AllVed de Musset
ne Teût été alors et, au lieu de trouver en lui un criminel d'Etat, se contentèrent d'y voir un simple délinquant et le condamnèrent à quelques mois de prison.
Cette sentence termina là sa carrière militante. Une voix de prison^ qu'il écrivit pendant sa détention dans les cachots^ tenta de prouver que le gouvernement qui l'incarcérait était un horrible despotisme, une réunion de bandits s'engraissant de la sueur du peuple; car, cela est triste à dire, mais M. de Lamennais n'a pas été exempt de cette niaise métaphore. Son plaidoyer ne convainquit personne et n'eut qu'un médiocre succès. Quant aux Amschaspands et Darvands, c'est un recueil de grossières injures qui n'ont pas même le triste mérite du courage^ puisque, dit avec raison M. deLoménie, « en écrivant les personnalités les plus directement outrageantes, l'auteur n'ose pas aller jusqu'à écrire le nom des personnes outragées. Pour avoir ainsi oublié la dignité de son talent, M. de Lamennais a été puni par la perte même de ce talent, car le livre en question est incontestablement le plus faible, le plus délayé de style, le plus commun de pensée qui soit sorti de sa plume. »
En 1840 M. de Lamennais, lassé sans doute de tourner à tous les vents, tenta de mettre un peu d'ordre dans ses contradictions, de donner un critérium philosophique à vingt ans de démentis, et publia VEsquisse d'une philosophie. Je n'ai pas la prétention d'examiner à fond la métaphysique de cet ouvrage. De sa lecture attentive il résulte au moins la présomption que l'auteur n'a ni inventé un nouveau système, ni
fondé une nouvelle philosophie. Il analyse les faits moraux et intellectuels plutôt qu'il n'en recherche l'origine; et tout en la dédaignant ne fait que de la psychologie. Quant aux difficultés soulevées par les notions de Divinité, d'infini, d'éternité, il les esquive en les admettant sans examen; c'est-à-dire qu'il supprime les questions embarrassantes dont la discussion même est l'essence de la philosophie. Toutefois, sur d'aussi graves matières, je connais trop mon insuftisance pour ne pas user d'une extrême réserve.
Mais si l'on veut faire une étude curieuse, c'est de lire VËsquisse après avoir parcouru V Essai, in ne pense pas (|ue les plus vigoureux antagonistes de M. de Lamennais aient trouvé des arguments plus concluants contre le dernier de ces livres (|ue ceux contenus dans VEsquissc. Autant dans l'un la puissance (le la raison était dédaigneusement traitée, autant dans l autre elle est préconisée ; et ce (|u'il y a de plus pénible, c'est ciue l'apologie de la foi et celle de la l aison sont faites avec la même bonne foi, la même apparence de certitude. Dans l'exposé de chaque système il n'y a pas ombre d'hésitation. L'écrivain est aussi convaincu d'être dans le vrai en (lisant blanc qu'en disant noir. Et ce|)endant,* de quels sarcasmes n'eût pas été poursuivi par l'auteur de \ Essai l'écrivain assez audacieux pour penser et pour écrire que u condamner la philosophie, ce serait condamner la raison humaine et avec elle le principe de tout progrès, la pensée, la science, pour réduire l'homnie à l'état de pure machine croyante et obéissante, et en-
core la croyance implique-t-elle la pensée, comme l'obéissance suppose l'ordre, des lois connues de celui qui obéit aussi bien que de celui qui commande, une volonté éclairée et libre, et, si peu qu'on descende plus bas, Tonentre dans les régions de la nécessité, muet empire de la brute où domine seul l'irrésistible instinct, monde sans soleil, peuplé de fugitives ombres et enveloppé d'un vague crépuscule qui n'est point la nuit, qui ne devient jamais le jour. »
