‹ CritiquesChapitre 26 sur 31 · M • ' •• IV > ' -V · texte numérisé non relu

M • ' •• IV > ' -V

• . 5ÎO • OBERMAN. •

et dans lequel sont assis ou prosternés les an-

. ^ ' .tiques Orientaux, les anachorètes du Gange, » •*. Thamyris et Confucius, Pythagore et Salomon,

. * Marc-Aurèle et Nathan -le-Sage, et même l’au- ^ ' teur voilé de V Imitation; leur pavole rare se

. ' • distingue lentement sous l’orgue lointain des

• sanctuaires. Notre contemporain a raison de

• se donner après eux comme un nouvel inter-

^ * prête des maximes de la loi perpétuelle; les

^ vérités, en passant par sa bouche, empruntent une autorité bien persuasive; on apprécie

mieux la suavité de ce naume, connaissant les amertumes anciennes d’où il l’a su tirer; le solitaire des Rêveries, m’élevant avec lui vers

Dieu, me transporte plus puissamment que Necker n’y réussirait tout d’abord. Il y a im

chapitre sur T Immorialité qui expose des conjectures dignes de Lessing dans la langue de Bernanlin de Saint-Pierre. La forme litté-

• raire et toute classique du développement, la

^lenteur égale de chaque paragraphe, se rapproche beaucoup île la manière du moraliste • *,Duguet dans le traité si bien écrit et si peu lu • de la Prière. J^es retours indirects de l’auteiu* sur lui-méme sont attachans et pleins d’induc-

OBF.RMAN.

tions à tirer pour le lecteur averti. Je recommande ce qu’il dit de sa mère au chapitre des Fautes irréparables, et, dans celui de la Vanité des succès, ce qu’il dit des conquérans, allusion sans doute éloignée à Napoléon, que Sénancour, pour plus brève sentence, n’a peut-être jamais nommé. Je recommande tout ce livre, qui est une belle fin consolante à méditer; aliment rassis qui apaise , breuvage indispensable après le philtre, rosée du soir après un jour ténébreux , délicieuse à sentir, en vérité, quand elle tombe sur un front brûlant qui fut atteint du mal d’Oberman.

L’ABBÉ DE LA MENNAIS

a Vous êtes à l’âge où l’on se décide; plus I) tard on subit le joug de la destinée qu’on s’est » faite , on gémit dans le tombeau qu’on s’est » creusé, sans pouvoir en soulever la pierre. Ce » qui s'use le plus vite en nous, c’est la volonté. » Sachez donc vouloir une fois, vouloir forte- » ment; fixez votre vie flottante et ne la laissez » plus emporter à tous les souffles comme.le » brin d’herbe séchée. » Ce conseil donné quelque part à une âme malade par le prêtre illustre dont nous avons à nous occuper pourrait s’adresseï’ à presque toutes les âmes en ce siècle où le spectacle le plus rare est assurément l’é-

L’ABBÉ DE LA MENNAIS. . sft

nergie morale de la volonté. I^e xviii, siècle, lui , en avait une , et bien puissante au milieu de ses incohérences; il la tléploya dans des voies de révolte, il l’épuisa à des œuvres de destruction. Notre siècle, à nous, en débutant par la volonté gigantesque de l’homme dans lequel il s’identifia , semble avoir dépensé tout d’un coup sa faculté de vouloir, l’avoir usée dans ce premier excès de force matérielle , et depuis lors il ne l’a plus retrouvée. "Son intelligence s’est élargie, sa science s’est accrue; il a étudié, appris, compris beaucoup de choses et dc‘f>eaucoup de façons; mais il n’a plus osé ni pu ni voulu vouloir. Parmi les hommes qui se consacrent aux travaux de la pensée et dont les sciences morales et philosophiques sont le domaine , rien de plus difficile à’ rencontrer aujourd’hui qu’une volonté au sein d’une intelligence, une conviction , une Joi. Ce sont descombinaisons infinies, des impartialités sans limites, de vagues et inconstans assemblages, c’est-à-dire, sauf la dispute du moment, une indifférence radicale. Ce sont, en les prenant au mieux, de vastes âmes déployées à tous les vents; mais sans une ancre quand elles js’arrè-

L’ABBÉ DE LA MENNAIS.'

tent, sans boussole quand elles marchent. Cette excroissance démesurée de la faculté compréhensive constitue une véritable maladie de la volonté, et va jusqu’à la dépraver ou à l’abolir. Elle l’abolit dans le sein même de l’intelligence qui se glace en s’éclaircissant, qui s’efface, s’étale au-delà des justes bornes, et n’a plus ainsi de centre lumineux, de puissance fixe et rayonnante. On veut comprendre sans 'croire , recevoir les idées ainsi que le ferait un • miroir limpide, sans être déterminé pour cela, je ne dis pas à .des actes, mais même à des conclusions. Les plus vifs, les plus passioiifkés . *• tirent de cette succession mobile une sorte de

'• "plaisir pas.sager, enivrant, qui réduit sur eux . \ l’impression de chaque idée nouvelle au charme \i', d’une sensation ; ils s’éprennent et se détachent , tour-à-tour, ils épou’sent presque un système nouveau comme Aristrppe une courtisane, sachant qu’ils s’en lasseront bientôt : c’e.st une manière d’épicuréisme sensuel et raffiné de l’intelligence. On ne s’y livre pas d’aboixl de propos délibéré; on se dit qu’il faut tout connaître et qu’il sera toujours temps de choisir. Mais, l’âge venant, cette vertu du choix , cette

? • ■ “ * L’ABBÉ DE LA MENNAIS

énergie de volonté qui , se confondant intiino ment avec la sensibilité, compose l’amour, et avec l’intelligence n’est autre chose que la foi , dépérit, s’épuise, et un matin, après la trop longue suite d’essais et de libertinage de jeunesse,- elle a disparu de l’esprit comme du cœur. On dirait que la quantité de volonté vive-,* fluide et non réalisée jusque-là, n’étant plus tenue en suspension par la chaleur naturelle à l’àge^ef la fermentation ignée de la vie, se* précipite et s’infiltre plus bas en s’égarant. Déchue en effet des régions supérieures où une prévoyance féconde ne l’ii pas su fixer, la vo-' lonté trop souvent, dans sa dispersion vers cet âge, se met misérablement au service de mille .n liassions , de mille caprices de vanité ou ,de • volupté, de mille habitudes vicieuses, inaperçues long-temps, et qui se déma.squent soudainement dans notre être avec une autorités acquise. On voit alors, spectacle douloureux ! . de vastes et hautes intelligences se souiller: l’amour des places, de l’or, de la table, d^ sens, les saisit ou se prolonge en elles. Le népotisme les envahit, l’intrigue les attire et les morcèle, la jalousie les idcère; leur vœu*.

