V. J. DE DÉRANGER
littérature française. Elle est d'autant mieux marquée, que, par son originalité autant que par son talent d'écrivain, il en a fait une position unique. Il a élevé la chanson aux proportions d'un sentiment public, et, sous le titre bien modeste de chansonnier, il reste le dernier poëte national de la France. Différent en cela de ses contemporains littéraires, son bagage n'est pas lourd, mais il est bien complet. Les éditeurs de la postérité n'auront pas besoin de faire un recueil de ses oeuvres choisies pour le présenter dignement devant elle : Béranger s'est chargé de ce soin. Les partis dont il a dispersé les rangs à coups de refrains peuvent encore le poursuivre de leurs récriminations, cela est de bonne guerre et de toute justice, sinon de toute convenance; mais le souvenir de ces luttes disparaîtra bientôt, et, quand il sera complètement effacé, le libre écho de l'avenir répétera les battements du cœur de la France dans le refrain des chansons de Béranger.
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Dernières chansons. Ma Biographie.
En m'efforçant, il y a trois ans, de tracer un portrait du chansonnier que la France a perdu, j'étais loin de penser que Téloge dût se changer si tôt en apologie, et qu'après avoir esquissé les traits d'un vieillard encore plein de jours, peu de temps après je viendrais peser sa renommée sur sa tombe. Tâche douloureuse et délicate, et que personne ne peut prétendre remplir complètement ! Fût-on doué d'une de ces intelligences qui peuvent s'isoler de leur temps, le dominer et le voir dans son ensemble au juste point de la postérité, le cœur serait là qui, près des fosses si inopinément ouvertes d'Alfred de Musset, de Béranger, de Gustave Planche, d'Ary Scheffer, viendrait troubler la vue, suspendre l'appréciation ou faire hésiter le jugement. Mais les premiers moments donnés aux regrets, ce que chacun doit faire dans la mesure de ses forces, c'est d'apporter des matériaux pour le travail de Taveniro A lui de dégager la vérité. Le sentiment de ce devoir me défendra donc contre le reproche d'arriver si tard, et lorsque des voix si opposées ont fait entendre tout ce que l'on pouvait dire sur le chansonnier. ^
La mort de Béranger est devenue le prétexte et le
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molif de plusieurs publications qu'il faut apprécier de deux manières différentes pour les apprécier équitablement. Dans les premières, leurs auteurs ont peidu de vue le sujet principal pour ne s'occuper que de l'accessoire^ c'est-à-dire de leur propre personnai lté. Ce sont de ces vanités innocentes qui ne blessent qu'elles-mêmes. Des lettres obtenues de la bit/iveillance par Timportunité, des compliments banals que le j)oèle, comme toutes les illustrations de notre temps, tenait en réserve pour le premier coiiespondant venu; tous les |)orteleuilles en sont pleins. Cela ne peut passer |iour des documents séri(!ux. Déranger, de son vivant, a apprécié la valeur de ces indiscrétions, a Chacun, dit-il, |)ren(l droit d'imprimer vos lettres sans votre assentiment pour les livrer en étalage aux regards des badauds. » Les se(!Ondes, au conti'aire, inspirées par goût des recheiclies littéraires et artisti(iues,ou par une affection sincère, offrent ce grand mérite d'être lidèles à leur titre. Le portrait du |)ersonnage n'y est pas doucemi^nt remplacé par celui du peintre. Ce sont des documents que l'on pourra discuter, mais ce sont du UK ins des documents loyaux, des livres de bonne foi.
Ci) qui serait encore plus curieux et |)lus intéressant à parcourir, ce sont les correspondances suivies p(îndant de longues années entre Déranger et ses amis, Antier, Lebrun, Laffitte, Manuel, Perrotin, Lamennais, le docteur Dretonneau. J'ai pu parcourir plusieurs de ces lettres, et je puis assurer que le
Déranger qu'elles font connaître ne ressemble nullement à celui de certaines biographies. Une comparaison entre ces lettres et les ouvrages semblables publiés depuis dix ans serait, je n'en doute pas, tout en faveur de Déranger. En attendant le moment où elles verront le jour, je n'ai à m'occuper ici que des deux publications faites par M. Perrotin : les Dernières Chansons et Ma Biographie.