Si ce n'est point assez, que l'on veuille bien relire tout le quatrième chapitre, et que se reportant à vingt ans de là on imagine l'effet de cette apologie de la raison sur M. de Lamennais. Quelles magnifiques pages la réfutation de ce chapitre malsonnant eût ajoutées à la défense de VEssai! Quelles phrases terribles, vengeresses, quelles figures à la Jérémie eussent été employées à poursuivre la péroraison de ce chapitre, un des plus beaux qu'ait écrit M. de Lamennais, et que nous demandons la permission de reproduire dans toute sa merveilleuse éloquence :
(( Il existe donc, pour user de ce mot, un devoir philosophique, comme il existe un devoir religieux. Lesprit nest pas créé seulement pour obéir et croire, mais pour agir, pour féconder à force de travail les croyances qui forment le patrimoine inaliénable de la famille humaine, pour faire de ce germe le grain qui nourrira les générations successives : car le pain de l'intelligence doit être gagné aussi, et plus que celui du corps, au prix de la fatigue et à la sueur du front. Ne séparons donc pas ce qu'a uni la suprême
sagesse. Posons-nous fermement sur la base de la foi ; mais gardons-nous (J'y demeurer immobiles et oisifs. Nous avons une œuvre à achever, rimmense œuvre qui lie notre existence présente à notre existence à venir. Nous devrons compte à nos descendants des jours qui nous sont accordés. Lorsqu'ils demanderont quel emploi nous en i.vons fait relativement au but général de la vie humaine, répondra-t-on (jue. chargés de concourir pour notre part au développement des dons magnifKjues du Créateur, nous nous sommes défiés (le ces dons mêmes, nous avons eu [x'ur de hi rais m, ou désespéré d'elle? Qu'aurions-nous alors à attendre que le mépris de nos neveux, ou leurs justes malédictions? Car celui-là est maudit (jui, désertaiit sa tâche, enfouit le titiciit ([ue la Providence lui a confié pour le faire valoir. »
De pareilles idées exprimées dans un langage aussi beau sont la gloire d'une intelligence humaine. Mais que penser de la moralité de cette intelligence lors({ue ces idées en contredisent radicalement d'autres exi)rimées avec la même puissance et la même majesté ? Le doute, la perversion du jugement, Timpuissance, le trouble jeté dans les [)Iiis hautes facultés deriiomme, voilà donc en dernière analyse les tristes résultats du talent guidé par la vanité !
Cet ouvrage contient, avec le premier volume de VEssai^ les plus belles pages de Técrivain. J'indiquerai surtout le chapitre consacré à Thistoire du progrés de l'industrie humaine, et tout le livre qui traite de l'art. Là M. de Lamennais en parlant une langue
riche, vigoureuse, claire pour tous ; en développant une esthétique des plus hautes, des plus simples et des plus vraies, a trouvé des descriptions d'une poésie que je place à côté des plus éloquents morceaux de Bossuet. Il a tracé en cent pages le tableau le plus vaste de l'histoire de Tart à toutes les époques et chez tous les peuples. Dominé par ce style merveilleux, l'imagination n'est pas de force à se soustraire à sa magie, et ce n'est que longtemps après l'impression produite^ que la réflexion arrive et demande ce que font de pareils tableaux dans un livre de philosophie. Mais quel sera le critique assez chagrin pour savoir mauvais gré à l'auteur d'avoir brodé d'aussi somptueux ornements sur un fonds sévère d'abstractions [philosophiques?
Toutefois, ce livre composé de chapitres écrits à des époques bien éloignées les unes des autres ne pouvait avoir de solution. Il était matériellement impossible de tirer une conclusion quelconque quand les prémisses n'avaient pas été posées. Il faut croire que le philosophe lui-même en reconnut l'impossibilité, car après la publication du quatrième volume il s'arrêta et ne paraît pas avoir jamais songé à conclure.