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L’ABBE DE LA MENNAIS

sècret et. leur but habituel ne se peuvent plus [ avouer désormais sans honte. Chez les plus ■ , nobles , c’est encore l’amour de leur renommée • qui domine, et on les voit en cheveux gris ■ s’acharner jusqu’au bout à cette guirlande •puérile. Grands hommes à tant d’égards, ils ne sont plus des hommes dans le sens intime de- .l’antique sagesse; ils ne nous offrent plus des iâtelligences servies par des organes , mais des

* intelligences qui mentent à des organes qui les trahissent. Qu’ils sont rares ceux qui, dans l’ordre de la pensée, se fixent à temp etadhè- ‘irent sans réserve à la vérité reconnue par eux

perpétuelle, universelle et sainte*; qui, non '. contens de la reconnaître, s’y emploient tout entiers, y versent leurs facultés, leurs dons naturels; riches leur or, pauvres leur denier, passionnés leurs passions ; orgueilleux s’y •prosternent, voluptueux s’y sèvrent, noncha- . l^s s’y aiguillonnent , artistes s’y disciplinent et s’y oublient ; qui deviennent jci-bas une •volonté humble et forte, croyante et active, aussi libre qu’il est possible dans nos entraves, une volonté animant de son unité souveraine

• la doctrine, les affections et les moeurs;A’éri-

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L’ABBÉ DE LA MENNAIS

tables hommes selon l’esprit ; sublimes et en- *■ courageans modèles !

Je sais qu’en parlant à dessein de celui des hommes de notre temps qui ofFre peut-être le plus magnifique exemple de cette union con- > substantielle et sacrée de la volonté avec l’intelligence sous le sceau de la foi , de celui dont l’esprit et la pratique , toute la pensée et toute la vie, se sont si docilement soumises, si ardemment employées aux conséquences efficaces de doctrines en apparence délaissées, et aussi compromises qu’elles pouvaient l’étre; — je sais que nous avons à nous garder uousmême de cette étude inféconde, et de cette admiration curieuse sans résultat, dont nous . venons de signaler la plaie. La meilleure façon de donner à connaître de telles activités morales, ce n’est pas en effet de les interpréter ni de ks peindre, c’est surtout d’acquiescer à ^ l’ensemble des vérités qu’elles restaurent, et de, rendre témoignage au principe fondamental dont elles se déclarent les simples organes. Mais ces sortes d’adhésion^ pour être valables et sincères, ne doivent se manifester que dans leur temps, et jusqu’à c»a invincible éclat in-, -

tA. *

538 * L’ABBÉ DE LA MENNAIS

térieiir, on n y saurait mettre en paroles troplie mesure, je dirai meme, trop de pudeur. Il y a, nous l’avons éprouvé, dans beaucoup d’esprits jeunes et ouverts, une facilité périlleuse à adopter, à professer prématurément des doctrines qu’on conçoit, qu’on aime, mais dont certaines parties laissent encore du trouble. C’est une aberration intellectuelle qui mène également, et par une pente rapide, à l’indifférence, une autre forme plus spécieuse qu’elle revêt, une autre injure au caractère sérieux et trois fois saint de la Vérité.

L’abbé de I.Æ Mennais , avec cette éloquente énergie de conviction qui ne s’est pas relâchée un seul instant depuis, apparut tout d’un coup au siècle en 1817 par son premier volume de Y Essai sur F indifférence ; les deux ou trois écrits qu’il avait publiés auparavant l’avaient laissé à peu près inconnu. Une grande confusion , à cette époque, couvrait l’état réel des doctrines; l’émotion tumultueuse des partis pouvait donner le change sur le fond même de la société. M. de La Mennais ne s’y méprit pas. Il pénétra plus avant, et, sous les haines politiques déchaînées, il vit indifférence religieuse

. • L'ABBÉ DE LA MBNNAIS. • ‘ 53g

dans la masse, indifférence dans le pouvoir , indifférence même dans toute cette portion considérable du clergé et du royalisme qui mettait le temporel en première ligne. Du milieu de cette immense langueur, de cette espèce d’atonie à nombreuses nuances, il séparait, en se l’exagérant, la faction philosophique issue du dix-huitième siècle, la Révolution antagoniste, selon lui, du Christianisme, et endoctrinant contre Dieu le peuple. En ceci, les suites l’ont bien proüvé, M. de La IVlennais se* trompait de plusieurs façons. Outre qu’il ne discernait pas alors le côté sensé , pur et légitime de l’opposition libérale , et lui faisait injure sur ce point , il lui faisait trop d’honneur sur un autre, en lui imputant une portée philosophique, une conception analogue à celle du dernier siècle; chez elle encore, il aurait pu apercevoirjustement, même à travers les quohbets anti-jésuitiques ( malheureusement utiles) du plus populaire de ses journaux, une nuance un peu crue, parfois un^eu sale, une variété épaisse et grossière de l’intlifférence. Quoi qu’il en soit, cette indifférence du siècle se réVéla conime fait capital à M. de

5io * • L’AJJBÉ DE LA MENNAIS.