Le premier de ces deux ouvrages s'ouvre par une préface écrite de ce style clair, ferme et net qui est le véritable style français, et dont, après Voltaire, Déranger et M. Thiers ont connu le secret. Toutefois, moins sec que le premier, on ne rencontre pas chez lui ces négligences, ces affaissements qui déparent les périodes du second. Est-ce à dire qu'il leur soit supérieur? Ce n'est pas ma pensée. L'art d'écrire n'a pas été un don chez lui comme chez Voltaire. C'est à force d'études et par une préoccupation constante qu'il est parvenu à formuler convenablement ses idées. La dernière phrase de sa préface est un aveu en ce sens : « Ce n'est, certes, pas moi qui aurais deviné ce qu'on appelle aujourd'hui la littérature facile, ennemie mortelle de cette autre littérature qui fit le charme de ma vie et fut si longtemps l'orgueil de la France K » Mais l'art a fini par sourire aux efforts du travail; la forme, rebelle d'abord, n'a pas gardé trace des laborieux efforts faits pour l'assouplir. Lutter péniblement avec la langue et ne pas laisser de souvenir
1, Dernières chansons. Préface^ p. m.
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de cette lutte dans ses ouvrages, est, si je ne me trompe, le caractère de nos bons prosateurs. La gloire de Déranger comme poète a éclipsé ce mérite trèsréel, et qu'un examen attentif fait découvrir. Si j'avais à classer Déranger, je le placerais entre les deux écrivains dont je viens de parler: inférieur au premier, supérieur au second, et donnant comme Voltaire toute la mesure de son talent dans la libre allure d'une correspondance privée. La publication de la sienne révélera, j'en suis convaincu, le premier l'iiisioUer du dix-neuviènK» siècle.
Dans cette préface, lU'-rangei" juslitie conlrc certains reproclies son silence depuis 1830, et Texplique par plusieurs raisons, dont la dernière m'a surtout frappé. On se plaint de l'abaissement du niveau d.ins les belleslettres et les beaux-arts; mais personne n'en a recberché les causes. Déranger les a indiciuécs d'une façon très-nette dans les lignes suiv..nles : « SI) a ciéé de nouveaux éléments de civilisation, et leur coordination, jusqu'à présent tr(»p négligée, est devenue ro'uvre indispensable. LUe appelle plutôt, je le crois, le concours de la science et de la pliiloso|)lne (|ue celui des belles-lettres et des beaux-arts. Ceux-ci doivent attendre que le grand problème soit résolu, pour s'utiliser au service d'une phase nouvelle de civilisation. Quel accueil recevrait un chansonnier qui, sur des airs de ponts-neufs, réclamerait Torganisation de la démocratie? Le poète erre aujourd'hui à l'aventure, au milieu des essais de constructions et des ruines amoncelées; (ju'il abandonne donc l'arène
aux doctes et aux sages qui viendront, s'ils ne sont déjà venus K »
Les Dernières Chansons rendent palpable cette inégalité entre le caractère de l'homme et l'intelligence de l'écrivain, cette supériorité du premier sur le second qui constitue l'originalité de Béranger, au rebours de la plupart de nos grands poètes modernes. De là une contradiction apparente dans le jugement à porter. Prises en détail, ses œuvres soulèvent plus de critiques que d'éloges; c'est le poète que l'on est appelé à juger, c'est l'homme de parti défendant une triste politique, ou le philosophe développant un système des plus vulgaires; tandis que jugées en masse, elles donnent tout leur relief à la dignité du caractère, à l'unité de la vie, à l'inébranlable fermeté des opinions.
Elles n'ajouteront donc rien à la gloire de leur auteur. Peut-être même y perdrait-elle, si un philosophe s'armait, pour les examiner, de la loupe du critique. Mais qu'est-il besoin de la philosophie à si légère matière? — Pas si légère, pourraient répondre les chansons intitulées : les Fourmis, Dame Métaphysique, Notre Globe, le Corps et l'Ame, la Prédiction, En avançant dans la vie les grands problèmes moraux et métaphysiques ont de plus en plus préoccupé Béranger. Il a pensé qu'il pouvait se servir pour les discuter d'une forme depuis longtemps familière à son esprit. Il avait élevé le ton de la chanson jusqu'à l'ode; j'ai peur qu'ici le souffle lui ait manqué, et