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LES

DEPUIS DIX ANS — 1848-18:i9

Ceux qu'intéressent les choses de rintelligence et qui attachent du prix aux évolutions de la pensée, se plaignent souvent de Tinfériorité des productions littéraires et de la médiocrité des talents nouveaux. Le niveau littéraire, suivant eux, décroît d'une façon sensible, l'ombre s'amasse dans les esprits, et la décadence pousse à grands |)as la France sur la pente au fond de laquelle disparaissent les nations. Une des causes les plus actives de cet affaissement serait la lièvre de jouissances dont est saisie notre époque, la tension de l'esprit vers les moyens les plus rapides de se les procurer, l'industrialisme qui fait dévier toutes les forces de notre être vers la recherche des plaisirs grossiers, et offre leur satisfaction comme but suprénic aux élans de l'intelligence.

Sans vouloir nier ce qu'il y a de fondé dans ces

craintes et de spécieux dans cette manière de voir, je ferai observer que l'argument retourne la question sans la poser d'une façon plus nette. Si l'industrialisme fait de si tristes progrès, c'est qu'il trouve les voies des intelligences préparées par l'absence d'idéal. C'est donc un effet et non une cause ; et la cause reste toujours à découvrir. J'espère, pour moi, que ces craintes tiennent à un manque d'élévation dans le jugement, et à un défaut d'espace pour apprécier l'ensemble de l'époque dont nous sommes à la fois acteurs et spectateurs. Mais je crois aussi qu'en y réfléchissant, on peut trouver de nombreuses restrictions à faire, et porter en définitive un jugement ïnoins sévère sur une époque qui aura aussi sa part de grandeur aux yeux de la postérité.

Les dix premières années du règne du roi Louis- Philippe, qui virent l'épanouissement de l'école romantique, et pendant lesquelles la mode fut la complice inavouée mais puissante des écrivains d'alors, sont toujours citées comme l'âge d'or de la littérature, comme le type d'une ère où les productions intellectuelles jouissaient de toute leur faveur. Peu s'en faut qu'on ne les place au niveau du siècle d'Auguste ou du siècle de Louis XÏV. Cette période, en effet, a été assez heureuse pour présenter un rapport direct entre les fantaisies du public et les talents qui leur ont donné le ton et en ont été les échos; mais qui ne sait aussi combien tout cela était superficiel, quelle inanité se cachait sous ce brillant édifice! Et, si l'on veut pénétrer plus au fond des choses, ne reconnaî-

LES NOTArULlTK? LITTÉRAIRES. -2Sî^

tra-t-on pas que nous assistons à la réaction légitime contre ce mouvement, dans ce qu'il eut d'excessif et de faux; que stérile dans son essence, il devait être stérile dans ses conséquences; et que, si nous sommes pauvres, c'est à lui qu'il faut en demander compte. Ayant affirmé la toute-puissance de l'imagination dans ses écarts les plus déréglés, il devait amener la souveraineté de la critique dans son analyse la plus audacieuse : manquant de racines dai>s le génie français, il faut déblayer le sol des plantes [)arasites dont il l'a couvert pour retrouver le courant de notre art national.

Entendons-nous donc sur la portée de cette décadence, et rendons-nous compte du genre de productions dont il est question. Si l'on circonscrit la liltéralui'e au niouvonicnt runiaiiti([ii(', aux petits L;i(mj)('s (|ui s'en sont détachés, mais subissent encoie son inlluence, il est certain que nous assistons à une décadence complète. Pour trouver trace iVuin' pareille perversion dans le goùl, d'un éL;;il dédain des toi mes élevées du langage, il faut remonter juscpi à répo(|ue oii (Chapelain et Saint-Aniand étaient sérieusement lus et plus sérieusement discutés, c'est-à-dii'e jusqu'à une des plus tristes phases (ju aieul traversées les lettres. Si c'est de cette littérature dont l'on veut parler, oui, nous sommes en décadence. Que d'autres le regrettent; quant à moi, je n'en ai pas le courage!

Mais ne sent-on pr.s toute la fausseté de ce point de vue? L'effervescence romanticiue prise dans son ensendile n'a été (\uun accident, une déviation du

génie français dont elle n'a fait que comprimer l'expansion. Le véritable courant était ailleurs; il était dans Tesprit de critique, dans ce besoin de discipline dans la pensée et de netteté dans l'expression, qui est Tessence même de notre génie, et que rien ne pourra détruire. Là était l'ennemi. Éclipsé par le brillant du romantisme, il n'avançait pas moins. Les romantiques le sentaient bien quand ils poursuivaient la critique de leurs anathèmes les plus exagérés, de leurs plus retentissantes métaphores. La critique continuait sa marche, remettant en place les idées éparpillées par cet enfant terrible, arrêtant les écarts de son imagination, séparant la fantaisie du baroque, et lui indiquant les prochains écueils où sa coquette embarcation allait bientôt se perdre. Cela est si vrai, rinfluence de la critique était au fond si puissante et si sérieuse, que c'est à elle seule que d'anciens adeptes du romantisme ont dû de conserver, voire même d'augmenter jusqu'à la prépondérance, la notoriété que leurs débuts dans un autre genre avait acquise à leurs noms. A quoi, seul parmi les romantiques, M. Sainte-Beuve doit-il son autorité, si ce n'est à la critique? Que tente de faire avec plus de courage que de bonheur M. de Lamartine dans le Cours de littérature^ si ce n'est de la critique? Se rendant compte de l'action à laquelle ils obéissaient, ces deux esprits distingués ont compris que pour se maintenir il fallait se transformer; et si la transformation a mieux réussi à l'un qu'à l'autre, c'est précisément qu'il a apporté au service de la critique une imagination mieux ré-

glée, moins vague, plus pénétrante, plus critique en un mot.

Prise dans ce sens, dans le sens que tous les bons esprits ont attaché de tout temps au mot littérature^ qui oserait dire que la littérature soit en décadence? Jamais la critique a-t-elle été exercée d'une façon plus ingénieuse, plus impartiale, plus féconde en résultats et en enseignements? Jamais Tesprit d'investigation a-t-il porté la lumière d'une main plus sûre et plus délicate, plus empressée et plus active sur les problèmes qui exercent la sagacité de l'homme ? A tous les degrés, dans toutes les questions, au fond de toutes les énigmes, vous trouvez un critique. Pareil à ces mineurs fouillant le sol à d'immenses profondeurs, il éclaire de sa lampe ou entame de son pic un de ces problèmes qui, transportés au grand jour, aideront rintclligence humaine à marcher d'un pas plus sûr dans la voie de l'avenir. Car, il faut le remarquer, cet esprit de critique, caractère propre des temps modernes, n'a rien à voir avec cet autre esprit du dix-huitième siècle, aveugle, injuste, inconséquent, dont Voltaire est l'admirable et anlipatiiique expression, avec cette fièvre de dissolution (\m a tout ébranlé et n'a rien élevé. Non, Dieu merci! c'est tout autre chose ! C'est une critique respectueuse, sympatique, cherchant à améliorer, i\ soutenir, pénétrant avec respect à tous les étages du monument, et cherchant à le consolider dans les parties où il menace ruine. C'est, en un mot, une critique de reconstitution. Nos pères ont assisté à de douloureux écroule-

ments ; nous ne nous sentons pas capables de rebâtir ; mais nous apportons avec une ardeur sans pareille et un ordre remarquable des matériaux dont se serviront nos enfants du vingtième siècle, pour asseoir sur des bases solides le monument que nos aïeux n'ont pas su préserver.

L'écrivain qui personnifie le mieux cet avènement de la haute critique est un des plus jeunes membres de l'Académie des inscriptions, M. Ernest Renan. Les débuts de M. Renan ont été très-remarqués — Averroës et V Averroisme — et méritaient de Têtre. Depuis lors, chacun de ses travaux a laissé une trace dans le public : on sent, en le lisant, qu'on est en présence d'une intelligence réfléchie, demandant à une exégèse hardie le soin de mettre d'accord sa foi et sa raison sur les points où précisément la foi et la raison se livrent les plus douloureux combats. Le volume dans lequel M. Renan a réuni, sous le titre d'Etudes d'histoire religieuse^ ses travaux disséminés dans plusieurs recueils, est celui où il laisse le mieux entrevoir sa pensée et qui la résume de la façon la plus précise et la plus favorable. Elevé à l'examen par des ecclésiastiques, M. Renan a pris de cette éducation première une instruction solide, une témérité de dialectique d'autant plus remarquables que c'est souvent par l'instruction et par l'exercice du raisonnement que pèchent une foule d'auteurs contemporains. Sa nature, en outre, comme pour prouver que l'imagination et le raisonnement peuvent se combiner ensemble^ Ta doué d'un sens poétique remarquable. Le

LES NOTABILITÉS LITTÉRAIRES. ' 287 charmant portrait de Gerson écrivant Ylmiiation^ dans le chapitre intitulé De Vauieur de limitation de Jésus-Christ, en est la preuve. Il écrit bien ; et, si sa phrase manque parfois d'accent et de relief, quoi- (|u'elle soit trop hérissée de mots techniques qu'un goût délicat désapprouve, on le sent cependant maître de sa pensée, et ne la jetant pas au hasard dans une forme plutôt que dans une autre. Comme critifjue, M. Renan doit beaucoup à rAllemagne. Personne avant lui n'avait porté sur des matières d'un ordre aussi relevé cette hardiesse d'investigations, cette audace de recherches dont Kant a été le promoteur deTautre côté du Rhin, et dont l'ouvrage de M. Strauss est le résultat le plus connu en France.

M.Renan est un apôtre du libre examen. Il revendique les droits de la pensée humaine, et croit qu'il n'est pas de matière sur laquelle elle ne puisse exercer son action. La première de toutes, le sentiment religieux, est celle qui le sollicite le plus vivement. Ses travaux sur les reli(jious dr rindiquitê, sur l'Islumisme, sur Jésus-CItrist, CalviHy Channing^ sont sa déclaration de principes. Kn tenant compte des différences (|ue, selon les climats et \o génie des peuples, les mœurs ont dû ap|)()rter à l'expression de ce sentiment, Tauteur croit cependant que la tendance moderne est de les effacer de plus en plus et de réunir dans un syncrétisme religieux les divers groupes (|u'un égal degré de civilisation rassemble sous une même bannière politique. Mais l'étude des facultés de l'homme est trop familière à M. Renan pour ne pas

lui avoir appris que rimagination a besoin de foi comme l'esprit de discussion. La lutte entre deux principes si contraires fait le malheur et aussi la grandeur et la supériorité de l'homme. De là un compromis nécessaire dont M. Renan essaye en vain de trouver les termes. Si loin que sa puissance d'induction et son esprit critique puissent le conduire, l'homme trouvera toujours la foi en face de lui, sur un sommet opposé, ouvrant ses larges ailes, et prête à s'élancer dans les profondeurs de l'infini. M. Renan reconnaît lui-même la pérennité de cet antagonisme, dans ce passage qui contient le résumé et la critique de sa doctrine: «Est-ce là un signe (la tendance à l'unité religieuse) qui doit nous montrer dans le déisme le terme final des révolutions de l'humanité? Cela pourrait être si l'esprit humain, à côté de la raison, ne renfermait pas des instincts beaucoup plus capricieux. Sa religion n'est pas seulement philosophie, elle est art; il ne faut donc pas lui demander d'être trop raisonnable. Le besoin de croire à quelque chose d'extraordinaire est inné dans l'homme : une religion trop simple ne le contentera jamais. La foi veut l'impossible : elle n'est satisfaite qu'à ce prix. »

Je ne saurais mieux faire comprendre les idées de M. Renan et indiquer en même temps leurs côtés faibles. L'auteur élargit le combat entre la foi et la raison, il le transporte dans les plus hautes sphères, mais il n'apporte aucun moyen de le terminer. Est-ce à dire que ses efforts doivent rester inutiles? Qui le sait? Mais pourquoi ne se plairait-on pas à espérer

LES NOTAHIMTÉS LITTKRAIRKS. i89 ([ue le combat poussé à ses dernières limites, que l'impossibilité d'une conclusion au ])rofit de l'un des deux combattants ainsi démontrée ; Tespérance d'une conciliation deviendra un besoin cçénéral et amènera entre la religion et la pliilosopliie, entre la foi et la raison, un rapprochement dont nui ne peut prévoir les conséquences. Si c'est un réve, on conviendra du moins que c'est un beau réve.

