I.'ABBÉ PRÉVOST
et son théâtre. T/es’ ouvrages, alors récens, de ‘ Le Sage, de M"’' deTencin, dê.Crébillon fils, de Marivaux, sont critiqués par leur rival, à mesure (Qu’ils paraissent, avec une sûreté de goût qui repose toujours sur un fonds de bienveillance; on sent quelle préférence se-,^ crête il accordait aux anciens, à d’Urfé, même à M“' de Scudéry, et quel regret il nourris.sait de ces romans étendus , de ,ces composés enchanteurs; mais il n’y a trace nulle part de su.sccptibilité littéiaire ni de jalousie de métier.
Il ne craint pas même à l’occasion, générosité que l’on aura peine à croire ! de citer avanta*. geusement, par leur nom, les journaux, ses confrères , le Mercure de France et le Verdun. En retour, quand Prévost a eu à parler de luimême et de scs propres livres, il l’a fait de bonne grâce et ne s’est pas chicané sur les éloges. Je trouve, dans le nombre 36, tome iii, ùn compte rendu de Manon Lescaut qui se
termine ainsi : o Quel art n’a-t-il pas fallu
» pour intéresser le leqieur et lui inspirer de la » compassion par rapport aux funestes dis- » grâces qui arrivent à cette fille corrompue!...
» Au reste, le caractère de Tiberge, ami «lu' ^
L’ABBÉ PRÉVOST
yi.
-»» claevalier, est admirable... Je. ne dis rien du » style de cet ouvrage ; il n’y a ni jargon, ni af- . » fectation , ni réflexions sophistiques; c’est la ’ » nature même qui écrit. Qu’un auteur em- » pesé et fardé parait fade en comparaison ! Ce- » lui-ci ne court point après l’esprit , ou plutôt » après ce qu’on appelle ainsi. Ce n’est point » un style laconiquement constipé, mais un i» style coulant, plein et expressif. Ce n’est U partout .que peintures et sentindens, mais » des peintures vraies et des sentimens natu* D rels D Une ou deux fois , Prévost fut appelé sur le terrain de la défense personnelle, et il s’en tira toujours avec dignité et mesure. Attaqué par un jésuite du Journal de Trévoux
(■) On remarque , il est vrai , dans ce nombre une circonstance qni semblerait indiquer une autre plume qiK la sienne. Cest qu’on y (larie, deux l>aget plus loin , de la Bibliothique des Romans de Gordon de rerrel (Lengicl Dufresnoy) en des termes qui ne s’accordent pas toulà-fait avec ceux du nombre Or le nombre 47, consacré à une dc- Tense personnelle, est bien expressément de Prévost. Mais ou doit croire que Prévost . alors en Angleterre , ne jtarla la première fois de la Bibtiothèque des Romans que d’après quelques rexseigucmens et sans l’avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l’éloge, qni ne dément pas la paternité présumée , ce numéro où il est question de Manon Lescaut (ait partie d’une série dont Prévost s’est avoué le rédacteur.
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ail sujet d’un article sur Ramsay, il répliqua si décemment que les jésuites sentirent leur tort ' et désavouèrent cette première sortie. Il releva avec plus de verdeur les calomnies de l’abbé I.eiiglet Dufresuoy; mais sa justification morale l’exigeait, et on doit à cette nécessité heureuse quelques-unes des explications dont ^ ^ nous avons fait usage sur les évéïiemens de sa vie. Ce que nous n’avons pas mentionné encore et ce qui résulte, quoique plus vaguement, du ^ même passage, c’est que, depuis son séjour en Hollande, Prévost n’avait pas été guéri de • cette inclination à la tendresse d’où tiuit de souffrances lui étaient venues. Sa figure, dit- ' on, et ses agrémens avaient touché une demoiselle protestante d’une haute naissance qui voulait l’épouser. Pour se soustraire à cette passion indiscrète^ ajoute son biographe de 1 764 , Prévost passa en Angleterre; mais comme il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on a droit de conjecturer qu’il ne se défendait qu’à demi contre une si furieuse passion. Lenglet l’avait brutalement accusé de s’étre laissé enlever par une belle : Prévost répondit que de tels e.nlèvemens n’allaient qu’aux Médor et aux
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Renaud, et il exposa on manière de réfutation le portrait suivant tracé de lui par lui-même : « Ce Médor, si chéri îles belles, est un homme » de trente-sept à trente-huit ans, qui porte » sur son visage et dans son humeur les traces » de ses anciens chagrins; qui passe quelquer> fois des semaines entières dans son cabinet, » et qui emploie tous les jours sept ou huit » heures à l’étude; qui cherche rarement les » occasions de se réjouir; qui résiste même à » celles qui lui sont offertes, et qui préfère » une heure d’entretien avec un ami de bon » sens à tout ce qu’on appelle plaisirs du monde »et passe-temps agréables : civil d'ailleurs, » par l’effet d’une excellente éducation , mais » peu galant; d’une humeur douce, mais mé- » lancolique ; sobre enfin et réglé dans sa con- » duite. Je me suis peint fidèlement, sans exa- » miner si ce portrait flatte mon amour-propre » ou s’il le blesse. »
Le Pour et Contre nous offre aussi une foule d’anecdotes du jour, de faits singuliers, véritables ébauches et matériaux de romans; l’histoire de doua Maria et la vie du duc <le
L’ABBÉ PRÉVOST
Riperda sont les plus remarquables. Un savant Anglais, M. Hooker, s’était plu, dans un journal de son pays, à développer une comparaison ingénieuse de l’antique retraite de Cassiodore avec X Arcadie de Philippe Sydney et le pays de Forêts au temps de Céladon. Cassiodore déjà vieux, comme on sait , et dégoûté de la cour par la disgrâce de Boëce, se retira au monastère de Viviers, qu’il avait bâti dans une de ses terres , et s’y livra avec ses religieux à l’étude des anciens manuscrits , surtout à celle des saintes lettres, à la culture de la terre et à l’exercice de la piété. Prévost s’étend avec complaisance sur les douceurs de cette vie commune et diverse; c’est évidemment son idéal qu’il retrouve dans ce monastère de Cassiodore; c’est son .Saint-Germain , son La Flèche , mais avec bien autrement de soleil , d’aisance et d’agrémens. Et quant à la xesscmblance avec X Arcadie et le pays de Céladon , que l’écrivain anglais signale avec quelque malice, lui, il ne s’en effarouche aucunement, car il est persuadé, dit-il , O que dans X Arcadie et dans le pays de » Forêts, avec des principes de justice et de » charité, tels que la fiction les y représente,
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I) et des mœurs aussi pures qu’on les suppose » aux habitans, il ne leur manquait que les » idées de religion plus justes pour en faire des » gens très-agréables au ciel. »
Après six années d’exil environ , Prévost eut la permission de rentrer en France sous l’habit ecclésiastique séculier. Le cardinal de Bissy qui l’avait connu à Saint-Germain , et le prince de Conti, le protégèrent efficacement; ce dernier le nomma son aumônier. Ainsi rétabli dans la vie paisible, et désormais au-dessus ■ du besoin, Prévost, jeune encore, partagea son temps entre la composition de nombreux ouvrages et les soins de la société brillante où il se délassait. Le travail d’écrire lui était devenu si familier que ce n’en était plus un pour lui : il pouvait à la fois laisser courir sa plume et suivre une conversation. Nous devons dire que fies écrits volumineux dont est remplie la dernière moitié de sa carrière se ressentent de cette facilité extrême dégénérée en habitude. Que ce soit une compilation, un roman, une traduction dq Richardson , de Hume ou de Cicéron qu’il entreprenne; que ce soit une His-
