Université; le ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait donné qu’un court espoir. Il accepta donc un enseignement de phi-, losopbiedans l’institution.de M. Morin, à Fontenay-aux-Roses ; il s’y rendait deux fois par semaine, et le reste du temps il vivait à Paris, joui.ssant de ses anciens amis et des nouveaux qu’il s’était faits. Le monde politique et littéraire était alors divisé en partis, en école.*?, en salons , en coteries. Farcy regarda tout et ri’é-
f, 3o6 GROUGE F\RCY.
'■ ’ pou, sa rien iiicunsidérémeiit. Dans lesarts et la
- - po»isie, il recherchait le beau, le passionné, le ' * sincère, et faisait la plus grande part à ce qui venait de l’âme et à ce qui allait à l’âine. En politique, il adoptait les idées généreuses, propices à la cause des peuples, et embrassait avec fol les conséquences du dogme de la perfecti-
, f bilité humaine. Quant aux individus célèbres, représentans des opinions qu’il partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait dans la solitude, il les aimait, il les révérait sans doute, mais il ne relevait d’aucun , et, homme comme eux , il savait se conserver eii leur présence' une liberté digne et ingénue, aussi «poignée de la révolte que de la flatterie. Parmi le petit nombre d’articles qu’il inséra vers cCttt époque
* ' Globe, le morceau sur Benjamin Constant
* est bien propre à faire apprécier l’étendue de
. " 'ses idées politiques et la mesure de son indépendance personnelle. ^
^ «' V 11 n’y avait |>his qu’un point secret sur lequel ’ Farcy se sentait inexj)érimenté encore, et faible, et pre.squc enfant, c’était l’amour: cet amour que, durant les lièdes nuits étoilées du tropiqiic, il avaitsoupçonné devoir être si doux; cet amour
OEORGE FARCY.» 307
dont U n’avait guère eu en Italie q»ie les délices^ sensuelles, et dont son âme , qui avait tout anticipé, i-egrettait amèrement la puissance tarie et les jeunes trésors. Il écrivait dans une note : •
O Je rends grâces à Dieu ,
» De ce qu’il m’a fait hommè et non point » femme ;
» De ce qu’il m’a fait Français ;
I) De ce qu’il m’a fait plutôt spirituel et spi- » rïtualiste que le contraire , plutôt bon que » méchant, plutôt fort que faible de caractère.
. » Je me plains du sort,
» Qui ne in’a donné ni génie, ni richesse, ni » naissance.
«•Je me plains de moi-nième,
» Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forr n'ces, rejeté ma pudeur naturelle, tué en moi » la foi et l’amour. »
■ Non, Farcy, ton regret même l’atteste; non, tu n’avais pas rejeté ta pudeur naturelle ; non, . tu n’avais pas tué l’amour dans ton âme ! Mais
•GEORGE FARCY
chez toi , la pudeur de l’adolescence qui avait trop aisément cédé par le côté sensuel , s’était comme infiltrée et développée outre mesure dans l’esprit, et, au lieu de la mâle assurance virile qui charme et qui subjugue, au lieu de ces rapides étincelles du regard.
Qui d’ün désir orainlif font rougir la beauté, ('•
elle s’était changée avec l’âge en défiance de toi-même, en répugnance à oser, en promptitude à se décoitrager et à se trotibler devant la beauté superbe. Non, tti n’avais pas tué l’amour dans ton cœur; tu en étais phitôt resté au pre- • mier, au timide et novice, amour; mais sans la fraîchetir naïve , sans l’ignorance adorable , sans les torrens, sans le mystère; avec la disproportion de tes autres facultés qui avaient mûri ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta .sagacité judicieuse qui te représentait les inconvéniens, les difficultés et les suites ; de tes sens fatigués qui n’environnaient plus, comme à dix-neul ans, l’être uni-
Lamarline,
GEORGE FARCY. 3og
que de la vapeur d'une émanation lumineuse et odorante; ce n’était pas l’amour, c’était l’harmonie de tes facultés et de leur développement que tu avais brisée dans ton être ! Ton malheur est celui de bien des hommes de notre âge.
Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre çe qu’il savait en idées, et ce qu’il avait éprouvé en sentimens, devait cesser dans son âme, et qu’il était temps enfin d’avoir une passion, un amour. I^a tête , chez lui , sollicitait le cœur, et il se portait en secret un défi, il se faisait une gageure d’aimer. Il vit beaucoup, à cette époque, une femme connue par ses ouvrages, l’agrément de son commerce^ et sa beauté, s’imaginant qu’il en était épris, et tâchant, à force de soijis, de le lui faire comprendre. Mais soit qu’il s’exprimât trop obscurément, soit que la préoccupation de cette femme distinguée fût ailleurs, elle ne* crut jama'is recevoir dans Farcy un amant malheureux. Pourtant il l’était, quoique moins profondément qu’il n’eût failli pour que cela fût une passion. Voici quelques vers coriiniencés que nous trouvons dans ses papiers : ■
3io
GEORGE FARCY
Thérèse , que les dieux firent en vain si belle ,
Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle, Dont l’esprit s’éblouit à ses seules lueurs ,
Qui des combats du cœur n’aimez que la victoire,
Et qui rêvez d'amour,' comme on rêve de gloire.
L’œil fier et non voilé de pleurs;
Vous qu’en secret jamais un nom ne vient distraire; Qui n’aimcz qu’à compter, comme une reine altière, La foule^dcs vassaux s'empressant sous vos pas;
Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre. Mais qui n'eûtes jamais une ûme pour entendre Des vœux qu’on murmure plus bas;
Thérèse, pour long-temps , adieu
' La suite manque, mais l’idée de la pièce avait d’abord été crayonnée en prose; les vers y auraient peu ajoute, je pense, pour l’éclat et le mouvement; ils auraient retranché peutêtre à la fermeté et à la concision.
« Thér.èse, que la nature fit belle en vain , » plus ravie de dominer tpie d’aiftier; pour qui » la beauté n’est qu’une puissance , comme le » courage et le génie;
» Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de
GEORGE FARCY
» votre esprit; qui rêvez d’amour comme un » autre de combats et de gloire, l’œil fier et » jamais humide ;
» Thérèse , dont le regard, dans le cercle qui » vous entoure de ses hommages , ne cherche » personne ; que nul penser secret ne vient » distraire; que nul espoir n’excite; que nul » regi et n’abat ;
» Thérèse, pour long-temps, adieu. Car j’es- » pérerais en vain auprès de vous ce ([ue votre » cœur ne saurait me donner, et je ne veux pas » de ce qu’il m’offre. •
M Car, où mon amour est dédaigné, mon » orgueil n’accepte pas d’autre place; je ne » veux pas flatter .votre orgueil par mes ardeurs » comme par mes respects.
» Mon .âge n’est point lait à ces empiesse- » mens paisibles, à ce paj tage si nombreux ; je » sais mal, auprès de la beauté , .séparer l'ami- » tié de ramour; j’irai chercher ailleurs ce que » je chercherais vainement auprès de vous.
» Une ârtie plus faible ou plus tendre ac- « cueillera peut-être celui que d’autres ont
3ia GEORGE FARCY.
» (lédaigiië; d’autres discours rempliront mes » souvenirs; une autre image cliarmera mes ■
» tristesses rêveuses, et je ne verrai plus vos » lèvres dédaigneuses et vos yeux qui ne regar- . » dent'pas.
» Adieu jusqu’en des temps et des pays loin- »4ains; jusqu’aux lieux où la nature accueillera « l’automne de ma vie, jusqu’aux temps où » mou cœur sera paisible, où mes yeux seront n distraits auprès de vous. Adieu jusques à nos » vieux jours. »
Il soiu-irait à notre fantaisie de croire que la scène suivante se rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait * marqué le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu’il en soit, de tableau que Farcy a tracé de souvenir est un chef-d’œuvre de délicatesse, • d’attendrissement gracieux , de naturel choisi, d’art simple et vraiment attique : Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n’auraient pas conté autrement.