Une dernière observation. Kn transportant dans la littérature IVaneaise. comme l'a tait M. Renan, cette outrance de mise en Allemagne , je crains ([u 'i\ ne se soit pas exactement rendu compte du milieu sur lequel ses procédés devaient agir. L'Allemagne est t'amiliai'isée avec cette t/'Uiei ité (Texamen. Les plus audacieuses spéculations ne l'effrayent pas; tout se passe dans le cerveau ; et en (piittant son cabinet, le vieux Kant redevenait le bourgeois le plus débonnaire de Kœnigsberg. II n'en est pas de même chez nous. Dès qu'une idée nous séduit, l ima-ination s'en empare et veut la traduire (luand même en action. M, Henan proleste de son luolond respect pour les dogmes ((u'il examine avec tant (Tintrépidité : malgré celte protestation dont personne n'a le droit de contester la sincérité, est-il bien sùrde ne pas porter le trouble dans une seule Ame? ne craint il pas que son livre mal compris ne suscite des adeptes qui, poussant les idées à l'extrême, en exagérant les côtés faibles, finiront par former une secte de tous dont la négation la plus absolue sera le fonds et le but? Pour ma part, je n'oserais pas en répondre; et j'avoue que

dans ce cas, M. Renan nie paraîtrait bien à plaindre.

M. Thiers n'est pas un écrivain nouveau. Voilà quarante ans qu'il a commencé à donner à sa pensée la forme littéraire, et la vogue des premiers volumes de {'Histoire de la Révolution prouve combien avaient été prompts ses succès dans les lettres. Toutefois, les qualités en germe dans son premier ouvrage : la précision, la clarté, Timage, la souplesse du style qui se plie aux matières les plus ardues et les plus dissemblables; ces qualités, mûries par les affaires publiques, développées par la réflexion et l'exercice du pouvoir, n'ont jamais brillé d'un plus vif éclat que dans ces derniers temps, depuis que la politique a fait à M. Thiers des loisirs qui lui ont manqué pendant vingt ans. En ce sens, l'auteur de VHistoire du Consulat et de F Empire doit figurer dans cette rapide revue. Et c'est, pour le dire en passant, un spectacle fait pour inspirer un légitime orgueil à tous les hommes de lettres, que de voir un homme d'État éminent, après avoir pris une part des plus actives au gouvernement de son pays ; quand la mauvaise fortune arrive, lorsqu'il lui faut dire adieu aux sympathies de toute une vie ; revenir avec bonheur au culte de sa jeunesse, demander aux lettres qui avaient bercé ses premières espérances l'oubli des regrets de son âge mûr, la consolation de ses affections brisées, et finir par trouver dans ce culte la gloire la plus légitime d'un nom célèbre à tant d'autres titres.

Le style des derniers volumes de VHistoire du Consulat et de rEmpire, s'il est permis dans un récit de si

graves événements de remarquer la forme, est un modèle, et le modèle que je proposerais aux futurs historiens de notre époque. Tout y est précis, net, clair, raconté sans emphase et sans puérilité (M. Thiers avoue qu'il a le fanatisme de la simplicité); les événements s'y déroulent sans confusion : le lecteur les voit comme à travers cette glace sans tain dont parlait M. Thiers. On croit suivre l'auteur de plein gré, lorsqu'au contraire on est entraîné par l'intérêt du récit. Pour ma part, je ne connais pas d'œuvre d'imagination dont, depuis vingt ans. la lecture m'ait captivé autant que celle de cette histoire malheureusement trop romanesque. Immortelle et douloureuse époque où tant de génie se perdit par tant de fautes, où tant de gloire aboutit à tant de malheurs! C'est le style de Voltaire, le véritable style français appliqué à l'histoire.

Je sais bien ce que l'on peut reprochera M. Thiers : il manque d'élévation, (^omme chez Tacite, on ne sent pas assez chez lui l'indignation de Thonnéte homme pour le crime, ou radmiration d'un esprit enthousiaste pour la vertu. Cela tient, je crois, au système de l'écrivain : c'est un défaut plus apparent que réel. M. Thiers compare l'histoire à la glace sans tain qui figurait à l'exposition de l8o5, à travers laquelle on apercevait sans la moindre atténuation de contour ou de couleur les innombrables objets du palais de l'industrie. C'est-à-dire qu'il veut avant tout raconter les faits dans leur scrupuleuse exactitude, et laisser au lecteur le soin de conclure, et d'absoudre ou

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de condamner. Ce serait là un renouvellement du fameux adage : Scribitur ad narandiun non ad probandum^ dont M. Thiers est trop sensé pour ne pas sentir la fausseté. Si c'est là le fonds de sa théorie, il y manque, Dieu merci, à chaque instant dans la pratique. L'esprit d'un écrivain n'est pas un inerte morceau de cristal; il a son intelligence, son cœur, son âme, que le bien ou le mal agitent en sens divers; et à ce compte, M. Thiers, nature méridionale et impressionable, est agité plus que personne. Aussi a-t-il été moins avare qu'il ne le dit de réflexions morales, toutes les fois qu'un grand événement les lui a inspirées. Seulement on les voudrait plus fréquentes, plus accentuées, moins glace sans tain. Il est inutile d'insister. La moralité du récit ne ressort-elle pas de sa tendance même, de la façon dont les faits sont présentés et racontés, de l'ensemble de l'œuvre où la voix du sens commun et de la modération parle un langage si simple et donne d'aussi éclatantes leçons?

Un des mérites les plus reconnus de M. Thiers est son admirable faculté d'assimilation, faculté dont il possède le corollaire : l'art de se faire comprendre des autres. Avec lui, vous êtes surpris de vous trouver puissant politique, diplomate consommé, tacticien éminent, organisateur accompli, légiste exercé, financier plein de ressources. Cette faculté de vulgarisation qui se formule dans un style si clair, tient elle-même à une rare qualité : la clarté de l'esprit. Avant de dire, quelque chose, M. Thiers veut savoir ce qu'il aura à dire ; avant de faire comprendre à son lecteur, il veut

LES NOTABILITÉS LITTÉRAIRES. ±n

comprendre lui-même. Aussi n'avais je pas besoin de Taffirmalion de Tauteur pour être certain que tous les documents lui passent par les mains, et que souvent des mois entiers de recherches ont abouti à 1 1 transcription d'une seule phrase. L'intérêt de cha cune des pages de VHistoire du Consulat et de lEinpire avait depuis longtemps démontré cette vérité jusqu'à révidence. La clarté du style résulte de la lucidité de rintelligence, et n'a pas l'intelligence lucide qui veut.

M. de Carné, au contraire, est un écrivain nouveau. Membre des ass^'mblées délibérantes avant lSi8, queUpies articles sur des questions politir|ues spéciales avaient été rriihiiNpiés dans la licrut'dcs Dru i - Mondes; mais ce n'est que depuis cette épo(|ur (pril a songé à relier ses trav.iux |)ar une idée commune. Comme pensée et comme manière, il est l'opposé de M. Thiers. Autant celui ci aime à circonserire un jxnnt de vue, à ne rien laisser dans le vague, à procéder du détail à l'ensemble, à analyser, autant M. de Carné se l)laît à ouvrir à Tesprit de larges perspectives, à négliger les objections contre son système, a ne \ oii ipie la tendance et Tensemble des faits : à synthétiser. L'un n'examine que les faits et laisse à qui de droit le soin d'en tirer les consé(iuences ; l'autre ne songe (ju'aux idées et su j)pose chez son lecteur la connaissance des faits par lesquels elles se sont exprimées. L'un lait de l'histoire, l'autre de la philosophie |)()liti(iue. On voit de suite les avantages de cette seconde manière. Kntre un point de départ lixe et un but (jui se laisse entrevoir,

l'esprit se lance à toutes ailes au milieu des espaces ouverts devant lui. Il s'élève, il plane, il saisit dans son harmonieux ensemble cette unité que Tauteur donne à son récit. L'histoire apparaît alors comme un fleuve roulant à travers le temps ses ondes lentes et majestueuses vers un but désigné à l'avance par le doigt de Dieu. Et si Ton songe que ce but est Tunité nationale et la liberté politique, c'est-à-dire le thème le plus généreux que puisse se proposer un historien ; si l'on remarque que ce thème a été développé dans un style plein, nombreux, soutenu, se détendant quand il le faut par un terme familier ou s'accentuant d'une expression énergique, on concevra qu'il soit difficile d'échapper à tant d'entraînements, et l'on s'expliquera le succès qui accueille les deux ouvrages de M. de Carné.

Mais si cette manière offre des avantages et flatte les instincts généralisateurs de notre esprit, ai-je besoin d'en signaler les côtés défectueux ? En négligeant les détails, l'auteur néglige les objections qu'ils soulèvent et s'expose à les voir se dresser devant lui et harceler son système comme une bande de guérillas désorganise un corps d'armée. Pour l'économie de son récit, il donne aux faits, tantôt une portée, tantôt une couleur au moins discutable; ou aux personnages déjà bien loin de nous, des idées dont la naissance ne remonte pas à plus de cinquante ans. M. de Carné est Breton, et, si je n'ai pas la force de le blâmer d'avoir fait de son compatiote Du Guesclin un précurseur politique de Louis XI et de Richelieu, en

LES NOTABILITÉS LITTÉRAIRES. 295 me rappelant les singuliers exploits de ce chef de bandes, je ne puis qu'avoir bien des doutes sur la certitude d'un système qui ouvre l'accès à d'aussi hasardeuses fantaisies. Quand il soutient de pareils paradoxes, le style de M. de Carné l'abandonne ; il devien t flasque, gonflé, métaphorique; sa phrase ne trouve plus de saillie où s'arrêter; le vague de la pensée se traduit par le vague de l'expression. M. de Carné est un écrivain dans toute l'acception du mot; mais je crains que, malgré tout son talent, en voulant |)r('n(lre rhistoire comme une arme pour la défense d'un système construit à priori, il n'échoue dans une entreprise que Bossuet malgré tout son génie. Voltaire malgré tout son-esprit, Chateaubriand malgré toute sa rhétorique, n'ont pu faire réussir. Succès ou non, il resterait toujours de M. de Carné d'ingénieux et d'éloquents plaidoyers. Pourra-t-on en dire autant de beaucoup de nos auteurs contemporains?

Ce que ces dix dernières années ont vu éclore de vers est considérable; ce qu'elles ont produit de poètes est peu de chose. Ce sera la gloire du mouvement littéraire de 1830 et ce qm fera excuser ses ridicules et ses fautes. S'il a péché, ç'a été par excès d'imagination. Ne tombe pas qui veut dans un pareil excès. Si ce mouvement n'a pas porté de fruits, il a donné une floraison charmante, |>leine des plus séduisantes promesses; et les noms de l.amartine, d'Alfred de Musset, de Victor Hugo, de Barbier, de Brizeux, sont désormais inscrits à côté des plus illustres de la France. La séve, aujourd'hui, est épuisée : elle

le serait à moins. L'arbre se repose. L'imitation s'est substituée à Toriginalité; les versificateurs ont remplacé les poètes, et Thabileté l'inspiration. Le seul poète ayant une valeur propre et un sentiment personnel, M. Victor deLaprade, a dû son succès à Topposition existant entre la forme et le fond de sa pensée, et la forme et le fond des pensées de ses prédécesseurs.