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toire de GuiUaume~le-Conquérant ou une Histoire des Voyages , c’est le même style agréable , mais fluidement monotone , qui court toujours et trop vite* pour se teindre de la variété des sujets. Toute différence s’efface, toute inégalité se nivelle, tout relief se polit et se fond dans cette veine rapide d’une invariable élégance. Nous ne signalerons, entre les productions dernières de sa prolixité, que VHistoire d’une Grecque moderne, ]o\\ roman dont l’idée est aussi délicate qu’indéterminée. Une jeune Grecque d’abord vouée au sérail, puis rachetée par un seigneur français qui en voulait faire sa maîtresse , résistant à l’amour de son libérateur, et ii’étant peut-être pas aussi insensible pour d’autres que pour lui; ce peutêtre surtout adroitement ménagé , que rien ne tranche, que la démonstration environne, effleure à tout moment et ne parvient jamais à saisir; il y avait là matière à une œuvre char- ^ mante et subtile dans le goût de Crébillon fils: celle de Prévost , quoique gracieuse , est un peu trop exécutée au hasard. Prévost vivait ainsi,
•fe ' heureux d’une étude facile, d’un monde chois: et du calme des sens , quand un léger service
L’ABBE PRÉVOST
decorrcctioii de feuilles l'enduàun chromqueur satirique le compromit sans qu’il y eût songé, et l’envoya encore faire un tour à Bruxelles. Cette disgrâce inattendue fut de courte durée et ne rlui valutque de nouveaux protecteurs. A son retour il reprit sa place chez le prince de Conti , qui l’occupa aiix matériaux de l’histoire de sa maison; et le chancelier d’Aguesseau, de son côté, le chargea de rédiger Y Histoire générale des Foyages. Son désintéressement au milieu lie ces sources de faveur et même de richesses ne se démentit pas; il se refusait aux combinaisons qui lui eussent été le plus fructueuses ; il abandonnait les profits à son libraire, avec qui on a remarqué (je le crois bien) qu’il vécut toujours en très-bonne intelligence. Pour lui , disait-il, un jardin, uue vache et deux poules lui , suffisaient. Une petite maison qu’il avait achetée à Saint-Firmin, près de Chantilly, était sa perspective d’avenir ici-bas, l’horizon borné et riant auquel il méditait de confiner sa vieillesse. Il s’y rendait un jour seul par la forêt (a3 novembre 1763) quand une soudaine attaque d’apoplexie l’étendit à terre sans connaissance. Des paysans survinrent ; on le porta au
ir ^
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prochain village, et, le croyant mort, un chirurgien ignorant procéda sur l’heure à l’ouverture. Prévost, réveillé par le scalpel , ne recouvra le sentiment que pour expirer dans d’affreuses douleurs. On trouva chez lui un petit papier, écrit de sa main, qui contenait ces mots :
Trois ouvrages qui m’occuperont le reste de mes jours dans ma retraite :
I “ L’un de raisonnement : — la religion prouvée par ce qu’il y a de plus certain dans les connaissances humaines; méthode historique et philosophique qui entraîne la ruine des objections ;
a" L’autre historique : — histoire de la conduite de Dieu pour le soutien de la foi depuis l’origine du christianisme;
3* Le troisième île morale : — l’esprit de la religion dans l’ordre de la société.
Ainsi se termina, par une catastrophe digne A\x Cléveland, cette vie romanesque et agitée.
L’ABBK PRÉVOST.
Prévost appartient en littérature à la génération pâlissante, mais noble encore, qui suivit im-« nfédiateinent et acheva l’époque de Louis XIV. '
<5*est un écrivain du dix-septième siècle dans le dix-huitième; c’est le contemporain de Le Sage, de Racine fils , de l’abbé Fleury , de madame de Lambert, du chancelier d’Aguesseau ; celui de Desfontaincs et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de sculpteurs, cette génération n’en compte guère et ne s’en inquiète pas ; pour tout musicien , elle a le mélodieux Rameau. Du fond de ce déclin paisible, Prévost se détache plus vivement qu’aucun autre. Antérieur par sa manière au règne de l’analyse ’ et de la philosophie, il ne copie pourtant pas, en l’affaiblissant, quelque genre illustré par un formidable prédécesseur; son genre est une invention aussi originale que naturell^'t dans cet entre-deux des groupes imposans de l’un • et de l’autre siècle, la gloire qu’il se développe ne rappelle que lui. Il ressuscite , avec ampleur, après Louis XIV, après cette précieuse élaboration de goût et de sentimens, ce que d’Urfé ^ “ . et mademoiselle de Scudéry avaient préraatu- ' tf rément déployé; et bien que chez lui il se mêle
<74 ' L’ABBÉ PRÉVOST
entore trop de convention, de fadeur et de . chimère, il atteint souvent et fait pénétrer aux routes secrètes de la vraie nature humaine tient dans la série des peintres du cœur et dès moralistes aimables une place d’où il ne pourrait disparaître sans qu’on n’aperçût un grand vide.
DES SOIRÉES LITTÉRAIRES r ^
ou
IA'^IÆS poètes entre eux. '
■' Les soirées littéraires, dans lesquelles les poètes se réunissent pour se lire leurs vers et se faire part mutuellement de leurs plus fraî- / ches prémices, ne sont pas du tout une sin- - gularité de notre temps. Cela s’est déjà passé de la sorte aux autres époques de civilisation raffinée ; et du moment que la poésie cessant d’être la voix naïve des races errantes, Tors tie la jeunesse des peuples , a formé un génieux et difficile, dont un goût partiel
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tour délicat et senti , une inspiration mêlée d’étude, ont fait quelque chose d’entièrement distinct, il a été bien naturel et presque inévitable que les hommes voués à ce rare et précieux métier se recherchassent, voulussent s’essayer entre eux et se dédommager d’avance d’une popularité lointaine, désormais fort douteuse à obtenir, par une appréciation réciproque, attentive et complaisante. En Grèce, lorsque l’âge des vrais grands hommes et de la beauté sévère dans l’art se fut évanoui , et qu’on en vint aux mille caprices de la grâce et d’une originalité combinée d’imitation , les poètes se rassemblèrent à l’envi. Fuyant ces brutales révolutions militaires qui bouleversaient la Grèce après Alexandre, on les vit se blottir, en quelque sorte, sous l’aile pacifique des Ptolémées; et là ils fleurirent, ils brillèrent aux yeux les uns des autres; ils se composèrent en pléiade. Et qu’on ne dise pas qu’il n’en sortit rien que de maniéré^et de faux ; le charmant Théocrite en était. A Rome, sous Auguste et ses successeurs, ce fut de même. Ovide avait à regretter, du fond de sa Scythie, bien tics succès littéraires dont il était si vain,
DES SOIRÉES LITTÉRAIRES
et auxquels il avait sacrifié peut-être les confidences indiscrètes d’où la disgrâce lui était venue. Stace, Silius et ces mille et un auteurs et poètes de Rome dont on peut demander les noms à Juvénal, se nourrissaient de lectures, de réunions , et les tièdes atmosphères des soirées d’alors, qui soutenaient quelques talens timides en danger de mourir , en faisaient pulluler un bon nombre de médiocres qui n’auraient pas dû naître. Au moyen âge, les troubadours nous offrent tous les avantages et les inconvéniens de ces petites sociétés directement organisées pour la poésie ; éclat précoce , facile efflorescence , ivresse gracieuse , et puis , débilité , monotonie et fadeur. En Italie , dès le quatorzième siècle, sous Pétrarque et Boccace, et plus tard, au quinzième, au seizième, les poètes se réunirent encore dans des cercles à demi-poétiques, à demi-galans , et l’usage du sonnet, cet instrument si compliqué à-la-fois et si portatif,y devint habituel. Remarquons toutefois qu’au quatorzième siècle , du temps de Pétrarque et de Boccace, à cette époque de grande et sérieuse renaissance, lorsqu’il s’agissait tout ensemble de retrouver l’antiquité et de fonder le moderne
vV.*
DES soiri-:es littéraires.
avenir littéraire, le but des rapproebemens était haut, varié, le moyen indispensable, et le résultat heureux, taudis qu’au seizième siècle il n’était plus question que d’une flatteuse récréation du cœur et de l’esprit , propice sans doute encore au développement de certaines imaginations tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant déjà de bien près aux abus des académies pédantes, à la corruption des (Juarini et des Marini. Ce qui avait eu lieu en Italie se refléta par une imitation rapide dans toutes les autres littératures , en Espagne , en Angleterre , en France ; partout des groupes de poètes se formèrent, des écoles artificielles naquirent, et on complota entre soi pour des innovations chargées d’emprunts. En France, Ronsard, Dubellay, Baif, furent les chefs de cette ligue poétique, qui, bien qu’elle ait échoué dans son objet principal , a eu tant d’influence sur l’établissement de notre littérature classique. Les traditions de ce culte mutuel, de cet engouement idolâtre, de ces largesses d’admiration puisées dans un fonds d’enthousiasme et de candeur, se perpétuèrent jusqu a mademoiselle Scudéry , et s’éteignirent à l’hotcl de Rambouillet. Le bon
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Sens qui sucçéda, et qui, grâce aux poètes de génie du dix-septième siècle, devint un des traits marquans et populaires de notre littérature, fit justice d’une mode si fatale au goût, ou du moins ne la laissa subsister que dans les rangs subalternes des rimeurs inconnus. Audixhuitièuie siècle, la philosophie, en imprimant son cachet à tout, mit bon ordre à ces récidives de tendresse auxquelles les poètes sont sujets si on les abandonne à eux-mèmes ; elle confisqua d’ailleurs pour son propre compte toutes les,activités , toutes les effervescences , et ne sut pas elle-même en séparer toutes les manies. En fait de ridicule, le pendant de l’iiôtel de Rambouillet ou des poètes à la suite de la pléiarle, ceseraitau dix-huitieme siècle Lamettrie, d’Argens et Naigeon, le petit ouragan Naigeon, comme Diderot l’appelle, dans une débauche d’athéisme entre eux.
Pour être juste toutefois, n’oublions pas que cette époque fut, le règne de ce qu’on appelait poésie légère, et que, depuis le quatrain du marquis de Saint-Aulaire jusqu’à la Confession (le Zulmé, il naquit une multitude de fadaises protligieiisement spirituelles, qui, avec les in-
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folios àc,X Encyclopédie y faisaient l’ordinaire des toilettes et des soupers. Mais on ne vit rien alors de pareil à une poésie distincte ni à une secte isolée de poètes. Ce genre léger était plutôt le rendez-vous commun de tous les gens d’esprit, du monde, de lettres, ou de cour, des mousquetaires, des philosophes, des géomètres et des abbés. Les lectures d’ouvrages en vers n’avaient pas lieu à petit bruit entre soi. Un auteur de tragédie, Chabanon, Desmahis, Colardeau, je suppose, obtenait un salon à la mode, ouvert à tout ce qu’il y avait de mieux; c’é^it un sûr moyen , pour peu qu’on eût bonne mine et quelque débit , de se faire connaître ; les femmes disaient du bien de la pièce ; on en parlait à l’acteur influent , au gentilhomme de la chambre, et le jeune auteur, ainsi poussé, arrivait s’il en était digne. Mais il fallait surtout assez d’intrépidité et ne pas sortir des formes reçues. Une fois, chez madame Geoffrin, Bernardin de Saint-Pierre , alors inconnu , essaya de lire Paul et Virginie : l’iûstoire était simple et la voix du lecteur tremblait;tout le monde bâilla, et, au bout d’un demi-quart d’heure, M. de Buffon , qui avait le verbe haut, cria au laquais : Qu’on mette les chevaux à ma voiture. -r
DKS SOIRÉES LITTÉRAIRES.
De nos jours, la poésie, eu reparaissant parmi nous, après une absence incontestable, sous des formes quelque peu étranges, avec un sentiment profond et nouveau, avait à vaincre bien des périls , à traverser bien des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux pi écurseur de cette poésie à la fois éclatante et intime, et ce qu’il lui fallut de génie opiniâtre pour croire en lui-méme et persister. Mais lui, du moins, solitaire il a ouvert sii voie, solitaire il l’achève : il n’y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas. De plus faibles , de plus jeunes , de plus expansifs, après lui, ont senti le besoin de se raUier , de s’entendre à ravance"^ et de préluder quelque temps à l’abri de cette société orageuse qui grondait à l’entour. Ces sortes d’intimités, on l’a vu, ne sont pas sans profit pour l’art abx époques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent , elles soutiennent dans les commencemens et à une certaine saison de la vie des poètes, contre l’indifférence du dehors; elles permettent à quelques parties du talent , craintives et tendres, de s’épanouir, avant que le souffle aride * 3i
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ne les ait sécliées. Mais dès qu’elles se prolongent et se régularisent en cercles arrangés, leur inconvénient est de rapetisser , d’endormir le génie , de le soustraire aux chances humaines et à ces tempêtes qui enracinent, de le payer d’adulations minutieuses qu’il se croit obligé de rendre avec une prodigalité de roi. Il suit de là que le sentiment du vrai et du réel s’altère, qu’on adopte un monde de convention et qu’on .. ne s’adresse qu’à lui. On est insensiblement '■ poussé à la forme, à l’apparence ; de si près et ‘I entre gens si experts , nulle intention n’échappe , nul procédé technique ne passe inaperçu ; on applaudit à tout; chaque mot qui scintille, chaque accident de la composition, chaque éclaih d’image est remarqué, salué, accueilli. Les endroits qu’un ami équitable noterait d’un triple crayon, les faux brillans de verre que la sérieuse critique rayerait d’un , trait de son diamant, ne font pas matière d’un doute en ces indulgentes cérémonies. Il sufüt qu'il y ait prise sur un point du tissu , sur un détail hasardé, pour qu’il soit saisi, et toujours en bien ; le silence semblerait une condamnation ; on prend les devans par la louange.
DES SOIRÉES LITTÉRAIRES
■C'est étonnant devient synonyme de c’est beau; quand on dit ho\ il est bien entendu iqu’on a dit ah\ tout comme dans le vocabulaire de M. de Talleyrand. Au milieu de cette admiration haletante et morcelée, l’idée de l’ensemble, • le mouvement du fond, l’effet général de l’œuvre ne saurait trouver place ; rien de largement naïf ni de plein ne se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à raille facettes. L’artiste, sur ces réunions, ne fait donc aucunement l’épreuve du public , même de ce public choisi, bienveillant à l’art, accessible aux vraies beautés, et dont il faut en définitive remporter le suffrage. Quant au génie pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien graves inquiétudes. Le jour où un sentiment profond et passionné le prend au cœur, où une douleur sublime l’aiguillonne, il se défait aisément de ces coquetteries frivoles, et brise, en se relevant, tous les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger est plutôt pour ces timides et mélancoliques talens, comme il s’en trouye, qui se défient d’eux-mémes , qui^ s’ouvrent amoureusement aiix influences, qui s’imprègnent des odeurs qu’on leur infuse, et
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vivent de confiance crédule , d’illusions et de caresses. Pour ceux-là , ils peuvent avec le temps, et sous le coup des infatigables éloges, s’égarer en des voies fantastiques qui les éloignent de leur simplicité naturelle. H leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discrètement à la faveur, d’avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion réservée où ils entendent leur propre conseil , et de se redresser aussi par le commerce d’amis éclairés qui ne soient pas poètes.
Quand les soirées littéraires entre poètes ont pris une tournure régidière, qu’on les renouvelle fréquemment, qu’on les dispose avec artifice, et qu’il n’est bruit de tous côtés que de ces intérieurs délicieux, beaucoup veulent, en être; les visiteurs assidus, les auditeurs littéraires se glissent ; les rimeurs qu’on tolère , parce qu’ils imitent et qu’ils admirent, recitent à leur tour et applaudissent d’autant plus. Et dans les salons, au milieu d’une assemblée non officiellement poétique, si deux ou trois poètes se rencontrent par hasard , ô la bonne fortune! vite un échantillon de ces fameuses soirées ! le proverbe ne viendra que
DES SOIRÉES UnÉRAIRES.
plus tard, la contredanse est suspendue, c’est la maîtresse de la maison qui vous prie, et déjà tout un cercle de femmes élégantes vous écoute; le- moyen de s’y refuser! — Allons, poète, exécute&vQus de bonne grâce! Si vous ne savez pas d’aventure quelque monologue de tragédie, fouillez dans vos souvenirs personnels ; entre vos confidences d’amour, prenez la plus pudique ; entre vos désespoirs , choisissez le plus profond ; étalez-leur tout cela ! et le lendemain, au réveil, demandez-vous ce que vous avez fait de votre chasteté d’émotion et de vos plus doux mystères.
André Chénier, que les poètes de nos' jours ont si justement apprécié, ne l’entendait pas ainsi. Il savait échapper aux ovations stériles et à ces curietix de société qui se sont toujours fait gloire cThonorer les neuj sœurs. Il répondait aux importunités d’usage qu’il n avait rien, et que d’ailleurs il ne lisait guère. Ses soirées, à lui, se composaient de son jeune y! bel , des frères Trudaine , de Le Br un , de Marie-Joseph :
C’est là le cercle entier qui le soir, quelquefoLs,
A des vers, non sans peine obtenus de ma voix , *
Pn^tc une oreille amie et cependant sévère.
DES SOIRÉES LITTÉRAIRES
Cette sévérité, hors de mise en plus nombreuse compagnie, et qui a tant de prix quand elle se s- ‘ trouve mêlée à une sympathie affectueuse , ne doit jamais tourner trop exclusivement à la critique littéraire. Boileau, dans le cours de lai^fr touchante et grave amitié qu’il entretint avec ‘ Racine, eut sans doute le tort d’effaroucher souvent ce tendre génie ; s’il avait exercé le même empire et la même direction sur La • * : Fontaine, qu’on songe à ce qu’il lui aurait retr^iché. L’ami du poète , le confident de ses .i.. jeunes mystères, comme a dit encore Chénier, 'if a besoin d’entrer dans les ménagemens d’une sensibilité qui ne se découvre à lui qu’avec pudeur et parce qu’elle espère au fond un'complice. C’est un faible en ce monde que la''* poésie ; c’est souvent une plaie secrète qui de-i mande une main légère : le goût, on le sent,'» consiste quelquefois à se taire sur' l’expression et à laisser passer. Pourtant , même dans ces ^ cas d’une poésie tout intime et mouillée de ‘ , larmes , il ne faudrait pas manquer à la fran- ^ chise par fausse indulgence. Qu’on ne ‘s’y -* trompe pas : les douleurs célébrées avec liar- — monie sont déjà des blessures a peu près cica-J^ ,
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Irisées, et la part de l’art s’étend bien avant jusque (tans les plus réelles effusions d’un cœur qui chante. £t puis les vers une fois faits tendent d’eux-mêmes à se produire; ce sont des oiseaux long-temps couvés qui prennent (les ailes et qui s’envoleront par le monde un matin. Jjors donc qu’on les. expose encore naissans au regard d’un ami, il doit être toujours sous-entendu qu’on le consulte, et qu’après votre première émotion passée et votre rougeur, il y a lieu pour lui à un jugement.
Quelques amitiés solides et variées, un petit nombre d’intimités au sein des êtres plus rapprochés de nous par le hasard ou la nature , intimités dont l’ac(iord moral est la suprême convenance; des liaisons avec les maîtres de l’art , étroites s’il se peut , discrètes cependant , qui ne soient pas des chaînes, qu’on cultive à distance, et qui honorent; beaucoup de retraite, de liberté dans la vie, de comparaison rassise et d’élan solitaire, c’est certainement , . en une société dissoute ou factice comme la nôtre , pour le poète qui n’est pas en proie à trop de gloire ni adonné au tumulte du drame , la meilleure condition d’existence heureuse.
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DES SOIREES LITTERAIRES
d’inspiration soutenue, et d’originalité sam» mélange. Je me figure que Manzoni dans sa* Toscane, Wordsworth resté fidèle à ses lacs, tous deux profonds et purs génies intérieurs, réalisent à leur manière l’idéal de cette vie dont . quelque image est assez belle pour de moindres ‘ qu’eux. Réver plus, vouloir au-delà , imaginer une réunion complète de ceux qu’on admire, -, * souhaiter les embrasser d’un seul regard et les entendre sans cesse et à la fois, voilà ce que chaque poète adolescent a dû croire possible ; mais du moment que ce n’est là qu’une scène • d’Arcadie, un épisode futur des Champs--. Élysées, les parodies imparfaites que la société é' réelle offre en échange ne sont pas dignes qu’on . s’y arrête et qu’on sacrifie à leur vanité. Lors même que, fasciné par les plus gracieuses ’’ lueurs , on se flatte d’avoir renconti’é autour de soi une portion de son rêve et qu’on s’abandonne à en jouir, les mécomptes ne tardent pas; le coté des amours-propres se fait bientôt jour et corrompt les douceurs les mieux apprêtées; de toutes ces affections subtiles qui s’en- . trelacent les unes aux autres, il sort inévita- ^ blement quelque chose d’amer. - *'
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DES SOIRÉES LITTERAIRES
Un autre vœu moins chimérique, un désir moins vaste et bien légitime que forme l’âme en s’ouvrant à la poésie, c’est d’obtenir accès jusqu’à l’illustre poète contemporain qu’elle préfère, dont les rayons l’ont d’abord touchée, et de gagner une secrète place dans son cœur. Ah ! sans doute s’il vit de nos jours et parmi nous , celui qui nous a engendré à la mélodie , dont les épanchemens et les sources murmurantes ont éveillé les nôtres comme lehruit des eaux qui s’appellent , celui à qui nous pouvons dire, de vivant à vivant, et dans un aveu troublé (con vergognosa f route), ce que Dante adressait à l’ombre du doux Virgile :
Or se’ tu quel Virgilio, e quella fonte '
Chc spande di parler si largo fiume ?