■* \gjuiri. — Hélène se tut, mais ses joues >1 se couvrirent de rougeur ; elle lança sur Ghé- » rard un regard plein de dédain , tandis que
GEORGE FARCY
» ses' lèvres se 'contractaient, agitées par la » colère. Elle retomba sur le divan , à deini- « assise, à demi-couçbée , appuyant sa tète sur » une main, tandis que l’autre était fort occu- >1 pée à, ramener les plis de sa robe. — (Jhérard » jeta les yeux sur elle ; à l’instant toute sa » colère se changea en confusion. Il vint à » quelques pas d’elle, s’appuyant sur la chemi- »née, ému et inquiet. Après un moment de » silence: «Hélène, lui dit-il d’une voix trou- » blée , je vous ai affligée, et pourtant je vous
«jure » — «Moi, monsieur? non, vous ne
» m’avez point affligée ; vos offenses n’ont pas »ce pouvoir sur moi. » — « Hélène, eh bien ! n oui, j’ai eu tort de parler ainsi; je l’avoue,
» mais pardonnez-moi » — « Vous pardon-
» ner !... Je n’ai pour vous ni ressentiment ni » pardon, et j’ai déjà oublié vos paroles. »
» Ghérard s’approcha vivement d’elle : — «Hélène, lui dit-il, en cherchant à s’emparer » de sa main : pour un mot dont je me re-
» pens » — « laissez-moi , lui dit-elle en re-.
«tirant sa main : faudra-t-il que je m’enfuie, «et ne vous sufBt il pas d’une injure?»
» Ghérard s’en revint tristement à la chemi-
GEORGE FARCY
U née, cachant son front dans- ses mains; puis atout à coup se retourna, les yeux humides a de larmes ; il se jeta à ses pieds, et ses mains B s’avancaient vers elle, de sorte qu’il la serrait » presque dans ses bras. »
» Oui, s’écria-t-il, je vous ai -offensée, je le B sais bien; oui , je suis rude, grossier : mais je a vous aime, Hélène; oh! cela, je vous défie B d’en douter. Et si vous n’avez pas pitié de B moi, vous qui êtes si bonne, Hélène, quiré- B conciliez ceux qui se haïssent... b Et voyant » qu’elle se défendait faiblement: « Dites <|ue » vous me pardonnez! Failes-tnoi des reproches, » punissez-nioi , chat iez- m oi , j’ai tout, mérité. B Oui, vous devez me châtier comme un cnsfant grossier. Hélène, dit-il en osant poser «son visage sur ses genoux, si vous me frap- Bpez, alors je croirai qu’après m’avoir puni s vous me pai donnez. b
B Ghérard était beau ; une de ses joues s’ap- B puyait sur les genoux d’Hélène, tandis que B l’autre s’olïrait ainsi à la peine. Il était là, B tombé à ses pieds avec grâce, et elle ne se B sentit pas la force de l’obliger à s’éloigner. » Elle leva la main et l’abaissa vers son visage;
GEORGE FARCY
sis
» puis sa tète s’abaissa elle-même avec sa main : B elle sourit doucement en le voyant ainsi penché » sans être vue de lui. Et sans le vouloir, et en » se laissant aller à son cœur et à sa pensée, qui » achevaient le tableau commencé devant ses » yeux , sur le visage de Ghérard , au lieu de sa » main , elle posa ses lèvres. »
» Elle se leva au même instant, effrayée de •B ce qu’elle avait fait, et cherchant à se déga- » gêr des bras de Ghérard qui l’avaient enlacée. » Le cœur de Ghérard nageait dans la joie, et B ses yeux rayonnans allaient chercher les yeux » d’Hélène sous leurs paupières abaissées. « Oh ! » ma belle amie, lui dit-il en la ‘retenant; B comme un bon chrétien, j’aurais baisé la main » qui m’eût frappé ; voudriez-vous ui’empcchei’ B d’achever ma pénitence? » Et plus hardi, à «mesure qu’elle était plus confuse, il la serra » dans ses bras, et il reiulit à ses lèvres qui «fuyaient les siennes, le baiser qu’il en avait «reçu. » -
B Elle alla s’asseoir à quelques pas de lui, et «l’heureux Ghérard, pour dissiper le trouble «qu’il avait causé, commença à rentrelenir de «ses projets pour le lendemain, auxquels il
GEORGE FARCY
U voulait l’associer. — Ghérard, lui .dit-elle » après un long silence , ces l’olies d’aujour- » d'hui, oubliez-les , je vous en prie , et n’abusez
1) pas d’un moment » — « Ah ! dit Ghérard ,
» que le ciel me punisse si Jamais je Poublie.
