MADAME DE SÉVIGNÉ
d’avuir «pi^ris à Racine à faire difHcifenient 4es vers faciles. Racine ^én effet, est le plus parfait modèle de ce style en poésie ; Fléchiei-' •* fnt moins heureux dins sa prose. Mais à coté de ce genre d’écrire , toujours un peu uniforme . et académique, il en est un autre,l)ien autrement libre , capricieux et mobile, sans méthode tra- . ditionnelle,et tout confornxe à la diversité de^ . lalens et des génies. Mun^igne et Régnier en ■avaient déjà donné d’admirables échantillons, et la reine Marguerite un charmant en ses là- ’ luiliers mémoires, œuvre de quelques aprc»disnées'. c’est le style lai^e, lâché , abondant , qui suit davantage le courant des idées; un style de première venue, et prime~sautier, pont' , parler comme Montaigne lui-méme; c’est celui ‘de Lafontaine et de Molière; celui tle Féiiélon, de Bossuet, du duc de Saint-Simon et de madame de Sévigné. Cette dernière y excelle : elle laisse trotter sa plume la bride sur le cou \ et, chemiiî faisant, elle sème à profusion çouleiirs, comparaison^, images, et l’esprit et le sentiment lui échappent de tous côtés. Klle s’est : placée ainsi, mus' le vouloir ni s’eu douter, atr ■premiêr rang des écrivains de notre langue.*
Digriized bv
* MADARtE DE SÉVfGWÊ. . . ft)
' fct^seul art dont j’osVrais soûpçOnriër tnift' <^'dame de Sévîg^, dit madainé Wecker,,c’éW n d’employer souvent des termes génërauk, ^ '’k par conséquent un peü va^cs j qu’elle îaft. » ressemble^, •par' la .façon dont elle les lace , ») à ces robes flottantes dont unë main habile u'cliangc la forme à son gré. » T^a comparaison 'est ingénieuse; mais il ne faut pas voir un àr-^ ,,race d’atiteur dans cette manière commune à Vépoqu^ "Avant de s’ajuster .exactement, aux •^différentes espèces d’idées, le langage est jeté a l’entour avec une ampleur qui lui donne 'l’aisance et une grâc^ singulière. Quand une J’ois le siècle d’analyse a pas^ sui* la langue et l’a travaillée, découpée à son usage, lé chêirme fndéfînissable est pèrdu ; c^est à vbuloir àlors y revenir qu’il y a i^ellenient de l’artifice. '
, Et maintenant, si dans tont ce qui précèrle nous paraissons à quelques esprits difficiles avoir poussé bien loin l’admiration pour madame de Sévigné, qu’ils nous permettent de leur adresser une question : l’avez-voris lue? Et nous entendons par liré, non point parcou-' ri'r au hasard un choix de ^s lettres, non point 'S’afficher kux^deirx dti trois qui jouissent d’iine
''da MADAME DE'sÉVIGNÉ. *
• penotnmée dassique, au manage'de Mmëtaoiseile, à la mort de Vatël,'de M. de Turennê,' 'dé M. de Looguevîlle; ma», entrer et chen^î-, ner pas à pas (^ns les dix volunies de lettres - (et c’est surtout l’édition jde MM. '«le Mbnmerqué*et de Saint-Surin que nous, conseillons),* mais tout suivre, tout dévider ^comme eWe dit;* faire pour'elle enfin comtne'pOnr Clarisse Hat-' loà>e, quand on a quinle jours de loisir et '"de pluie à la campagne'.. Après. cétte épHiPve fort peu terrible,' qu’on s’en prenne à notre âdroi- , ration, si on en a le courage, et si toutefois l’on s’en souvient 'encore,
En fait ^ critique et (rhistoire littéraire, il n’est point, ce tne semble de lecture plus récréànte, plus délectable, et à la fois plus féconde en enseignenaens de toute espèce,' que les biographies bien faites de» grands hommes; non .pas ces biographies minces et sèches , ces notices exiguës et précieuses , où l’^rivain a la pensée de briller, et dont. chaque paragraphe est effilé en épigrainnie; tnais de larges, co- ^(Ü&ses, et parfois-ménie dififiises histoires de Htmotne et de ses œuvres: entrer en son au- 'teur;-8’y installer, le produire sous ses aspects
divers; le, faire vivre, se mouvoir^t parler, . comme il a dû faire; le suivre eu son intérieur et dans scs mœurs domestiques aussi avant que l’on peut; le rattacher par tous les côtés^à cette terre, k cette existence réelle, à *ces habitudes de chaque jour, dont les grands hommes ne dépendent pas inoinsque nous autres, fond véritable sur lequel ils ont pied , d’où’ ils partent pour s’élever quelque temps, et où ils retombent sans cesse.* Les Allemands et les An- ,'glais, avec leur caractère* complexe d’analyse et <de pbésie, s’entendent et Sje plaisent jbrt à ces excellens livres. Walter Scott déclare pour compte qu’il ne sait point de plus, intéressant ouvrage en toute la littérature anglaise que .
' l’histoire (|u docteur Johnson par Boswell. ,£n ■ France, nous copimençons aussi ^ es^pier et à ' réclamer ces sortes d’t^udes,. De nos jours, les grands hommes, dans 'les lettré, quand bicti méme,.par leurs mépioires ou leurs confessions poétiques, ils seraient moins empressés d’allei' ■ a'u-dévanl des ré.vélations personnelles, pour-, rsiient encore mourir , -fort certains de ne point tpanqùer après eux de démonstrateurs, d’analystes et de biographes. Il n’en, a pas élç
J*. COHNRIIyf.p:. . , (jÿ.
toi^ours ainsi; et lorsque nbuslfenons à nous , enquérie de la Vie, surtout de lenfaiite etjles / débuts de nos grands écrivains- dt poeîes du ' xviiP ^ siècle J c est ^ grand’^eine que nous *dé^ •
ooiivfons queUjires tradiHons peuauth,entiqut»,
■ qnelques anecdotes dbuVeiises, disper^ei dai« , .
’ ■ les ^na. littérature èf Ma' poésief?d’ait>rs*‘ •
• - étaieut p^u personnellesîWlautCTirsn’èntrete^*' '
' naient ^ère le publio.de leur», propres senti; ’ ‘ \
■ meps ni de jeurs propres ^airesi. les biogra^
^ pbes 8 étalent imaginé^ je ne;Sais poiu’qudi,'que
ITiistoire d’un écrivain était toutfentière dans ses^ts, et leur critiqüe Biiperficiellc nè pon^. sait pas jusqu 'à' 1 homrhe aû fond du poèiiel ■ ' . . ^-bmine^ en <fé temps les r^jutations •
à sè faire, 'et qu’bu n’arrivait que tard à la célél|rité,‘cd p’était que bien plustard ' /
^^‘encore, et dans la vieillesse 'du grand béinnie, , ■ que quelque admirateur empressé de son gé- ' . nie, un Brossdtte, unMonchesnay, s’avisàitdé penMr a sa biographie; où encore cet bistorieiï • ' '
était quelque parent pieux et dévpué, mais *
léop jeune pour. avoir bien connu la jeunesSe ’
dê son autèur, Comme Fonténelle pour Cor- ^ -• iibille,v,i;iio,,ig RacinépSùr'gon'i^ -, ' . . *
64 ‘ . P. CORNKtLTT,;'
(lansrhistoire^io Corneilleparson iipven, (hins celle He Racine par son fils, mille ignoranceik, mille inexactitudes qOi sautent aux \’cux,et eni ^rticulier une légèreté courantc'*sur les premières années littéhiirês, qui soilt pourtant les plus décisives. « -
* '. # . -JW . ’ * - £
Lorsqu’on ne c&mmence à connaître iin '^rand homme què dans le fort de sa gloire, on né s’imagine pas qu’il ait jamais pu s’en passér ; et là chose nous parait si simple que •son’venton ne s’inquiète pas lemoitùi du monde comment cela est advenu; de mémê qùej loiîqu’on le connaît dès l’abord ^t avant son éclat, on ne soupçonne pas d’ordirtairé ce îju’il devra être un jourVon vit auprès de lui sans songer, à le regarder ,, et l’on négligé sur^son compté' ce qu’il importerait le pln.s d’e;i savdîr. hes • grands hommes eux-mêmes contribuent .sou-, vent è fortifier cette double illusion par leur façon d’agir ; jeûnes, inconnus, ob.scurs,. ils s’effacent, se taisent, éludent l’attention et n’af-j fectent aucun rang, parce qu’ils n’efi veillent qti’un, et que, pour y''mcttre la main, le tera^ n’est pas miir jèneore; plus' tafd, salués de tons ( efgloriertï» iïs- 'rejettèri* dans Vombre lèuVs
P. COKNEILLE. 65
^commencement, d’ordinaire rodes et amers; Us ne ^racontent pas volontiers leur propre foriuatiooÿ pas plus que leT^il n’étale ses ^ur> ces. Ür cependant, le point essentiel dans une vié dutgrand écrivain , de grand poète, est cè- , lui^i : saisir, embrasser et analyser tout l'homme au moment où, paMin concours plus ou moins lent ou facile, son génie, son éducation et les circonstances, se sont accordés de telle sorte, qu’il ait enfanté son premier chef-d’œuvre. Si vous comprenez le poète à ce moment critique, ÿ vous dénouez ce nœud auquel tout en lui se liera, désormais; si vous trouvez, pour ainsi dire, la clé de cet anneau mystérieux, moitié de fer, moitié de diamant, qui rattache sa seconde existence, radieuse, éblouissante et solennelle, à son existence première, obscur.e, refoulée, solitaire, et dont, plus d’une fois il y>udrait Jévorer la mémoire; alors on pxHit dire de vous que vous possédez à fohd et que vous savez votre poète; vousavçz franchi avec lui les régions ténébreuses, comme Dante ^vec Virgile; vous êtes dignes de .l’aœom pagne r sans fatigue et comme de plain-pied à travers ses autres merveilles. De René au dernier.ou-
vrage de M. de Cbàteaubriand, des.première.'v Médilatioju à tout ce que pourra créer jamais M. de Lamartine, A'Aiidromaque' jtthalie, du Cid à Nicoméde , l’initiation est facile : oïl tient à la main le fil conducteur, il n# s’agit plus que de le dérouler. C’est un beau moi^ent, pour le critique conftne pour le poète que celui où l’un et l’autre peuvent, chacun dansun juste sens, s’écrier avec cet ancien: Je l’ai trouvé. I.ie poète trouve la région où son génie peut vivre et se déployer désormais ; le critique trouve l’instinct et la loi de ce génie. Si Iqtstatuaire , qui est aussi à sa façon un magnifique biogi'apbe , et qui fixe en marbre aux yeux l’idée du poete, pouvait toujours choisir l’instant'où le poète se ressemble le plus à lui-même, nul doute qu’il ne le saisit ainjous et à l’heure où le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant et sombre. A cette époque unj- .que dans La vie, le génie, qui, depuis quelque temps adulte et viril , habitait avec in- ^ quiétude, avec tristeàe, en sa conscience, et qui avait peine à s’empêcher d’édater , est tout d’un coup tiré de lui-Juéme au bruit des acclamations, et s’épanouit à l’auFored’un triomphe.