La Mennais, et il résolut de la contrarier par toutes les faces, de secouer de terre sa lâcheté assoupie, de l’insulter dans l’arène, comme on fait au bufUe stupide, de la toucher au Hanc de la pointe de cette lance trempée au sang du Christ. C’était mieux présumer d’elle qu’elle ne méritait : le succès ne fut pas ce qu’il devait être. Il y eut pourtant une vive sensation, comme on dit, mais stérile chez la plupart, et le nom de M. de La Mennais est resté pour eux un épouvantail ou une énigme. Le clergé, (lu sein duquel il sortait, se laissa aller unanimement d’abord; il eut l’air de comprendre; il salua,il exalta d’un long cri d’espérance son athlète et son vengeur. Tandis que pour cette tâche, en efl’et, M. de Bonald était trop purement métaphysicien, M. de Chateaubriand trop distrait et profane, M. de Maistre d’une lecture peu accessible et alors presque inconnu, voilà que s’élevait un théologien ardent, unissant la hauteur des vues au caractère pratique, écrivain, raisonneur et prêtre, empruntant à Port- Royal, aux gallicans et à Jean-Jacque.s les fornies claires, droites et fram;aises de leur logique et de leur stylé, les emplissant par en-

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L’ABBÉ DE LA MENNAIS

droits d’une invective de missionnaire, catholique d’ailleurs en doctrine comme Duperron et Bellarmih. Le sjirnoni de Bossuet nouveau circula donc en un instant sur les lèvres du clergé. Ail dehors, ce fut surtout de l’étonnement; on n’admettait pas qu’un prêtre parlât sur ce ton aux puissances et qu’il se posâtplus hautqu’elles avec cette audace d’aveu. Les iins le prenaient pour un converti effervescent qui voulait faire du bruit; les plus ingénieux et les plus subtils interprétaient son livre comme un retour fougueux après une'jeuuesse orageuse. Tel fut le premier effet. Mais lorsque, deux ans après, parut le tome second de \ Indifférence ^ et que l’auteur dével|jjpa sa théorie de la certitude, puis les applications successives de cette théorié au paganisme, au mosaïsme et à l’église, l’attention publique, détournée ailleurs, ne revint aucunement; sur ce terrein il n’y eut plus guère que le clergé, les théologiens gallicans et les personnes familières aux contro-, verses philosophiques qui le suivirent. Encore la niasse scolastique du clergé et la coterie ^ intrigante, ce qui tenait à la Sorbonne défunte ou à l’antichambre, se mit à s’effrayer, et, par

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L’ABBÉ DF. LA MENNAIS •

intérêt ou routine, mitigea singulièrement ses précédens éloges, s’acheminant peu à peu à les rétracter. M. de La Mennais , abandonné à mesure qu’il avançait, dut conquérir en apôtre un à un, et dans les rangé jeunes et obscurs, ses véritables disciples. Il en rencontrait plus aisément peut-être, et de mieux préparés, hors de France, chez les autres nations catholiques, où les mêmes petites embûches n’existaient pas. Quant aux philosophes qui s’inquiétaient des théories nouvelles, M. de Mennais ne réussit qu’avec peine à conduire leur orgueil cartésien au-delà de son second volume : ils se prêtèrent difficilement à rien entendre davantage ; cette infaillible certitude, appuyée au témoignage universel , leur semblait une énormité trop inouïe. D’ailleurs, le christianisme antérieur qui s’en déduisait, renversait tous leurs préjugés sur le dogme catholique, dont, en effet, la plus large idée à nous, fils du siècle, nous était venue la veille par les conférences de Saint-Sulpice. Ils envisagèrent donc M. de La Mennais comme un novateur audacieux en religion, un hérétique sans le savoir; et, au point de vue philosophique, comme ruinant toute certitude

■ L’ABBÉ DË LA MENNAIS. 5/j3

individuelle sous prétexte de fonder celle du genre humain. Mais, au moins, ces personnes l’avaient étudié et l’appréciaient à beaucoup d’égards. Dans le reste du public distingué, faut-il le dire ? on n’ignorait pas que l’auteur de \ Indijférence était un prêtre de talent, idtramontain. I^a plupart, et des plus spirituels (j’en ai entendu), se demandaient : « Croit-il réellement? Est-ce tactique ou conviction? » et dans leur bouche facile, habituée aux feintes, ce doute s’exprimait pas une trop violente injure. On était fait à le voir de l’opposition; mais on le confondait avec l’extrême droite dévote, avec les légitimistes absolus, desquels, au contraire, son principe fon^mental le séparait. Son beau livre des Râpais de la Religion avec F Ordre civil et politique, celui des Progrès de la Révolution, ses Lettres à F Archevêque de Paris, ne détrompaient qu’imparfaitement, parce qu’il n’y avait que les personnes déjà au fait de l’homme qui les lussent avec réflexion et avidité. Aussi, quand F Avenir parut après juillet, beaucoup d’honnêtes gens s’étonnèrent, comme d’une volte-face, de ce qui n’était que la conséquence naturelle d’une

L ABBÉ DF. LA MENNAIS

doctrine déjà luanifeste, une évolution conforme aux circonstances nouvelles qu’avait dès long-temps prévues l’œil du génie.

M, de La Mennais n’est pas et n’a jamais été homme du jour; on peut même dire qu’il h’est pas homme de ce siècle, en mesurant le siècle au compas rétréci de nos habiles, qui en ontfait quelque chose qui contient, tantôt six mois, tantôt cinq ans, au plus quinze. Il vit, il a toujours vécu à la fois en deçà et au-delà, enjambant dans l’intervalle ces taupinières. C’est un des esprits les plus avancés en même temps et les plus antiques, antique en certaines places, le dirai-je? jusqu’à sembler suranné avec ^arme, progressif jusqu’à devenir alors témé^re , si l’humilité ne le rappelait. Par sa naissance, par son éducation et sa première vie dans une province la plus fidèle de toutes à la tradition et à l’ordre ancien , par le genre de ses relations ecclésiastiques et royalistes dans le monde lorsqu’il s’y lança, par la nature de son scepticisme lorsqu’il fut atteint de ce mal,^ par la forme soumise et régulière de son retour à la foi, par tout ce qui constitue enfin les moeui's, l’habitude pratique, l’union de la per-

L’ABBÉ DE LA MENNAIS

sonuti el de la pensée, l’allure intérieure ou apparente, la qualité saine du langage et l’accent même de la voix , M. de La Mennais , à aucuneépoque, n’atrempédans le siècle récent, ne s’y est fondu en aucun point; il a demeuré jusqu’en ses écarts sur des portions plus éloignées du centre et moins entamées; dans toute sa période de formation et de jeunesse pieuse ou rebelle, il a fait le grand tour, pour ainsi dire, de notre Babylune éphémère, et si plus tard il est entré dans l’enceinte, ça été avec un cri d'assaut, muni d’armes sacrées, se hâtant aux- régions d’avenir et perçant ce qui s’offrait à l’encontre au fil de son inflexible esprit. Et qu’en ne dise pas qu’il doit mal connaître notre foyer actuel de civilisation, pour l’avoir traversé sur une ligne si droite , dans une irruption si rapide! Il l’avait conclu à l’avance, il l’avait déterminé du dehors, pour les points essentiels , avec cette géométrie transcendante d’une doctrine sainte aux mains du génie; il en avait induit les diversités d’erreurs et de vices avec les propres données de son cœur, moyennant cette double corruption qui se remue ici-bas en tout esprit et en toute