La révolution de février porta le dernier coup à la considération de M. de Lamennais. Aigri par dix-huit années d'envie, les bandes victorieuses le trouvèrent prêt à soutenir leurs plus folles divagations. Le surlendemain du 24 février il fondait le Peuple constituant. Les révolutions sont des pierres de touche où s'éprouvent les caractères : les forts y grandissent, et
LAMENNAIS. ro
les faibles disparaissent. J'ai relu avec une extrême attention les numéros de ce journal, qui ne vécut que cinq mois. Au milieu des tirades dont il est plein, au milieu de la banale phraséologie révolutionnaire qui enfle ses colonnes, je défie que l'on cite une seule idée pratique ou raisonnable. 11 y a plus : aucune de ces questions de salaire, de crédit, de paupérisme, d'économie sociale ou politique si fort à l'ordre du jour à ce moment, n'est, je ne dirai pas discutée, mais même soulevée incidemment parle rédacteuren chef.
Simt verba et voces, prœtera</ue nihil.
Le moment était pourtant venu de le faire. Pendant dix-huit ans on avait promis monts et merveilles, on avait poussé au renversement du pouvoir, et un hasard heureux vous remettait en main ce pouvoir avec la dictature la plus absolue (|ui fut jamais. L'occasion était belle pour applicjuer ses théories, pour organiser la société sur des bases plus rationnelles, pour vider, comme on dit vulgairement, le fond de son sac. Ilélas! ce sac si magnifiquement étiqueté ne contenait absolument rien ! La constitution de M. de Lamennais le démontra suffisamment. Elle fut publiée le jour même de l'ouverture de la Constituante où M. de Lamennais prit place, envoyé par les électeurs de Paris. Il est difficile d'imaginer rien de plus enfantin et de plus impraticable. Celle que Fénelon donnait aux Salentins est un modèle de sens pratique et expérimental en comparaison. C'est une confusion
perpétuelle des pouvoirs constituant, législatif, civil, militaire, religieux, administratif, se contre-carrant et s'embarrassant les uns les autres; un mélange d'abstractions philosophiques et de banalités gouvernementales qui confond chez une intelligence aussi remarquable.
On aurait eu beau jeu alors si, pour mettre le tribun en opposition avec lui-même, on eût opposé à ses spéculations sur la souveraineté du peuple ses aphorismes sur les mêmes théories tirées de ses propres œuvres. N'était-ce pas lui qui avait écrit ces lignes accablantes : « Une des plus dangereuses folies de notre siècle, est de s'imaginer que Ton constitue un Etat ou que Ton forme une société du jour au lendemain, comme on élève une manufacture. On ne fait point les sociétés : la nature et le temps les font de concert... On veut tout créer instantanément, tout créer d'imagination, et fondre, en quelque sorte, la société d'un seul jet... L'on substitue en tout les combinaisons arbitraires de l'esprit aux rapports nécessaires, aux lois simples et fécondes qui s'établissent d'ellesmêmes, quand on n'y met pas obstacle, comme les conditions indispensables de l'existence... Dans cette confiance, rien n'arrête rien n'embarrasse; on constitue et l'on constitue encore; on écrit sur un morceau de papier qu'on est une monarchie, une république, en attendant qu'en réalité on soit quelque chose, qu'on soit un peuple, une nation. C'est un problème encore indécis de savoir combien de temps un assemblage d'êtres humains peut subsister en cet état.
« Le principe désastreux que tout pouvoir vient du peuple conduit infailliblement les peuples, ou à la privation de gouvernement ou à un gouvernement oppressif. La même doctrine ([ui détrône Dieu détrône les rois, détrône Thomme même, en le ravalant au-dessous des brutes: et dès que la raison se charge de gouverner seule le monde; Tintérét particulier, source éternelle de haine, devient le seul lien social. De même (jue l'autorité n'est plus (jue la force, l'obéissance n'est plus i\ur hi faiblesse, car Tintérét de Torgueil n'est jamais d'obéir. Le désir inné de la domination comprimé par la violence réagit et pousse incessamment les sujets à la révolte. Le pouvoir errant dans la société, les troubles succèdent aux troubles, et les révolutions aux révolutions.