Que l'on m'entende bien. Je ne veux pas dire que les idées poétiques fassent défaut à notre époque. Il y en a tout autant que jamais , mais dispersées aux quatre vents de la littérature, devenant le domaine de tous. En un mot, il y a autant de poésie : il y a moins de poètes. Je ne puis accorder le titre de poète à un écrivain qui, après avoir trouvé une idée et lui aura donné tous ses développements, en sera resté là, ne cherchant à la faire fructifier au profit de personne. C'est une rencontre heureuse; ce n'est pas une vocation. Ces rencontres sont très-fréquentes de nos jours. Nous avons tous été poètes à notre heure, lious avons trempé nos lèvres à la coupe sacrée, mais personne ne l'a complètement vidée, personne n'a eu la force d'y revenir. Il y a trente ans, on s'y enivrait.

Le talent de M. de Laprade est élevé, immobile et froid. Ce n'est ni l'émotion ni le mouvement qui le caractérisent. Pour être nouveau après les poètes auxquels il succède, il fallait prendre le contre-pied de leurs tendances. M. de Laprade l'a fait et l'événement lui a donné raison. Esprit contemplatif, les grands spectacles de la nature le frappent plus qu'ils ne l'é-

meuvent, et encore pourvu ([ue l homme n'y j)tiraisse pas; ses passions détruiraient les majestueuses symphonies et le silence des solitudes où se plaît M. de Laprade.Je ne puis mieux comparer son vers qu'à des gouttes d'eau roulant sur un glacier. On Ta félicité d'avoir introduit le lyrisme dans l'élégie. Si [)ar lyrisme on entend cette poésie qui s'abandonne tout entière à l'inspiration, en suit les bonds désordonnés et s'élève aux plus hautes régions oii puisse atteindre l'anie humaine, cet éloge sera un (•(nnplimciit aeailémique plutôt qu'une véiité clairement démontrée. Qui (V\i lyrisme; dit mouvement. Pour l idylle, au contraire, il en a élevé le ton, él.irgi singulièrement Tliorizon, et, en y taisant passer un souille venu des Alpes, en a balayé les bergeries et les puérilités. Le titre iVLhjlles hcvdiquos donné à son dernier recueil est la preuve de cette préoccupation (h» >ï. de Laprade.

Compatriote de Hallanche, M. de i.apradr a comme Jui le goût des mythes de la cosmogonie grecciue ; mais, comme son maître et comme tous ceux qui se lancent sur la pente dangereuse des symboles, à force de vouloir les généraliser il en perd et le sens primitif et le caractère poéticpie : c'est une faute de goût. De plus, en en reculant démesurément les contours, il empêche l'esprit d'en saisir la portée d'une façon bien précise : c'est une faute philosoplii(iue. S'il est une fable gracieuse parmi toutes celles transmises par le génie hellénique, c'est à coup sûr celle de l*syché; s'il est un enseignement moral^ c'est celui caché sous

ses voiles. Jusqu'ici cet enseignement avait paru suffisant aux rêveurs comme aux philosophes, aux poètes comme aux artistes. Raphaël avait daigné s'en contenter. C'est Thistoire de l'âme, heureuse dans son ignorance première, achetant la science au prix de sa félicité; puis condamnée à poursuivre à travers les épreuves de la vie ce rêve évanoui et ne devant le retrouver que dans le sein de Dieu. Ce magnifique symbole n'a pas suffi à M. de Laprade. En substituant l'humanité à Tâme, il se pourrait qu'au lieu d'élargir son sujet il l'eût amoindri ; je suis sûr du moins qu'il n'a pas évité ces lieux communs qui défrayaient vers 1845 les poètes humanitaires. Lepoëme de Psyché est un sacrifice à une mode passagère; en le lisant il est facile d ajouter au bas la date de sa composition. Ce qui le relève et lui donne sa valeur, c'est la forme déjà savante, respectueuse de la prosodie et de la langue, pure, tranquille et froide comme Psyché avant la fatale nuit.

C'est un symbole aussi que M. de Laprade a développé dans Hermia, mais un symbole si peu précis que le sens en échappe continuellement. Autant qu'on peut s'en rendre compte, Hermia et son amant expriment les forces mystérieuses de la nature animées par l'esprit. Mais pourquoi Hermia meurt-elle quand les premiers mouvements de l'amour commencent à l'agiter? L'homme est-il à ce point antipathique à M. de Laprade, et faut-il conclure d'Hermia qu'il est incapable de féconder la création et qu'il tue la nature quand il y touche ? Ce ne doit pas être là la signi-

fication d'Hermia. mais je n'en trouve pas d'autre. Ici le symbole ressemble trop à un énigme.

Les Odes et Poèmes sont le meilleur des recueils de M. de Laprade; c'est celui qui contient la pièce à laquelle est attachée sa réputation et son originalité : le Poème de l'arbre. Une seule pièce, dira-t-on, trois ou quatre cents vers? C'est bien peu pour mériter le titre de poète. J'en souhaite la moitié à ceux qui taquinent la poésie en faisant des vers. Le Poème de Varbre se divise en trois parties : A un grand arbre, la Mort d im chêne, le Bûcheron. Dans la Mort d'un chêne,^ toutes les divinités antiques, toutes les forces latentes de la nature se réunissent pour déplorer la chute de Tarbre ; dans le Bûcheron, tout le sentiment moderne, toutes les puissances de rintolligence se conc^^ ntrent pour se consoler de cette chute en songeant à Tavenir. Le Poème de Varbre est une œuvre complète, bien pensée , d'un nitile sentiment, et où Ton rencontre à chaque instant des vers bien frappés, faisant image et se gravant dans la mémoire, chose rare chez M. de Laprade. On se trouve sous la double impression (Tune sensation antique et matérielle et d'un sentiment moderne et idéaliste. C'est sans doute pour répondre à ceux qui Taccusaient de manquer de chaleur et de mouvement (|ue M. de Laprade a composé la Cotipe^ pièce où ces deux qualités se trouvent en effet réunies dans une juste mesure. Malheureusement une fois n'est pas coutume, et, après la Coupe, M. de Laprade est revenu à sa froideur accoutumée dans ses Idylles héroïques.

Toutefois dans les Poèmes évangéliques il semble avoir voulu répondre aux accusations de naturalisme et d'idolâtrie, etfaire une profession de foi orthodoxe. Cette tentative, des plus respectables au point de vue religieux, ne me paraît pas heureuse au point de vue littéraire; c'est une médiocre idée de dépenser en ^ élégies, en idylles ou en satires la grandeur de l'Évangile. On se condamne à l'avance à des amplifications faisant triste figure en face de la simplicité et de l'énergie des paroles divines. L'ensemble des Poèmes évangéliques est d'une lecture difficile; cependant, quand on l'entreprend, on rencontre dans de certains passages de quoi se féliciter de sa persévérance ; tel est le paragraphe 2 delà pièce intitulée Larmes sur Jérusalem^ rempli d'honnêtes et vigoureux sentiments exprimés dans une forme qui rappelle par instants celle des ïambes de Barbier. La péroraison de cette prière, où le poète dit que les vieux arbres chantés par lui prendraient une voix pour défendre le sol envahi, est peut-être le plus beau mouvement lyrique de M. de Laprade.

M. de Laprade n'est pas un grand poète : c'est un vrai poète; il a su se conquérir une place auprès des maîtres de 1830 ; il manque de chaleur et de mouvement, mais il possède du style et de l'élévation : il respecte sa pensée et sa langue. Son principal défaut, et malheureusement il est grand, c'est qu'on ne sent pas l'homme dans ses poésies; la séve y court plus que le cœur n'y bat. Évidemment M. de Laprade suit sa vocation, et vouloir lui demander autre chose

LES NOTABILITÉS LITTÉRAIRES. 301 serait un non-sens. Il pourra donc améliorer sa manière, lui donner plus de portée et de grandeur, lui prêter pour interprète une langue plus châtiée et plus large encore : jamais il ne sera un poète complet. Le plus petit mouvement d'émotion du rimeur le plus obscur sera plus prisé que ses images les plus sonores ou ses symboles les plus ingénieux. « Les grandes pensées viennent du cu'ur. »

Je regrette de ne pas partager l'enthousiasme que les vers de M. Théodore de Banville inspirent à ses amis ; malgré ma bonne volonté, plus je les lis. plus ils me laissent froid. Je cherche le poète, je ne trouve que le versificateur; versificateur (|ui en est arrivé à regarder des calembours et des jeux de mots pour des rimes, et dont Thabileté tient plus de la prestidigitation que de la littérature. M. de Banville a pris le contre-pied du précepte de Boileau : chez lui la v\iw commande et la pensée est esclave. Ce paradoxe, soutenu avec esprit , amuse un instant à la condition de n'être qu'un passe-tem|)s ; prolongé outre mesure, il fatigue et fait regretter d'autant l'absence de la pensée. Le poète est avant tout un cœur qui bat. un esprit qui cherche, un créateur, tczi-JJy,;. Vouloir en faire une machine rélléchissant inditféreniment les images les plus diverses et les plus incohérentes , c'est borner son rôle à Toffice de miroir. Ce rôle paraît avoir tenté M. de Banville. La mission d'un poète est cependant plus haute : élevez-moi au-dessus des intérêts, des préoccupations ou des divertissements de tous les jours, réveillez en moi les instincts du beau

et du bien, du grand et du vrai ; en m'emportant dans Tair pur du monde idéal, donnez Taccent et le rhythme aux nobles aspirations qui s'agitent en moi; soutenez, fortifiez , glorifiez les généreux sentiments de l'homme ; ouvrez son cœur, et au milieu de ses défaillances et de ses faiblesses, montrez-moi cette inquiétude qui est le cachet de son origine céleste, et je vous proclamerai poète de toute la force de mon admiration. Mais si, sous prétexte de me ravir dans Tempyrée, vous me conduisez le long des rues de Paris, si vous célébrez sur la lyre à sept cordes les charmes transcendants des grisettes, les merveilles incomparables des magasins de nouveautés ou des boutiques de confiseurs, si vous embouchez la trompette épique pour chanter les turlupinades de Jocrisse ou les coq-à-l'âne de Bobèche, ce n'était pas la peine de vous donner tant de mal; je connais cela comme vous, et c'est pour échapper à ces pauvretés que j'ai ouvert votre livre. Ma désillusion devient douloureuse et j'ai quelque peine à n'en pas accuser l'auteur.

M. de Banville ne cherche à duper personne ; le mal est plus sérieux, il est dupe de lui-même. Il croit de très-bonne foi que des mots pompeux peuvent cacher des images vulgaires ou faire accepter des pensées bizarres. Il a eu le malheur de rencontrer dès son début une camaraderie aveugle dont il est devenu lavictime. Sous la phraséologie sonore de son poëme récent, les Cariatides, il était facile de reconnaître un pastiche de MM. Sainte-Beuve, Victor Hugo

et Alfred de Musset. On se donna bien de garde de lui signaler ce défaut, et Ton exalta Theureuse précision des rimes de ce recueil ; c'était en effet sa seule originalité. A partir de ce jour, Temploi de M. de Banville fut marqué : il devint ciseleur de vers, et la pensée, Taccent, Téinotion s'en allèrent où elles |)urent. Qu'on relise les six livres des Poésies complètes de M. de Banville, et Ton sera frappé du vide de ces formes prosodi(|ues dont les coupes les plus difticiles ne rliythment (|ue du plio-hus. I.a |)ri''cision Je la rime l'entraîne quel(|uefois si loin, (pfcllc lui fait commettre de singulières fautes de Iranrais, comme de faire atmosphère du genre masculin.