^ Avec Jes annérâ , il deviendra peTut-ètrè plus f calme y plus reposé, plus nmr ; mais ausstV il l^rdra en naivet^djexpression , et se fera un voile qii’oB devra perœr pour arriver à lui ; la fraîcheur dn sentimeut intime se >era eflacée* <le son ‘front; l’âme prendra garde de s’y trahir; une contenance plus étudiée ou du -moins phis*machinale aura remplacé la première attitiidp Si lih^T et si- vive., Or, a* que le statuaire ferait S’il le pouvaitj^ le critique biographe^ qui a sous la main toutè la vie. et tous les instans son auteur, doit i plus forte raison le faire;
H dçit réaliser par son analyse sagace et pénétrante; ce qùé l’artiste fig|u-ergit divinement sous forme de symbole. La statue une fois débout, type une fois découvert et «-exprimé, il h’aiu'.a plus qu’à le reproduire 4vec#de légères modibcatioAs.dans les dévcloppemeus sucoèssifs de la vie du poète, comme en une série de bas-reliefs. Je ne sais si' toute cette {héorie, nii-piirtie poétique et‘ mi-partie critique, est fort claire’; mais je la cfois fort vraiei et tant que les biographes des gfands poètes ne /l’auront pas présente à l’esprit , ils feront des livres utiles, exacts, estimables, sans doute, mais
P. CORNRILLE
non des œuvres de haute critique et d’art; iK rassembleront des anecdotes, détermineront^ des dates, exposeront des querelles littéraire^: ce sera l’affaire du lecteur d’eu faire jaillir le sens et d’y souffler la vie; ils seront des clironiqueurs, non des statuaires; ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les prêtres du Dieu.
Cela posé , nous nous garderons* d’en faire une sévère application à l’ouvrage plein de r*-^ cherches et de faits que vientde publier M. Taschereau sur Pierre Corneille'’' .Dans cette histoire, aussi bien que dans ' cdle de Molière , M. Taschereau a ea pour but de recueillir et de lier tQut ce qui nous est resté de traditions sur la' vie de ces illustres autèurs, de fixer Id chronologie dé leurs ' pièces , ét de raconterJes débats dont elles Airelit l’occasion ét lé sqjet. Il renonce assez volontiers à la prétention littéraire déjuger les œuvres, de caractériser le talent, et s’en tient d’ordinaire là- 'dessus aux conclusiops que le temps et le goût
ont consacrées. Quand les faits sont clairsemés
(') Ce morceau a été écrit à l’occasiuu de VüUtoire de la we et des
ouvmgêsde Pierre Coinei/tè, par M. Jul» Taschereau. - 4
. P. COBMHLLB.'
041 manquélU , ce qui arrive quelquefois^ il ne s’élFocce point d’y, suppléer par^ les suppositions circoràpecté^l^t les .indiietio'ns l^i> tiines d’une-*critique;^gemeDt conjecturale; ■nais il passe outre, et s’éinpresse d’arriver à des * iaits'n^uveaux;tde là chez lui des intervalles et .des laennes que l’esprit du lecteur est involontairement provoqné à* combler. Les Viés ..Ofmplètes >■ p<4ltique$,. pittoresqùes vivantes en im mot, 'de Corneille et de Moli|^re> restent à làiref mais à M. Taschf reau appartient l’htonna«r solide d’en* avoir , 'Bvec 4ine< scrupuleuse érudition-, amassé, préparé ,'ntimérrté en quel- . qiie sorte , léfe matériaux long-temps éparsl Pour nous, dans le petit nombre d’idées què nous («saierons d’avancer sui; Corneille, nous oonftïS.scns devoir beaucoilp au travail de son biographe; c’est bien 'Auvent la lecture de sou. hvT^ qui' nous les suggérées. V , L’état général de- la littérature' au moment où un^ouvel auteiir.y débute, l’éducabon pardouliére qu’a,rcçué cet, auteur,' et le génie propre qife lui a départi la nature , voi^ téois inituences, qu’8 importe de démêler dans son premier chef-d’oËuVre pour* faire à chacune sa
Digilized by Googk
■Pii COBff«LLii^.
part,^èt détérminer nettemnnt ce qui revjenl , (le droit au pur' génie. Or, quand Corneille, iié en -'i6o6, parvint à l’agp^où la poésie et le théâtre durent commencer à;l’occuper, vers i6a4, *à-Voir les choses en gros, d’un peu loin, «et ^ comme il les vit d’abord du fond de sa prSvince, trois grands noms de poètes , aujourd iuii fprt également célèbres, lui apparurent avant tous 1 les autrcs, saVoir.; Ronsard , Malherbe et Th^pbile. Rousÿrd, mort depuis long-temps,* mais enaore e'h possession d’qne renommée iiifhiense ^ et représentant la poésie dü siècle'expiré; Alal- , herbe' vivant, mais déjà vieux, ouvrant la poé- ' • sje du nouveau siècle, e4 placé à côljt* de Roa-,^ sartl par 'ceux qui ne regardaieut pas de si près . àttx détails des querelles littéraires; 'l'héophili^ enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l’é- * clat de ses débuts sembladt promettre d’égaler ses devanciers’ dans un procbain avenir, Qqaiit au théâtre, il- était occupé depuis vingt ans par un seul hiamme, Alexandre Hardv, autour de
troupe, qui ne signait même pas ses, pièces . . siu* l’affîche, tant il était notoirement /e poète. '<irama/i^ue*par excellence. Sa dictature allait tJ88ser,'4i est vrai; Théophile, par .sa>'tragédie
ü iitized ; Gc
» pi CORNIILLU > ?»■
,le /y rame et T/iwèe! , y«vait déjà porté coup;' r Mail et; Rotrous Sçudéry, étaient près d’arriver à la Mène. Mais toutes ces réputations à peine naissantes; qui faisaient l’entretien, précieux . I^es ruelles à la’ mode, cette fôule de beauxeip^ts dé second et dé troisième ordre; qui A fôurmillàj*‘nt autour tle Malherbe, au-dessous ^ftfsynârd et' de Racan , étaient perdus pour ' le^eune Ourneille , qui*vivait a Rouen , et de là n’entendait quft les grands éclats de la rumeur publiqup. Ronsard, J^lherljfe, Théophile et Hardy ,côniposaientdènca peu près sa littérature ‘ inoderne.Élevéd’ailleurs au collège des jésuites, fl- y. avait puis^tin*e connaissance suffisante dè l'antiquité; mais les éfûdes,du baireau , auquel on le destinait, ^ qui le mènorent jusqu’à Sa '*r'\ingl-etTunième anuée, en 16^7, diu-ent retarder le développement de ses goûts poétiques, pourtant il devint amcwreqx'j et, sans admettre ici l’anecdote iovm«eHdïlable raœatfee parFon*
’ tenelle, et îurtftit sa -•onclusLon spiriUiellement ridicule qu« c'est à cet amour, qu’on doit lé grénd. G«-nejlle, il est certain^; ^ del’aveu mèmè de, notre auteur y que cette prei raière passion lui donné l’éveil , et lui apprit à
*7* P, tORNBILLE. •
rimer. Il ne nous semble même pas impossible que quelque circonstance particulière dè son aventure l’ait é'xcité à composer MélUe, quoiqu’on ait peine à voir quel rôle il y pourrait jouer. J/pbjetde sa passion était, à ce qu’oi|^ rapporte, une demoiselle de Rouen , i^li devint madame Du Font eu épousant un içaitre des < comptes de' oette ville. Parfaitement belle*^ spirituelle , connue de Corneille depuis l’ejjfance , il ne parait pas qu’elle ^it jamais ré* pomlu à son amour ' respectueux aqtrement f. . que par une indulgente Rmitiè. Elle recevait ses vers , lui en demandait quelquefois , mais fe génie croissant du poète sff,fontenait ma^dans les madrigaux., les'sonnets et les pièces galantes par lesquéls il avait /:ommencé. Il s’y trouvait en , et sentait que pour pro~ 'J duire il av,ait besoin de la clé des champs. Cerit yers lui coûtaient moins, disait-il , que deux mots de chanson. Le théâtre le tentait; les con- ^ seils de sa dame contribuèrefit sa^s doute à l’v
encourager. Il fit Mélite^ qu il envoya au vieux dramaturge Hardy: Celui-ci la trouva une as- ^ sez jolie' farce, et le je\ine avocat de vingttrois' ans- |>artit de Rouen pour -Paris , 'en
Oigilized by Googk
i(rig,. pouv^ssistçr 'au succès de sa pièce, ^ll^'faitprincûaa^e cqg premières années (A la vie de Ck)rneille est sans contrrdit%!^ passion, “rle'caractère ori|ina^ dei’homme s’y révèle déjà. Simpl^, cai)dide, embarrassé et tiinÿle en paroles^ assez gauche, mais foit^sindÉTe et resjiectueux "fen amoumf Corneille adgre^un^ femme auprès de^aqiielle il ^houe,^t qui, af^s lui avoir donné quelque espoir, en épouW un autre. Il nous pÉvie lui-même d’un malheur quia rompu de cours de ’l^urs" affectiæu; mais le mauvais succès ne i’a^rit pas comre sa belU inhumaine , comme il l’appelle : , *
Je mé ftoove toujoiJI^^ ëtat de l’aiiner; ' ^
Je me sens tout émir quand je i’enllids nommer; - *
'<f9iRNB!LfcE
Et, toute mon amour es. elle consommée, - ■ ,
Je ne voia^en d’Jinia|lle aprè; l’avoir aimée..
Aussi lÿaimé-je rien; et nul objet vainqueur .
N’a possédé depuis ma veine ni mon coeur. ^
Ce n’est que quinze ans après, • que ce ’^iate etdotix sou venir, gardien de $a jeunesse, s’afiai' blit assez chez lui pour lui Remettre d'épouser une autre fempe;c^ alors -u commence, une vie
'tu .
' bourgeoise, et de luénagc, dont ^^écart ^e Je dktraira'aa milieu d^ lic^c^ du ‘moade^jj^ . ^
uÿque aül^tel il se trouve forcément mélé. Je*
^ oe-sais si je m’abuse^ m!(|^ je*crois déjà voir en oel^e nature sen^ble, résigi^e et^sobref une iiaïvdlé attfÿdrissknte.qui me^ rappelle le boi> • pucU %^ses- amours, ttte vêrtueiAe gaucherie ^
pleiifeK^ dr(M^& de codeur 'comme:' je Vaime dans, le(Vicaire.de«WaKêtield; et je gie plais d’aut:mt plus à' y' vuirÿ^u, si l’on veut y à y jéver to'ut cçlâ , que j’aperçoi»de génlp là- ■ dessous , -et qu^ s’agit ibi grand CoriieUle.