» Mais vous, oh [.promettez- moi que cet instant «passé, vous ne vous en souviendrez pas pour » me faire expier à force de froideur et de ré- » serve un bonheur si grand. Et moi, ma belle, ft amie, vous m’avez mis à une école trop sévère «pour que je ne tremble pas de paraître fier » d’une faveur. » — « Eh bien ! je vousle promets, «dit-elle en souriant; soyez donc sage. » Et » Ghérard le lui jura, en baisant sa main qu’il » pressa sur son cœur. » •
Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loué une petite maison dans le charmant vallon d’Aulnay, près,de Fontenayaux-Roses où l’appelaient «es occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le voisinage des bois, l’amitié de quelques habitans du vallon, peut-être aussi le'? ou venir des noms célèbres qui ont passé là, les parfums poétiques que les camélias de Caateaubriand ont laissés alentour, tout lui faisait d’Aulnay un sé-
GEORGE FARCT.
jour de bonne, de simple.et délicieuse ^vie. Il réalisait pour son compte le vœu qu’un poète de ses amis avait laissé échapper autrefois en parcourant ce joli paysage :
Que ce vallon est frais , et que j’y voudrais vivre !
Le matin, loin du bruit, quel bonheur d’y poursuivre '
Mon doux* penser d’hier qui, de mes doigts tressë.
Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé !
Là, mille fleurs sans nom, délices de l'abeille;
Là, des prés tout remplis de fraise et de groseille; •
Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers;
Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers ;
Des châtaigniers en ron^sous le côteau des aulnes;
Les sentiers du coteau raélanf leurs sables jaunes A U vert doux et touffu des endroits non frayés, ^
F.t grimpant au sommet le long des flancs rayés;
Aux plaines d’alentour, dans des foins, de vieux saules Plus qu’à demi noyés, et cachant leurs épaules ' x •
Dans leurs cheveux pendans, comme on voit des nageurs; • ,
De petits horizons nuancés de rougeurs; '
De petits fonds rians, deux on trois blancs villages Entrevus d’assez loin à travers des feuillages;
— Ohiquej’y voudraisvivre,aumoinsvivreunprintemps.
Loin de Paris, du brpit, des propos inconstans.
Vivre sans souvenir ! —
Dans cette retraite heureuse et variée, l’ânie
Si 8 GEORGE FARCY.
de Farcy s’ennoblissait de jour en jour; son ' esprit S’élevait, loin des fumées des sens, aux plus hautes et aux plus sereines pensées. La politique active et quotidienne ne l’occupait que médiocrement, et sans doute, la veille des ordonnances , il en était encore à ses méditations métaphysiques et morales , ou à quelque lecture, comme celle des Harmonies, dans laquelle il se plongeait avec enivrement.