Et libre d'Atre gueux et fie tenir son rang

Sous ce tiède atmosphère.

Sans écrire (le prose^ et sans verser de sang,

Y vivre à ne rien fnire.

Cependant la grammaire a des droits comme la rime.

Les poètes de la Vlciade ont perdu M. de lîanville. Leur tentative de détourner la langue de son véritable génie, de la noyer dans une érudilion pédantesque et barbare n'a pas réussi en 1570, et je doute que le moment soit venu de la renouveler. Kn repoussant tout le clin((uant qu'après Konsard M. de Banville voudrait ajouter au dictionnaire, le génie français est consé(|uent avec lui-même : il demande de la clarté dans l'idée et se montre indulgent sur la forme. Que l'esprit soit satisfait, il fait bon marché de Toreillc.

Je ne voudrais cependant pas être taxé d'injustice à l'égard de M. de Banville et laisser croire que je lui dénie toute espèce de talent. Un recueil de vers publié sans nom d'auteur sous le titre d'Odes funambulesques indique une veine satirique sans méchanceté, mais non sans malice, qui gagnerait à être exploitée plus en grand. Notre siècle attend encore un satirique, et le poëte qui rompu, comme Test M. de Banville, à l'escrime des vers, se lancerait dans cette carrière, y trouverait une moisson égale à celle de Juvénal et supérieure à celle de Boileau. Ce qui plaît dans ses Odes funambulesques^ c'est la gaieté dont elles sont empreintes. M. de Banville aime l'esprit gaulois, les belles filles, les bons vins, le franc rire, les chansons joyeuses : ce n'est pas moi qui lui en ferai un crime. Notre époque a bien assez de prétentions au sérieux pour justifier dans un coin la présence d'un groupe d'enfants joyeux, éclatant de rire yu nez du siècle et défendant résolûment le trésor sL amoindii de la gaieté française. Mais je voudrais que M. de Banville le fît avec plus de goût et de simplicité, ne noyât pas un enthousiasme très-sincère sous un déluge de chevilles, d'épithètes et d'adjectifs, et surtout ne s'exaltât pas au point de faire rouler des clowns dans les étoiles ou de faire accrocher les soleils par des danseuses de corde. Ces images forcées nuisent aux soleils, aux danseuses de corde et à M. de Banville. Tout cela est affaire de goût; les sauts de carpe ne s'exécutent pas au son des théorbes, et la Prière de Moïse dite sur le fifre produit un. triste

effet. Ce qui manque à M. de Banville, c'est le naturel, pour lequel il paraît professer une sainte horreur. Dans ce genre, un modeste chansonnier, M. Nadaud, lui est fort supérieur. Il n'a pas, il est vrai, cassé les reins à la prosodie ni désarticulé la rime; son inspiration ne prétend [)as s'élever à des hauteurs funambulesques^ mais elle est vraie, naturelle, sincère, elle émeut par des moyens extrêmement simples et réveille sans effoi't et sans soubresauts tous les frais souvenirs de la jeunesse. On a dit de Béranger (|ue c'était un chansonnier (|ui faisait des odes; M. de Banville au contraire est un lyri(|ue qui fait des bouts-rimés.

S'il y a décadence dans une branche de la littérature, c'est certainement dans le lonian. Ou<' Ton compare ses destinées en France avec son essor en Angleterre, et l'on sera forcé de reconnaître que chez nous le niveau s'est considérablement abaissé. Nonseulement on ne sait plus empruntera l'honime, à la nature, aux mœurs, des traits que l'on condense et qui deviennent des types généraux comme Manon Lescaut, Paul et Virginie, (lil IMas. don Uuichotte, mais encon; on a perdu le secret de créer des types exceptionnels animés par rimagination d'une vie factice plus durable (pie l'autre et sur les(piels cherche à se modeler toute une société, comme l'Astrée. Saint - IM'eux, Werther, Bené, A(lnlj)he. Cette dernière manière prévalut dans la période romantique; la mode était aux exeptions : c'était sur la mode que s'appuyait le talent de madame Sand et celui de Victor Hugo; c'était grâce à la mode ([u'ils parvenaient

à faire vivre pendant dix ans des fantômes comme Claude Frollo ou Quasimodo, des monstres comme Jacques ou Leone Leoni. Depuis dix ans je ne vois personne qui s'apprête à recueillir Théritage de ces maîtres. Je rencontre des imitateurs ; les continuateurs font défaut.

Balzac, malheureusement pour sa gloire, est devenu le drapeau d'un petit groupe de romanciers qui, sous le nom de réalistes, ont exagéré ses défauts, et, dans un langage barbare, ont réduit le roman aux proportions d'un procès-verbal. Balzac décrivait, il décrivait trop. Parmi ses nombreuses imperfections c'est une des plus regrettables. Mais ce qui rend en somme ses descriptions si amusantes, c'est que, quoi qu'on en ait dit, il invente beaucoup plus qu'il n'observe et que son imagination supplée à l'observation et anime ses personnages de l'existence poétique; si bien que dans l'ensemble de son œuvre ils viennent tous se ranger à leur plan exact, et que telle figure dont il a isolément creusé les lignes avec une fatigante attention, comme Gaudissart, fuit plus et disparaît presque derrière telle autre figure indiquée au premier abord avec moins de précision, comme le Curé de Tours ou la Vieille fille^ mais trouvée et par conséquent inventée. Les réalistes n'ont pas d'imagination, ils n'inventent rien; ils regardent, je doute qu'ils voient.

En vertu même de la dénomination sous laquelle ils sont connus et qu'ils ont acceptée, ils semblent repousser non-seulement l'intervention de l'imagina-

tion, mais celle du goût, de la réflexion, du caractère. Copiez la réalité, transcrivez-la littéralement, telles sont les suprêmes conditions de l'art, tout le reste n'est qu'erreur; c'est-à-dire ne sentez pas, ne pensez pas, ne réfléchissez pas, conipi imez votre ca.'ur, éteignez votre intelligence, étouffez votre goût, faites de votre cerveau un objectif de daguerréotype, et tout ira bien. C'est en parler bien à son aise. Si encore les réalistes étaient (idèles à leur programme, on pourrait voir chez eux un système dont la sincérité me ferait respecter la puérilité; mais il n'en est rien, et c'est ici que le réalisme apparaît pour ce (|u'il est réellement : un plaidoyer |)réparé i)Our les besoins de la cause, une escobarderie qui ne fait illusion à personne. Un miroir n'a pas de parti pi is, il réfléchit indifféremment tous les objets, les beaux et les laids, les grands et les petits. 11 n'en est pas de même chez les réalistes; ils savent parfaitement choisir et choisissent parfaitement : le vulgaire et le trivial les occupe et les retient. Voyez ce beau cheval dont oii admire les jarrets nerveux et la peau frémissante, pensez-vous que les réalistes consentent à l'admirer ? Non pas; ils iront chercher à côté, pour l'exposer en triomphe, cette rosse elflan(iuée bonne à conduire à l'abattoir. Voilà une femme élégante, distinguée, respirant la grâce et le charme, soyez tran(]uilles, ils ne la regarderont pas, mais examineront minutieusement cette maritorne (|ui la croise, fétide, souillée, laissant derrière une traînée de cuisine et de cabaret. Que si encore ils détaillaient le moral de cette mai-

heureuse, sMls disaient la façon dont Tinstinct se comporte sous cette épaisse enveloppe, dont Tâme s'y manifeste, peut-être finiraient-ils jiar surprendre la sympathie due à toute créature humaine. Par un de ces jeux d'esprit qu'il ne faut pas renouveler, Balzac a intéressé pendant deux volumes aux tribulations d'un parfumeur imbécile qui fait faillite. Mais ils se donneront bien de garde d'aller si loin. Quand ils auront décrit un à un les tares d'une mazette ou les défauts d'un laideron, ils se tiendront pour satisfaits. On est donc en droit de dire aux réalistes : Vous nous trompez; vous savez parfaitement choisir dans la réalité; seulement vous choisissez la laideur, la trivialité, tout ce qui est en dehors du domaine de l'art. Vous soutenez un paradoxe, et la première condition pour soutenir un paradoxe, l'esprit, vous manque totalement. Vous n'êtes sincères ni envers vous-mêmes ni envers les autres ; ne pouvant vous élever jusqu'à l'idée du beau, vous voulez faire un culte du laid; ne pouvant atteindre au vrai, vous érigez le faux en système; incapables de devenir des artistes, vous prétendez que les manœuvres leur sont égaux. Que les lettres et les lettrés vous le pardonnent !

M. Champfleury a été le propagateur et un instant le seul adepte du réalisme. Dépourvu d'imagination, observateur superficiel, singulièrement inhabile au maniement de la langue, le succès de Chien Caillou^ des Bourgeois de Molinchart, des Aventures de mademoiselle Mariette, des Trios de Chenizelles, des Amoureux de Sainte-Périne^ est dû à deux causes : d'abord

LES NOTABILITÉS LITTÉRAIRES. m

risolement même et l'originalité relative de Tauteur, puis un peu de ce goût de scandale qui est une des plaies de notre époque. On a regardé les (M'éations de M. Champlleury à travers ses romans comme on regarde une scène de cabaret à travers une porte entrebâillée. La déconvenue a été grande et le résultat médiocre. Une réunion de ridicules ou de grotesques, des êtres qui ne vivent pas ou vivent mal, contrefaits au moral, infirmes d'intelligence, boiteux du côté de TAme : voilà le singulier spectacle (|ui a IVappé les lecteurs de ses romans. (Juesi, comme dans les scènes de Henri Monnier, un vif sentiment de la vérité, un trait rapide et lestement tracé avait donné la silhouette de ces êtres vulgaires, on aurait |ki sourire au spectacle toujours amusant d'un ridicule rendu avec esprit et exactitude. La forme eut sauvé le fond. Malheureusement M. Champtleury manque de goût et du sens des proportions. C'est un PiiKriKMnmr loniaiiti([ue. Au lieu de faire saillir les ridicule^, il les étouffe sous des prétentions sans résultat, ou les écrase sous des détails sans intérêt. Une caricature amuse quand elle est grande comme la main : elle devient insupportal)le si on lui donne les prop(Ulions d\in tableau dliistoire. C'est ce qu'a tenté M. Cliamplleury sans posséder les qualités crexécution (\n\ peuvent sauver un mauvais tableau. Avec son style lourd et tlasque, plein de solécismes grammaticaux et de barbarismes de goût, je me demande ce qui pourra rester de lui dans quelques années? Rien; et ce sera justice.