Dépuis iôaq, époque où Corneille viilt pour htipremière fois àParis, jq|^]|i’en i63(>^p'it fit* représenter il a%eva réellement' son
éducation littoï^re,. qui n’^vait été qu’ébauchée en province. IL sé mit en relation av^c las beaux esprits et leà Iplwtte^ tKi temps, sfir- ^ tout avec ceux''de'Soiii^, Mairet, Scudety, H^trou: il apprit vge^ qu’il avait igiior^usquelà, que Ronsar/i^taît uiî peù passé de mode, e(4]ye Mal herbe y.mort depuis un ain, l’avait dé? trôné dans l’opinion;. que «Théophile'oe remplissait^ pas toutes^les espérances qujil avait d’abord fait concevoir; qui de ^éâtre s’eimo*
P. CORNEl^. ' -Tif
bti&sait eV||’é()ucait' pur. les soills^i
dhc ; qne Hardyi n’eii éuit |^ua à beau&ufl^ . près l’u^uç libutien ,.ct q*i’â son grand plaisir une troupe de jeunes riyaiil^e Jugeaieqf , assez lestement et se disputaient 'son héritage. Gorneille apprit s^tont qu’il y avait tles règles- ■ <loAt il ijb a’était pas^i^uté' à iloueu ,
- ' filaient vivement les cervelle^ig Parls^: de rea* *&.durant les ^ inq 3ctes au mème.iieu bu d!ej|^ sortir , d’ètce bu »l e nôtre pa^ dans les vingt^ . ,, l^tre heures, ^tc- Le? sayaus et les régul^jra faisaient à,^ce snjet la guerre aux dérégl^^ . ■ aux igêôtàha. Mairej tenait^êlir*; Claver)i)|^ ^
^ d^larait coi^Kp ; Rotr^u s’en souciait ffeua^M^ de»7 en ^iscoupait epiphatiquement. DaMles diveases g|ècçs qu’il composa eu £it e^|||ce.de * cinq^annéqsC^rùeille s’attacha a coo^aUreJà * fond les habitudes du théàtl4-.et à cb^ilter le goA du .ppblic :irious n'’essaietbnfid|»as de -le . sutvqe dans ces’tàtonneuiens. 11 fut viiè agc^
'i de la ville et de la cour ; la cardinal le remar- ^Haet se {attacha ôïmme un des obiq auteurs; ses camarades le çhérissaient et l’exaltaient k
fenVi. ,||(ais .il contracta en', particulier avec Rotrqfti’ une dP ces ainitiés'si rares dans les
tS Pt'ARNÊlLLE.
lettres f et 'liu{ esprit de riVnl^ ne put jamais refroidir, Moins âgé que Corneille, Rotrou l’avait j>qurtaiit.précédé aà* théâtre, et, au début, l’avai^aidé de quelques conseils. Corneille s’en montra reconnaissant au point de ' donner à son jeune ami le^om touchiiot de ; et certes,%’il nons fallait indit|der dans cette période de sa Vie le trait le plus caractér ristiquede son génie et dé son 4me , nous (fierions que ce fut cette amitié tencfrement filiale pfur l’honnête Rotrou ,£omme dans la péri^^ précédente c’avait été son pur et respectueux aoKOur pour la-ÿ<^me d(^nt nous avons parlé.
Il y avait là-dedans , sel^n nous.^phts de pré- . .sage de grandeur sublime.que dans AJélite, Clitandre\la P'tmve'la Galerie du palais, la Sut- ' Vante , la Place royale , l’Illui'Wh et pq^ir le " ‘ moins autant que^dans Médée: ^ ^ ‘
Cependant Corneille faisait de «fréqueUteS excursions à Rouen. Dans l’un de scs voyages, il visita un M. de Châlons , ancien ^secrétaire des commandéinens.dte la veine-mère, qui s’jj était retiré dans sa vieillesse.. «'Monsieur, hii »dit le vieill^d ,' après les première félfcita-',' wtious, le g^nre de comique qu^oiis embras-
- P. COKTfEILLÇ. 77
usez ne vousDjmcurer qu’une gloire pa?- «sagère. Vous troSverez clans les Espagnols U des sujets qui', traités dans notre goût par d|k lynains comme les vôtres , pixtduiraient de «grands e(fi$ts. AppTimezIlur langue, elle est »aisée; je li^offri^de vous montrer ce que .j’en • «sais, et, jusqu’à ce que vous soyez en état de
• lire par vous-mêmè, tlê votis traduire quel-
• ques endroits de-Guillen de Castro. » Ce fut l'iiie flbnne fortune pour Corneille que cettft rencontre;et, dès qu’il^utmis le. pied sur cette noble poésie d'ËspagOe , il«s’y sentit à l’aise çouimeen une pa^pie< Génie îoygl, plein d’bon- ' neur de moralité^%iarchant la tête haute,
il devait «e prendre d’une affection soudaine et'^rofonde pour tes héros chevulqr^ques de cette brave nation. Son impétueuse chaleur de .cœur,' sa ‘sincérité d’enfant, son dévoûniept, inviolable en amitié, sa m^l^gôlique résignation en amour, sa reli^ifin du devoir, son ca- . ràctère tout en' dehors , naïvement grave et •' sententieux,beau de fierté et de prud’hommie, tout Utdisposait fortement au genre espagnol;
•il l’embrassa avec ferveur, l’accommoda, àans trop s’en rendre compte, au goût de sa nation -
(^(le .son si<*cje, et s’y cr<'*^yie originalité uniqtie ai^milien de tontes les imibitiohs hanéles (^’on en faisnikautour de lui. Ici, plus de tàtonnonieris ni de marche lentement progressive, comme dans ses précédeules coiii^^îes. Aveugle et rapide en son instinct^il {forte du premier coup la main au sublime, an glorieux, au» {pathétique, comme S des choses familières ; et les produit en un langage superbe et simip^ 'que tout le monde compren'd , et qui n’JfppaV* tient* <Ju’à*hii. Au sortfr de la première représentation du notre théâtre est véritablement fon(^ ; la Franée possède tout entier le grand Corneille; et le p’o^te triomphant, qui, k l’exetnple de ses héros, parle hautement.de liii-mênte comme il en {lense, adroit de "s*’écrieé, sans penri<le démenti , aux ap{>laudis’se--. mens de ses admirateurs, et au désespioir de <â?s envieitt :
Je s.iis ce que jé vaux, et crois ce qu’on m’en dit.
Pour me faire admirer je ne fais point de ligue ;
.l’.-ii peu de voix pour moi, mais je ]es ai sans bngue;
Et mon .ambition, pour faire un peu de bruit, *
■ Ne les «A point quêter de réduit en réduit.
1*. rORWF.ILT.R.
Mon travail, sans upiHii, monte sur le théétrev Chacun en liberté I'; blime ou l'idoUtrc. />.,
^ Là, ^ sans que mes amis prêchent leurs seutimcns J’arrache quelquefois des applaudL«eînens. ^ ^
Là, contrat du’succè^ ^ue le mérite donne,
Par d’illustres avis je n’éblouis persoilnc. 1 ‘ '
Je satisfais eiyj^mblé et peuple et courtisans, •' **
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans; ^ar.leur seule beauté ma plukue est estiméet .
' Je ne dois qu’à moi seul toute ma renonunce.
T W •' I a ■' r ii*
Et pense toutefois n’avdif point de rival ^
h. qui je fosse t5)rt’0n le traitant M’égal. »
l’éclatant succès du Cid çt l’ongueil bien ''légitime qu’en rdssentitét qu’en témoigna Cor- , neille, ^ulevèrent contre lui^tous ^ rivaux tle la véàle,^t tous les auteurs de tr^édies, depuis Çtaveret jusqil’à Richelieu. Nous niDe .Esterons pas ici sur les détails de cette quei^le,'q(ii est un dps endroits leà iqienx échûrcis de Dotre.fiistoirè' littér^i^. L’efiTcf que prcv * <|uisit fur le poète ce déchaînement de la cr^^ tique fût 'tel qu’on' peut le conclure d’aprèl le caractère de soa talent et de son esprlt.''Coi> ne^le ,avon9-nous dit , était un* génie pur, insi;tinctil , aveugle , de propre et fibre môiivement, '
. ef presé{ue dénué des qualités moyennes qui
8o P. CORNEiLI.F,
accompagnent et secondent si officacenientdaiis ^ le poète le don supérieur et tlivin. Il n’était ni adroit, ni habile aux détails,* aVait Je jugement peu délicat, le goût peu sûr, le ta<ÿ assez obtus, e^,se rendait mal compte de ses procédés d’artiste; il se piquait pourtant^^d’y ententlre finesse et de ne pas tout dire. Entre son ■génie et*son bon sens , il n^y avait rien ou à peu prçs, et ce bon sens, qui ne manquait ni de subtilité , ni de dialectique!, devait faire mille efforts , suitout s'il y était provoqué f pour se guiiultT jusqu’à ce génie, pour l’embrasser^ le compi^ndre et le régenter. Si Corneille était venu plus tôt, avgnt l’Académie et Richelieu ^ à. la place d’Alexandre Hardy par exemple , sans doute il n’eût été exempt ni dé chûtes, ni d’écar^, ni de méprises; peut-être même trouverait-o’h chez lui bien d’autres énorn^tés que celles do^t • notre goût se révolte en l][ùelqûes-uns de ses ^plus mauvais passages ; mais du moins Ses chq- . tes alors eussent été uniquement selon la nature et là |)ente de son génie; et, quand il se serait relevé, ^uand il aurait entrevu le l>eau, le grand , le sublime', et .s’y serait prticipilé comme en sa région |>ropre, il n’y efit pas traîqé
P. CüttNEILLL. 8i
après lui lo bagage «Jt*s règles,- mille scrupules lourds et puérils , mille petits ^ipèclicinens à im-plus large et vaste essor., 1.^ querelle <hi Ç^, en l’arrêtant dès son premier pas , en le forçant de revenir sur lui-mênie et de coufrontersop oeuvre avec les règle.s,lui dérangea pour l’avenir cette croissance p-olongée et pleine -tK; hasards, cette sorte de végétation sourde et puiss^te à laquelle la nature. semblait l’avoiç destiné. Il s’effaroucha, il s’indiguji d’abord des chicanes de la critique; mais il céfléchit beaucoup intérieurement aux règles et aux préceptos qu’on lui opposait, et il finit par s’y'aecomniSder et par»y 'croire. I>îs dégoûts qui suivirent |M)ur lui le triomphe du Cid le ramenè’rent à Rouen dans sa famille, d’où.il ne sortit de nouveau qu’en 16^9, Horaceet Cinna en main.* Quitter l’Espagne dès l’in.staut qu’il y avait mis pied, ue pas pousser plus loin cette glorieuse • victoire du Cid et renoncer de gaîté de cœur à tant de héros magnanivos qiii-lni teiidaien,^ les bras; mais tourner à côté et s’attaquer à une Rome Càstillane, siir la foi de Lucain et' de Sénèque ,xes Espagnols, bourgeois sons Néron; c’était, pour .Corneilip ne 'pas jirofiteV de
8a . CORNEILLE,
tous se.s avantages et'nia)' interpréter la voi^. (le son génie auftinonient où elle venâitdc parler si clairement. Mais^alors la mode ne portait pas moins les esprits vers Rome antique que vefs l’Espagne. Outre les galanteries amoureuses et 1<^ beaux- sentimens de riguetir qu’on prêtait à œs vieux républicains, ou avait une occasion, en les produisant sur la scène, d’af>- . pliquer les maximes^ d’état et tout ce jargon politique et diplomatique qu’on retrouve dans • ■ Balzac, Gabriel Naudé, et .auquel Richelieu avait donné cours. Corneille se laissa probablement séduire à ceS raisons du moment ; l’es- * sentiel, c’est que de spn erreur même il .sortit des cbefs-d’œuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers succès qui marquèrent sa carrière durant ses quinze plus belles apnées. J^ofyeucte, Pompée ^ le Menteur, Rodognne, Héradius, doni Sanche et Nicomède en sont les sigues durables. Il rentra dans l’imitation espagnole par \e. Menteur, comédie <lont il faut admirer bien moins le coin i(|ue (Corneille n’y entendait rien imbroglio, le mouvement
et la fantaisie; il rentra encore dans le génie castillan |)ar Héradius , surtout par Nicomède
et dom Sancfir f'<xs deux Admirables créations
uniques sur/ notre théâtre , et qui , venues en plciife’’ fronde , et par leur singulier mélange d’héroïsme rom^^esque et d’ironie familière, soudaient mille allusions malignes ou générlusés,et arrachaient d’universels applaudissemétis. Ce fut pourtant peu après ces triomphes, qu’en lêsS, affligé du mauvais succès de Per~ tharite^ et touché peut-être de sentimens et de remords chi^tiens,Cornèille résolut de renoncer au 'théâtre. Il aVaft- quarante-sept ans ; il venait dé traduire en vers les premiers chapitres Imitation de 'jétus^Chdlst^ et voulait consacrer désormais son reste de verve à des sujdts pieux..