a La démocratie la plus ctTiénéc, rpii n'est (jue Tabsence de tc^ut ordre et de toute loi, ou le gouvernement des passions, au lieu de les satisfaire, les irrite, et le peuple, toujours convoitant, toujours détruisant, tourmenté de vagues désirs et de craintes vagues, se fatigue à creuser sa tombe, et cherche avec anxiété le fond du désordre, dans l'espoir d'y trouver le repos. »
N'était-ce pas M. de Lamennais qui, quchpies pages plus loin, avait qualilié la doctrine ([u"\\ soutenait maintenant de .Spectre cnsanfjlanté de la souveraineté rfw Quelle réponse eût-il pu faire àciuilui eût
demandé de mettre d'accord les i)rineipes de VEssai avec les doctrines du Peuple constiluaut i
Il est probable qu'il se rendit compte de ces incon-
séquences et comprit que le silence était le seul refuge après un pareil avortement; car pendant toute l;i durée de son mandat à la Constituante il fut un des plus obscurs députés de la gauche. Il boudait et ses ennemis politiques chez lesquels il était bien forcé de reconnaître un sens politique supérieur au sien, et ses amis, qui avaient accueilli avec une nuance de mépris son inapplicable constitution.
Gloire, célébrité, réputation, jusqu'au nom même tout disparut dans ce dernier naufrage, tout, excepté Torgueil. Il tomba dans un profond oubli. Le silence se fit autour de lui. La postérité arrivait et Theure de la justice allait sonner. Quelques amis fidèles, confidents de ses erreurs ou flatteurs de son entêtement, vinrent seuls animer Tisolement des dernières années de sa vie, et essayer de retrouver des étincelles dans les cendres de son esprit. Au moment^ où il sentit la mort approcher, Forgueil se réveilla chez lui et sembla défierla Divinité, seul vestige de tant de grandeurs encore debout dans cet amas de décombres. M. de Lamennais refusa de recevoir un prêtre.
Je n'irai pas plus loin^ et laisserai à d'autres le triste soin de raconter le scandale de ses derniers moments. Pour êtrejugés avec impartialité, de pareils actes demandent plus d'espace et de lointain. Si sa vie appartient désormais à l'histoire, sa mort est encore trop récente pour que la justice ou la morale n'hésitent pas à se prononcer sur elle. Encore charmé d'ailleurs par le plus grand écrivain de notre époque, encore tout ébloui des éclairs de ce sombre artiste,
nous n'aurions ni le courage ni la force de venir scruter sa suprême évolution dans d'aussi terribles conjonctures, et de poursuivre jusque sur sa tombe ce sophiste infatigable qui se repose sans doute pour la première fois.
Mars 1850.
p. J. DE BÉRANGER
Quand un homme a eu le rare bonheur de réfléchir une des nuances qui constituent le caractère d'un peuple, quel que soit d'ailleurs son genre de génie ou de talent, quelles que soient les facultés dont il ait été le reflet, l'originalité lui est légitimement acquise. Si l'avenir le discute, il sera forcé de Faccepter comme Texpr ssion vraie du temps et du pays où il a vécu.
Béranger a été un de ces hommes.
Écrivain politique, poëte, chansonnier, puisque ce titre est la seule marque de distinction que son adroite vanité ait voulu accepter, la portée de ses vues, la splendeur de ses images, l'entrain de sa gaieté, ont été facilement suipassées. Pourtant il restera, sa gloire brillera plus pure et plus éclatante à mesure que disparaîtra le souvenir des luttes auxquelles il
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prit part. Il restera, parce que avant tout il a été un écrivain français.