Si M. Champfleury a été Tintroducteur du réalisme, M. Gustave Flaubert en est devenu, du premier bond, le chef et le représentant le plus accrédité. Un roman, Madame Bovary, a suffi pour lui conquérir cette place. Preuve, soit dit en passant, qu'elle n'était pas difficile à emporter. La tendance de Madame Bovary et celle des romans de M. Champfleury sont les mêmes, les procédés sont identiques; mais l'exécution de M. Flaubert est bien supérieure. M. Flaubert veut et sait écrire ; et bien que son style soit encore pénible et sente le travail, bien qu'il n'évite pas suffisamment le précieux et l'entortillage, certaines pages de Madame Bovary pourraient rendre fier plus d'un écrivain reconnu. C'est justement ce talent ou du moins l'emploi de ce talent que je blâme. Lorsque l'on a été si bien doué on est responsable de ses dons envers soi-même et envers les autres, et l'on ne doit pas s'en servir pour des œuvres qui rentrent presque dans les attributions du bureau des mœurs. Que les personnages décrits dans Madame Bovary aient existé : c'est possible; qu'ils existent au point de vue philosophique : je le nie. La littérature n'a pas plus pour but de s'occuper de certaines organisations dépravées^ de ce qui se passe dans les bas-fonds de la débauche des sens et de l'esprit, que les habitants d'une ville n'ont mission de visiter leurs égouts ou d'inspecter leurs voiries. Le milieu même où M. Flaubert a placé ses personnages leur enlève tout caractère de vérité. Dans ce que Ton appelle le demi-monde^ au milieu de ces natures chez

LES NOTAniI.ITÉS LITTÉRAIRES. 311 lesquelles les sens ou la vanité ont remplacé le cœur, madame Bovary eût pu être une étude curieuse quoique repoussante : placée au milieu (le| horizons verts et des saines émanations de la Normandie, elle hurle comme une fausse note. C'est là ce qui manque à la plupart de nos romanciers : c'est le sentiment de rharmonie dans les images comme dans la pensée, c'est le respect de la mesure, c'est ce goût en un mot qui fait des romans de madame de Lafayette, de madame de Tencin, de Lesage, de Voltaire, de Prévost, de Bernardin de Saint-lMerre, de Benjamin Constant, des œuvres classiques auxquelles il faut revenir comme au quartier général du beau et du vrai; et, j'en suis bien Taché pour 3[. Flauhci t, du vvc\. Quand il me tombe sous la main une de ces innombrables productions au fond desquelles on trouve toujours une étincelle de talent, je me demande ce qu'en eussent pensé ces immortels écrivains, (juels eussent été leurs impressions et leurs jugements. La réponse est prévue. Si ce travail de criti([ue était seuhMuent tenté par les auteurs eux-mêmes avant de se mettre i\ Ta^uvre, s'ils interrogeaient |)ar la pensée l'opinion de leurs maîtres, la plume, je l'espère, leur tomberait des mains. Il y aurait moins d'œuvres et plus d'écrivains.

Apres avoir blâmé la tendance de Madame Bovary ^ je blâme sa conclusion ou plutôt son absence de conclusion. Quelle est la moralité à tirer de ce roman? Madame Bovary a-t-elle bien ou mal fait d'introduire aussi effrontément le déshonneur chez elle? Charles

m LITTÉRATURE.

Bovary a-t-il eu tort ou raison de fermer les yeux sur la conduite de sa femme ? Je n'en sais rien ; et malgré la triste fin d'Emma, je crois l'opinion de l'auteur fort peu arrêtée sur ce point. On ne sent pas sous la narration la présence d'un principe à la défense duquel celle-ci vienne en aide. Aussi emporte-t-on de ce livre une impression semblable à celle causée par la lecture d'un ouvrage de médecine expérimentale. Hélas! les Contes de Fées avec la naïveté de leur contexture et leurs quatre vers de moralité, sont plus savamment composés et donnent plus de satisfaction à l'intelligence et à l'imagination que ces œuvres où l'inconvenance des peintures n'est égalée que par l'incohérence des idées.

C'est au réalisme, j'en ai bien peur, qu'appartient une petite nouvelle de cinquante pages : Lucien S..., par M. Charles Asselineau, publiée dans la Revue française. Elle lui appartient par le genre, et je le regrette ; mais par la tendance, elle s'en détache complètement, et par la forme littéraire, elle fait un complet disparate avec les œuvres des réalistes. Sans péripétie, sans coups de théâtre, en nous racontant simplement les douleurs d'une âme tendre dirigée par une volonté faible, en ménageant les nuances avec délicatesse, M. Asselineau finit par nous intéresser à un héros en somme médiocrement intéressant. Le pinceau qui a tracé les traits de Lucien S... et de l'horrible mégère dont la méchanceté finit partner Lucien, n'est pas encore celui qui a indiqué en touches ineffaçables les portraits de Gardeil et de mademoiselle

(le La Chaux (Un^Ceci ii est pas un conte: mais la palette est la même et les couleurs ont [)lus (Luii rapport entre elles. Tout en tenant compte du genre, que je ne puis accepter, j'ai lu Lucien S... avec un véritable plaisir. J'y trouve une orii»inalité incontestahle, une faculté d'observation pénétrante sans être méticuleuse, une émotion contenue qui révèle l liomme chez l'écrivain, un style simple ne dédaignant ni ne repoussant les images ; en un mot, sui' bien des points de forme, des (|ualités qui ne seroni jamais du domaine des réalistes. (Juc M. Asselinrau Nciiiilr bien prendre, non pas des exceptions, mais des g/'uérali tés; non pas des types réels, mais des typ-rs vrais; f|u'il choisisse, au lieu de lencontrer, des Ikkjs dont les traits rappellent ciiacun de nous^ et je crois (jue sa place est prête pai'mi nos plus ingénieux et n()s meilleurs romanciers.

Je sais un grand gré, je l'avoue, à M. ( k*tavi' Feuillet, de nous conduire à travers ses Hoiihuis cl nouccUes^ ses Scènes et proverbes, dans le monde de tout le monde; de nous faire échapper à celte bundede bouigeois et de drôlesses que depuis dix ans on voudrait nous donner comme le modèle de la société française. Ses romans ne seiitent ni U; suif, ni le musc : c'est certainement à cet éclectisme qu'il doit une bonne partie de son succès. Je sais que les types que l'on y rencontre ne se font remarciuer ni par une originalité bien tranchée, ni par des passions bien fougueuses, ni par des qualités bien marquées, ni par des défauts bien saillants. Ce qu'ils ont rétenu d'Al-

nu LITTÉRATURE.

fred de Musset a été trop délayé par ce qu'ils ont appris de Jules Sandeau; mais tout édulcorés qu'ils soient, je reconnais du moins chez eux le caractère général de mon temps. Ils ont d'ailleurs un mérite qui ferait vivre les types les moins originaux : ils ont du cœur. Aucuns des bons sentiments placés dans notre âme comme une couronne de lumière, ne sont éteints en eux : le dévouement, l'abnégation, le respectxlu devoir. L'auteur n'en tire pas, je le sais, des accords bien puissants; mais si ces sentiments sont faibles, du moins ils sont vrais, et, comme tout ce qui est vrai, ils finissent par captiver.

Des gens naïfs ont reproché à M. Feuillet de faire des romans moraux. Ce reproche est trop flatteur pour que je rende à M. Feuillet le mauvais service de l'en disculper. C'est une simple question de forme. Si Ton parvient à donner à tous les nobles instincts de l'âme un intérêt aussi puissant que certains écrivains en ont donné aux mauvais; si l'on sait en envelopper les péripéties dans une fable bien construite, au point de vue littéraire, romans moraux et romans immoraux offriront la même valeur. Seulement les premiers auront un mérite de plus. Intéresser avec l'attrait de notre nature pour le mal, c'est le pont aux ânes ; mais captiver avec ce que le bien a de calme et souvent d'austère, c'est un résultat qu'il faut une certaine dose d'originalité pour rechercher, et une certaine élévation de talent pour atteindre. Un reproche plus sérieux à adresser à M. Feuillet, c'est de ne pas toujours accepter franchement la

LES NOTABILITÉS LITTÉRAIRES. 315 donnée choisie, de reculer devant son système ; et, pour le rendre agréable, de tomber dans l'afféterie et le marivaudage. Ses expositions ont une vivacité et un charme rares. Il ny a pas une note fausse, pas un mot de trop. Puis en plein nœud, au milieu du drame, Fauteur hésite, balbutie, semble plier sous son sujet ; et s'il ny a pas de romanciers (jui sachent entrer plus résolument dans leur fable, j'en sais beaucoup qui en sortent plus heureusement. Un reste d'éducation romantique a en outre laissé à M. Octave Feuillet le goût de Tétrange, presque du fantastique, en désaccord com|)let avec sa propre simplicité. Le juif Isaac Zaphara de liédeinption n'est pas si bien mort depuis dix ans qu'on ne Tait facilement reconnu, quoique déguisé sous les habits du capitaine Laroque du Roman d'un jeune homme pauvre. C'est un sacrifice au bizarre qu'il faut blâmer, mais qui rappelle à la génération présente de trop décevants souvenirs pour que j'aie la force dr le condamner. En somme, je souhaite au devoir, s'il a besoin de défenseurs, d'en rencontrer souvent d'aussi spirituels, d'aussi poétiques, et parlant une langue aussi élégante que M. Octave Feuillet.

M. Edmond About n'ap|)artient à aucune école et ne représente aucun système. C'est un voltigeur de l'armée des romanciers. Ses romans n'ont d'autre but que de distraire, et comme il a de lespiit, beaucoup d'esprit, comme il le dépense entièrement en faveur du public, le public lui en a tenu compte et lui a rendu en succès ses premiers dé-

boursés. Parmi les romans contemporains, il y en a peu de plus alertes, de plus gais, de plus amusants que les Mariages de Paris, que le Roi des montagnes, que Trente et quarante. Écrits d'un style clairet dégagé qui emprunte parfois è celui de Voltaire son incisive précision, égratignant les ridicules d'une balafre rapide et superficielle, cherchant Tironie et n'atteignant qu'au persiflage, ces livres n'offrent aucune fatigue pour l'intelligence et aucun danger pour l'imagination , Ce sont de véritables compagnons de voyage : ils amusent sans lasser; ils taquinent et réveillent sans blesser. Montez dans un wagon, et sur huit personnes, je gage que quatre au moins auront entre les mains les œuvres de M. About. C'est là un succès s'il en fut jamais.

Je ne vois guère qu'une personne à qui tout cet esprit ne profite pas : c'est M. About lui-même. Je crains qu'il ne soit médiocrement flatté de sa réputation, et qu'il n'ambitionne une renommée plus sérieuse et plus grave. La Grèce contemporaine, les Échasses de maître Pierre, la Question romaine, affichent des prétentions peu en rapport avec les productions légères de M. About. Si ces prétentions sont réelles — ce qui serait fâcheux pour les plaisirs du public — M. About se trompe. On reste confondu, après la lecture de ces trois ouvrages, de leur futilité et de l'inanité de leurs solutions, et l'on ne sait ce qui doit étonner le plus de la légèreté ou de l'outrecuidance de l'auteur. M. About a visité la Grèce et l'Italie; mais s'il se fût bien rendu compte de la gravité des

questions qui se débattent à Rome et à Athènes, il eût été moins affirmatif, plus circonspect, et eût compris que ces questions ne se résolvent pas par des plaisanteries et des caricatures. Comparés à la Grèce contemporaine et à la Question romaine, Trente et quarante et Germaine sont des œuvres aussi sérieuses qu'un rapport à l'Académie des sciences.

De ce malentendu dont M. Ahout est runi(iue cause^ découlent une foule de (iuiproqu(js im|)()ssibles à débrouiller maintenant. On lui a jelé à la téte des épithètes ronllantes et des personnalités mal sonnantes; on a pris pour de la méchanceté ce (|ui n'était que du manque de savoir; on a presque fait un schismati(iue (ruM cliroiiiiiucur h'L^cr. A (juoi servent donc res[)rit et le bon sens! Malheureusement, M. About a eu un premier tort. Son début dans les lettres a été un scandale, et ses reuvres postérieures n'ont pas fait oublier celtr première faute. Kn continuant dans cette voie, il n'a pas hésité toutes les fois qu'il en a trouvé Toccasion, à semer le scandale à larges mains, l/esprit n'est chez lui que le passe-port de personnalités plus ou UK^ins déguisées. Il récolte ce; qu'il a semé, et l'opinion, ((ui rend à chacun selon ses mérites, accueillera toujours avec curiosité les scandales dont M. About sera l'objet, verra en lui un amuseur plein d'entrain, lui demandera de lui conter de ces jolis contes ((u'il conte si bien; mais pour étie pris au sérieux, M. About doit y renoncer.