Corneille' s’était marié dès i64o, et, malgré ses fréquens voyage» à Paris, il vivait habituellement à Rouen en famille. Son frère Thomas et lui'avaientépousé les deux soeurs, et logeaient dans deiix maisons contiguës. Tous deux soignaient leifr mère veuve. Pierre avait six eqfims.; et , comme alors Les pièces de théâtre rapportaieui plus aux comédiens qu’aux auteurs,et queCd’ailleurs il n’était pas sur les lieux pour surveiller ,ses intérêts, il gagnait à peiac
de quoi soutenir, sa iioinbrêyse famille. Sa nomination à l’académie française n’est que de i647- Il avait promis, avant d’être nommé, . de s’arranger de manière à passer à Paris la plus grande partie de l’année ; mais il ne parait pas qu’il le fit. 11 ne vint s’établir dans la' capitale qu’en i66a <, et jusque-là il ne retira guère les avantages que procure aiu académiciens l’assiduité aux séances. Les 'mœurs littéraires du temps ne ressemblaient pas aux nôtres : les auteurs ne se faisaient aucun scrupule d’implorer et de recevoir les libéralités des princes et seigneurs. Corneille, en tète iV Horace, dit qu’il a T honneur d’élre w Son Émirtence ; c’est ainsi que M. de Ballesdens de l’académje avait Vhonneur d’être à M. le chancelier ;c’es\L ainsi qu’Attale dit à la reine Laodice*, en parlant <le Nicoinède qu’il ne connaît pas : Cet homme est-il àvousl l.es gentil.sbmnmes alors se vantaient d’être les domestiques d’un princé ou d’un .seigneur. Tout ceci nous mène à expliquer et à excuser dans notre illu.stre poète ces singulières dédicaces à Richelieu, à'Montauron, à Mazarin , à Fouquet, qui ont si mai à'prOpos Scan-, dalisé Voltaire, et que M. Taschereau a rédui-
Digilized by Googld
f. I^RNKILLE. '
t€s fort judiçieusedlièDt à leur vérital^e valeut. Vers la'^oçie épotjue, en Angleterre, le» aur leurs n’étaient pe» en 'Condition meilleure, et on trouve là-dessus de curieux détails dans les ■ des Poëtés par Johnsoiret les mémoires di^ Samuel Pepys. Dans la correspondance de Malherbe avec Peyresc , il n’est presque pas imie seul^ lettre ,. où le céléj>re lyrique ne se plaigne <^e rçcevoir,du roi Henri plus de cornplimens que d’écus. Ces mœurs subsistaient encore du temps de Corneille, et quand même elles auraient commeété à>pas^ d’usage , sa pauvreté et ses charges 'de ^ipille l’eussent einpécbé de's’en affra'iichir. Sans doute: il. en souffrait par moinens, et il déplo^'e lui-méme quelque part ce fe ne sais quqi cT abaissement secret, 'auquel Un noble cœur a peine à d«<9fi- *dre ; mais chez hii la nécessité était plus que les délicatesses. Disons - le encore ‘ Çorneille", hors dé son sublime et de son pathétique, avait peu d’adresse et de tact. Il portait^ dans les relations de la vie, quelque chose de gauche et de provincial ; son discours.de réception à l’académie, par exemple,est iin chef- -d’œuvre de mauvais goûl , de plate louange et
M - - P. corneille, . ^
d’emphaèè commune. £b bîien ! U faut juger ke la sorte sa dédicace à Montauron, ja plua attt^ quée de toutes, -et ridicule même lorsqu’elle pa- • rut. Le bon Corneille y manqua de mesurejet de' convenance : il insista lourdement,^ où'tidevailt' glisser; lui, pareil au fond à ses héros, entita* par l’âme , mais brisé par le sort , il' m baissa trop cette 'fois pour saluer, et frappa laterre de son noble front. Qu’y faire ? il y avait en Ipâ, mêlée à l’inflexible nature du vieil Horace^ quelque partie de la nature débonnaire de Pertharite et.'de Prusku ; lui aussi\ il se fut écrié , en certains mbmens et sans songer à la plaisanterie : . , ‘ '
Ah I ne ihe brouilléz pas avec le Cardinal.
On peut, en sourire; on doit^l’eu plaindre; ce serait injure que de l’en blân;er. ^
, Corneille s’était Imaginé, en iü53/qu’ii/ienonçait à la scène. Pure iiluÿiQu.J Cette retraite, si elle avait été p/ossible, aurait sans dcHite mieux valu pour son repos et peut-être aussi pour sa gloire ; mais il n’avait pas un de ces •tempéramens poétiques, qui s’imposent à volonté une continence de quinze ans, comme fit
^ . P. CORNHLLK. . '87 -s
plus tanmBaciiie. Il suffit donc d’un encotira* gement et d’une libéralité de Fouqiict , pour le ’^rentraîner sur* la scène où il demeura vingt années enftere , jusqu’en 1674 , déclinant de jour en jour au. milieu de mécomptes sans
nombre ’et de cruelles amertumes, .\vant do
dhte un mot de sa vieillesse et de sa fin , -nous nous arrêterons pour résumer lesprincipaiix traits de seO génié et de son œuvre.
. La forme dramatique de Corneille n’» point la liberté de fantaisie que se sont donnée Lope de'V ega et âhakspeare, oi la sévérité exactement > régulière à laquelle Racine s’est assujetti. S’il . avait osé f s'il était >ænu avant d’Aiibignac , Maireft, (^apelain, il se serait, je pense, fort peu soucié' 'de graduer et d’étager ses actes, ^ de lier ses scènes, de concentrer ses effets sur uo même point de l’espace et de la durée; il aqrait’ procédé au hasard ,. brouillant et dé> brouillant -les fils de son intrigue , changeant delieu' sejdn.sa commodité, s’atardant en chemin, et poussant devant lui «es peréon nages pele-méle jusqu’au mariage ou à la mort. Au milieu de cette confusion , se seraient détachées çàetlà debeUes scènes, d’admirables groupes;
Digilized by Coogk'
i». (;ornEili,e.