• Nous extrayons religieusement ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont empreintesd’un instinct inexplicable etd’im pressentiment sublime : •
■ «Chacun de nous est un artiste qui a été » ch.irgé do sculpter lui-même sa statue pour » son tombeau , et chacun de nos actes est un » des traits dont se forme notre image. C’est ù la .» nature à décider si ce sera la statue d’un adonlesceut, d’un homme mûr ou d’un vieillard. «Pour nous, tâchons .seulement qu’elle .soit » belle et digne d’arrêter les regards. Du reste,
» pourvu que les formes en soient nobles et » pures, il importe peu que ce soit Apollon ou
Diuili-'’.
GEORGE FARCY. 3 19
B Hercule, la Diane chasseresse ou la Vénus B de Praxitèle. »
« Voyageur , annonce à Sparte que nous » sommes morts ici pour obéir à ses saints » commandemens. b ~ .
a Ils moururent irréprochables dans la guerre n comme dans l’amitié. »
« Ici reposent les cendres de don Juan Diaz » Porlier, général des années espagnoles, qui B a été heureux dans ce qu’il a etitrepris contre B les ennemis de son pays, mais qui est mort » victime des dissensions civiles. »
Peut-être, apres tout, ces nobles épitaplies de héros ne lui revinrent-elles à l’esprit que le mardi , dans l’intervalle des ordonnances à l’insurrection, et comme un écho naturel des héroïques battémens de son cœur. Le mercredi, vers les deux heures après midi, à la nouvelle du combat, il an ivait à Paris , rue d’Enfer, chez son ami Colin , <pü se trouvait alors en Angleterre. H alla droi^à une panoplie d’armes rares suspendue dans le cabinet de .son ami , ‘et il se munit d un sabre, d’im iiisil et de pis^
GEORGE FARCY
3ao
lolets. Madame Colin essayait de le retenir et lui recommandait la prudence: o Eh! qui se » dévouera , madame , lui répondit-il , si nous, «qui n’avons ni femme ni enfans, nous ne » bougeons pas? » Et il sortit pour parcourir la ville. L’aspect du mouvement lui parut d’abord plus incertain qu’il n’aurait souhaité; il vit quelques amis; les conjectures étaient contradictoires. Il courut au bureau du Globe , et de là à la maison de santé de M. Pinel, à Chaillot , où M. Dubois, rédacteur en chef du journal , était détenu. I^es troupes royales occupaient les Champs-Elysées, et il lui fallut passer la nuit dans l’appartement de M. Dubois. Son idée fixe, sa crainte était le manque de direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signalés, et il n’en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin à la ville, par le faubourg et la rue Saint-Honoré, de compagnie avec M. Magnin; chemin faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colère au cœur et aussi l’espoir. Arrivé à la rue Dauphine , il se sépara de M. Magnin en disant : « Pour moi, je vais reprendre mon fusil que «j’ai laissé ici près, et me battre. » Il révit
GEORGE FARCY
3ai :
pourtant dans la matinée M. Cousin, qui vou- ' lut le retenir à la mairie du onzième arrondissement, et M. Géruzèz, auquel il dit cette parole d’une magnaninie équité : a Voici des évé- » nemens dont, plus que personne, nous pro- » filerons ; c’est donc à nous d’y prendre part » et d’y aider. » Il se porta avec les attaquans vers le Louvre, du côté du Carrousel; les sol-
‘ dats royaux faisaient un feu nourri dans la rue de Rohan, du haut d’un balcon qui est à l’angle de cette rue et de la rue Saint-Honoré; Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier , tomba l’un des
• premiers atteint de haut en bas d’une balle dans la poitrine. C’est là , et non, comme on l’a fait, à la j)orte de l’iiôtel de Nantes, que devrait être placée la pierre funéraire consacrée à sa mémoire. Farcy survécut près de deux heures à sa blessure. M. Littré, son atni , qui combattait au même rang et aux pieds duquel il tomba, le fit transporter à la distance
♦ de quelques pas, dans la maison du marchand de vin , et le hasard lui amena précisément M. Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance.