‹ Critiques d'art et de litteratureChapitre 10 sur 24 · V. .1. ni-: iU'HANr.KR · texte numérisé non relu

V. .1. ni-: iU'HANr.KR

d'ahalt(îment qu'une inspiration licurouse fut pour lui la source d'un l)ien-elre inespéré. Laissons-le raconter lui-même le fait dans la dédicace de ses œuvres adressée à Lucien Bonaparte : « En 1803, privé de ressources, las d'espérances déçues, versifiant sans but et sans encouragement, sans instruction et sans conseils, j'eus l'idée (et coml)ien d idées sembl :bles étaient restées sans résultat!), j'eus Tidée de mettre sous enveloppe mes informes poésies, etdeles adresser, par la poste, au frrre du |)renii('r consul, M. Lucien Bonaparte, déj'i célèbre par son grand talent oratoire et par l'amour des arts et des lettres. Mon épître d'envoi, je me le rappelle encore, digne d'une jeune trte toute ré pnl)licaine, poi'tail rnupifinlc de l'orgueil blessé par le besoin de recouiii' à un protecteur. Pauvre, inconnu, désappointé tant de luis, je n'osais com[)ter sur le succès d une démarche que personne n'a[)puyait. Mais \r troisiémr jour, n joie indicible! M. Lucien m'appelle près de lui, s'informe de ma position, (|u'il adoucit bientôt; me parle en poëte, et me prodigue les encouragements et les conseils. Mallieureusemenl il csl forcé de s'éloigner de la France. J'allais me croire oublié, lorsque je recois de Rome une procuration pour toucher le traitement de l'Institut, dont M. Lucien était membre, avec une lettre (jue j'ai précieusement conservée.

Deux années après, en ISOo, Béranger. recommandé à Landon, l'éditeur du vaste recueil intitulé AfUKtIrs du Mnsce^ était accepté comme rédacteur, et trouvait dans la composition d'articles anonymes un j)ain as-

suré pour le lendemain. Nous avons parcouru les volumes des Annales correspondant à cette année, et nous croyons avoir découvert quelques-uns des articles du chansonnier. Leur style en est correct et ne manque pas d'une certaine précision ; mais il est incolore et rien n'y fait pressentir Fauteur des strophes à Chateaubriand ou à'Octavie. Pour me servir d'une expression vulgaire, il pelotait en attendant partie.

Enfin, en 1809, son avenir fut assuré. Grâce aux pressantes sollicitations de Fauteur Marins à Minturnes, il obtint une place d'expéditionnaire dans les bureaux de l'instruction publique, aux appointements de dix-huit cents francs. C'était une fortune inespérée qui lui arrivait. Il était temps; il avait alors vingtneuf ans.

Dès lors sa carrière fut décidée, sa vocation suivit son cours. Auteur de chansons qui couraient manuscrites, lié bientôt avec tous les membres de la Société du Caveau, il y fut reçu en 1813, et sa chanson de réception, en réponse à celle de Désaugiers, nous a été conservée. La même année parut le Roi d'Yvetot^ première révélation de ce talent qui ne devait plus marcher qu'en grandissant. Sous une forme dont l'esprit n'a d'égal que la bienveillance, c'était la France qui demandait du repos à son glorieux chef. Mais il n'était plus temps : le destin des batailles devait emporter dans le même abîme le conseil et le refrain.

Il ne faut pas s'y tromper, comme homme politique, Béranger ne pouvait avoir une bien vive sympathie pour l'Empereur. Ses souvenirs et son éduca-

l\ .]. DE bérângek. • m tion le tournaient ailleurs. Le Roi d'Yvetot en est la preuve. Ce n'est pas Napoléon triomphant que le poëte a chanté :

Ce n'était pas le soleil de l'empire

Qu'à son lever je chantais dans les cieux!

Mais lorsqu'il vit cette grande figure tombée et insultée par ceux-là même qui la veille encore lui faisaient litière de leur bassesse, le sentiment poétique s'éveilla chez lui et n'eut pas de peine à trouver de récho chez une nation (|ui pendant (juinze ans n'avait vu dans son César triomphant cpic son propre géni(*, couronné. Déranger a été pour le peu|)h» le principal vulgarisateur de la gloire impériale. Kt si. |)Ius tard, rimagination de la postérité entoure le grand capitaine de Tauréole d'Alexandre ou de Charlemagne, personne n'y auia contribué autant que lui. Il aura fait pénétrer dan^^ le souvenir des masses un Napoléon légendaire (pii durera autant ([uo le Napoléon historique.

En 1815, la Restauration trouva Réranger tout prêt à jouer le rôle auquel il a dù sa popularité. Rien qu'il ait prétendu avoir vu arriver l(»s lîourbons sans sympathie, mais sans hostilité, on n'est pas forcé de croire le chansonnier sur parole. Il a dû se tromper sur la vérité de ses sentiments. D'une génération naturellement hostile au [)rincipe représenté par les Rourbons, s'étant (lévelop|)é au milieu de l'atmo sphère peu orthodoxe de l'Empire, il n'est pas étonnant qu'il ait vu dans le nouvel ordre de choses la

réhabilitation d'un principe en opposition directe avec les idées et les aspirations du pays. En second lieu, qui dit chansonnier dit opposition ; et si, comme cela n'est pas douteux, Béranger songeait déjà à tout le parti qu'il pouvait tirer de cette position littéraire, il est certain aussi qu'il a dû se réjouir en voyant s'installer un gouvernement qu'il pensait devoir lui apporter une ample moisson de railleries.

Je ne veux nullement faire ici le procès de la Restauration en faveur de Béranger. En se plaçant d'un peu haut, il se pourrait bien que son rôle de publiciste ne fût pas exempt de reproches, et que les gens réfléchis trouvassent médiocrement moral ce jeu qui consiste à attacher des queues de papier au dos d'un gouvernement, à le piquer à coups d'épingle, à le déconsidérer dans l'esprit des masses, et à laisser le vaisseau aller à la dérive du jour où l'équipage a fait sauter le capitaine par-dessus le pont. Toutes ces questions pourraient faire l'objet d'une bien intéressante étude sur Béranger homme politique, d'où il ne sortirait pas complètement absous. Mais, en nous contentant de l'indiquer à de plus hardis, nous devons dire les faits sans commentaire et nous borner à l'examen de la question littéraire.

La Restauration n'eut pas d'ennemi plus acharné et plus intraitable. Elle se défendit par tous les moyens que les lois mettaient alors en son pouvoir. Privation de sa place, procès, amendes deux fois répétées, rien n'y fit. Elle frappait sur un instrument sonore et lui donnait du retentissement. Son ennemi

1'. .). DE BÉUANGER. 197

s'appelait Légion. Qu'étaient les luttes de la tribune ou les attaques de la presse auprès de ces couplets ailés s'envolant à propos de tout : railleurs, amers, sombres^ joyeux, évoquant les souvenirs, aiguisant les sarcasmes, maniant Tironie, donnant un double sens aux soupirs de la volupté ou aux chants de rivresse, pénétrant toutes les couches de la société, depuis le cabinet de Thomme d'État ou le comptoir du banrjuier, jusqu'au grenier de l'artisan ou à la mansarde de la grisetl(i? Le l*ays atlcnlil' prrlait l'oreille; le poëtc disait la strophe, et tout un [>cuple répétait en chœur le refrain. Aussi a-t-il pu diie dans sa dernière chanson, sans ([u'on songe à le taxer de vanité :

Tes traiU aiî^iis, lanc('s au tri'mo nnhne, En retombant aussitôt ramassés, De près, de loin, pur le peuple qui t'aime, Volaient ei» chœur vers le but relancés. Puis, quand ce tn'»ne ose brandir son foudre, De vieux fusils l'abattent on trois jours : I^our tous les coups tirés dans son velours, Cuaibien ta Muse a fabriqué de pcui-lre!

Seulement, pour un poêle aussi correct que lui, il eut pu choisir une image plus juste et ne pas faire hran '//• des foudres par nu trône.

Au fond, Béranger n'était ni républicain ni impérialiste, ni athée, ni dévot. En politique, en religion, il était libéral, c'est-à-dire frondeur. Il avait toute l'intelligence et toute la crédulité du parti qui a triomphé en 1830. Il feignit de croire au Champ

d'Asile; il crut de bonne foi aux Hellènes, aux Ottomans, aux têtes du sérail, à toute cette fantasmagorie sentimentale et poétique avec laquelle l'opposition fit les affaires de la Russie comme si elle eût été payée pour cela. M. de Villèle était bien plus dans le vrai lorsque, du haut de la tribune, il s'étonnait de cette incompréhensible affection pour cette localité. Si Déranger n'eût été qu'un poëte dénué de bon sens, ce platonique amour eût été excusable. Mais c'était un esprit politique autant qu'une imagination poétique, et, de tous les conseillers du libéralisme, pas un n'avait autant de portée dans l'esprit et de rectitude dans le jugement. Or, avec ces deux dons de la nature, il est singulier qu'il n'ait pas entrevu les conséquences de l'affranchissement de la Grèce dans le système de l'équilibre européen, et qu'il ait donné dans le piège grossier tendu par la Russie à la Restauration.

Emprisonné une première fois en 1821 pendant un mois, cette brusque condamnation n'était pas faite pour adoucir son opposition. Au contraire. Les témoignages d'intérêt qui lui arrivèrent dans sa prison de tous les côtés de la France, lui révélèrent le secret de sa puissance et le sentiment de l'intérêt qu'il suscitait. Connaissant sa force, sûr d'être soutenu, son hostilité prend de plus vastes proportions, ses attaques deviennent plus vives, portent plus haut et ont un plus grand retentissement. La raillerie tourne à la satire, le vaudeville au drame, la chanson ouvre de larges ailes et se fait dithyrambe. L'éducation de son public est faite; il le tient dans sa main, et, au

p. J. DK DÉRANGER. 199

lieu (le descendre jusqu'à lui, c'est le chansonnier, au contraire, qui Télève à la hauteur de son talent. La lutte, dès lors, prend les proportions d'un combat corps à corps entre la royauté et le poëte. VÉpce de BaiHodès et les magnifiques strophes d'Octavic, sous le voile transparent d'un fait historique, permettent à l'auteur d'attaquer avec une haine éloquente et perfide les ridicules ou les affections privées du roi Louis XYIII. Le ministère emmiellé de M. de Martignac vint suspendre un instant ses attaques. Déranger put croire que les partis « rapprochaient leurs drapeaux; » mais Tillusion fut courte, et en 1820, neuf mois de prison Teusscnt dissipée s'il en eût encore conservé. A la Force, sa verve s'aiguisa de plus belle. D'dus Mes joiu's (jras de il ne se donne j>lus la

peine de chercher une légende qui puisse al)riter l'interprétation, il s'attaque directement au roi Charles X. Le refrain si audacieux de cette chanson, Mon bon roi^ vons me le paire:, fait penser ([u'il e/itr(^voyait la chute de 1830 et se croyait certain de l'impunité. Le Cardinal et le Chansonnier date de la mémo époque. L'auteur avait été désigné a la réprobation des fidèles dans un mandement de l'archevêque de Toulouse, Mgr de Clermonl-Tonnerre. 11 y répondit par cette chanson, modèle d'esprit et de finesse. C'est lui-même qu'il faut entendre raconter ces quinze années de lutte, pendant lesquelles son nom est devenu une des gloires de la France. Il l'a fait en écrivain consommé, en causeur spirituel et facile, dans une préface qui est un des remarquables morceaux de

prose de notre époque. Nous sommes heureux d'avoir à y renvoyer le lecteur.

Le mouvement politique sollicité de tous ses vœux, et préparé par tous ses efforts, éclata enfin. Juillet 1830 parut lui donner raison. D'autres que nous raconteront quelle fut sa part dans les conseils organisés pendant la bataille. Elle fut beaucoup plus importante qu'on ne pourrait le supposer. Ses avis influèrent sur quelques-unes des graves décisions prises, et ne contribuèrent pas peu à modérer l'effervescence de la victoire dans Tesprit des vainqueurs. Il est inutile de nous arrêter plus longuement sur ce sujet; nous préférons rappeler que ce fut au courage, au dévouement de Déranger que l'on dut la conservation de l'imprimerie royale et que sa popularité évita aux bandes victorieuses qui venaient saccager ce magnifique établissement la honte d'un pareil acte de vandalisme. L'ébullition calmée, et quand il fut question de se partager les épaves du naufrage, des positions importantes lui furent offertes. Il les refusa invariablement. Tour à tour ses amis devenus ministres, MM. Laffitte, Dupont (de TEure), Sébastiani, Gérard, le sollicitèrent d'accepter de hauts emplois; il les remercia tous par des phrases poétiques aussi ingénieuses que pleines de grâce et de flatteurs compliments, mais où il témoigne, qu'on me permette de le dire, beaucoup plus d'habileté personnelle que de véritable modestie.

En 1833 parurent ses nouvelles et dernières chansons. Ce recueil est son chef-d'œuvre, son plus beau

p. .). DE DÉRANGER. îOi

litre comme écrivain et comme pocte. II réunit ce que son style a de plus correct, sa poésie de plus élevé, ses accents de plus nerveux, de plus pur et de plus touchant. Le Juif errant, le Bonheur. les Feu.r follets^ les stances à M. 6e Chateaubriand, le Suicide, les Quatre âges, les Tombeaux de Juillet, ne sont plus des chansons, mais des élégies d'une rare délicatesse, ou des odes du souflle le plus puissant. Ce fut son dernier entretien avec le public. Depuis lors il s'est borné à surveiller la publication des diverses éditions de ses œuvres. Malgré des velléités d'opposition au nouvel ordres de choses, il sentait ([ue son rôle était (ini, et que 1830 avait, ainsi (ju'il le dit lui-même, détrôné Charles X et la chanson; il mit sa co(iuetlerie à disparaître dans la victoire.

r>éranger a été maintes Ibis accusé iTimpiété, et, dans la préface de ses dernières ch«'»nsons, il s'est donné la peine de répondre à ce reproche. Voici sa justification, (jui nous éj)argnera la peine d'en faire une : a Quehiues-unes de mes chansons ont été tiai tées d'impies, les pauvrettes ! par MM. les procureurs du roi, avocats généraux et leurs substituts, i[u\ sont tous très-religieux à Taudience. Je ne puis, à cet égard, que répéter ce (ju'on a dit cent fois. Quand, de nos jours, la religion se fait instrument politique, elle s'expose à voir méconnaître son caractère sacré ; les plus tolérants deviennent intolérants pour elle; les croyants, qui croient autre chose que ce qu'elle enseigne, vont quelquefois, par représailles, l'attaquer jusque dans son sanctuaire. Moi, qui suis de ces

croyants, je n'ai jamais été jusque-là : je me suis contenté de faire rire de la livrée du catholicisme. Est-ce de rimpiété? »

On a cru faire honneur à Déranger en le comparant à Horace ; et les gens que les souvenirs classiques tourmentent lui ont même adressé l'épithète d'Horace français. Je crois la comparaison, si tant est qu'elle existe, beaucoup plus superficielle que réelle. Hs ont chanté tous deux les plaisirs faciles, mais Béranger par rencontre et au début, tandis que Horace en a fait une espèce de philosophie poétique. Le style du poëte latin, par son élégance, ne s'adresse qu'aux esprits délicats et aiguisés, tandis que celui de Béranger, vantant les gueux et le cabaret, est bien inférieur à la franchise de celui de Collé ou au trait de Désaugiers. Je ne parle, bien entendu, que de la chanson légère. S'il fallait à toute force rattacher Béranger à une tradition poétique ancienne, il me paraîtrait plutôt Grec que Romain. La Grèce l'attire. On le devinerait, s'il ne l'avait répété lui-même à plusieurs reprises dans Psara, dans le Pigeon messager^ dans le Vin de Chypre et dans ce couplet du Voyage imaginaire^ qui apporte à l'imagination je ne sais quel rayon du soleil de l'Attique et quel parfum matinal de laurier-rose :

Pourquoi faut-il qu'on me traduise Homère? Oui^ je fus Grec, Pythagore a raison; Sous Périclès j'eus Athènes pour mère.

Je visitai Socrate en sa prison. De Pliidias j'encensai les merveilles.

De rillyssus j'ai vu las bords fleurir;

p. .1. DE BÊRANT.ER.

J'ai sur THymète éveillé les .-ibeilles. C'est là^ c'est là que je voudrais mourir!

Mais qui en fait un poëte français du dix-neuvième siècle, c'est ce sentiment tendre, touchant, légèrement mélancolique, de la nature extérieure ; ce sont ces douces harmonies naturelles qui ont trouvé de l'écho chez tous les écrivains de notre épotjue, et chez lui autant que chez pas un. Ici je pourrais citer presque au hasard et à coup sùr :

Tout renaît, et déjà l'aubépine

A vu l'abeille accourir à ses fleurs.

Dieu, d'un sourire, a béui la nature, Dans leur splendeur les cieuï vont éclater.

Soleil si doux au déclin de Tantomne, Arbres jaunis, je viens vous voir encor.

Au détour d'une eau qui rlicmiri.* A flots purs sous de frais lilas, Vous avez vu notre cbaumine.

0 nuit d'été! paix du villap:e,

Ciel pur, doux parfums, clair ruisseau.

Ce qui double la valeur de ces tableaux, c'est la sobriété de rimage, c'est la justesse et la précision de la touche, c*cst la simplicité des couleurs, qui leur laisse tout leur éclat. Rien n'est confus, tout est à sa place; Tair circule, on respire et on y voit clair. « La clarté est le vernis des maîtres, » a dit Vauvenargues.