Vagliami ’l longo studio e’I grand’ amore
Che in’ lian falto cercar lo tuo volume;
Tu se’ lo mio maeatro, e ’l roio autorc.,..;
sans doute il nous est trop charmant de le lui
* dire, et il ne doit pas lui être indifférent de
• l’entendre. Schiller et Goethe, de nos jours,
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présentent le plus haut type de ces incomparables hyménées de génie, de ces adoptions sacrées et fécondes. Ici tout est simple, tout est vrai, tout élève. Heureuses de telles amitiés, quand la fatalité humaine, qui se glisse partout, les respecte jusqu’au terme; quand la mort seule les délie, et consumant la plus jeune, la plus dévouée, la plus tendre au sein delà plus antique, l’y ensevelit dans son plus cher tombeau ! Â défaut de ces choix resserrés et éternels, il peut exister de poète à poète une mâle familiarité, à laquelle il est beau d’être admis, et dont l’impression franche dédommage sans peine des petits attroupé • mens concertés. On se visite après l’absence, on se retrouve en des lieux divers, on se . serre la main dans la vie; cela procure des ||i jours rares, des heures de fête, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le grand Byron . en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons si noblement menées; et c’est sur ce pied de cordialité libre que Moore, Rogers, Shelley, pratiquaient l’amitié avec lui. En général, moins les rencontres entre poètes ! qui s’aiment ont de but littéraire, plus elles
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donnent de vrai bonheur et laissent d’agréables pensées. Il y a bien des années déjà, Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse, et I^amartine qui les avait reçus au' passage dans son château de Saint-Point , gi-avissaient toüs les trois ensemble, par un beau soir d’été, une côte verdoyante d’où la vue planait sur cette riche contrée de Bourgogne , et au milieu de l’exubérante nature et du spectacle immense que recueillait en lui-raéme le plus jeune, le plus ardent de ces trois grands poètes, Lamartine et Nodier, par un retour facile , se racontaient un coin de leur vie dans un âge ignoré, leurs piquantes disgrâces, leurs molles erreurs, de ces choses oubliées qui revivent, une dernière fois, sous un certain reflet \ du jour mourant, et qui, l’éclair évanoui, retombent à jamais dans l’abîme du passé. Voilà sans doute une rencontre harmonieuse , et comme il en faut peu pour remplir à souhait ^ et décorer la mémoire; mais il y a loin de ces hasards-là à une soirée priée à Paris, même quand nos trois poètes y assisteraient.
Après tout , l’essentiel et durable entretien des poètes, celui qui ne leur manque ni ne
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leur pèse jamais , qui ne perd rien , en se renouvelant, de sa sérénité idéale ni de sa siûiTé autorité, ils ne doivent pas le chercher trop àtt dehors; il leur appartient à eux-mémes de ae le donner. Milton, vieux, aveugle et sans gloire^ se faisant lire Homère ou la Bible par la douce voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et conversait, de longues heures, avec lesantiqueR ' génies. Machiavel nous a raconté, dans uné^ lettre mémorable, comment, après sa journée passée aux champs, à l’auberge, aux propos vulgaires , le soir tombant , il revenait à son cabinet, et, dépouillant à la porte son habit villageois couvert d’ordure et de boue , il s’apprêtait à entrer dignement dans les cours augusites des hommes de l’antiquité. Ce que le sévère historien a si hautement compris, le poète surtout le doit faire; c’est dans ce recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les impérissables maîtres , qu’il peut retrouver tout ce que les frottemens et la poussière du jour ont enlevé à sa foi native , à sa blancheur privilégiée. Là il rencontre, comme Dante au vestibule de son Enfer , les cinq ou six poètes 'ëouverains dont il est épris; il les
Dioitu^ by
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interroge, il les entend ; il convoque leur noble et incorruptible école {la bella scuola), dont toutes les réponses le ralTermissent contre les disputes ambiguës des écoles éphémères; il éclaircit, à leur flamme céleste, son obsei-vation des hommes et des choses ; il y épure la réalité sentie dans laquelle il puise, la séparant avec soin de sa portion pesante, inégale et grossière ; et, à force de s’envelopper de leurs saintes reliques , suivant l’expression de Chénier, à force d’être attentif et fidèle à la propre voix de son cœur, il arrive à créer comme eux selon sa mesure , et à mériter peut-être que d’autres conversent avec lui un jour.
Nous vivons dans un temps où la publicité inet un tel empressement à s’emparer de toutes choses, où la curiosité est si indiscrète, la raillerie si vigilante , et l’éloge si turbulent , qu’il semble à peu près impossible que rien de grand • ou de remarquable passe désormais dans l’oubli. Chaque matin , une infinité de filets sont jetés en tous sens à travers les issues du courant, et remplacent ceux de la veille, qu’on retire humides et chargés. C’est , à une certaine heure de réveil, un bruit confus, un mouvement universel de ces filets qu’on retireà l’envi^ • et de ces filets qui tombent. Pas un instant d’intervalle, pas une ligne d’interstice, pas une
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maille brisée dans ce réseau : tout s’y prend, tout y reite, le gros, le médiocre, et jusqu’au plus menu; tout est saisi à la fois ou tour à tour, et comparaît à la surface. On peut trouver à redire au péle-méle, désirer plus de discernement dans cette pêche miraculeuse de chaqué matin , demander trêve pour les plus jeunes, qui ont besoin d’attendre et de grandir, pour les plus mûrs, dont cette impatience * puérile intèrrompt souvent la lenteur fécondante; mais enfin il semble qu’au prix de quel- * ques inconvéniens on obtient au moins cet avantage de ne rien laisser échapper qui mérite le regard. Cela est assez vrai et le sera de plus en plus, j’espère; pourtant, jusqu’ici, il y ^ aurait lieu de soutenir, sans trop d’injustice, que cette fièvre de publicité, cette divulgation étourdissante, a eu surtout pour effet de fatiguer le talent, en l’exposant à l’aveugle curée des admirateurs, en le sollicitant à créer hors de saison , et qu’elle ^multiplié, en les hâtant, l’essaim des médioci^s éphémères , tandis qu’on n’y a pas gagné toujours de découvrir et d’admirer sous leur aspect favorable certains . génies méconnus.
OBERMAN
Le mal, au reste, n’est pas bien grand pour ces sortes de génies , s’ils savent de bonne heure, abjurant l’apparence, se placer au point de vue du vrai, et il conviendrait de les féliciter, plutôt que de les plaindre, de cette obscurité prolongée où ils demeurent. 11 existe une sorte de douceur sévère et très-profitable pour l’âme à être méconnu ; ama nesciri; c’est le contraire du digito monstrari, etdicier hic est; c’est quelque chose d’atissi réel et de plus profond , de moins poétique, de moins oratoire et de plus sage, un sentiment continu , une mesure intérieure et silencieusement présente du poids des circons-^ tances, de la difficulté des choses, de l’aide infidèle des hommes, et de notre propre énergie au sein de tant d’infirmité, une appréciation déterminée, durable, réduite à elle-même, dégagée des échos imaginaires et des lueurs de l’ivresse, et qui nous inculque dans sa monotonie de rares et mémorables pensées. Si on^ ignore ainsi l’épanouis^ment varié auquel se livrent les natures heureuses; si , sous ce vent aride, les couleurs sèchent plus vite dans les jeux dp la sève et bien avant que les combinaisons riantes soient épuisées; si, par cette
OBKRMAÎi.