* t/, 6 L’ABBÉ DÉ LA MEN.VAlS.

thair, orgueil et volupté. Il n’eut donc qu\ vérifier d’un coup-d’œil la cité du joui-, et s’il perdit, en y marchant, quelques préjugés de détail , si très-souvent il eut à rabattre en ce sens qu’il lui avait attribué d’abord plus qu’elle n’avait, sa direction prescrite n’en fut pas déviée; il ne fit plutôt que s’affermir. Et certes, il la connaît mieux cette cité de transition qu’il a laissée en arrière, et qu’il ne voit aujourd’hui que comme un amas de tontes mal dressées, il la connaît mieux que nos myopes turbulens qui , logés dans quelq' e pli , s’y cramponnent et s’y agitent; qui , Ju sein des coteries intestines de leurs petits hôtels, s’imaginent qu’ils administrent ou qu'-'ls observent, savent le nom de chaque rue , l’étiquette de chaque coin , font chaque soir aux lumières une multitude de bruits contradictoires, et avec l’infinie quantité de leurs infiniment petits mouvemens n’arriveront jamais à introduire la moindre résultante appréciable dans la loi des destinées sociales et humaines.

C’est en Bretagne , à Saint-Malo , au mois de juin 1782, que naquit d’une famille d’armateurs Ptrle négocians. Félicité Robert de La Mennais;

L’ABB’É DE LA MENNAIS

cette famille venait d’être anoblie ( sous Louis XVI, je crois) pour avoir nourri à grands frais la population dans une disette. Sa première enfance jusqu’à huit ans fut extrême- ^ ment vive et pétulante. Il mettait en émoi tous ses camarades du même âge par ses malices, ses saillies et ses jeux. Scs maîtres à l’école ne ' savaient comment le maintenir tranquille sur son banc, et on ne trouva un jour d’autre moyen que de lui attacher avec une corde à la ceinture un poids de tournebroche. Vers huit ou neuf ans, cette perpétuelle activité se tourna en entier tlu côté de l’étude, de la lecture et de la piété. ‘Il commença de s’appliquer au latin, mais bientôt les événemens de la révolution le privèrent de maîtres; il était à peine capable de sixième; son frère, un peu plus avancé que lui, le guida pendant quelques mois et le mit presque tout de suite aux Annales de Tite-Live. Après quoi le jeune Félicité ou Féli, comme ou disait par abréviation livré à lui-même et • altéré de. savoir, lut, travailla sans i-elàche et

S«s disciples cotre eux rappellent encore maintenant M. Féli.

L'ABBÉ DE I,A MESNAIS.

se forma seul. C’étail à la campagne, chez un oncle qui avait une belle bibliothèque : l’enfant s’y introduisait, enlevait les livres et les dévorait; il ne se couchait qu’avec son volume. Pièces de théâtre, romans, histoire, voyages, philosophie et sciences, tout y passait, tout l’intéressait; mais il goûtait les Essais de morale de Nicole plus que le reste : à dix ans, il avait lu Jean-Jacques, mais sans en rien conclure contre la religion. On voit d’où^ lui viennent les habitudes solides et anciennes de son style. Il s’essayait dès-lors à de petites compositions, sur le Bonheur de la vie champêtre par exemple. Vers douze ans , il apprit le grec et parvint k le savoir très-bien sans autre secours que les livres. Sa dévotion , malgré tant de lectures mélangées, continuait d’être pure; il allait souvent en secret adorer le Saint- Sacrement dans de.s chapelles d’alentour. Mais plus tard ayant été placé chez un curé du pays à l’époque de sa première communion, les développemens qu’il entendit éveillèrent sa contradiction sur quelques points; l’amour- ^ propre se mit en jeu; les argumens philosophiques qu’il avait lus lui revenaient en mé-

L’ABBÉ DE LA MENNAIS. S.49

moire. Pourtant, en 1 796 ou 97, U envoyait au concours de je ne sais quelle académie de ^ province un discours dans lequel il combattait^ avec beaucoup de chaleur la moderne philoso^ phie, et qu’il terminait par un tableau animé de la Terreur. L’âge des emportemens et des passions survint; il le passa, à ce qu’il paraît, dans un état, non pas' d’irréligion (ceci est essentiel à remarquer), mais deconviction rationnelle sans pratique. Le christianisme était devenu pour le bouillant jeune homme une, opinion très-probable qu’il défendait dans le monde, qu’il produisait en conversation, mais qui ne gouvernait plus son cœur ni sa vie. Ce retour imparfait n’eut lieu toutefois qu’après un premier cahos et au sortir des doutes tumultueux qui avaient pour un temps prévalu. Quant à ce qui touche le genre d’émotions auquel dut échapper difficilement une âme si ardente, et ceux qui la connaissent peuvent ajouter, si tendre, je dirai seulement que sous le voile épais de pudeur et de silence qui recouvre aux yeux même de ses plus proches ces années ensevelies, on entreverrait de loin, en le voulant bien, de grandes douleurs, ^

L’ABBÉ DE LA MENNAIS

comme quelque chose d’unique et de profond, puis un malheur décisif, qui du même coup brisa cette âme et la rejeta dans la vive pratique chrétienne d’où elle n’est plus sortie. Toutes conjectures d’un ordre inférieur doivent tomber comme grossières et dénuées de fondement. Pour ceux qui cherchent dans les moindres détails des traits de caractère, ajoutons que M. de La Mennais, quand il était dans le monde, avait une passion extrême pour faire des armes et qu’il donnait souvent à l’escrime des journées entières ; ce sera un symbole de polémique future, si l’on veut. De plus, il nageait avec excès et jusqu’à l’épuisement, ainsi que Byron; il aimait les violentes courses à cheval dans le goût d’Alfieri, de * même qu’aux champs il grimpait à l’arbre comme un écureuil. Entre son retour complet à la religion et la tonsure , entre la tonsure et son entrée définitive dans les ordres, plusieurs années se passèrent pour M. de La Mennais; il ne fut tonsure en effet qu’en 1 8 1 1 , et ordonne prêtre qu’en 1817. Dès 1807, nous voyons paraître de lui une traduction exquise du , Guide spirituel, petit livre ascétique du bien-