Le style n'est pas une faculté innée chez Déranger. Il est arrivé après de longs efforts à cette sûreté, et

204 LITTÉRATURE, il en a d'autant plus de mérite, que Téducation première lui a manqué, cette éducation que rien ne remplace, rien, excepté le génie. Il travaille considérablement ses productions. Le Juif errant, que quelques personnes regardent comme son chef-d'œuvre^ est resté dix ans sur le métier et a vu plusieurs fois la flamme de près. Rarement (je ne dis pas jamais, car on pourrait citer quelques exemples d'amphigouri) il risque un mot hasardé, une expression impropre, une figure fausse. Derrière le poète, il y a Fhomme de goût et le puriste sévère. Aussi est-ce une véritable curiosité que de signaler quelques rares négligences grammaticales, comme :

Etivahissez croix, titres, biens et rangs... Compte le sang qui lui reste à verser... Puis quand ce trône ose brandir son foudre...

Ces taches ne prouvent rien. Pris en masse, son langage est d'une pureté et d'une correction qui n'appartiennent qu'aux grands écrivains. Son imagination, je le répète, était saine, et son style s'en est ressenti. C'est ce qui lui assurera sa place dans l'avenir.

Depuis 1833, Déranger est resté silencieux, mais non inactif. Il n'a pas renoncé à faire des chansons, mais à en publier. Forcé, bon gré mal gré, de trafiquer de la muse, le commerce l'a ennuyé, il s'est retiré, cherchant dans sa mansarde Vouhli, père et fils du repos. Depuis vingt ans qu'il a pris cette résolution, j'espère qu'il a trouvé l'un, mais assurément il n'a pas rencontré l'autre Quittant tour à tour un lieu

p. J. DE BÉRANT.ER. -m

pour un autre, plantant sa tente vagabonde sur les hauteurs de Passy, sous les ombrages de Fontainebleau, s'enveloppant dans le silence de la rue Chanoineau à Tours, ou redonnant une illustration à cette jolie closerie de \d Grenadière, déjà illustrée par Balzac, il semble plutôt fuir devant la renommée qu'être oublié par elle. Quand l'indiscrétion, ([ui accompagne toutes les célébrités, ne vient pas soulever le voile de son incognito, il occupe ses moments à composer un dictionnaire liistoricjue commencé depuis plus de trente ans, et à jouer un rôle d'avocat consultant de la littérature et de la |)olitique^ qui, non plus, ne date pas (Tliier. « Je veux faiie une espèce de dictionnaire historique où, sous cluujue nom de nos notal)ilités politiques et littéraires, jeunes ou vieilles, viendront se classer mes nombreux souvenirs et les jugements (pie je me permettrai de porter ou (jue j'emprunterai aux autorités compétentes... Qui sait si ce n'est pas à cet ouvrage de ma vieillesse que mon nom devra de mesurvivreï II serait plaisant que la postérité dit : l.e judicieux, le grave Déranger! Pourquoi pas? »

Quant à ce rôle de conseiller, M. Sainte-Beuve, dans son article du 15 juillet IS50, a cité (piehiues curieuses anecdotes qui s'y rapportent et donnent la mesure de cette spirituelle et, après tout, bitiu légitime prétention. Il y a là d'amusants détails pour le lecteur curieux de pénétrer dans le ménage^ dans le déshabillé littéraire de Déranger.

La révolution de Février le surprit au milieu de

20G LITTÉRATURE, ses douces occupations, qu'elle troubla quelque temps. Les vainqueurs voulaient de nouveau en faire un homme politique. Il fut membre de toutes sortes de commissions, fit partie de la Constituante, et je me rappelle même, dans les premiers jours qui suivirent le bouleversement, avoir vu son nom figurer sur quelques-unes de ces listes de gouvernement provisoire qui fleurissaient au coin de chaque rue. Vers le mois d'avril 1848, il fut rencontré par un de ses amis qu'il n'avait pas vu depuis longtemps et qui lui adressait des félicitations sur une révolution qu'il savait être au fond de ses souhaits : « Vous devez être satisfait, Déranger, voilà votre rêve réalisé. — Réalisé? lui répondit le chansonnier, plût à Dieu que je pusse rêver encore! »

Mais le pli était pris, et, malgré ce brusque réveil, il ne tarda pas à se rendormir dans sa féconde et douce paresse. Une fois l'orage calmé, il abandonna peu à peu ses fonctions, plus nominales qu'actives, et finit par donner sa démission de constituant, comme quelqu'un qui se retire discrètement d'un mauvais pas.

Déranger est aujourd'hui un vieillard de s.oixantequinze ans, vert encore, d'une infatigable activité quand il s'agit de rendre service. A en croire le témoignage de personnes qui ont eu l'honneur de l'approcher, sa conversation^ pleine de trait, de finesse, d'urbanité, rappelle celle de M. le prince de Talleyrand.

Malgré qu'il en ait dit. Déranger a sa place dans la

Page 1