-oppression qui nous arrête d’abord et nous re- ‘
' foide, quelque portion de nous-mênie se sté- ‘ rilise dans sa fleur, et si les plus riches ramures de l'arbre ne doivent rien donner; — quand i • l’arbre est fort, quand les racines plongent au*
* • loin , quand la sève continue de se nourrir et monte ardemment; — qu’importe? — les per-
* . tes seront compensées par de solides avantages,
le tronc s’épaissira, l’aubier sera plus dur, les rameaux plus fixes se noueront. Ainsi pour les génies vigoureux atteints du froid oubli dès ' leur virilité. J’aime qu’ils ne s’irritent pas de cet oubli, qu’ils ne se détériorent pas et qu’ils tournent à bien. Qu’ont-ils à faire ! Ils s’asseyent, ils s’affermissent , ils se tassent en quelque sorte; leur vie se réfugie au centre; ils don-
* ■ nent moins , parce qu’ils n’y sont pas excités ,
mais ils ne donnent rien contre leur désir, ni contre leur secrète loi. Ils s’élèvent et se constituent définitivement à partir d’eux seuls, sur leur propre base, sans déviation au dehors, par ' un développement restreint, laborieux, mais
nécessaire. Tout dévoués au réel, à l’effectif,
■ au vrai, ils ne sont pas privés pour cela d’une manière de beauté et de bonheur ; beauté nue,
4gS ORERMAM.
rigide, sentencieuse, expressive sans mobilité, assez pareille an front vénérable qui réunit les traits sereins du calme et les traits profonds des souffrances; bonheur rudement gagné, coin- ’posé d’élévation et d’abstinence, in violable à l’opinion , inaccessible aux penchaus, porté longtemps comme un fard^u, pratiqué assidûment comme un devoir, et tenant presque en entier dans l’origine à cette âpre et douloureuse circoncision du cœur, dont on reste blessé pour la vie.
L’homme dont nous avons à parler est un grand exemple. Ce contemporain, dont le nom n’étonnera que ceux qui n’ont lu aucun de ses trois ou vragescaractéristiques,et qu’un instinct heureux de fureteur ou quelque indication bienveillante n’a pas mis sur la voie des ries, d'Oberman et des Libres Méditations; l’éloquent et haut moraliste qui débuta en 1 799 par un livre d’athéisme mélancofique , que Rousseau aurait pu écrire comme talent, que Boulanger et Condorcetauraient ratifié comme penseurs ; qui bientôt, sous le titre d' Oberman, individualisa davantage ses doutes, son aversion sauvage de la société, sa contemplation fixe, opiniâtre, passionnément sinistre de la
DigitizwTbj ’lr
OBERMAIt.
nature, et prodigua, dans les espaces lucides de ses rêves, mille paysages naturels et domestiques, d’où s’exhale une inexprimable émotion , et qud* cerne à l’entour une philosophie glacée; qui, après cet elFort, long-temps silencieux et comme Stérilisé, mûrissant à l’ombre, perdant en éclat, n’aspirant plus qu’à cette chaleur modérée qui émane sans rayons de la vérité lointaine et de l’immuable justice, s’est élevé, dans les Libres Méditations, k une sorte de théosophie morale, toute purgée de cette âcreté chagrine qu’il avait sucée avec son siècle contre le christianisme, et toute pleine, an , contraire , de confiance , de prière et de douce conciliation; fruit bon, fruit aimable d’un automne qui n’en promettait pas de si savoureux; cet homme éminent que le chevalier de Boiifflers a loué, à qui Nodier empruntait des épigraphes vers i8o4, que M. Jay estimp, que les • anciens rédacteurs du Constitutionnel et du Mercure ont connu ; que plusieurs littérateurs de cinquante ans regardent comme aussi ingénieux que motleste; dont les femmes ont lu le livre de l'Amour, un peu sur la foi du titre, et que les jeunes gens de notre Age se rappellent
Sno
OBËRMAN.
peut-être avoir vu figurer dans quelque réquisitoire sous la restauration; — M. deSénancour a eu, à tous égards, une de ces destinées fatigantes, malencontreuses, entravées, qui, pour être venues ingratement et s’être hèurtées en chemin, se tiennent pourtant debout à force de vertii, et se construisent à elles-mêmes leur inflexible harmonie, leur convenance majestueuse. Si l’on cherche la raison de cet oubli bizarre , de cette inadvertance ironique de la renommée , oh la trouvera en partie dans le caractère des débuts de M. de Sénancour, dans cette pensée trop continue à celle du dix-huitième siècle, quand tout poussait à une brusque réaction, dans ce style trop franc, trop réel, d’un pittoresque simple et prématuré, i une époque encore académique de descriptions et de périphrases; de sorte que, pour le fond comme pour la forme, la mode et lui ne se rencontrèrent jamais; on la trouvera dans la censure impériale qui étouffa dès lors sa parole indépendante et suspecte d’idéologie, dans l’absence de public jeune, viril, enthousiaste; ce public était occupé sur les champs de ba- ' tailles, et, en fait de jeunesse, il n’y avait que
OBERMAN
Soi
les valétudinaires réformés, ou les fils de famille à quatre remplaçans, qui vécussent de régime littéraire. Marie-Joseph Chénier, delà postérité du dix-huitième siècle comme M. de Sénancour, l’a ignoré complètement, puisqu’il ne l’a pas mentionné dans son Tableau de la , littérature depuis 89, où figurent tant de noms. L’empire écroulé, l’auteur à' Oberman ne fit rien pour se Temettre en évidence et attirer l’attention des autres sur des ouvrages déjà loin de lui. 11 persévéra dans ses habitudes solitaires, dans les travaux parfois fastidieux imposés à son honorable pauvreté. Il s’ensevelit , sous la religion, du silence, à l’exemple des gymnosophistes et de Pythagore; il médita dans le mystère, et s’attacha par principes à demeurer inconnu, comme avait fait l’excel-^ lent Saint-Martin, a l^es prétentions des rao- » ralistes, comme celles des théosophes, dit-il 1) en tète des Libres Méditations, ont quelque » chose de silencieux; c’est une réserve con- » forme, peut-être, à la dignité du sujet, n Désabusé des succès bruyans, réfugié en une région inaltérable dont l’atmosphère tranquillise, , il s’est convaincu que cette gloire qu’il u’avait
Sea
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pas eue ne le satisferait pas s’il la possédait , et s’il n’avait travaillé qu’en vue de l’obtenir.