(Il' (|ue j'ai dit du roman s'applique également au théàli(\ Dans ce geiu« également, ce ([ui fait

is.

défaut, c'est le génie créateur. Personne ne songe à rien tirer de son propre fonds et à donnet* la vie aux rêves de son imagination: et je doute que des créations purement idéales comme celles de Shakespeare, de Corneille et de Goethe, fussent favorablement accueillies de nos jours. Sous ce rapport, il faut le reconnaître, il en allait autrement il y a vingt ans, et quelque blâmables que soient à tant d'autres égards certaines pièces de MM. Victor Hugo, Alexandre Dumas, Eugène Scribe, Alfred de Vigny, il faut avouer que les personnages de Hernani, de Ruy Blas, d'Antony, de Bertrand de Rantzau, de Chatterton sont doués d'une vie artistique que Ton chercherait vainement dans les créations du théâtre contemporain.

Si encore l'observation remplaçait l'imagination, il n'y aurait pas lieu de se plaindre. Ces deux facultés dominent à tour de rôle dans la littérature d'un peuple, suivant le flux et le reflux intellectuel. Mais si l'on entend par observation ce don de pénétration qui, sous les ridicules, sait découvrir le mal éternel de l'humanité, cetle faculté d'analyse des faits isolés et de synthèse de leurs symptômes généraux, il ne me paraît pas possible d'accorder à nos auteurs contemporains qu'ils en soient doués. On décalque assez bien et très-promptement des ridicules transitoires, on esquisse d'une manière très-satisfaisante ; on n'observe pas. Les déplorables procédés de la photographie sont appliqués avec adresse aux œuvres dramatiques. De là cette quantité de vaudevilles qui, presque tous, offrent un germe de comédie avorté faute d'avoir

été suffisamment mûris. Avec un millier de ces pièces de circonstance on ferait une comédie, comme on pourrait découper cent vaudevilles dans une comédie de Regnard, et mille dans une pièce de Molière.

De là une transformation singulière dans l'art dramatique. La forme a gagné toute la place percjue par le fond. Jadis les scènes se passaient dans un endroit banal. Une place publique, un carrefour de foret, un vestibule de palais, servaient aux entrées et aux sorties des personnages. L'illusion était dans l'esprit du spectateur. Maintenant la mise en scène envahit tout. Nos auteurs rendraient des points à Molière et à Kacine en fait de charpente dramati(}ue. Les costumes sont d'une exactitude scrupuleuse ; un tapissier n'aurait pas d'observations à faire sur l'ameublement d'une chambre à coucher, ni un jardinier sur la décoration d'un parterre. On ne fait plus illusion à l'esprit ou au cœur, mais aux yeux, dette première déviation en a amené une autre plus regrettable encore : ce n'est plus le personnage qui intéresse, c'est l'acteur. Ce n'est plus la pensée de l'auteur dont on aime à suivre les évolutions, c'est la fai^'on dont la rend son interprète, qui excite la curiosité d'une salle entière. L'auteur donne le canevas, la fantaisie de l acteur y brode les dessins que le hasard lui inspire. La lecture des pièces les plus applaudies depuis dix ans est là pour prouver la vérité de ce (|ue j'avance, l^rivées du jeu des acteurs et de la lumière de la rampe, elles deviennent d'une extrême monotonie à la lecture.

M. Alexandre Dumas fils est Fauteur qui sait avec le plus de talent délayer un grain de sel dans une carafe d'eau. Convenablement placées et éclairées par un certain jour, ses pièces de théâtre jettent deTéelat et peuvent faire illusion ; mais Finconvénient que je signale est palpable ici plus que partout ailleurs. Lisez la Dame aux camélias, Diane de Lys, le Demimonde, les meilleurs drames de Fauteur, et vous serez surpris du peu de consistance de ces productions, de la légèreté de leur tissu, de la banalité de leurs moyens : défauts qui échappent à la représentation. L'optique de la scène a tout sauvé. C'est seulement quand l'esprit n'est plus la dupe des yeux qu'il reconnaît l'adresse à grouper les scènes en vue d'une situation parfaitement prévue, à rassembler les phrases du dialogue autour d'un mot souvent spirituel, mais toujours connu et toujours attendu. L'on nomme cela ménager ses effets; et si c'est là un art, M. Dumas fils y excelle.

Ce sont là des péchés véniels, et l'on désirerait n'avoir pas de reproche plus grave à adresser à un écrivain aussi spirituel. Mais il en est un qui tient au fond même de son œuvre et aux mœurs de la société dont il a eu le malheur de devenir l'historien spécial. Qu'il nous conduise de Falcôve de Marguerite Gautier au boudoir de la baronne d'Ange ou au salon de Diane de Lys, le monde qu'il déroule sous nos yeux est toujours cette collection d'êtres déclassés ou non classés à laquelle il a donné son véritable nom : le demiTmonde . Or., s'il est curieux de jeter un coup

(ru'il dans cette banlieue de la société, personne n'en tirera jamais une induction sur les mœurs générales, pas plus qu'on ne juge des costumes des gens bien élevés d'après les gravures de modes. On traverse les faubourgs d'une ville, on ne s'y arrête pas. Ce ne paraît pas élre l'avis de 31. Dumas fils. Si Ton s'en raj)portait à son théâtre, on pourrait croire que la société de notre temps était exclusivement composée d'amants complaisants, de femmes vénales, de filles faciles. Le plus triste de cette tendance, c'est la réaction ([u'elle peut exercer sur les mœurs. Je ne connais rien de plus corrupteur. Le dénouement des pièces de M. Dumas amène toujours, je suis heureux de le reconnaitie, le tric^mplic delà iiioralc. Mallieureusement, i)ersonne n'y prend garde, tandis ([ue dans le développement, la morale re(,*oit d'innombrables accrocs, et les vices sont présentés sous une forme qui fait tout l'intérêt de l'action. On ()p[)()se!ait en vain à ce reproche certaines scènes de Molière. Quand le grand comique peint un vice ou un ridicule, il le fait franchement, sans teintes rompues, et avec un tel relief ([ue personne ne peut s'y tr()ni|)er. M. Dumas tils se sert, au contraire, d'une louche si amollie et si séduisante, il y a une opposition si tranchée entre les dévelo[>pements et la conclusion, (ju'on ne sait plus au([uel croire, et que l'on se demande s'il a voulu faire l'apologie ou la satire de la situation dépeinte. J'ai affaire à des gens vicieux beaucoup plus qu'au vice, et je ne sens pas assez dans ces créations ce parti i)ris ([ui fait l'incontestable supériorité des pièces

de secand et de troisième ordre de Lesage, de Dancourt et de Destouches.

Les trois œuvres que M. Louis Bouilhet a données au théâtre : Mademoiselle de La Vallière, Madame de Montarcy et Hélène Peyron^ procèdent d'une manière complètement différente de celles de M. Dumas fils. Pour me servir d'un mot philosophique, c'est la manière subjective. C'est-à-dire que M. Bouilhet, continuant la tradition de MM. Dumas père et Victor Hugo, tire tout de son propre fonds, s'efforce de créer des types et de les animer de la vie de l'ai t. Cette manière, selon moi, très-supérieure à l'autre, donne à l'esprit de plus pures jouissances, et est susceptible d'une élévation incomparablement plus grande. Aussi le public, en écoutant avec attention les œuvres de M. Bouilhet, lui a-t-il prouvé qu'il tenait compte de ses efforts. Cependant, jusqu'à présent, aucun véritable succès n'est venu affermir l'auteur dans sa voie et le convaincre que ses moyens étaient en rapport avec ses efforts. M. Bouilhet a des visées plus hautes que M. Dumas fils, plus d'idéal et d'aspiration ; mais une forme lourde, un style embarrassé et prétentieux où se contrarient sans se confondre ceux de Victor Hugo et d'Alfred de Musset, le retiennent captif à la terre. Aussi, comme talent, peut-on affirmer que M. Dumas fils est supérieur à M. Bouilhet.

Une pièce qui causa une vive impression, et que je regarde comme la meilleure de toutes celles jouées depuis dix ans, c'est Mer cadet. Après avoir à plusieurs reprises tenté d'aborder le théâtre, et avoir vu jus-

LES NOTABILITES LITTÉRAIRES. 323

avoir vu justement tomber Vautriji, les Ressources de Qtiinola, la Marâtre, M. de Balzac avait enfin trouvé dans Mercadet, je ne dis pas sa véritable voie, mais la véritable voie dramatique de notre temps. Je doute fort que fauteur eût pu rencontrer une seconde fois un sujet aussi heureux. Le théâtre ne convenait pas au tempérament de son talent. Mais cela importe peu, et Mercadet, dans son genre, n'en est pas moins un chef-d'a'uvre descendant en ligne directe du théâtre de Beaumarchais Mercadet est un type, un personnage original dont nous avons depuis vingt ans coudoyé trop de copies dans le monde réel. Certaines scènes, celle des créanciers au premier acte, celle de la duperie réciproque du père et du gendre au second, sont de la tranche comédie, et rappellent les meilleurs passagers du Mariage de Figaro. !\este f effet produit; et ici encore, je ne puis que préférer Mercadet à toutes les œuvres de M. Dumas fils. Certes la conclusion ifest pas morale, — la inorale et M. de Balzac n'ont jamais eu grainfcliose à démêler ensemble ; — mais du moins elle n'est pas corruptrice. Elle n'enveloppe pas des instincts bas et pervers dans des phrases confites en beaux sentiments. Mercadet est un franc co(|uin, son enseigne ne trompe pas; il prévient suffisamment ses dupes ([u'ils sont à deux de jeu, et le comique ressort précisément de cette franchise avec laquelle un fripon se défend contre d'aussi fripons que lui. Le soleil de Mercadet est un écu de cent sous et son dieu un billet de banque; mais du moins il le dit tout haut, il le proclame ; et

m LITTÉRATURE.

il faut reconnaître dans cette franchise un certain genre d'honnêteté relative. Mercadet est un coquin, je le répète^ ce n'est pas un hypocrite; et j'ai tout lieu de croire que qui voudra suivre M. de Balzac, c'est-à-dire déchirer les voiles des vices, des ridicules et des trav(îrs de notre époque, et les jeU'v tout chauds sur la scène, y sera ai^cueilli par les applaudissements les plus sympathiques. Jamais moisson ne fut plus belle.