car Corneille entenii fort bien le 'groupe, et, aux inoinens essentiels, pose fort dramatiquement ses personnages. Il les balance l’un par l’autre , les dessine vigoureusenieiît par une parole mâle et brève, les contraste par tles reparties tranchées , et présente à l’œil du spectateur des masses d’une savante structure. Mais il n’avait pas legénie assez artiste, pour étendre ati drame entier cette conâguration concentrique qu’il a -réalisée par places ; et d’autre part, sa fantaisie n’était pas assez libre et alerte, , pour.se créer une forme mouvante, diffuse^ ondoyante et multiple, mais non moins réelle, non moins belle que l’autre , et comme nous l'admirons dans quelques pièces de Shakspeare, comme les Schlegel l’admirent. dans Calderon. Ajoutez à ces imperfections -naturelles l’i»iluence d’une poétique superficielle «t méticirleuse,dont Cornei^e s’inquiétait outre mesure, et vbus aurez le secret de toiit -ce qu’il y a tle louche, d’indécis et d’incomplètement calculé dansl’ordonuancedesestragédies.Ses ZJ/.scou/'j . et ses ExamensnoMS donnent sur ce sujet mille détails, où sc révèlentJes coins les plus cachés de l’esprit du grand (ïorneille. On y voit com-
llizèd by'Googl,:
liieii riiiipitoyable unité île lieu* le traca.s9e , coin bien il lui dirait de grand coeur : Ohl qu*^ iHius rne gênez ! et avec quel soin il chercbe à la réconcilier avec la bienséance. Il n’y parvient pas toujours. Pauline vient jusque dans une antichambre. pour trouver Sévère dotU elle devrait attendre la visite dans son CfitHnet. PAçpée**sêinble s’écarter un peu de’ la prudence d’un général d’ai-mée, lorsque, sur la foi de Scrtorius, il vient conférer avec lui jusqu’au sein d’une ville où celui-ci est le maître; niais il était impossible de garder F unité de. heu sans tui^aire faire cette échappée. Quand il V avait pourtant nécessité absolue quelbction se (lassât en deux lieux dilFérens , voici l’expédient qu’imagiuàit Corneille pour .éluder la règle : «C’était que ces deux lieux n’euàsent point hensoin de diverses décorations; et qu’auain des ndeux ne fût jamais nommé, mais seulement* ole'lieu général où tous les deux sont compris,
» comme Paris, Rome, Lyon ,'Con.stantmo- »ple, etc. Cela aiderait à tromper l’auditeur aqui,ne voyant rien qui lui inait(uàt la diversité »des lieux, ne s’en iipercevrait pas,, à moins «d’une réOexien malicieuse et critique , dont
90 P. COMElLLEi
» y y qtü soient capables , la<plupart s’a(j^ackant a^ chaleur à l’actif qu’ils voient » repr^nter. » Il saiélicite pves<|ue/M>iBinq4ni enfant de la complÀité d’/Zt^rncÀ'iu, et'que c» f)9èmt soit si embarrassé qu’il demande dite rnerîieillf^ attenUon. Ce qu’il Bousjait awl<^ rémafe^er dans Othon , c’est qu’on n’a < />om< &a^ne 'vu de pièce où il se proposé iant de sdtmdgos pour n’en conekire aucun.- ~ *
Les personnage^’ de Corneille flBint graud^v géi(éreux».yaillans, tout en, dehors, hauts de t^te et nobleade ccieiir. Nourris la plupart dans une discipline âustère, ils' ont sans ceoteÿ^lA benche Maximes^ auxquelles ils*rai^;ent
leur oomme.ils ne^n écaefeent jamaisT
on ih'ai pas„(^peine à les saisiiK uis £^pii^»êl suffit : ce qtti. est presque le contraire (tes ^rsonnages de Shakspeane et des earâctères< be** ■ mains en cette vie. La moralité de ses hérôs est sans tache ; comme pères , comme amans , comme amis ou ennemis , on les admire et on les honore ; aUx endroits pathétiques,^ ils ont des accens subihnes qui enlèvent èt forit jdeiirer ; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois une teinte de ridicule : ainsi dom Sanclie
P. 4IORNEILLE.
ilaii8'lu47<e/Taiii!H^rusias et Perlharite.-Aa tvrans et ses marâtres sont tout ‘ (lune comme ses héros, ntéchamd’un bouta l’uutréî eucore,à l’aSj)ect d’une belle action il leiin arrive quelquefois de faire valte>face, de ,se retourner subitemênt à la vertu : tels Grimoald et Arsinoé. Les- hommes de (kkr> iMulle ont l’d^pirit formali^ et pointilleux.: ils so querellent "sur l’étiquette; ils raisonndht longuement ef ergotent à haute voix avec eux-mêmes jusque dans leur passion. *Aogusto; Foiu|)ée et autres ont dû étudier la dialectique ji S:ilamanque,etiire Aristote d’après les Arabes. Ses héroïnes, ses adorables furies, se ressemblent presque toutes : leui; amour est subtil, combiné, alambiqué, ef sort plus de la.. tête que du cœun, On sent que Corneille oouiiaip. ^t ped'les femmes.-ll a pourtant réussi à ex-, primer dans Chiméne et dans Pauline cette vertiMuse puissance de.sacrifice, que lui même avait, pi^tiquée en sa jeunesse. (>hose singulière ! depuis sa rentrée au théâtre, eu ibSq , et dans les pièces nonibreusesale sa décadence, A Uilu, Bérénice, Pulçhérie ,>Suréna , Ciorueille eut la manie de mêler l’amour à tout, coimue
Lafo0»ine Platon. Il -.seinblait que les succès »lo Qiiinaiilt et de Racine l’entraînassent sur ce terra in,e^qn’il voulût en remontrer à ces douceneuTf comme il les appelait. Il avait fini 'par se figurer qu’il avait été en son temps bien autrement galant et amoureux que ces jeunes perruques blondes, et il ne parlait d’autrefois qu’en hochant la tète comme un vieux berger.
I^e style de Corneille est le mérite jiar où il excelle à mon gré. VoTtaire , dans son côm- Hlentair(f,ia «montré sul* ce point comme sur d’autres une souveraine injustice et une a^sez grande ignorance des vraies origines de notre langue. Il reproche à toüt moment à son auteur de n’avoir ni grâce, ni élégance» ni clarté; il inesure» plume en main , la hauteur des métaphores ,et quand elleç dépassent , il les tfouye • .gigantesques. Il retourne et déguise én prose cés phrases altières et sonores qui vont si bien à l’allure des héros, et "il se demande si’c’est là écrire et parler franneUs. Il appelle grossièrement solécisme ce qu’il devrait qualifier d’idiotisme , fit qui manque si complètement à la langue étroite, symétrique, écourtée^- et à la Jrançaise ; du dix-huitième siècle. On st
souvient lies inagni&ques vers de I « • AriUe , dans .lesquels <.x)rndlle se glorifiiî luiluéine après le triomphe ou Cidi Je sais ce que je vaux, et crois ce qu’on m’en dit.
Voltaire a osé dire de cette belle épîtrp : «Elle r paraît écrite eiiHèreiiient dans le style de Ré- • • ngnier, sans grâce , sans finesse, sans élégance, »Wns imaginatiop;*m9is on y voit de la facilité net; de la naïveté.» Prtisias, en parlant de son fils Nicomède qùe les victoires ont exalté, s’écrie : " ,
Il ne veut'plus dépendre, et croit que ses conquêtes Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes.
Voltaire met en note : « Des têtes au-dessus •ndes bras , il n’était plus permis d’écrire ainsi »en 1657. » Il serait , certes , piquant , de lire quelques pages de Saint-Simon qu’aurait commentées Voltaire. Pour nous, le style de Corneille nous semble avec ses négligences une des plus grandes manières du siècle qui eut Molière et Bossuet. La touche du poète est rude, sévère ét vigoureuse. Je le comparerais volontiers à un statuaire qui, travaillant sur l^rgile pour y exprimer d’héroïques portraits , n’ehiploie d’autre instrument que le pouce , et qui,
• pétrissant ainsi son œuvre, Jui donne un suprèine caractère de^vie a vec^ niilie aécidens heurtés qui raccompagnent et l’achèvent ;*mais cela . est incorrect ^ cela n'est pas lisse ni propre, comme on dit. Il y a peu de peinture et de cou-'
• Içur dans le style de Corneille ; il est chaud plutôt qu’éclatant; il tourne volontiers à l’abstrait, et l’imagination y cèàe k la pensée et au l•a^sounement.Ildo^tplairesurtoutauxhommes d’état, aux géomètres ,♦ aux militaires, à ceux qôi goûtentles styles de Démosthènes, de Pascal et de César-:
En somme, Corneille , génie pur, incomplet, av0c ses hautes parties et ses défauts , me fait l’effet de ces grands arbres, nus', rugueux , tristes et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre veçdure seulement à leur sommet. Ils sont fqrts, puissans, gigantesques, peu touffus; une sève abondante y monte: mais n’ed attendez ni abri , ni ombrage , ni fleurs. Ils se couronnent tard, jedépouillcnttôt,et vivent long-temps àdemi dépouillés. Même après que Ifur front chauve a livré ses feuilles au vent d’automne, leur nature vivace jette encore par endroits des rameaux perdus et de vertes pous-
sées. Quand, ils vont mourir, ils resseiublont par leurs craqucmens et leurs gémissement à ce tronc cliârgé . d’armures , auquel Lucain a compare le grand Pompée.
Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une
de ces vieillesses ruineuses, sillonnées et cheV
rfues , qui tombent pièce à pièce et dont le cœur
est long à mourir. Il avait mis toute sa vie et
tonte son âme au théâtre. Uors de là, il valait *
peu : brusque , lourd , taciturne et mélancoli* que, son grand front ridé ne s’illuminait, son oeil terne et voilé n’étincelait, sa voix sèche et sans grâce ne prenait de l’accent, que lorsqu’il parlait du théâtre , et surtout du sien. Il ne sayait pas causer, tenait mal son rapg dans le monde, et ne voyait guère MM. de la l;lochefoucaulcl et de Retz, et madame de Sévigné, que pour leur lire ses pièces. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les succès de ses jeunes rivaux l’importunaient; il s’en montrait affligé et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlète. Quand Racine eut parodié par la bouche de V Intimé ce vers du Cid :
Ses rides sur son front ont grave ses exploits,
96 P. COHNËlli^:.
f Ck)rneille, qui n’entend.iit pas raiilei ie, s’écria naïvement: «Ne tient-il ilonc qu’à un jeune tthomine de venir ainsi tourner en ridicule les «vers desgens? » Une fois il s’ adresseà Louis XI V qiii a fait représenter à Versailles Sertorius^ OEdipe et Rodogune ; il implore la même faveur pour Olhon, Pidchérie , Stirèna^^X. croit qu’un seul regard du maître les tirerait du tombeau. Il se compare au vieux Sophocle accus*' de démence et lisant OEdipe pour réponse|Ç puis il ajoute: ' ,
h Je n’irai pas si loin, et si nies quinze lustres
Font encor quelque peine sux modernes illustres,
S’il en est de fâcheux jusqu'à s’eu chagriner.
Je n’aurai pas long-temps à les importuner.
Quoique je m’ep promette, ilh' n’en ont rien à craindfe : Cest le dernier éclat d’un feu prêt à s’éteindre; t * Sur le point d’expirer il tâche d’éblouir.
Et ne frappe les yeux que pour s’évanouir.
Une autre fois , il disait à Chevreau : « J’ai «pris congé du théâtre , et ma poésie s’en est «allée avec meis *lents. » Corneille avait perdu deux de ses enfans , deux fils , et sa pauvreté avait peine à produire les, autres. Un retard dans le paiement de sa pension le laissa presqu*'
Digilized*bv Coogl(
' ' "ÿf ■
P. CORNEILLE, v
en détresse à son lit de mort : on sîut la noble ‘ .^T ^
conduite de Boileau. Le grand vieillard expira t* '• •
dans la iuiit4u3o septembre au i"octobre i684i ^ |
rue d’ArgenteuiI,où il logeait. Charlotte Cordavî , i)/; j
était arrière-petite-fille d’une des fil les de Pierre* . l
Corneille
Ki’
^•Sê:^ -- ’'*r
LAFONTAINE
.<îyf ■ ' ■ ■'■ ' ‘
■ ' ■ ■'. ‘ .Tl
Dans ces rapides essais , par les<piels nous tàclions de ramener l’attention de nos lecteurs * et la nôtre à des souvenirs pacifiques de littérature et de poésie , nous ne nous sotnines nullement imposé la loi, comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le faire croire , de mettre eg avant à toute force ’ des idées soi-disant nouvelles , de contrarier sans relâche les opinion^ reçues, de réformer , de casser les jugemens çonsacrés , d’exhumer coup sur coup des réputations et d’en démolir.