^ L’AJÎBÉ DE L\ MEÎSN.VIS.

beureiix Louis de Blois. La préface, aussi parfaite de style que tout ce que l’auteur a écrit plus tard, respire un parfum de grâce céleste, une ravissante fraîcheur de spiritualité. Les Réflexions sur l’état de P Église, qui furent imprimées un an après, en 1808 , mais que la police de Bonaparte arrêta aussitôt, appartiennent au contraire à la lutte hardie de l’apôtre avec le siècle, et en sont comme le premier défi. M. de La Mennais s’y élève déjà contre l’indifférence glacée qui ne prend plus même à la religion assez, d’iiitérêt pour la combattre. « Aujourd’hui, dit-il, il en est des vérités les » plus importantes comme de ces bruits de » ville, dont on* ne daigne même pas s’infor- » mer. » C’est au matérialisme philosophique qu’il rapporte particidièrement ces effets , et il en poursuit la source chez A/, de Voltaire, chez M. de Condillac et jusque chez M. Locke. Le style s’y montre en beaucoup d’endroits ce qu’il sera plus tard ; mais les idées théoriques, trop peu dégagées, ne le soutiennent pas encore ; il y a excès de crudité dans les formes. L’auteur, dès ce temps, n’espère rien que d’un nouveau clergé : il propose des synodes pro-

L’ABBÉ 1)K IA MENNAIS

vinciaux, des conférences fréquentes, de libres t communautés entre les prêtres de chaque • paroisse, en un mot l’association sous diverses ; formes et tous les moyens de renaissance. La réforme pratique que le prêtre Bourdôise opéra dans les moeurs de son ordre, après les désastres de la Ligue, excite son émulation; il se croirait heureux, après des désastres pareils, d’en provoquer une du même genre et d’en inspirer le liesoin. « O Bourdoise, s’écrie-t-il,

» oii êtes-vous ? » I.k'i Tradition de F Église sur V Institution des Évêques, ]^wh\ièe en i8i4,aux ' premiers jours de la restauration, avait été composée, à partir de i8i i, au petit séminaire de Saint-Malo, où M. de La iVlennais était entré en prenant la tonsure. Il y enseignait les mathématiques , et c’est à ses heures de loisir, . sur les cahiers de son frère, fondateur et supérieur du séminaire, qu’il rédigea cet ouvrage de théologie. Il n’en fut doric pas le seul, l’essentiel auteur, et il faut expliquer ainsi l’espèce de contradiction, .d’ailleurs fort légère, qu’on ^ s’est plu à faire remarquer entre certaines opinions énoncées par lui dans la suite, et un ou deux passages du discours préliminaires de ce

L’ABBÉ DE LA MENNAIS

livre. Dès cette époque, ses principes étaient fermement assis sur les questions vitales de liberté : il écrivait à un ami au sujet d’un des premiers mensonges de la restauration : a Je a viens de lire le projet de loi napoléonnienrte n sur la liberté de la presse. Cela passe tout ce » qu’on a jamais vu. Buonaparte opprimait la » pensée par des mesures de police arbitraire; » mais une sorte de pudeur l’empêcha toujours » de transformer en ordre légal le système de » tyrannie qu’il avait adopté. Voyons ce qui en )* résulte pour moi. Premièrement Girard {l’imp primeur) sera obligé de déclarer qu’il se » propose d’imprimer un livre sur l’institution » des évêques, lequel formera tant de feuilles » d’impression, a’ L’impression finie, et avant » de commencer la vente, il faudra qu’il re- » mette un exemplaire au directeur de la lin brairie. 3“ Le premier venu , Tabaraud par » exemple , peut former plainte devant un tri- » bunal, et déférer le livre comme un libelle dijfamaloire , auquel cas l’édition sera saisie » en attendant jugement. Il n’est pas même J. bien clair que la saisie ne puisse pas avoir » lieu , malgré le privilège de nos soixante-six

L’ABBÉ DE LA ME.NNAIS

» feuilles, sous le prétexte que je remue dest » questions qui peuvent troubler la tranquillité » publique Ce serait bien pis, si je n’avais qu’un » petit pamphlet de quatre cent quatre-vingts » pages in-8" : il n’y aurait pas moyen de se ti- » rer d’affaire. Heureux celui qui vit de ses » revenus, qui n’éprouve d’autre besoin que » celui de digérer et de dormir, et savoure » toute vérité dans le pâté de Reims que nul » n’oserait censurer en sa présence. J’ai bien » peur que l’heureuse révolution ne se borne à » l’échange d’un despotisme fort contre un des- » potisme faible. Si mes craintes se réalisent, » mon parti est pris, et je quitte la France en » secouant la poussière de mes pieds. » Le lendemain , il écrivait encore au même : « Je re- » grette bien de ne pouvoir savoir, avant de » partir, ce que tu penses du projet, qui me «paraît renfermer la plus vexatoire, la plus » sotte, la plus impolitique et la plus odieuse de » toutes les lois. N’as-tu pas admiré dans le » discours de M. de Montesquiou comme quoi » les Français ont trop d’esprit pour avoir be- » .soin de dire ce qu’ils pensent? Quelle ineptie ^ » et quelle impudence ! «

L'ABBÉ DE LA MENNAIS. 555

En i8i5, pendant les cent jours, M. de Mennaisse réfugia en Angleterre. Jusqu’à l’âgè, de 27 ans, il n’avait janiais voyagé, sauf quelques semaines qu’il passa à Paris vers l’âge de i5 ans: il y avait fait de plus longs séjours dans les dernières années. Parti pour l’Angleterre au

dépourvu, il y manqua de ressources, et sans l’aide de l’abbé Caron, également réfugié, avec lequel il lia connaissance , il n’aurait pu réussir à entrer comme maître ^d’étude dans une institution où il se présentaJ'^^^^^^J^p^ nC’en est assez , je pense , pour nian^^ le point de départ et la continuité toute lo^»^ ’ que de la carrière chrétienne de M.^ de ÏA Mennais , pour expliquer en lui certaines préoccupations qui choquent , et le peu de ménagement de quelques sorties. Il n’a jamais vécu en effet de cette vie qui fut la *tre, de cette atmosphère habituelle de philosophie et de révolution où plongea* le siècle; Jamais la lecture de Diderot ne le mit en làrmes) et ne se lia dans sa jeune tête avec des rêves de vertu; jamais les préceptes de d’Alembert sur la bienfaisance ne remjdacèrcnt pour son cœur avide.de charité l’épîtrc diviné 'de

L’ABBÉ DE LA MENTfAIS.

saint Paul ; Brissot, Roland, les Girondins, ne lui parlèrent à aucune époque comme des frères aînés et des martyrs. Ses passions profanes eurent sans doute elles-mêmes un caractère d’autrefois ; il les combattit, il les balança longtemps, il les cicatrisa enfin par des croyances. Prêtre après des années d’épreuves et d’acheminement, son fameux Essai surVlndifférenc»‘y qui fit l’effet au monde d’une brusque explosion , ne fut pour lui qu’un épanchement nourri, retardé et nécessaire. L’auteur s’y place sans concessions, et aussi haut que possible, au point de vue unique de l’autorité et de la foi; c’était en effet par où il fallait ouvrir la restauration catholic[ue. Au milieu d’imperfections nombreuses, et dont M. de La Mennais est le premier à convenir aujourd’hui, tellesque des jugemenstrop acerbes, d’impraticables conseils de subordination spirituelle de l’État à l’Eglise, et une érudition incomplète, quoique bien vaste , et arriérée en quelques parties , ce grand ouvrage consl itue la base monumentale,le corps résistant d’où s’élèveront et s’élèvent déjà les travaux plus avancés de la science chrétienne. Tout ce qui est de l’ordre purement thé*)logi-

L’ABBÉ DF. LA MENNAIS. 557

que et moral y présente une texture de vérité absolue , une immuable consistance qui ne vieillira pas. Cette fameuse théorie de la certitude contre laquelle on s’est tant récrié, et que nous n’avôns pas la prétention d’approfondir ici, n’a rien de choquant que pour l’orgueil, si on la considère sincèrement, et qu’on la sépare de quelques liardiesses tranchantes qui n’y sont pas essentielles. M. de La Mennais ne nie pas la raison de l’individu, et la certitude relative des sensations, du sentiment, et des connaissances qui s’y rapportent.il ne dit pas le moins du monde, comme le suppose l’auteur d’ailleurs si impartial et si sagace d’une histoire de la philosophie française contemporaine: « Voilà » des personnes dignes de foi, croyez les; cepen- » dant n’oubliez pas que ni vous, ni ces per- » sonnes, n’avez la faculté de savoir certainement » quoi que ce soit. » Mais il dit : « En vous » isolant comme Descartes l’a voulu faire, en D vous dépouillant , par une supposition chi- » mérique, de toutes vosconnaissances acquises

opourlesreconstruire ensuite plus certainement

D à l’aide d’un reploiement solitaire sur vous- » même, vous vous abusez ; vous vous privez

L’ABBÉ DF. LA MENNAIS

» (le légitimes et naturels secours; vous rom- 1) pez avec la société dont vous êtes membre, » avec la tradition dont vous êtes nourri ; vous «voulez éluder l’acte de foi qui se retrouve » invinciblement à l’origine de la plus simple » pensée; vous demandez à votre raison sa pro- » pre raison qu’elle ne sait pas, vous lui deman- » dez de se démontrer elle-même à elle-Tnême, » tandis qu’il ne s’agirait que d’y croire préa- » lablement, de la laisser jouer en liberté, de » l’appliquer avec toutes ses ressources et sou » expansion native aux vérités qui la sollici- » tent, et dans lesquelles, bon gré mal gré, elle » s’inquiète, pour s’y appuyer, du témoignage » des autres , de telle sorte qu’il n’y a de véri- » table repos pour elle et de certitude suprême, » que lorsque sa propre opinion s’est unie au « sentiment universel. » Or, ce sentiment universel, hors duquel il n’y a de tout-à-fait logique que le pyrrhonisme, et de sensé que l’empirisme, existe-t-il, et que dit-il ? Est-il saisissable et manifeste ? commença-t-il avec le commencement? s’est-il perpétué dans les âges, et savons-nous où l'interroger aujourd’hui? Ce sont des questions immenses dans les-

L’ABBÉ DE LA MENNAIS

quelles M. de La Mennais procède par voie d’information liistqrique et de témoignage. Les temps antérieurs à Moïse et les formes nombreuses de ta geutilité, la révélation spéciale du législateur hébreu, la révélation sans limite de Jésus et l'Église romaine qui en est la permanente dépositaire , se déroulent tour à tour devant lui , et composent les pièces principales de ce merveilleux enseignement : tout le programme de la future science catholique est là. M. de La Mennais n’a fait qu’en ébaucher vigoureusement les grandes masses, et comme ce n’est pas une perfection apparente qu’il cherche, il y a des côtés ^e ce beau livre qu’il n’achèvera jamais. D’autres le feront; l’Orient pour cela , et l’époque pélasgique sont à mieux connaître. Mais ce qu’il y a d’incomplet dans l’exposition de l’auteur, ce qu’il y aura toujoui^ d’inconnu dans la science historique fittui^ n’est pas un motif, on le sent, pour que l’adhésion individuelle demeure indéfiniment suspendue. Car ce n’est pas avec une raison lucide seulement qu’il convient de se livrer à cette investigation trop variable selon les lumières; c’est avec des qualités religieuses de l’esprit et

L’ABBE DE LA MENNALS

(lu cœur qui soutienneiiî dans le'(J»emin, le devinent aux places douteuses et en disuensent là où il ne t»nduit plus. Dieu aidaj,<^ il n’est pas indispensable d’avoir niarcliéjittsqu’au bout pour être arrivé, et même on ne mériterait pas d’arriver du tout, si après un certain terme on avait besoin de marcher toujours.

