‹ CritiquesChapitre 17 sur 31 · EN · texte numérisé non relu

EN

JT , Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte ;

. Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,

Et du premier Consul, trop géné par le droit.

Le front de l’Empereur brisait le masque étroit.

" Alors dans Besançon, vieille ville espagnole , ^

Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole ,

Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;

Si débile , qu’il fut , ainsi qu’une chimère.

Abandonné de tous, cxccpté]de sa mère, ; <

Et que son cou ployéVomme un frêle roseau ^ • frit faire en même temps sa bière et son btrceàui v »

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^VICTOR HUGO, EN i83i

Ot enfant que la vie effaçait lie son livre,

Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,

C’est moi.

Je vous dirai peut-«ître quelque jour Quel lait pur, que de soins, que de voeux, que d’amour,. Prodigués pour ma vie en naissant condamnée.

M’ont fait deux fois l’enfant de ma mère obstinée; \iige, qui sur trois fils attachés à ses pas,

Epandait son amour et ne mesurait pas !

O l’amour d’une mère ! amour que nul n’oublie !

Pain merveilleux qu’un Dieu partage et multiplie ! • Table toujours servie au paternel foyer 1 Chacun en a sa part, et tous l’ont tout entier !

Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse Fera parler, les soirs, ma vieillesse conteuse. Comment ce haut destin de gloire et de terreur , Qui remuait le monde aux pas de l’Empereur,

Dans son soufSe orageux m’emportant sans défense , A tous les vents de l’air fit flotter mon enfance; - ’

Car, lorsque l’aquilon bat ses flots palpifans, L’Océan convulsif tourmente en même temps Le navire à trois ponts qui tonne avec l’orage Et la feuille échappée aux arbres du rivage f

Maintenant, jeune encore, et souvent éprouvé ,

, J’ai plus d’un souvenir profondément gravé, “

yiCTOR HUC.O, EN i8Si.

Et l’on peut distinguer bien des choses passées .

Dans ces piis de mon front que creusent mes pensées. Certes, plus d’un vieillard sans flamme et sans cheveux, Tombé de lassitude au bout de tous ses voeux,

Pâlirait, s’il voyait, comme un gouffre dans l’onde. Mon âme où ma pensée habite comme un monde.

Tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai goûté.

Tout ce qui m’a menti comme un fruit avorté ,

Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse. Et quoique encore à l’âge où l’avenir sourit ,

Le livre de mon cœur, à toute écrit !

Si parfois de mon sein s’envolent mes pensées.

Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées; S’il meplait de cacher l’amour et la douleur Dans le coin d’un roman ironique et railleur; ^

Si j’ébranle La scène avec ma fantaisie.

Si j’entrechoque aux yeux d’une foule choisie Ü’antres hommes comme eux, vivant tous à la fois De mon souffle, et parlant au peuple avec ma voix;

Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume.

Jette le vers d’airain, qui bouillonne et qui fume.

Dans 1c rbythme profond, moule mystérieux ,

D’où;sort Ln Strophe, ouvrant ses ailes dans les cieux; C'est que l’amour, la tombe, et la gloire, et la vie. L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie.

Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal ,

Fait reluire et vibrer mon âme de cristal, ,,

VICTOK HUGO, EN i83i.

Mon âme oux mille voix, que le Dieu que j’adore Mit au centre de tout comme un écho sonore !

D'ailleurs j'ai purement passé les jours mauvais.

Et je sais d'où je viens, si j’ignore où je vais»

L’orage des partis, avec son vent de flamme.

Sans en altérer l’onde, a remué mon âme.

Rien d’nnmondc en mon cceur , pas de limon impur Qui n’attendit qu’un vent pour eu troubler l’azur 1

Après avoir chanté, j’écoute et je contcmj)le,

A l’Empereur tombé dressant dans l’ombre un temple. Aimant la Liberté pour ses fruits, pour scs fleurs ,

Le Trône pour son droit, le Roi pour scs malheurs ^ Fidèle enfin au sang qu’ont versé dans ma veine Mon père vieux soldat , ma mère Vendéenne !

Telle est la pièce inédite qui doit servir de préface au jirochain recueil lyrique de M. Victor Hugo. Composée il y a un peu j>lns d’tiii an , le a3 juin i83o, et empreinte en quelques endroits du cachet de Cette date , elle se retrouve, comme totit ce qui émane du génie, attssi vraie atijottrd’hui et aussi belle que ce 50Îr-là, quatid d’une voix émtte et encore jxilpitîtnle de la création , il nous la récitait , à qticlqties amis, au sein de l'intiiipté. Depiûs

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^ VICTOR HUGO, EN 1 83 1. 3ay

lors, le trône qui conservait une ombre de droit, et auquel M. Victor Hugo s’était ratta- , ché de bonne heure, a croulé par son propre penchant, et le poète, en respectant la ruine , n’a pas dû s’y ensevelir. Il a compris l’enseignement manifeste de la Providence, l’aveuglement incorrigible des vieilles races, et il s’est dit qu’à l’ère expirante des dynasties succédait l’ère définitive des peuples et dos grands hommes. Long-temps mêlée à ces orages des partis, à ces cris d’enthousiasme ou d’anathème , sa jeunesse n’avait pourtant rien à rayer de son livre ni à désavouer de sa vie; le témoignage qu’il se rendait dans la pièce citée plus haut, il peut le redire après comme avant; nul ne lui contestera ce glorieux jugement porté par lui sur lui-même. Pour nous, il nous a semblé que dans ce grand dépouillement du passé, qui se fait de toutes parts et sur toutes les existences, c’était peut-être l’occasion de confier au public ce que depuis longtemps nous savions de la vie première, de l’enfance, des débuts et de l’éducation morale du poète, notre ami, dont le nom se popularise de jour en jour. Notre admiration bien

VICTOR HUGO, EN i83i.

connue pour ses ouvrages nous dispense et nous interdit presque de l’aborder uniquement de ce dernier côté. Le rôle de simple narrateur ^ nous va mieux, et ne mène pas moins directe- ' ment à notre but, qui est de faire apprécier d’un plus grand nombre notre célèbre contemporain. Littérairement, d’ailleurs, nous nous sommes dit qu’écrire ces détails sur un homme bien jeune encore, sur un poète de vingt-neuf ans, à peine au tiers de la carrière qu’il promet de fournir, ce n’était, pour cela, ni trop tôt ni trop de soins; que ces détails précieux qui marquent l’aurore d’une belle vie se perdent souvent dans l’éclat et la grandeur qui succèdent ; que les contemporains les savent vaguement ou négligent des’en enquérir, parce qu’ils ont sous les yeux l’homme vivant qui leur suffit; quel'ii-mème, avec l’âge et les distractions d’alentour, il revient moins volontiei’s sur un passé relativement obscur, sur des souvenirs trop émouvans qu’il craint de réveiller, sur des riens trop intimes dont il aime à garder le mystère ; et qu’ainsi , faute de s’y être pris à temps, cette réalité originelle du poète, cette formation première et continue, tlont la pos-

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