Nous arrivons à la véritable forme littéraire de nos jours, à la critique. Sans revenir sur des explications données plus haut, je répéterai que c'est à la critique que notre époque doit non-seulement son véritable caractère, mais encore le maintien de son rang à l'égal des plus glorieuses ères littéraires de notre histoire. Que l'on se rappelle les relations de la critique avec ses justiciables il y a seulement vingt ans, l'aménité de leurs discussions, la suffisance vi la vanité d'un côté, l'ignorance et l'âpreté de l'autre; les épithètes d'aliéné et de champignon vénéneux alternant comme dans une églogue antique; que l'on compare cet état d'hostilité à la position présente de la critique dans les lettres, et l'on pourra se faire une idée du chemin parcouru et du terrain gagné. Jadis un critique était une espèce d'ours mal léché sortant par moments de sa tanière pour dévorer d'innocents auteurs. Il était impuissant, cela va sans dire, et beaucoup de gens assimilaient volontiers ses fonctions à celles d'exécuteur des hautes œuvres. Gustave Planche est un peu mort avec cette idée. Les médiocrités dont

LES NOTABILITÉS LITTÉRAIRES. 3i5

il avait le tort impardonnable de s'occuper, le lui avaient répété sur tant de tons différents, (ju'il av;iit fini par prendre cette plaisanterie au sérieux, par croire surtout que le public en faisait autant, et que cette pensée fatiguait son esprit dans les derniers temps de sa vie. Il a été le martyr et le héros de la critique moderne. Il est tombé au milieu du champ de bataille^ mais comme AVol ff à Québec^ entouré de ses bataillons victorieux, voyant fuir Tennemi, et pouvant mesurer (run (ril niouiant tout le pays conquis par son intrépide et persévérante honnêteté. Gustave Planche a désormais un nom dans les lettres tVançaises; et ((uand on relit ses u'uvres, on s'étonne que ce nom ne soit pas [)lacé plus haut dans Teslime des hommes.

Lui mort, les héritiers se sont présentes en loule. Mais aucun n'était de taille à supporter ce lourd héritage; ils ont donc agi prudemment en se \c partageant et en se cantonnant chacun dans une spécialité dont la réunion formait le domaine du vieil Alexandre de la criti(|U(;. Tel a pris la philosophie, tel autre la morale ; celui-ci s'est réservé la littérature, cet autre le théâtre, un dernier les beaux-arts. Tous du reste se sont montrés dignes de la part (jui leur était échue par la conscience de leurs travaux, la convenance de leur polémiciue, la pureté de leur goût, leur respect de la tradition et leur sympathie pour les idées nouvelles. Si le pauvre Planche revenait, je crois qu'il aurait le droit d'être fier de la façon dont ses héritiers suivent ses préceptes et profitent de ses exemples.

Mais en dehors des critiques qui continuent la tradition de Gustave Planche, il en est deux dont la place est trop élevée dans les luttes journalières pour que nous ne nous y arrêtions pas avec déférence. Je veux parler de MM. Silvestre de Sacy et Sainte-Beuve.

M. Silvestre de Sacy n'est ni un jeune homme ni un écrivain jeune : c'est un écrivain nouveau. On ne peut réellement l'apprécier que depuis quelques années; depuis qu'en se présentant à l'Académie il a rassemblé les principaux articles publiés depuis trente ans sous le voile de l'anonyme par le Journal des Débats. Réunis sous le titre de Variétés^ la leciure de ces articles a été une révélation pour beaucoup et un plaisir pour tous. En cherchant à analyser cette première impression, on peut l'attribuer aux trois causes suivantes agissant soit isolément, soit collectivement.

Seul peut-être parmi nos critiques modernes, M. Silvestre de Sacy possède un critérium de jugement. Ce critérium est immuable chez lui. C'est à la fois une affaire de tempérament et de raisonnement. Les anciens sont nos maîtres en tout, c'est le modèle auquel il faut forcément revenir. M. de Sacy n'accepte et n'admire les écrivains du dixseptième siècle que parce qu'ils sont rapprochés de ceux de l'antiquité; il supporte assez patiemment le dix-huitième ; quant au dix-neuvième, en dehors de Châteaubriand que le libéral de 1827 était bien forcé de louer, il ne le connaît pas et ne veut pas le connaître. On lui a bien assuré qu'il se trouvait parmi

LES NOTABILITÉS LITTKRAIRES. 3i7 nos contemporains des écrivains de talent, il ne le nie pas, il en est même convaincu ; mais il est également si persuadé qu'il ne comprendrait rien à leur langage, qu'il aime mieux le croire que d'y aller voir. Tous nos auteurs sont des gens de génie si Ton veut ; mais il en préfère d'autres cl retourne a ses dieux! Eh bien, cette inflexibilité qui n'est ni violente ni agressive, cette discipline à une règle préétablie, fait l'unité du livre et donne un singulier repos à l'esprit. Au mxilieu du désordre qui a caractérisé notre littérature pendant tant d'années, on éprouve à parcourir ces pages, où le jugement ne vacille jamais, la sensation {[u'on ressentirait en (juittant un club [)0ur pénétrer dans un salon de bonne compagnie; et l'on applique à M. de Sacy ce qu'il dit en parlant de M. de Féletz : « Ces articles ont un mérite plus durable que l'à-propos. Ce mérite, je vais l'exprimer en un mot : c'est qu'ils reposent sur des principes. Ils subsistent parce qu'une connaissance profonde de l'art se cache au fond de ces plaisanteries légères, |)réside à ces jugements rapides, et que l'art est immortel ! On a pu les réunir et en composer de bons et solides livres, parce que, malgré la diversité des sujets, ils forment un corps de doctrines littéraires invariables. Qu'importe que Dussault s'acharne avec sa logique impitoyable sur quelque pauvre traducteur, ou que M. de Féletz, avec sa verve malicieuse, mette en pièces le plus poliment du monde un livre dont le titre même a péri ! La leçon de goût n'en n'est pas moins bonne. Il y aura toujours de mauvais livres et des auteurs

ridicules; la satire a son éternelle postérité comme Tesprit et le talent; on pourrait dire à certains écrivains : Je vous connais, monsieur, il y a cent cinquante ans vous vous appeliez Scudéry ou Chapelain! Le nom ne fait rien à la chose. La critique, quel que soit le sujet auquel elle s'attache, petit ou grand, ne périt pas lorsqu'elle est Tinterprète du code immuable de la raison, et le goût n'est pas autre chose que la raison appliquée aux arts. »

En second lieu, sans qu'elle ait rien de pédant, on sent chez lui l'instruction robuste et saine des vieux universitaires formés à l'école de Rollin . Rien de ce qui touche aux choses de l'esprit ne lui est étranger. Il les aime, les respecte, et défend cet amour comme un des plus beaux privilèges de la créature humaine. Le goût de l'étude Ta préparé sur toutes les questions, même les plus ardues, qui touchent à la morale^ à l'histoire, à la littérature : de sorte que lorsqu'il traite ces matières, loin d'avoir à puiser dans le livre même cette érudition du quart d'heure que l'on retourne ensuite contre le malheureux auteur, il domine son sujet, en parle avec mesure et politesse, mais ex professo et comme un homme aussi renseigné sur ce chapitre que l'auteur lui-même. C'est un guide tranquille et modeste ; mais suivez-le, et dès les premiers pas vous reconnaîtrez à qui vous avez affaire: il a gagné votre con~ fiance, et vous pouvez être sûr que quelque soient les dédales où il vous conduira, il saura vous ramener à la lumière et mettre en plein relief un fait ou une idée confusément entrevue avant lui.

LES NOTABILITÉS LITTÉRAIRES. 3i9

Enfin, pour ne traiter que la question de forme, le talent de M. de Sacy, qui manque sans doute des qualités qui l'ont les grands écrivains : le nerf, l'audace, la couleur, raccent, se compose de toutes les qualités charmantes de l'art d'écrire : le goût, Tesprit, Turbanité, la justesse, une pointe de raillerie contenue et délicate prête à jaillir à cliafiue mot. Cviie politesse, cette mesure toujours maîtresse (relle-méme, constitue l'originalité de iM. de Sacy et lui fait une place unique au milieu de ses confrères parfois plus puissants, jamais aussi élégants. Ses modèles et ses amis les écrivains classiques lui ont largement rendu en habileté consommée ce qu'il leur avait prêté en déférence respectueuse. Le motpro|)re lui arrive toujours, le mot teclini(iue et prétentieux jamais. La pliiase exprime ce qu'elle veut dire avec la nuance précise du sujet; la pensée frappe au but sans aller au delà, sans rester en devà. Iletournez-la de mille manières, et vous reconnaître/ (ju'on ne saurait mieux I rxprimer. 11 y a des périodes, des articles entiers où il n y a pas une expression à changer, pas un mot à déplacer ou à transposer. Le goût par excellence, tel est le caractère ilu style de M. de Sacy, et c'est le seul écrivain auquel on puisse adresser un pareil éloge. Il est donc original dans le meilleur sens du mot. etj'es|)ère avoir fait comprendre à (|uelle cause j'attribue le charnu^ ([u il a exercé sur moi.

Il est difficile de rencontrer deux talents plus dissemblabh^s, je ne dis pas plus opposés, que MM. de Sacy et Sainte-Beuve. Autant l'un est soumis à une ,

doctrine, autant il est en possession d'un type auquel il rapporte tous ses jugements, autant le second s'échappe dans toutes les directions, côtoie et aborde les genres les plus divers, manque en un mot de quartier général et de drapeau. Si Tunité est absente d'une (euvre, c'est de celle de M. Sainte-Beuve. Dilettante littéraire auquel tous les genres sont bons, il brodera des mélodies charmantes sur n'importe quel thème ; mais demandez-lui en vertu de quels principes il formule ses arrêts, il sera peut-être embarrassé pour répondre. Très-adroit à prendre le vent, très-fin à masquer ses évolutions, il a été tour à tour un des coryphées du romantisme avec le cénacle, un des thuriféraires de M. de Chateaubriand avec TAbbaye-au-Bois, un de ses railleurs les plus mordants après le scandale des Mémoires tV outre-tombe, 11 a fait de la poésie phthisique dans Joseph Delorme^ delà critique très-ferme et très-variée dans les Causeries du lundis et présente tant de faces diverses, que Ton peut 'parcourir dans la même heure V Histoire de Port-Royal^ écrite dans un esprit aussi janséniste que celui de Racine, et Téloge d'un livre presque graveleux comme Fanny.

Les Causeries du lundi sont le livre où M. Sainte- Beuve a déployé le plus de véritable talent. Après avoir mis son empreinte sur tant de sujets, c'est encore le cachet du critique qui sera le plus profondément appuyé et le plus persistant. Commencé en 1850 et non encore terminé, c'est là où l'on peut le mieux . saisir ce caractère. Si M. Sainte-Beuve n'a pas de

LES NOTABILITES LITTÉRAIRES. 331

goût tranché pour tel ou tel genre, il possède un penchant décidé pour tout ce (jui intéresse les belleslettres, pour tout ce qui y touche de près ou de loin. Joignez à cela une incomparable habileté à exprimer les nuances, les demi-teintes, les sentiments et les elîets vagues, à grouper en faisceau les qualités de second et de troisième ordre, et vous aurez une idée de rimpression complexe que procure la lecture des Causeries du lundi, Vv'is dans une acception élevée, M. Sainte-Beuve n'est peut-être pas un éminent écrivain ; mais c'est le premier de nos hommes de lettres , et c'est là une place assez belle pour en être fier, et assez glorieuse pour mériter le respect II y a dans les Causeries du lundi tels articles, comme celui de /a Comtesse de Caylus, (jui sont de véritables chefsd'œuvre de linesse et de légèreté. Il y en a d'autres, comme celui de Madame de Geulis. (|ui peuvent servir de modèle de raillerie mordante et contenue. 11 me paraît impossible de dire aussi bien sur lUvarol; et je crois diflicile de penser plus juste et plus haut que dans Farticle intitulé les Regrets. IV^ut-étre, à la longue, ces phrases à deux tètes clieiciiant à rendre deux pensées, linissent-elles par fatiguer ; mais prises modérément et à petites doses, ces études offrent un imprévu et une ingéniosité charmante, et les jugements qui en ressortent sont presque toujours justes, parce qu'ils sont modérés. Ce qui manque à ces Causeries du lundi, c'est, je le répète, un lien commun, un dessin général donnant une forme et un contour à cette mosaïque dont chaque pierre prise sé-

parément est charmante, et dont beaucoup sont précieuses. Qu'importe, d'ailleurs ! Le recueil de ces articles n'en est pas moins un livre indispensable à qui, pressé par le temps, veut se former^ sans les lire, une idée rapide et juste d'une foule d'écrivains et d'ouvrages qu'il est toujours de bon goût de paraître avoir lus. Les Causeries du lundi sont un dictionnaire de jugements, et comme ces jugements sont bons, c'est un bon livre.