Le style de ï lissai sur V Indifférence qui s’est épuré, affermi encore, s’il sc peut, dans les deux écrits subséquens de l’auteur [la Religion considérée dans ses rapports , etc. , et les Progrès de la Révolution), possède au plus haut degré la beauté propre, je dirai presque la vertu inhérente au sujet; grave et nerveux, régulier et véhément, sans fausse parure ni grâce mondaine, style sérieux, convaincu, pressant, s’oubliant lui-même, qui n’obéit qu’à la pensée, y mesure paroles et couleurs, ne Vêtentit que de l’enchaînement de son objet, ne reluit que d’une chaleur intérieure et sans cesse active. Il y a nombre de chapitres qui nous semblent l’idéal de la beauté théologique telle qu’elle resplendit en plusieurs pages de la Cité de Dieu ou de \' Histoire universelle , mais ici plus frugale en goût que chez saint Augus-

UK LA WKIflfAIf. Mf

tio, plus dilfttie «a dôctrioe que ches Bossuæt. (ÿux qui disent que le style de M. de La M«n> nais manque d’onction , n’ont pas prononcé ' avec lui ces belles , ces humbles prières dont il interrompt par instans et confirme sa recherche ardente; ils n’ont pas tenu compte de cette intime connaissance morale qui , sous l’austérité du précepte ou du blâme , décèle encore la tendresse secrète d’un cœur.

En étudiant la politique de M. de Iü Mennais , M- Sallancbe a remarqué qu’elle donne la clef de celle de Fénelon, et qu’elle explique, qu’elle justifie par un développement logique éyidênt cet ultramontanisme vaguement défini, à la fois si libéral â la cour dp France et si difficilement agréé à celle de Borne. C'est un rapport de plus de M. de La Menuais avec Fénelon. Tous les deux , hommes d'avenir , prêtiq^ s^pn l’esprit, sentant à leur face le souf&e ‘ nouveau du catholicisme, ils ont, conformément à l’ordre de leur venue et à la tournure pwtticulière de leur génie, exprimé diversement les mêmes vœux , les mêmes renaontranpas touchant la conduite temporelle des peuples. Si M. de La Mennais explique et précisa

~,fii I/ABBK OE LA MEXNAIS.

rénelun, s’il est en ce mbnient l’aurore malli^ Teste, bien que laborieuse, du jour dont Fén«< ' Ion était comme l’aube blanchissante, Fénelôn aussi, par ses signes précurseurs et la bienfaisance de son étoile catholique sous le despotisme de I^oiiis XIV, garantit, absout, recommande à l’avance M. de Mennais, et doit disposer les plus soupçonneux à le dignement •comprendre. Sous la restauration comme sous Louis XIV, le dogme politique en vogûe, la prétention formelle des gouvemans était la légitimité , c’est-à-dire l’inaraissibilité du pouvoir en vertu de' certains droits de naissance, et nonobstant toute manière d’user ou d’abuser. Cette doctrinf servile, vraiment idolâtre et charnelle, avait pris corps à partir du protes^ tantisme, anglicane avec Henri VIII et Jacques I", gallicane avec Louis XIV , et elle avait engendré collatéralement le' dogme de la souveraineté du peuple, qui n’est qu’une réponse utile à coups de force positive et de majorité numérique.' Dans le moyen âge, il n’en allait pas ainsi: la puissance spirituelle régnait; les princes, fils de l’Église, tuteurs au temporel, administraient les peuples robustes encore en

L’ABBÉ DE LA MENNAIS. ' 56

enfance; s’ils faisaient sentir trop pesamment le sceptre, au cri que poussaient les peuples, le Saint-Siège s’émouvait et portait sentence. Mais au moment où commença de se pronon-* cer l’émancipation des peuples, le Saint-Siège devint inhabile , les pginces et les sujets se montrèrent récalcitrans ; ces derniers s’entendirent pour ne plus recourir à l’autre, sauf à vider bientôt leurs différends réciproques sans arbitre et dans un duel irréconciliable. Tout cela se fit par degrés , selon les temps, et les pays; il y eutchez nous une. ère transitoire qui eut sa splendeur sous Louis XIV, sa mourante lueur sous la restauration , et durant laquelle, tout en reconnaissant la puissance spirituelle, en lui rendant hommage en 'mille points, en se signant ses fils ainés^ on se posa en face d’elle comme pouvoir indépendant, à jamais légitime de père en fils sur la terre. La plupart des théologiens prêtèrent leurs subtilités à ce .système bâtard ; quelques autres par ressouvenir du passé, deux ou trois par sentiment «l’avenir, s’élevèrent pour le combattre; tels Fénelon et M. de I.a Mennais. Je m’attache à celui-ci. La difficulté pour lui était grande :

M4 L-XBBÉ UB LA HimfAIB.

il cotnprit asse? vite, dans son çsçor profTBi^r qu’après une révolution pompie ]a DQtre, l’éh mancipation des peuples était signifiée haUr bernent, et qpe la paternité tutélaire des ^oni* face VIII et des Grégoire YII ne pouvait se rétablir, même en jupposanl acquise la docilité des rqis. Il sentit que dans l’âge futur régénéré l’union de l’ordre de justice et dé vérité avec l’ordre matériel n’aurait plus lieu que piir un mode libre et nouveau» bonvenabla à la virilité des peuples; il avait bâte d’ailleurs devoir tomber pes liens adultères qui, encbaîr nant un timide ou cupide clergé à un pouvoir enivré de lul-méme, retardaient l’éducation spirituelle si arriéi-ée et Je raviven^nt du cbristiapisme. Mais, ayant en face de lui' un pouvoir temporel qui se disait â tout propo» très-cbrétieD, et un parti libéral, révolutionnaire, à qui il supposait au contraire déS intentions très anti-chrétiennes» il n’eut d’autre marche â suivre que d’opposer d’un côté aux çbampipnsde la souveraineté du peuple quand même la souveraineté de l’ordre d’esprit et de justice, et, d’un autre côté, de parler au? d^enseurs soi-disant chrétiens de l’obéissance