Il serait facile de faire remonter sa généalogie aux temps les plus reculés de notre histoire. De Thibaut de Champagne et de Bertrand de Born à Villon, l'esprit dont cette race est dépositaire naît, grandit et s'étend dans les chansons des sirventes ou dans les allégories des fabliaux. Le réveil de la Renaissance lui donne sa plus vive expression avec Rabelais. Au siècle suivant, Régnier dans ses satires, ^lolirre dans ses petites pièces, et surtout La Fontaine, ratlaciicnl Rabelais à Voltaire, le père littéraire» de Réranger. Le fond de ces divers talents, en tenant com[)t(» d'originalités et (répofjues diverses, cVst le vieil esj)rit gaulois, Tesprit national par excellence, celui ([ne la conquête a pu comprimer, mais qu'elle n\a pas anéanti, et qui. après tout, a fini par avoir raison de ses conquérants. Gai, facétieux, railleur, sensuel sans être sensuidiste, frondeur avant tout, frondeur avec délices, et, sous ce rapport, poussant rhalMlet('' jus(prau génie, IVsprit gaulois s>st toujour s trouvé debout et prêt à agir quand il a fallu attaquei ceux (|ue leh.isard lui avait donnés pour maîtres. La :ioblessedu but. la grandeur des moyens, n'ont point trouvé grâce devant lui. La royauté et le sacerdoce, les deux plus glorieuses institutions de la conc[uéte, ont fini par succomber sous ses attaques. Rérang r est le dernier représentant de cet esprit.
La grande ndigion de Réranger, c'es; la patrie. Le sol sacré qui Ta vu naître n'a pas de chantre plus con-
vaincu. Il a conservé dans sa plénitude le glorieux enthousiasme de 92. Il semble qu'enrôlé aux refrains du Chant du Départ^ aux cris de la patrie en danger, il se soit jeté à la frontière avec Dumouriez et Rochambeau, et qu'il n'ait pas vieilli. Toutes les fois qu'il touche à ce sentiment, sa poésie s'élève et s'émeut d'une remarquable manière :
Sans y moissonner, moi pauvre homme, J'aime avant tout le sol natal; J'y tiens autant que vous tenez à Rome,
disait-il à Son Ëminence le cardinal de Clermont- Tonnerre en 1829.
A la même époque, sous les verroux de la Force, se rappelant en tisonnant qu'on lui avait offert de fuir en Suisse, et d'éviter ainsi la condamnation qu'il subissait : J'aurais pu fuir, disait-il :
J'aurais pu fuir quand j'ai prévu l'orage; La liberté, là, m'offrait le repos...
Je franchirais ces monts à crête immense, Où je crois voir nos vieux drapeaux flottants. Mon cœur n'a pu s'arracher à la France...
C'est à ce noble sentiment qu'il a dû sa plus belle gloire et la plus noble part de son talent.
Comme poëte et pris en masse, Déranger a un grand mérite : sa lecture est saine. Il n'empoisonne ni le cœur ni l'imagination. Il ne cache pas sous la pompe de ses images ou l'artifice de ses périodes ces paradoxes malsains à l'aide desquels tant d'habiles corrupteurs sont de nos jours parvenus à troubler la
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source des plus nobles sentiments de Thomme : la morale. La sienne n'est certes pas sévère. 11 ne faut pas être casuiste pour y trouver à redire. Par respect pour tous, pour Thonneur du goût, pour sa propre gloire, on voudrait voir disparaître certains couplets, certaines chansons qui déparent inutilement son recueil, et qui lui eussent f lit plus de bien à être franchement reniées qu'à être si obstinément acceptées. Tout mauvais cas est niable. A ([uoi sert-il de laisser de pareilles armes aux mains de ses adversaires? Mais du moins on ne Taccusera pas de duplicité : A ne trompe personne, et, dès les premiers mots. Ton sait à (|uoi s'en tenir. Poète léger, il a chanté Tivresse et rentraînement de la jrunesse. Il a usé d'un (h(/it dont le passé a suflisamment absous ses confrères depuis Anacréon jusqu'à Désaugiers. Le moraliste ij'aura pas à s'y tromper Depuis trois mille ans l'enseigne est la même, et, si vous franchissez la porte, c'est en toute connaissance de cause.
Né en 1780, en plein Paris, ?ue Montorgueil,
Cliez un tailleur, ni<>u [»auvre et vieux grand-père,
Pierre-Jean de Béranger (car, malgré ses dénégations, la particule nobi'iaire lui appartient en propre) fut conduit à la Daslille le lendemain de la prise de cette forteresse. Les sentiments politiques qui animaient alors la population, cette acclamation de l'émeute triomphante, pénétrèrent dans cette jeune àme et y imprimèrent un ineffa(,'able souvenir. A quarante ans de là, il en célébrait l'anniversaire dans la prison de
la Force, et n'oubliait même pas de glorifier la lâche trahison des gardes françaises, comme s'il eût été encore sous rimpression de l'enthousiasme irréfléchi qu'elle souleva.