En supposant qu’un tel rôle convint jamais à qui serions-nous, bon dieu ! pour l’entreprendre! Le nôtre est plus simple : nous avons quelques principes d’art et de critique ^ttéraire, que nous essayons d’appliquer, sans violence toutefois, et à l'amiable, aux auteurs
?£ LAFONTAINE
illustres des deux siècles précédens. D’ailleurs, l’impressibn qu’une dernière et plus fraîche lecture a laisséé eu nous , impression pure , franche, aussi prompte et naïve que possible, voilà surtout ce qui décide dSfon etde là couleur de notre causerie; voilà ce qui' nous a poussé à ^ la sévérité contre Jean-Baptiste, à l’estinie pour , BoileaUjà l’admiration pour madamedeSévigné, Matliurin Régnier et d’autres encore; aujour- ’ d’hui, c’est letourdeLafontaine*'*. En revenant sur lui après tant de panégyristes et de biogra- ‘ phes , après les travaux de M. Walkenaer en particulier, nous nous condamnons à n’en rien dire de bien nbtiVeau |>our le fond , et à ne faire au plus que retraduire à notre guise et motiver un peu différemment parfois les inê- ’mes conclusions de louange , les mêmes hom- ' rnages d’une critique désarmée et pleine d’amour. Mais ces redites pourtant , dût la forme seule les rajeunir, ne nous ont pas semblé inutiles , ne serait-ce que pour montrer que nous 6”^ aussi, le dernier venu et le plus obscur, nous
l'I Dans fordre pri-mtcr où parurent siicceuivemriil plioiciira ils ce» atlii'Ira en i SaS , ceint ilc J.-B. Hotisttaii cl Je BégttUr avsieni ptdreJ» en JsU' relui sur lj)fonhùnr.
' 100 1 LAFONTAINE • ^
• savons au besoin et par conviction ifous rangei à la suite de nos devanciers dans la'carrière.
Et puis, si La Harpe et Champfort ont loué I ^fontaine avec une ingénieuse sagacité, ils’^- Vont beaucoup trop détaché de son siècle qufV était bien moins connu d’eux que de nous. Le ' ^ dix-huitième siècle, en effet, n’a su naturel-** lement de l’époque de l^uiisXIV que la par- • '^^tie qui s’est continuée et qui a prévalu sous Louis XV. Il en a ignoré ou dédaigné tout un autre côté, par lequel le dernier règne regardait les précédées, côté qui certes n’est pas le moins ’
■ original , et que Saint-Simon nous dévoile aujourd’hui. Aussi ces admirables mémoires, qui jusqu’ici ont été envisagés surtout comme ruinant le prestige glorieux et la grandeur factice de Louis XIV, nous seujblent-ils bien plutôt restituer à cette mémorable époque un caractère de grandeur et de puissance qti’on ne soupçonnait pas, et devoir la réhabiliter hautement dans l’opinion ,. par les endroits même , qui détruisent les préjugés d’une admiration superficielle. lien sera, selon nous, des varia-'* * tionsdennsjugeraeiissur le siècle de LouisXlV,: comme il en a été de nos diverses façons de •
- - Tligi).~
> ' LAKOM'AINE. I»*.
voir touchant les c hoses de laGrèce et du moyen âge. D’abord, par exemple, on étudiait peu , ou du moins on entendait mal le théâtre grec ; on l’admirait pour des qualités qu’il n’avait pas; , ^niis , quand , y jetant un coup d’oeil rapide, on s’est aperçu que ces qualités qu’on estimait indispensables manquaient souvent, on l’a traité assez à la légère: témoins «Voltaire et l<a Harpe. Enfin, en l’étudiant"! ieux, comme a fait M. Villemain, on est revenu à l’admirer précisément pour n’avoir pas ces qualités de fausse noblesse et de continuelle dignité qu’on avait cru y voir d’abord, et que plus tard on avait été désappointé de n’y pas trouver. C’est aussi la marche qu’ont suivie les opinions sur le moyen âge, la chevalerie et le gothique. A l’âge d’or de fantaisie et Ôl opéra , rêvé par Lacurne de Ste-Palaye et Tressan, ont succédé des étiu des plus sévères, qui ont jeté quelque trouble dans le premier arrangement romanesque J puis ces études, de plus en plus fortes et intel- J^igentes,ont rencontré an fond un âge non plus d’or mais de fer, et pourtant merveilleux encore : dé simples prêtres et des moines plus hauts et plus puissans cpie les rois, des barons
•it.
Vf
lOd
lafontaîne.
gigantesques dont les grands osseuiens et les ^ armures énormes nous effraient ; un art de granit et de pierre, savant, délicat, aérien , ma- ► jestueux et mystique. Ainsi la nionarchie de Louis XIV, d’abord admirée pour l’appai^cnte* et fastueuse régularité qu’yafficba le monarque et que célébra Voltaire, puis trahie dans son infirmité réelle par-les mémoires de Dangeau,
5, de la princesse Palatine, et i-appetissée à dessein par Lemonteÿ, nous reparaît chez Saint-Sitnon vaste , encombrée et flottante, dans une confusion qui n’est pas sans grandeur et sans beauté, ► avec tous les rouages de plus en plus inutiles de l’antique constitution abolie, avec tout ce que l’habitude conserve de formes et de niouve- ■mens , même après que l’esprit et le sen.s des choses ont disparu ; déjà sujette a\i bon plaisir despotique, mais mal disciplinée encore à l’étiquette suprême qui finira par triompher. (Jr, ceci bien posé, il est aisé de rétablir en leur vraie place et de voir en. leur vrai jour les ^hommes originaux du temps , qui , dans leiiç • conduite ou dans leurs œuvres, ont fait autre * chose que remplir le programme du maître.'^ Sans cette connaissance générale , on court
mi
Dig'ilizfed'by Gooale^
If; '
LAJ'-ONTAINE;:. toft
^risque de Jcs considérer trop à part, et coiniiie des êtres étranges et accidentels.* C’est ce que les critiques du dernier siècle n’ont pas évité - en parlant de Lafontaine: ils l’ont trop isolé et chargé dans leurs portraits; ils lui ont supposé une personnalité beaucoup plus entière qu’il jj’étflit besoin, eu égard à ses œuvres’, et l’ont imaginé bonhomme et outre- me-
sure. llleurétait bien plus facile de s’expliquer Racineet Boileau, qui'appartiennent à la partie régulière et apparente de l’époque , et en sont la plus pjire expression littéraire.
Il y a des hommes qui, to'ut en suivant le • mouvement général de leur sièclé, n’en conservent pas moins une individualité profonde ■ et indélébile : Molière en est le plus 'éclatant • exemple. Il cji est d’autres qui , sans aller dans le sens de ce mouvement général , et en montrant par conséquent une ceilaine originalité propre , en ont moins pourtant qu’ils ne paraissent , bien qu’il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans la manière qui les distingue de leurs contemporains une grande part d’imitation de l’Age précédent; et dans ce frappant contraste qu'ijs nous offrent avec ce
to4 . LAFONTAINE. ♦ .
qui les entoure , il faut savoir reconnaître et rabattre ce qui revient de. droit à leurs devanciers. C’est parmi les hommes de cet ordre que nous rangeons Lafontaine : nous l’avons déjà dit ailleurs, il a été, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des poètes du seizième siècle.
Né en i6ai, à Château-Thierry eu Champagne , il reçut une éducation fort négligée , et donna de bonne heure des preuves de son extrême facilité à se laisser aller dans la vie , et à obéir aux impressions du moment. Un chanoine de Soissons lui ayant prété un jour, quelques livres de piété, Je jeune Lafontaine^ se crut du penchant pour l’état ecclésiastique , et entra au séminaire. Il ne tarda pas à en sortir; et son père, en le mariant, lui transmit sa charge de maître des eaux et forêts. Mais Lafontaine, avec son caractère naturel d’oubliance et de paresse, s’accoutuma insensiblement à vivre comme s’il 'n’avait eu ni charge ni femme. Il n’était pourtant pas encore poète , ou du moins il ignorait qu’il le fut. I.ie hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait en quartier d’hiver à Château^
' LAFONTAINE. . *o5
Thierry hit un jour devant lui l’ode de
Malherbe sur la mort de Henri IV :
cr
Que direi- vous, races futures, etc. .'|
• et Lafontaine, dès ce moment, se crut a|)|)elé à composer des odes : il en fit, dit-on , plu-^ sieurs , et de mauvaises ; mais un de ses parens, nommé Fintrel, et son camarade do collège j Maucroix, le détournèrent de ce genre et l’engagèrent à étudier les anciens. C’est aussi vei’S ce temps qu’il dut se mettre à la lecture de Rabelais’! de Marot et des potées du seizième siècle, véritable fonds d’une bibliothèque de • province à cette éjKtque. H publia, eu i654> ■une traduction en vers de \ Eunuque de Térence, et l’un des parens de sa femme, Jannart, ami et substitut de Fouquet, emmena le poète ^ Paris pour le pré.senter au suriptendant.
Ce voyage et cette présentation décidèrent du sort de I..>afontaine. Fouquet le prit en amitié, se l’attacha et, lui fit une pension de mille francs , k condition qu’il en acquitterait chaque quartier par une pièce de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. C^rs petites pièces, avec le Songe de sont les pre-
<ci6 LAFONTAINE.
. . ^ • inières pimliicUoiis originales que nous ayons '•
, de Lafontaine : elles se rapportent tont-à-fait^.
au goût d’alors, à celui de Saint'Ëvremond et de^ ' Benserade, au marotisine de.Sarrazin et de Voiture, et le je ne sais quoi de niolles.se et de . rêverie voluptueuse , qui n’appartient qu’à . ..notre délicieux auteur, y perce bien déjà, ’ mais y est encore trop chargé de fadeurs et de T . ' bel-esprit. Ix* poète de Fouquet fut accueilli
dès son début comme un des ornemens les
plus délicats de cette société polie et galante ‘ de Saint-Man^ et de Vaux, il était fort ai-y
niable dans le monde, quoiqu’on en ait dit, et^ . ■ • particuliérement dans un inonde privé; sa •• . conversation, abandonnée et naïve, s’assai/* sonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses .
• distractions savaient fort bien s’arrêter à temps pour n’ette qu’un charme de plus: il était cer- .
^ itainenient moins bonhomme en société que ^ le grand Corneille. Les femmes, le rien faiiv.