« Car , remarque-t-il , la gloire obtenue passe » en quelque sorte derrière nous, et n’a plus » d’éclat: nous en aimions surtout ce qu’elle B offrait dans l’avenir, ce que nous ne pouvions ‘ ■ a connaître que sous un point de vue favorable » aux illusions. » 11 n’est pas étonnant qu’avec cette manière de penser le nom de M. de Sénancour soit resté k l’écart dans cette cobue journalière de candidatures à la gloire, et que, n’ayant pas revendiqué son indemnité d’écrivain , personne n’ait songé à la lui faire comp-1^ ter. Il eut pourtant, du milieu de l’oubli qu’il cultive, le pouvoir d’exciter çà et là quelques admirations vives, secrètes, isolées, dont plu*^ sieurs sont venues vibrer jusqu’à lui, mais dont le plus grand nombre, sans doute, ne se sont jamais révélées à leur auteur. Nodier, avons- ^ nous dit, le connut et le comprit dès l’origine; Ballanche, qui, parti d’une philosophie tout opposée, a tant de conformités morales avec^ lui , l’apprécie dignement. Il y a quelques années, une petite société philosophique, dont ^ MM. Victor Cousin, J.-J. .\mpère, Stapfer, San* •
* Digitiz QcHDy •(:
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\ telet, faisaient partie, et qui, durant le silence public de l'éloquent professeur, se nourrissait
de sérieuses discussions familières, en vit naître de très-passionnées au sujet A'Oberman , qui était tombé entre les mains de l’iin des jeunes métapliysiciens. Obernian, en effet, quand on le lit à un certain âge et dans une certaine disposition d’âme , doit provoquer un entliousiasme du genre de celui que Young, Ossian et Werther inspirèrent en leur temps. Beaucoup d’hommes du Nord ( car Obernian a un sentiment admirable de la nature, de celle du Nord en particulier) ont répondu avec transport à la lecture du livre de M. deSénancour; Obernian vit dans les Alpes, et la nature alpestre, comme l’a dit M. Ampère, est en relief ce qu’est la nature de Norwége en développement, l.’auteur de cet article a rencontré pour la première fois les deux volumes à'Obennan à une époque où il achevait lui-même d’écrire un ouvrage de rêverie individuelle qui rentre dans l’inspiration générale de son aîné; il ne saurait rendre quelle étonnante impression il en reçut, et combien furent senties son émotion, sa recon- - * naissance envers le devancier obscur qui avait .
OBERMAN
si R fond sondé le scepticisme funèbre de lu sensibilité et de l’entendement. réflexion et une plus fréquente lecture l’ont tout à fait confirmé dans cette admiration première; il voudrait la faire partager. Pour mieux s’expliquer M. de Sénancour, dont une sorte de circonspection respectueuse l’a tenu jusqu’à prtv ^ .sent éloigné, et qu’il n’a jamais eu l’honneur d’entrevoir, il a cherché et trouvé des renseigneniens précis .auprès d’un ami commun , M. de RoLsjoslin, qui a voué au philosophe vénérable un -culte d’affection et d’intelligence.
Etienne-P. de Sénancoiir, né à Paris, en novembre 1770, d’un père conseiller du roi^u . Parlement, semble avoir eu une enfance ma- ^ ladive , casanière, ennuyée. « Une prudence » étroite et pusillanime dans ceux de qui le sort • » m’a fait dépendre a perdu mes premières anw nées , et je crois bien qu’elle m’a nui pour » toujours. » Et ailleurs Vous le savez , j’ai » le malheur de ne pouvoir être jeune. Les » longs ennuis de mes premiers ans ont appa- ,.» remment détruit la séduction. Les dehors - » fleuris ne m’en imposent pas, et mes yeux, «demi-fermés, ne sont jamais éblouis; trop
Djgitiz 0rU}^i.VtfÜg[e
OBERMAN
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]> fixes, il ne sont point surpris. » Il étudia avec une ardeur précoce : à sept ans il savait la géographie et les voyages d’une manière qui surprit beaucoup le bon et savant Mentelle. L’enfant s’inquiétait déjà de la jeunesse des (les heuieuses, des (les faciles de la Pacifique, d’Otaïti , de Tinian. On le ttiit d’abord en pension chez un curé, à une lieue d’Ermenonville; les souvenirs de Rousseau l’environnèrent. En 1 785 , il entra au college de la Marche , où il demeura quatre ans à faire ses humanités, jusqu’en juillet 89, studieux écolier, incapable d’un bon vers latin, mais reuipoilant d’autres prix, et surtout dévorant Malebranche, Helvétius et les livres philosophiques du siècle; ses croyances religieuses étaient, dès cet âge, anéanties. Tl y avait eu long-temps désaccord en hri entre cette pensée hâtive et une jxiherté arriérée. Tendrement aimé de sa mère, près de laquelle il dut trouver un asile contre l’exigence d’un père absolu , il a rappelé souvent avec la vi'vacité des premiers prestiges les promenades faites en sa compagnie (aux vacances probablement) dans la forêt de Fontainebleau. Il s’y exaltait aux délices de la vie sauvage, et enlre-
OBERMAFf.
tenait cetté mère indulgente du projet d’aller s’établir seul dans une île ignorée- Aux heures propices de liberté, il s’essayait dès lors à ce roman de son cœur. « Plusieurs fois j’étais dans » les bois avant que le soleil parût; je gravissais » les sommets encore dans l’ombre, je me mouil- » lais dai» la bruyère pleine de rosée ; et quand n le soleil paraissait, je regrettais la clarté in- » certaine qui précède l’aurore ; j’aimais les » fondrières, les vallons obscurs, les bois épais; » j’aimais les collines couvertes de bruyère; » j’aimais beaucoup les grés renversés, les rocs » ruineux; j’aimais bien plus ces sables vastes » et mohilës dont nul pas d'homme ne mar- » quait l’aride surface sillonnée çà et là par la » trace inquiète de la biche ou du lièvre en » fuite. » Si l’on a le droit de conclure êiOberman à M. de Sénancour , genre fie conjecture que je crois fort légitime pour les livres de cette sorte, en ne s’attachant qu’au fond du personnage et à certains détails caractéristiques, il paraît que, dans une de ses courses à travers la forêt, le jeune rêveur fut conduit, à la suite d’un chien, vers une carrière abandonnée, où un ouvrier, qui avait pendant plus de trent«
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ÔBERMAH.
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ans taillé des pavés prés de là, n’ayant ni bien ni famille, s’était retiré, pour y vivre d’eau, de pain et de libd'lé, loin de l’aumône et des hôpitaux. Cette rencontre, si elle est réelle, comme on a tout lieu de le penser , dut faire une impression très-forte sur râme.résolue de l’élève de Jean-Jacques, et l’enfoncer plus que jamais dans ses projets. On en retrouve le souvenir à beaucoup d’endroits de^ écrits de M. de Sénancour. Il revient longuement là-déssus en tête des Libres Méditations, et suppose que le manuscrit de ce dernier ouvrage a été trouvé dans l’espèce de grotte où vécut cet ouvrier, nommé Lallemant , et qu’il a été écrit par un autre solitaire plus lettré, son successeur. Il est probable qu’à une certaine époque de sa vie , le véritable Obennan a essayé réellement de devenir ce solitaire. Immédiatement après le collège, en juillet 89, le père de M. de Sénancour, sans prétendre engager l’avenir de SOI) fils, exigeait impérieusement qu’il passât deux années au séminaire de Saint-Sulpice. L’instant était mal choisi; les convictions du philosophe de di.x-neuf ans se révoltèrent. En cette crise décisive, il prit, d’accord avec sa
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. mère, un parti extrême, et quitta Paris le i4 août 89, roulant un dessein qu’il n’a jamais confie, et que des obstacles rompirent. Dans ce même temps environ, partait aussi vers des plages immenses , et possédé d’immenses pensées, poussé également au songe de la vie solitaire, un autre élève de Jean-Jacqiies, celui qui sera le grand René. Oberman et René! entre vous quelle conformité secrète à l’origine, quelle distance inouie au terme! Que le résultat de la vie vous a été contradictoiie à tous deux ! Combien les orages vous ont réussi diversepient dans vos moissons! et pourquoi, pauvres grands hom mes, ces lots, bêlas ! presque toujours inconciliables, de^a gloire et de la sagesse? Notre fugitif s’arrêta vers le lac de Genève, et passa plusieurs mois à Charrières, ‘ près Saint-Mafirice. On lit tout cela confusément sous le voile un peu ténébreux qu’y jette Oberman. Ce qui n’est ni obscur ni incertain , c’est l’effet que lui causa cette nature des Alpes et les peintures expressives qu’il en a tracées depuis. M. de Sénancour n’écrivait guère encore à cette époque; il se plaisait ])lutot à peindre le paysage dans le sens littéral du mot :
OBEWVIA.W.