L’XBnt DE LA KEimiK.' EM

pMéivé le langage catholiqtie sur 4JànMii4MilN des pouvoirs et la suprématie d’üne seule Mais, on le sent, la position restait toujours un peu fausse : s’il était victorieu)! séparèmedt contk'e les légitimistes purs et les purs itiseipies du contrat social, on avait droit de lui denumder, E lui, où il plaçait le nége de cette lèi suprême, et, comme c’était à Rome, onpoutait lui demander encore par quel mode efficace il la faisait intervenir dans le temporel; car alors elle intervenait nécessairement, le roi de France étant le fils aîné de l^glisé etUà cOUfüsion des deux ordres s’accroissant de jour en jour par les efforts de sa piété égarée. M. de La Mennais ne prétendait certes pas que le tèfflps des dépositions de rois dût revenir, et s’il citait la bulle de Boniface VIII, c’était cbmme memento du dogme à des absolutistes qui se disaient chrétiens; toujours y avait-il quelque' difficulté alors à embrasser, je ne dis pas la droiture^ mai# le fond et le but de sa èandance polit iqoev 1.41 révolution de juillet, en brisant, du moinsen droit, le système insoluble de ta restauration, a permUà'M. de La Mentiab de se produit^ enfin politiquement dans une

L’ABBÉ DE LA BiEMNAIS.

pleine lumière : après sa mémorable série dans \'j4venir sur la réorganisation catholique et so> ciale, il n’est plus possible à un lecteur de sens et de bonne foi de garder l’ombre d’un doute aujourd’hui. Je trouve dans son livre des Pro~ grès de la Révolution ces lignes écrites en 1 819 et dont il est piquant de se souvenir: a Les » ministres, depuis ■ quatorze ans, n’ont eu à > tâche que de fixer ce qui existait, quel qu’il » fût, en résistant aux exigences des libéraux » et des royalistes. Un statu quo universel a B été toute leur uolitique. Ils semblent avoir B ignoré que le i^nde aujourd’hui est travaillé » de l’insurmontable besoin d’un ordre nouveau B qu’il s’efforce de réaliser sans le connaître; * qu’on n’arréle point le mouvement progressif B de la société, qu’on le dirige tout au plus, B et que dès-lors il faut, sous peine de mort, B que le gouvernement se décide entre les B principes qui s’excluent. Les systèmes mi- B toyens n’ont d’autre^ffet que de tourner B contre lui tout ce qui dansf’État est .doué

B de quelque action Trouveraipon , quelle

B que soit d’ailleurs la nature de ses opinions , D un homme, un seul homme qui veuille ce

L’AJiüK 1>K LA. MEÎNMA.I.S. '

» <(ui est , et ne veuille (|u.e ce qui est? jUtuais » au contraire on n’aspira avec une si vive » ard^r à un nouvel ordre de choses : tout le » monde l’appelle, c’est-à-dire appelle sans se » Favouer et s’en rendre compte, une révoluntion.... Oui, elle viendra, parce qu'il faut que » les {leuples soient tout ensemble instruits » et châtiés; parce qu’elle est indispensable » selon les lois générales de la Providence » pour préparer une vraie régénération sociale. sLa France n’en sera pas l’unique théâtre; > elle s’étendra partout où domine le libérait lisme, soit comme doctrine, soit comme » sentiment, et sous cette dernière forme il » est universel. Mais après la crise dont nous

• approchons, on ne remontera pas immé- » diatement à l’état chrétien. Le despotisme et » l’anarchie continueront long-temps encore

• se disputer l’empire , et la société restera B soumise à l’influence de ces deux forces éga- » lement aveugles, également funestes, jus- » qu’à ce que d’une part elles aient achevé la » destruction de tout ce que le temps, les pas-

• sions, l’erreur ont altéré au point de n'ètre

• plus qu’un obstacle au rciiouvelleiiient né.

0tfS ' L’ÂBBÉ DE LA MEIflf&IS.

» cessaire; et, dé l’autre, que les vérités d'ôù * défkind le salut du monde aieut pénétré dans » lès esprits et disposé toiites choses pou^i^A fin » voulue de Uieu. >>

Vers le même temps où l’esprit de M. de La Mennais acceptait si largement l’union du catholicisme avec l’état par la liberté , il tendait aussi à se déployer dans l’ordre de science et k le remettre en harmonie avec la foi. Pendant les intervalles de la controverse vigoureuse il laqiièlle on l'aurait cru tout employé, serein et libre, retiré de ce monde politique actif où le Conservateur l’avait vu un instant méléetji’où tant d’intrigues hideuses l’avaient fait fuir, entouré de quelques pieux disciples, sous les chênes druidiques de la Chesnaye , seul débris d’une fortune en ruines , il composait les premières parties d’un grand ouvrage de philosophie religieuse qui n’est pas fini , mais qui promet d’embrasser par une méthode toute rationnelle l’ordre entier des connaissances humaines, à partir de la plus ‘simple notion de l’être : le but dernier de l’auteiur, dans cette conception encyclopédique, est de rejoindre d’aussi près que possible lès vérités priittor-

L’ABBÉ DÉ LA BtSNifAlS.

diâles d’ailleurs imposées , èt de prouver à l’or^gueilleuse raison elle-mèrtie qu’etl poUsaant avec ses' setiiès ressources, elle n’a rieH de 'mieux à faire que d’y aboutir.'!^ Idgiqite lA plus exacfë jointe k îin fonds d’orthodoxie rigoifreuses’y fraie une place entre SaiUt-Martitt et Baader. Nous avons été assea favorisé pdur entendre durant plusieurs jours de Suite le» ' premiers adéveloppemens de- cette forte recherche : ce n’était pas à la Chesnaye, mat» plus réceiuraent à Juilly, dans une de ces anciennes chambres d’oratorien», où bien de» hôtes s’étaient assis sans doute depuis ’Maiehranche jusqu’à Fouché; je ne me souveüai» que de Malebranche. Pendant que lisait l’auteur, bien souvent distrait des paroles, «s’écoutant que sa voix, occupé à son accent insolite et à sa face qui s’éclairait du dedans, j’ài

subi sur l’intimité de son être des révélation»

(Fàme à âme qui m’oAt fait voir clair en uné bien pure essence. Si quelques enchainemen» du livre iQe sont ainsi échappés, j’y ai gagné d’emporter avec moi lé plus vif de l’homme.

Entre les disciples les plus chers de M. de I.a Meonais, il en est deux surtout dont la de»'

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