Quelque temps après la prise de la Bastille^ Béranger fut confié aux soins d'une vieille tante qui habitait Péronne, et qui, malgré la Révolution, poussait les idées religieuses jusqu'à l'observance de pratiques plus faites pour déconsidérer la religion aux yeux de son jeune neveu que pour la lui faire aimer. C'est alors que lui arriva l'aventure de la foudre, et cette réponse connue de tout le monde : (( A quoi sert donc ton eau bénite? » raillerie qui paraît plutôt échappée à Voltaire qu'à un jeune homme de quatorze ans.
Entré à cet âge dans l'imprimerie de M. Laisney, ce fut là que, n'ayant pu apprendre l'orthographe, il prit goût à la poésie, et reçut de son patron ses premières leçons de versification.
Dans l'art des vers c'est toi qui fus mon maître^
lui disait-il à quelque cinquante ans de là dans la chanson intitulée Bonsoir. La lettre suivante, publiée récemment, indique chez le jeune apprenti plus de gaieté et d'insouciance que d'aptitude typographique.
« Quant aux détails que vous avez la bonté de me demander, ils se réduisent à zéro.
« Pauvre petit apprenti, resté deux ans à peine dans une imprimerie de province, ainsi que je l'ai dit dans quelques notes, j'ai tenu les balles, tiré même le barreau, lessivé les caractères, distribué et composé,
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avec accompagnement, pour prix de mes fautes, de coups de pied et de chiquenaudes, ce qui ne m'a pas empêché de conserver un grand goût pour cette profession, que j'ai regretté d'avoir quitté avant seize ans.
« Bien des années après, d'anciens camarades m'ont dit souvent que, si j'avais persévéré, je serais devenu un très-habile compositeur.
« Mais, monsieur, j'ai aussi api)ris à jouer de hi Hùte pendant trois mois; et, longtemps après, niun maître m'assurait que je promettais de devenir un Tulou. Or, dans mes trois mois de levons, je n'avais jamais pu tiouver l'embouchure. Chez nous, réussissez à (|uelque chose, on vous croira |)ropre à tout. N"at-on pas voulu me faire législateur ?
(c Croyez-moi, monsieur, toute ma gloire comme typographe se réduit à la confection des bonnets de papier. Je puis m'en vanter, j'en ai fait de magniliques. )>
Mais le document le plus piéeieux sur cette première époque de sa vie, il l'a laissé dans Tidylle Souvenirs iïcnfance :
C'était à riig:c où nait l'amitié franche. Sol que fleurit un malin plein tl'espoir; Vn arbre y croit dont souvent une branche Nous sert d'appui pour marcher jusiju'au soir.
Amis^ parents, t'moins de notre aurore, Objets d'un culte avec le temps accru, Oui, mon berceau me semble doux encore, Et la berceuse a pourtant disi»aru.
Quelle paraphrase rendra la fraîche impression de ces couplets? C'est pur et charmant comme Taube d'un beau jour sur un doux paysage.
La meilleure biographie d'un poëte, ce sont ses œuvres. Dans les chansons de Déranger, on peut suivre pas à pas sa vie et ses sentiments, (c Mes chansons, c'est moi, )> a-t-il dit dans sa préface, et cette phrase n'est ici que l'expression sincère de la vérité.
Revenu à Paris vers 1797, dans les dernières années du Directoire, il se trouva au milieu de la grande ville, sans ressources, sans instruction, sans guide, et n'ayant pour tout avenir qu'une vocation poétique. Doué d'un esprit observateur et pénétrant, livré à tous les hasards de la misère, si l'on peut s'étonner d'une chose, c'est que son cœur ait été assez fort et son sens assez droit pour repousser les assauts que l'envie dut alors lui livrer; c'est que sa muse, dès cette époque, n'ait compté, dans notre espèce,
Que des fous^ pas de méchants.