< et le sommeil se partageaient tour à tour ses e " hommages et ses voeux; il en convenait agréa-*» •
• blemeiit, il s’en vantait même parfois et ‘causait volontiers de lui-nième et de ses goûts '
• avec les autres, sans jamais les lasser, et en les
Digilized by Googy
I tf
. *• LAFONTAIWE. ’ ^ <^7 .
faisant seulement sourire. L’inllmité surtout avait mille grâces avec lui; il y portait un tour affectiieiix et de bon ton familier; il s’y livrait en homme qui oublie tout le reste, et en prenait au sérieux ou en- déroulait avec badinage les moindres caprices. Son goût déclaré pour le beau sexe ne rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu’elles le voulaient bien. Lafontaine en effet, comme Hunier, son prédécesseur, aimait avant tout les amours faciles et de peu de défense, l'andis qu’il adressait à genoux aux Iris, aux Cly- . mènes et aux ^^«sses de respectueux soupirs, et qu’il pratiquait de son mieux ce qu’il avait crû lire dans -Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins mystiques, qui l’aidaient à prendre son martyre en paticnce.-V Paroû se^'bonnes fortunes à son arrivée dans la capitale, on cite la célèbre Claudine, troisième femme de Guillaume Colletet et d’abord sî» servante; Colletet épousait toujours .ses servantes. Noti-e poète visitait souvent le bon vieiyc rimeur en sa maison du faubourg Saint- -Marceau , et courtisait Claudine tout en devisant, à sou|>er, des auteurs du seizième siècle
fc •
Digilized by Coogle
, i6« ^ L\FONTAlNE. ' .
■ avec le marif qui put liii donner là-dessns f 1 «rutiles 'conseils, et lui révéler des richesses
dont il profita. Pendant les six premières années^ ®de son séjour à Paris, et jusqu’à la chute de
■ Fouquet, Lafontaine'prodiiisit peu; il s’abandonna tout entier au bonheur de cette vie «l’enchantement et de fête, aux délices d'une n société choisie qui goûtait son commerce iu->
‘ génieux et appréciait ses galantes hagatelles. . Mais ce songe s’évanouit par la «captivité de’'*
” l’enchanteur; et , sur ces entrefaites. Madame ^ la duch«?sse de. Bouillon, nièce «le Mazarin,
,, ayant demandé a«i poète de^|^ntes en vers,-.,, il s’empressa de la satisfaire, et le premier recueil des contes parut en i(564 : I^fontaine avait quarante-trois ans. On a cherché à ex-' ^pliquer un début si -tardif dans un génie si facile, et certains cri tiques ".sont alfUs ju.squ’à . attribuer ce long silence à des études secrète» à une éducation, laborieuse et prolongée. En > vérité, bien que Lafontaine n’ait pas cessé d’essayer et de cultiver à ses momens de loisir son talent, depuis le jour où l’«jde de ^lal- ' herbe le lui révéla, j’aime beaucoup mieux ■i croire à sa paresse; à son sommeil, à sas dis- •
, • ^ LAFONTAINE. .. 4 <>9
tracrions, ■ tout ce qu’on voudra de naïf et d’oublieux en lui, qu’admettre cet ennuyeux
4 noviciat auquel il se serait condamné. Génie
'instinctif, insouciant, volage et toujours livré •■au courant des circonstances, on n’a qu’à rap-
procher quelques traits de sa vie^pour. le con- , naître et le comprendre. Au sortir du collège,. . un chanoine de Soissous lui prête des livres Fpieux, et le voilà au séminaire; un officier lui lit une ode de Malherbe, et le voilà poète ; Pintrel et Maucroix lui' conseillent l’antiquité, *et fe voilà qui rêve Quintilien et raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui feonimande dizains et ballades, il en fait;jrâ^dame de Bouilloil; des contes, et il est cof^tir; un autre jour ce seront des fables pour mon- . seigneur le Dauphin, un poème du Quinquina pour madame de Bouillon encore; un opéra de ^Daphné pour Lulli ; la Captivité de Saint-Malc à la requête de M. M. de Port-Royal; ou bien ce . seront des lettres, de longues lettres négligées et fleuries , mêlées de vers et de prose , à sa femme , à M. de Maucroix , à Saint-Evremond , auxConti, aux Vendôme, à tous ceux enfin qui lui en demanderont. Lafônlaine dépensait
^ 110 I^FONTAINE
son génicf" comme son temps, conïme sa foi*i *' tune, sans savoir comment, et au serA’ice de tous. Si jusqu’à l’âge de quarante ans il enparut moins prodigue que plus tard , c’est que I les occasions lui manquaient en province , et* que sa parejse avait besoin d’être surmontée par une douce violence. Une fois d’ailleurs qu’il eût rencontré le genre qui lui convenait ‘ le mieux, celui du conte et de la fable, jP‘ était tout simple qu’il s’y adonnât avec une', sorte d’effusion, et qu’il y revînt de lui-mèrae ’ ’ à plusieurs reprises, par penchant co*mme .• par h^itude.. I^afontaine, il est vrai, se nié- ,•
prenaâwn peu sur lui-même ; il se piquait de beaueVp
ïp de correction et de labeur, et sa poétique qu’il tenait en gros de Maucroix , et que* • t Boileau et Racine lui achevèrent, s’accordait . as.sez mal .avec la tournure de ses œuvres. . ^Mais cette légère inconséquence qui lui e^ commune avec d’autres grands esprits naïfs -^de son temps, n’a pas lieu d’étonner chez lui, et elle conûrnie bien plus qu’elle ne contrarie.)! notre opinion sur la nature facile et accommodante de son génie. Un célèbre poète de nos jours, qu’on a souvent comparé à Lafon-ii
' LAFONTAINE. Ci
tainc pour sa Ijonhomie aiguisée de maliée, et •' qui a comme lui la gloire d’être créateur ini- ' mitable dans un genre qu’on croyait usé; le même poète populaire qui , dans ce moment d’émotion politique , est rendu après une trop longue captivité à ses amis et à la France , Béranger, n’a commencé aussi que vers quarante ans à concevoir et à composer ses immortelles " èiiansons. Mais pour lui, les causes du retàrd nous semblent différentes, et les jours du silence ont été tout autrement emplbÿé^l Jeté jéüne et .sàùs éducation régulière au' milieu d’une littérature compassée et' d’une poésîè f sans âme, il a dû hésiter long-temps, s’essayer en secret, se décourager maintefois et se re- • prendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et, en un mot, brûler bien des vers ’ avant d’entrer en plein dans le 'genre unique , (pie les circonstances ouvrirent à son cœur i’ de -citoyen. Béranger, comme tous les grtmds ■ pciètes de ce temps, même les pliis instinctifs, a su parfaitement ce qu’il faisait et pourquoi il ” le faisait : iin art délicat et savant se cache soirs ^ seS^ rêveries les plus épicuriennes, sous ses ins- ^ pirations les plus ferventes; honneur en soit ^
LAFONTAINE
"â lui ! mais cela n’était ni du temps Q^d\i génie de Lafontaine.
Ce qu’est Lafontaine dans ie conte, tout; " le monde le sait ; ce qu’il est dans la fable ,
■ on le sait aussi, on le sent; mais il est moin^.
aisé de s’en rendre compte. Des hommes d’es-
prit s’y sont trompés; ils ont mis en action^
selon le précepte, des animaux, desarhres, des * hommes, ont caché un sens fin, une morale ' saine sous ces petits drames, et se sont étonnés ensuite d’être jugés si^inférieurs à leur illustre devancier ; c’est que Lafontaine entendait autrement la fable. J’excepte les premiers livres' dans lesquels il montre plus de timidité , se tient davantage à sou petit récit, et n’est pas encore tout-à-fait à l’aise dans cette forme qui s'adaptait moins immédiatement à son esprit ♦ que l’élégie ou le con^. Lorsque le second recueil parut, contenant cinq livres, depuis le sixième jusqu’au onzième inclusivement, les contemporains se récrièrent, comme ils font toujoui-s, et le mii'ent fort au-dessous du pre- . mier. C’est pourtant dans ce recueil que se ’ trouve au complet la fable, telle que l’a inven-.
^ tée I.afontaine. Il avait fini évidemment par
fS--!-. ■ ■ r i
J, WONTAMyi.
«^ VWV'SujrlQuV.un cadre commode à pensées/ à sentiiuens, à causerie; le petit drame, qui ftn fait , le fopd, n'.y jîst plus toujours l’essentiel comme auparavant ; la moralité (le quatrain y .. vient au bout par un reste d’habitude : inaûtia ^ïble , plus libre en son cours , tourne et .tjé- . rive, tantôt à l’élégie et*à l’idylle, Uuitôt à l’épi* tre et iui. conte; c’est une anecdote, une cou* versation , une Igcturc , élevée à la poésie , un ■ mélange d’aveux charmans , de douce philosophie et de plainte réveu$t>. Lafontaine est notre seub.grand poète jjei-sonnel et rêveur avant André Chénier. 11 se met volontiers dai^s -ses vers, et nous entretient de lui, de son âme,
*7 de ses caprices et de ses faiblesses. Son accent l’espire d’ordinaire la malice, la gaîté, et conteur grivois nous rit du coin de l’œil, «n branlant la tète. Mai%pSOUvent aussi il a des , ^ns qui viennent du cœur et une tendresse mélancolique qui le rapproche des poètes ^ ? jiotre âge. Ceux du seizième siècle avaient • bien eu déjà quelque avant-goût do rêverie ;•• f^s elle manquait chez eux d’inspiration individuelle, et ressemblait trop à un Héit comuuiii nnifurine, d’après Pétrarque let. beinbo.
*».i4 LAFONTAINE. U
'Lafontaine lui reiuiit un caractère primitif d’expression vive et discrète ; il la débarrassa fde tout ce /ju’elle pouvait avoir contracté de^ banal et de sensuel; Platon, sous ce rapport,) . ’liri fut bon à quelque chose, comme il l’avait ,
. été à Pétrarque; et quand le poète s’écrie dans une de ses fables délicieuses :
Ne sentirai-je plus de ctiaime qni m’arrête?