' en arrivant à un instrument plus général d’ex- , pression, il â négligé ce premier talent. Il ne faudrait pas se laisser plus loin guider par Oberman pour lês faits matériels qui suivent dans la vie de notre philosophe; mais les, faits matériels connus peuvent au contraire diriger le lecteur dans l’intelligence Oberman. Une maladie nerveose singulière, bizarre, qui se dé- ^ Clara en lui après l’usage du petit vin blanc de Saint-Maurice, et le 'projet de sa mère de* le venir rejoindre, décidèrent M. de Sénancour a demeurer en Suisse; seulement U quitta le Valais pour le canton de Fribourg, et s’y mit en pension à la campagne, dans une famille pa- ' tricienne du pays. Une demoiselle de la- mai- ^ son, qui s’y trouvait peu heureuse, connut le jeune étranger, s’attacha à lui; des confidences et quelque intimité s’ensuivireuî. Un mariage qu’on avait arrangé pour cette personne et quelle refusa donna matière auxfconjectures de la famille, qui pria son hôte de s’expliquer à ce sujet. Austère, scrupuleux en morale, dépourvu d’une jeunesse entraînante, dévoré d’une sensibilité vague qu’il désespérait de fixer sur un choix enchanté, désireux avant
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. OBEKMAN.
tout de s’asseoir dans une existence indépendante et rurale , M. de Sénancour se laissa dire, et se crut délicatement engagé; on peut saisir quelques traits de ces circonstances personnelles sous l’histoire de Fonsalbe, au tome second tii Oberman. Il se maria donc en septembre 90, a 1 âge de vingt ans; et dès ce jour les devoirs nouveaux qu’il acceptait par des motifs louables, ne cessèrent d’une manière ou d’urfe autre, quoique toiijours noblement, de peser sur sa condition. D’opulens héritages, auxquels il étaitnaturellenjcnt appelé, lui manquèrent. La révolution fi-ançaise, le trouvant absent, le suspecta comme émigré; la révolution Suisse le priva, du côté de sa femme, des ressources qui maintefois lui auraient été précieuses. Il s’exposa, à diverses reprises, en passant les frontières pour venir visiter sa mère, restée à Paris. Il la perdit, ainsi que son père, vers" 1796. Deux enfans nés de son mariage, sa femme atteinte d’une lente et mortelle maladie, les difficultés politiques et sociales d’alors, rassujettircut, autant qu’il semble, à diverses nécessités qui contrariaient ses pencbàns. Nous n’insisterons pas davantage
OBERMAIf.
Sii'^
sur cette longue .trace d’ennuis, de gênes, de désappointeinens monotones qui composent l’intérieur mystérieux de cette grave destinée ; nous n’en voulons plus montrer que les fruits.
Les Rêveries sur la nature primitive de Vhomme parurent en J 799. L’auteur les avait composées deux ans auparavant, tout en se promenant'chaque jour dans le parc d’un château où il passait quelques mois. 11 ne les donne que comme des fragmens d’un grand ouvrage qu’il médite et auquel i! doit avoir renoncé depuis. Chose, étrange! la révolution française, en grondant autour de lui, n’avait apporté aucune perturbation notable, aucun exemple de circonstance, à travers la suite de ses. pensées. Le bruit grandiose des sapins et des torrehs, le bruit de ses propres sensations et de, sa sève bouillonnante, avaient couvert pour lui cette éruption de volcan dont il ne» paraît pas s’ètre directement ressenti ni éclairé dans la déduction de .ses rêves. Il continue donc, sans faire- la moindre allusion à l’expé-^ rience flagrante, de poursuivre le Discours sur V inégalité des conditions et V Émile, de vouloir
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ramener rhomine au cwitre primitif des affec* . tions siniples et naturelles. Ce qui domine dans les* Rêveries', c’est le dogme absorbant de la nécessité, c’est le précepte uniforme de la moindre action. Le jeune sage avait débuté par^ le stoïcisme, il le déclare; il avait voulu nier fièrement les maux, combattre absolument les * choses; il s’y est brisé. Sa science consiste dé- ^ sormais à discerner ce qui est proche et permanent, ce qui est facile et inévitable, à s’y ranger, à s’y retrancher comme à un centre vrai , juste, essentiel, et à l’indiquer au monde. . Plein d’aversion pour une société factice où ■ tout, suivant lui, s’est exagéré et corrompu; en perpétuelle défiance contre cette foVee active qui projette l’homme inconsidérément dans les sciences , l’industrie et les arts ; ne croy^t pInS d’autre part à la libre et hautaine suprématie de la volonté, il tend à faire rétrograder le sage ,vers la simple sensation de l’étre, vers l’instinct végétatif, au gré des climats , au couchant des saisons; pour une plus égale oscillation de l’âme , les données qu’il exige sont un climat fixe, des saisons régulières; il choisit ‘de la sorte, il compose un milieu aufomnal, éthéré,
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élyséen, selon la molle convenance d’un cœur désabusé, ou selon la inàle âpreté d’une âme ^ plus fière, l’ile fortunée de Jean-Jacques ou une haute vallée des Alpes; il y pose le sage, il # l’y assimile aux lieux, il lui dit d’aller, de cheminer à pas lents, prenant garde aux agitations trop confuses et se maintenant par effort de . philosophie à la sensation aveugle et toujours semblable. « Je ne m’asseoirai point auprès du » fracas des cataractes ou sur un tertre qui do- -» raine une plaine illimitée; mais je choisirai,
» dans un situ bien circonscrit, la pierre mouil- » lée par une onde qui roule seule dans le » silence du vallon, ou bien un tronc vieilli,
» couché dans la profondeur des forêts, sous » le frémissement du feuillage et le murmure a des hêtres que le vent fatigue pour les briser » un jour comme lui. Je marcherai douce- » ment, allant et revenant le long d’im sentier D obscur et abandonné; je n’y veux voir que « l’herbe qui pare sa solitude, la ronce qui se » traîne sur ses bords , et la caverne où se réfu- » gièrent les proscrits, dont sa trace ancienne J» est le dernier monument. Souvent au sein a des montagnes , quand les vents engouffrés
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