Mais la jeunesse, avec sa grâce enchantée, lui vint en aide pour combattre les mauvais conseils de la pauvreté. C'est là l'époque de Lisette et de Frétillon, types désormais immortels, dont le chansonnier a fait les sœurs de Lydie et de Lesbie ; c'est cet heureux temps de présent léger, d'espérances décevantes, d'avenir plein de rêves, dont la chanson du Grenier restera à tout jamais la vive épopée.
Bien d'autres que Déranger ont chanté le charme ' du printemps de la vie, bien d'autres le chanteront
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après lui ; mais jamais la corde qu'il remue n'aura été touchée avec une pareille justesse. Son âme s'ouvre à toutes les joies de la vie; elle ne reçoit que des impressions heureuses; le moindre plaisir Tégaye et la réjouit. Cette gaieté-là, nous ne la connaissons plus; mais, Tâge arrivant, nous lui rendrons justice et nous la regretterons. Evitant avec un égal bonheur la joie bruyante et l'ennuyeuse mélancolie, ses vers ont une douceur à lacjuelle ne peut se dérober le juge le plus sévère. Il est si heureux d'avoir vingt ans, d'aiiner et (Pétre aimé, que l'on se prend à envier ce rayon de soleil passant par la lucarne de sa chambretle.
Or) a accusé liéranger de relâcher U'S liuns du la morale et de [)0usser à la déijauche sous le manteau du plaisir. On a lancé de grandes phrases contre cette poésie légère. Des personnes fort honnêtes et fort religieuses ont jeté (le gros pavés pour écraser cet oiseau jaseur. C'était faire bien de riioniieur au eliansoniiier, et l'on a rendu la tache facile à ceu\ (|ui voudraient réfuter cette assertion, si elle en valait la peine. Ne soyons pas plus royalistes que le roi. Celui ([ui près de sa maîtresse ou au milieu de ses amis a songé à la Bonne vieille et au Dieu des bonnes gens, celui-là ne passera jamais pour un bien grand débauché.
Au milieu de ces plaisirs du bel âge son esprit ne restait pas inact'.f. Tout en charbonnanl d'hémistiches la muraille de son grenier, il roulait dans sa téte vingt projets littéraires sans s'arrêtera un seul. Les ailes de Toiseau poussaient. Odes, épîtres, dithyrambes^ comédies de mœurs, il tenta tous les genres. Il n'est
192 LITTÉRATURE, pas jusqu'au poëme épique dont il n'ait , nourri le monstrueux projet. Ce n'est pas un exemple des moins piquants de cette ignorance de leur destinée où végètent pendant un certain temps les esprits les plus originaux, que d'entendre Béranger raconter que, vers 1813, rencontrant souvent Désaugiers dans la rue, il se disait tout bas : «Va, j'en ferais aussi bien que toi des chansons si je voulais, n'était mon poëme.» Ce poëme était Clovis^ à la composition duquel il a songé pendant quinze ans, et qui se sera sans doute enfui devant le Roi d'Yvetot ou le Sénateur.
Le hasard nous a conservé un fragment de ses essais poétiques. Il ne ressemble guère aux chansons de 1825, et ferait regretter Clovis s'il y avait beaucoup de vers comme ceux-ci :
Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles, Passer dans les palais des familles nouvelles. Familles et palais il verra tout périr; Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir; Vu des hommes formés de la cendre des hommes; Et, lugubre flambeau de la terre où nous sommes, Lui-même à ce long deuil fatigué d'avoir lui. S'éteindra devant Dieu comme nous devant lui.
Cependant, lorsque l'inspiration était envolée avec Lisette, quand l'obscurité et la misère remplaçaient auprès du foyer sans feu le cortège des folles illusions, ces beaux jours avaient leurs tristes lendemains, et Béranger demandait vainement à l'avenir de tenir les promesses que son insouciante gaieté l'avait chargé d'acquitter. C'est dans un de ces instants