Ai-je passé le temps d’aimef ?
ce mot charme^ ainsi employé en un sens^.
indéfini et tout métaphysique, marque en poésie française un progrès nouveau qu’ont ^relevé et poursuivi plus tard André Chénier et ses successeurs.QAmi de la retraite, de la solitude, et peintre des champs, Lafontaine . A encore sur ses devanciers du seizième siècle, l’avantage d’avoir doq^é à ses tableaux des cou- . leurs fideles qui sentent, pqur ainsi dire, Ip pays et le tierroir. Ces plaines immenses de blés où se promène de grand matin le maître^ et où •, l’alouette cache son nid ; ces bruyères et ces , buissons où fourmille tout un petit monde; rces jolies garennes, dont les hôtes étourdis font la cour à l’aurore dans la rosée , et pai^
lAFONTAINS.
fument lie thym leur banquet, o'est la Beauce, ^la Sologne, la tJhampagne, la Picardie; j’en ■ reconnais les fermes avec leur» mares, avec les ^ basses-cours et les colombiers, [./^fontaine avait bien observé ces pays, sinon en maître des i^ïix et forêts, du moins en poète ; il y était-né; -Jfil y avait vécu long-temps, et même après quHl se fut futé dans la i^pitale, il retournait clia- ■*que annéè vers rautorame, à Château-Thierry,
*' pour y visiter son bien et le vendre en détail ; CAT Jean, comm^'on sait, mangeait le fonds avec le rejjenu, ^
I^orsque tout le bieitj de I.afontaine fut dissipé., et que l’empoisonnement de Madame l’eut privé de la charge de.gentiihomiiite <|u’il remplissait aupi^s d’elle, madame de la Sablière le recueillit ^dans sa maison et l’y soigna pendant plus de vingt ans. Abandonné dans ses mœurs, perdu de fortune, n’ayant plus ni feu ni lieu, ce fut petur lui et pour son talenUune • - inestimable ressource que dd se trouver maintenu, sous les auspices d’une femma aimable, au sein ^’une société spirituelle et de bon goût, avec toutes les douceurs de l’aisance. Il sentit vivement le prix de ce bienfait; et cette invio.-
’Ssr..
il6 t/{F0NTAINF,.
lablc ainili»*!, familière à la foiaet respectueuse, que la mort seule put rompre, est uu des senritnens naturels'qu’il réussit le mieux à exprimer. Atix pifxfs de madame de la Sablièreet des a'iitres femmes distinguées qu’il célébrait en les respectant, sa muse |>arfois souillée reprenait», une sorte de pureté et de fraîcheur, que ses goûts un peu vulgaires , et de moins ha moins scrupuleux avec l’âge, ne tendaient que trop à affaiblir. .Sa vie, ainsi ordonnée dans son désordre, devint double, et il yen fit deux paiis : l’une, élégante y animée, spirituelle au grand jour , bercée entr*e les jeux de la poésie et les illusions du cieiir; l’autre obscure et honteuse, if faut le'dS-C', et livrée à ces égarcmens pro-» longés des sens que la jeunesse embellit du nom . de volupté, mais qui sont comme un vice au front du vieillard. Madame de la Sablière ellemême,, qui reprenait Lafontaine, n’avait pas été toujours exempte de passions humaines et de faiblesses selon le monde ; mais, Iprsque fin- . ^ fidélité du maVquis^é La Fare lui t^t laissé 15 cœur libre et vide, elle sentit que nul autre que Dieu ne pouvait désonnais le remplir, et consacra ses' dernières . années aux pratiques
lAFONTAlM£
^ ies |)Ui!> acliviu> du lu ciiaritt^ cW^i^ue. ^coiivci'sioiwauüsi siucére qu’«3clataiite eut lieu eu 1(183. liafontaine eu fut touché comme d’uii exemple à suivroij sa fragilité et d’autres liaisons qu’il contracta vers cette é|K)que le- détournèrent,etee nefutquedix mis après, quaud
la mort de-madame de lu Sablière lui eut donné
un second et solennel avertissement, que cette bonne pensée germ.â en lui pour n’en plus sortir. Mais, dés it>84,«nous avons de lui un adluiiable Discours eu vers, qu’il lut le jourale sa réception à l’académie française, et dans lequel, s’adressant à sa bienfaitrice, il lui expose avec candeur l'état de son âme :
Do solides pLiîsirs je n’ai suivi que roiiibrc,
■ Tai toujours ahusé'du plus cher de nos. biens Les pensera amusnns, les vagues entretiens, Vains enfans du loisir, délices chiiçéri(|ucs ;
Les roiuan^ et te jeu, pestes des républiques,
Par qui sont dévoyés le» esprits les plus droits,'"^ ' Ridicule furçur qui se moque lies lois;
Cent,autres passions, dès s.iges condamnées, ^ ‘ Ont pris comme à l’cnvi h fleur de mes anné-cs., L’usage des vrais biens ré|>arcriMt ces ibau;( ; « .
Je le sais, et je cours encore à des biens faux. .
Sf faut-il île tels pènseï^ nous quittent r
LAFONTAINE
Je ne vois phis d’insUins qui ne m’en snllioileiU;
Je recule, et peut-être attendrai-je trop lard; ;
Car qui sait les niomeqs prescrits à son départ ? ^
Quels qu’ils soient, ils sqnt couru. . '
C’est, on le voit ,'iine confession grave, ingentie , où l’onctiorf religieuse et une hante mo- , raÜté n’empêchent pas ufl réste de cêup d’œil ^ àmouréux vers ces chimériques délices dont ' on est mal . détaché. j. Et puis une simplicité d’exagération s’y mêle : des romans et le jeu qui ont ég^ré le pécheur sont la peste des républiques , une fureur qui sé moque des lois. Et plus loin : ' ’ »> g
Que me servent ces vers avec soin composés?.
N’en attends-jc autre fruit que de les voir prisés.^
(?est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre,
•’ Et qu’au moins vers ma fin je pé comménee à vivrfe Car je n’ai pas vécu; j’ai servi deux .tyrans; '
Un vain bruit et l’amour ont partagé mes' ans.
Qu’est-ce que vivre, Ipis ? vous pouvez nous l’apprendre; Votre réponse est prête, il me semble l’entendre !
Cest jouir des vrais biens.avec tranquillitg, '
!fairc usage yn temps et de l’oisiveié,
'■ .S’acquitter des honneurs dus  l’Être suprême, ^ Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même. '
* Bannir le fol amour et les voeux impuissans,^
Comme By^es dans nos coenrs sans cesse r'enais.sâns.
• LAFONTAINE. 119 x
'Sincère, éloquente, sublime pc^ie, d’un tour ■singulier,oùla vertu trouve moyen de s’accom- . moder avec l’pisiveté^où les Phyllis se plaçait • côté de FÊtre suprême , et qui fait naître un sourire dans Une larme !“Que Lafontaine n a-t-il éonnu le Dieu des bonnes gens? il. lui en aurait moins coûté pour se convertir. *
Au premier abord, ut à çe juger que par les œuvres , l’art et le travail paraissent tenir peu de place chez Lafontaine, et, si l'attention de là critique n’avait été éveillée sur ce point par (Quelques mots de ses préfaces et par quelques • témoignages cpiiteihporains, ,on n’eût jamais songé probablement à en faire üobjet «d’une question. Mais le poète confèssf, en tête de Psyché^ que la prose lui coûte autant que tes vers. Dans-une de ses dernièrés fables au duc. de Bourgogne ,11 se plaint de fabriquer à force ♦ de temps des vers moins sensés que la prose Vdu jeune prin*ce. Ses manuscrits présentent beaucoup de raturés et de cliangemeus; les ,^mémes inorcejaux y sont recopiés plusieurs fois^ct souvent avec des correctiorts heureuses.
Par exemple, on a retrouvé, tout entière de sa main, une première ébauche de la fable in-
i»Ti . LAFONTAINE. •
titulée /e Renard, les Mouchées et le Hèrissot%%* et en la comparant à celle qu’il a fait imprimer/
• ôn voit que les deux versions y’ont de commun que deux vers. Il est mêine*plaisant de . . foir quel soin religieux il apporte aux errata :
^«11 s’est glissé, dit-il en tète de son second
J^recueil , quelques fautes dans l’impression.
» J’en ai fait faire un errata; mais ce sont de ». légers remèdes pour un défaut considérable. , ' Si on veut avoir quelque plaisir de la lecture • s de cet ouvrage, il faut que chacun fasse cor- » riger ces fautes à la main dans son exein- . » plaire, ainsi qu’elles sont marquées par cha- •
A que «errata , aussi bien pour le# deux pre- * mières parti?s que pour les dernières. »' Que conclure de toutes ces preuves? QqeJjafbn- •"taine était de l’école de Boileau et'de Racine
* en poésie; qu’il suivait les mèâiea proctxlés de composition studieuse, et qu’il fai^it diflicN ' lemefit ses vers faciles? Pas le dioins du monde f* Lafontaine me l’affirmerait en face, que Je le renverrais à Barüch , et que je ne le croirais*, pas. Mais il avait, comme tout poète,, ses secrets, ses finesses , sa correction relative; il s’en sodiciait peu' nu point dans .ses lettres en
LAFONTAINE
vers; peu encore, mais davantage, dans ses’ contes; il ^ visait tout-à-fait dans ses fablesu Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimaitf • s’en plaindre par manie. Lafontaine lisait beaucoup, non-seulement les modernes ItO(^ liens et Gaulois « mais les anciens, dans les textes ou en tradilcti'ons; il s’en glorifie à totit propos. ' • *
Térence est dans mes iqains, je m'instruis dans Horace Homère pt son rival sont' mes dieux du Parnasse;
Je le dis aux rochers, etc. . . . .■ . . .■
Je chéris l’Arioste et j’estime le T.isse;' ' ‘ ^
• Plein de Machiavel; entêté de Bocace,
J’en parle si souvent qn’on en est étourdi; . ^.4^4 'J’en lis qui sont du nord et^ui'sunt-du iqidi. . ±
Fera-t-on de Ini un savant? Son érudition pour cela de -trop singulières méprises, et;* pertfiet des confusions trpp charmante.s. 11 a écrit dans sa vie d’Ésope r «“Comme Planudé»
» vivait dans urt sièclfe où la méraôire des ' ••choses arrivées à Ésope ne devait pas être • encore éteinte, j’ai cru qu’il savfTit par tra- » dition ce qu’il a laissé. » F.n écriv.int ceci,>il oubliait que dix-neuf .siècles s’éutient écoulés entre le Plu'vgien et celui qu’oii iig^^nnc
iM T„tFONTAl!SK.
pour bi^graphe, et que le iiit)inr grec ik*' vivait guères plus cte deux siècles avant le règne de IjOiiis-!e-Grarid. Dans une épître à Huet en faveur des anciens contre les inoT% dernes, et à l’honneur de Quintilien en particulier, il en revient à Platon, son thème’-, favori, et déclare qu’on ne pourrait trouver entre les sages modernes un seul appro-r- ^chant de ce grand philosophe , tandis qtie
La Grèce en fourmillait dans son moindre canton. ‘
Il attribue la décadence de l’ode en France à une cause qu on n imaginerait Jamais :
■ '• , -Vif
. . l’ode qjù baisse un peu
' Veut de la patience, et nos gens ont du feu. ^ ..
D’ailleurs, en cette reraarqtiable<épitre,il proteste contre, l’imitatipn servile des ancienf, et cherche à exposer de quelle mature est la sienne. Nous conseilloiîs aux tùrieux de com-. parer ce passage avec la fin de la deuxième épître d’André Chenier; l’idée au fond est la même, mais on verra» en comparant l’une etf l’autre expression, toute la tlifférence profonde qui 'éjfrre un poète artiste comme Chénier, -