Les révolutions ont fait à M. Cuvillier-Fleury des loisirs qu'il emploie à défendre ses sympathies. Seulement, comme c'est un esprit plus littéraire que politique, c'est dans la littérature qu'il a établi son champ clos. Par un compromis tacite entre le public et lui, il est admis que tout livre devient pour M. Cuvillier-Fleury un prétexte de glorification de ses tendances libérales; et, comme il discute avec convenance et conviction, comme il apporte en faveur de sa cause un goût exercé, un noble sentiment du droit et de l'honnête, et parfois une dialectique assez embarrassante, personne ne s'en plaint. Au milieu de l'ébranlement de 1848, quand les droits les plus sacrés et les principes les plus élémentaires de l'ordre social étaient mis en questio^n par des convoitises plus ambitieuses que réfléchies, M. Cuvillier- Fleury se donna la mission de revendiquer ces droits et de défendre ces principes lorsqu'ils étaient attaqués sous un déguisement littéraire. On a oublié maintenant l'attaque et la défense, et Ton ne se souvient plus du courage qu'il y avait à montrer un peu

LES NOTAIMLITÉS LITTÉRAIRES.

do sens commun. M. Cuvillier-Fleury en déploya beaucoup. Sentinelle vigilante, il surveillait les défilés de l'histoire et de la littérature; et toutes les lois qu'un rhéteur ou un sophiste essayait de pénétrer dans le camp, il donnait Talarme en lui envoyant dans le feuilleton des Débats un coup de feu dont plusieurs gardent encore la cicatrice. Il est resté fidèle à celte mission. Seulement, comme ce ne sont plus les droits de tous et le pacte social (|ui est en ([uestion, il la continue en faisant hunne garde autour du goût et de la délicatesse nationale. La forme de M. Cuvillier-Fleury n'est ni légère ni hiillante. Il appartient pai' ses piécédents, ses sNinpathies et ses habitudes, à cette école, j'ai prcs(|ue dit à cette secte universitaire dont Journal des Débats di^l l'organe et M. Saint-Marc (iirardin le type : école (|ui apporte dans son argumentation le (on (l()gniati(|ut* r\ dur du professorat, compte dans ses rangs un giand nomljie d'esprits distingués, et fait preuve de beaucouj) de sciences, mais détruit toutes ces qualités par un grand défaut : la suffisance. Ses membres enseignent plus qu'ils ne causent, ce sont des docteurs |)lutot (|ue des littérateurs, ils prouvent (|uel(|uefois, ils persuadent rarement, ils ne touchent jamais. On aime mieux avoir tort avec d'autres que raison avec eux. C'est peut-être un éloge (jue j'adresse à M. Cuvillier-Fleury — et j'en suis heureux — mais c'est certainement un fait que personne ne contredira.

Le nom de M. Armand de Pontmartin était j)eu connu en 18o(). Depuis quel(|ues années, |)ar >a iidé-

lité aux principes dont il s'est fait le défenseur, par une verve toute méridionale, par l'imprévu de certains aperçus, surtout par un talent incontestable, celui qui le porte a marqué sa place d'une façon trèsdistincte parmi nos critiques contemporains, et a donné une valeur des plus sérieuses à plusieurs de ses arrêts. M. de Pontmartin est un critique catholique et royaliste. Il prend son critérium d'examen dans le principe du droit divin. Le trône et l'autel, voilà les deux flambeaux qui éclairent sa marche. On voit de suite ce qu'il y a de hasardeux et même d'injuste dans une pareille méthode, les préventions et les sympathies qui en découlent; mais on comprend d'un autre côté l'unité et l'ensemble qui en résultent pour le lecteur. M. de Pontmartin part d'un point de vue diamétralement opposé à celui de M. Sainte- Beuve ; il fait de la critique de tendance. Mais les méthodes ne valent que par la manière dont elles sont exercées et par la main qui les applique. Or, comme M. de Pontmartin est avant tout un esprit poli et cultivé, qu'il sait parfaitement que le temps des opinions extrêmes et des formules tranchantes est passé, l'usage de cette méthode n'a rien de blessant chez lui ; le caractère dément à chaque instant les principes d'une façon pleine de conciliation ; l'homme de lettres corrige et contient l'homme de parti.

Toutes les opinions sont respectables lorsqu'à la modération elles joignent la sincérité; et je n'ai pas l'intention de mettre en doute la sincérité de M. de Pontmartin. Je veux seulement faire la supposition

suivante : Si après 1848, quelqu'un se fût dit : « Toutes les avenues de la littérature sont encombrées, chaque maître a derrière lui un cortège d'élèves traînant euxmêmes à leur suite un troupeau d'imitateurs. Je veux pourtant arriver, et je ne veux arriver derrière personne. Prenons le contre-pied des opinions admises depuis trente ans. Le sentiment religieux perd de son intolérance : rendons-la-lui; le principe monarchique ciiancelle, soutenons-le; les idées de liberté gagnent (hitcrr.iin, repoussons-les; une tolérance dans les questions élevées, une bienveillance dans les opinions courantes semblent devenir hi règle générale, résistons-y ; de grands talents se sont fait accepter malgré leurs faiblesses, leurs erreurs ou leurs négligences; mettons en plein jour ce qui, jusqu'à présent, était resté dans Tombre; Tancien d'il y a trente ans sera le nouveau (raujourd'hui ; iustduradir quod abiit; on ne restijure (jue ce (jui s'en va. > Kn laissant le côté chevaleresque de ce projet, n'offrait-iJ pas, par son originalité même, de grandes chances de succès? Que si cet esprit original eut été doubh'» de talent et de j)ersevérance, le succès ne devenait-il j)as certain? M. de Pontmartin n'a pas songé à ce calcul, j'en suis sur. 11 a mieux t'ait : il Ta exécuté. C'(»st ce (jue je voulais (lir(\

Les principes de .M. de Pontniai lin lui (loiiiieiit une puissance d'argumentation à la(|uelle il est dillicile de se soustraire, si Ton n'élève pas le débat, et si l'on n'oppose pas les droits de la liberté de penser au dogme de l'autorité divine. Seulement, a de |)areilles

hauteurs, la question deviendra insoluble. En se plaçant à un pareil point de vue, il est facile, non-seulement de dresser un acte d'accusation contre les grands noms littéraires du gouvernement de juillet, mais encore de les condamner sans réplique et sans appel. Le mal qu'ont fait ces écrivains en se dérobant à la règle et en proclamant l'omnipotence de l'imagination, ce mal, nous en avons vu les effets et nous en avons subi les conséquences en 1848. Ce n'est pas moi qui blâmerai M. de Pontmartin de cette croisade, mais chaque médaille a son revers, et quand il loue, par exemple. Madame de Maintenons je vois bien plus dans cette apologie la complaisance de l'homme de parti ou la faiblesse de l'homme du monde, que l'impartialité de rhistorien ou l'indépendance du juge. De pareils compromis sont rares dans les cinq volumes de M. de Pontmartin, et sont largement rachetés par l'honnêteté morale, l'élévation des sentiments, le dévouement courageux à une noble cause, qui en remplissent les pages et en font une lecture saine. Une lecture saine ! cela n'est pas si commun, et c'est un éloge qui a son prix. Je n'en trouve pas de meilleur à adresser à M. de Pontmartin.

M. Émile Montégut a hérité, dans la Revue des Deux Mondes, de la plus grosse part de succession de M. Gustave Planche. Plusieurs des travaux qui lui ont mérité cet honneur avaient déjà été publiés sous le titre de Libres opinions sur l'époque actuelle, et depuis la mort de son maître, de nouveaux articles;

comme ceux sur M. Gustave Planche lui-même et sur Béranger, ont attiré l'attention sur le jeune Aristarque. C'est une lourde charge qu'a acceptée M. Montégut; et, bien que jusqu'à présent il ait fait preuve d'autant de talent que de bonne volonté, on ne reconnaît cependant pas encore en lui cette sûreté et ce calme qui caractérisent un écrivain complètement maître de son sujet et ayant pris possession souveraine de sa pensée. Que cela tienne à la dilïerence des temps ou à la dissemblance des tenipéraments, M. Émile Montégut paraît avoir dans Tesprit plus d'étendue et d'horizon, mais un goût moins pui', une esthéti(|ue moins sévère, plus de condescendance pour les défauts (|ue son maître. Les grands coups d'oeil historiques le sollicitent plus viveniciil rt lui réussissent mieux (|ue les délicates discussions sur telle ou telle nuance de réternelle beauté. Certains fragments des FJbrcs oinnions^ comme la Mounrchie unircr^cllc, sont remplis (i'apeiciis (ont à f;iil nouveaux. Irès-jusles et parfois très-profonds. M. Montégut traite avec sérieux des (juestions liès-sérieuses ; il a un grand mérite: il fait penser. Avec lui, lesprit s'élève et découvre au delà de (|uestions secondaires des lointains ([u'il ne soupçonnait pas. Ce i\uv Ton peut reprocher à M. Montégut, c'est de maïKiuer de perspective, de donner une égale importance à des considérations d'une valeur foi t diverse, et de se noyer parfois dans des raillnemeiils d ingéniosité. Lors([ue, par exemple, dans un travail sur le seizième siècle, il veut représenter la Réforme comme ayant été un

mouvement plus catholique que le catholicisme de Rome, j'avoue que, quelle que soit la souplesse de sa dialectique, je ne comprends pas trop, et ne suis nullement convaincu de la solidité de l'objection. Les travaux littéraires auxquels depuis quelque temps se livre exclusivement M. Montégut me semblent inférieurs à ceux contenus dans ce premier recueil. Je crois toutefois qu'il faut encore réserver son jugement sur un talent qui traverse une période de formation. Il se cherche encore, et sur bien des points n'a évidemment pas dit son dernier mot. Vouloir l'apprécier d'une manière générale et absolue, serait s'exposer plus tard à de piquantes erreurs. Son premier recueil lui impose le devoir de surveiller sévèrement sa pensée, et a donné au public le droit d'être difficile.

Forcé par la loi de renoncer à sa puissance anonyme, le journalisme s'est singulièrement amélioré depuis dix ans. Devenus responsables de leurs œuvres^ et tenus d'accepter personnellement les charges de leur polémique, les journalistes se sont mis en mesure de bénéficier de cette nouvelle position; et par des études moins frivoles, par une tendance d'esprit plus bienveillante et plus impartiale, par un ton de politesse dont les exceptions deviennent de plus en plus rares, font un grand contraste avec leurs devanciers de i821 et de 1834. Jadis les luttes des journaux entre eux ou contre le pouvoir dégénéraient rapidement en injures ou en calomnies ridicules; aujourd'hui, la forme s'est sensiblement améliorée. Ce

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sont des gens bien élevés qui discutent et non des énergumènes qui se gourment.

Il existe toutefois deux exceptions à celte règle. On peut citer deux journalistes d'un incontestable talent, mais dont le talent est une aiïaire de tempérament plus (jue d'intelligence, qui se distinguent de leurs confrères par leurs défauts bien plus ([ue par leurs qualités, qui sont beaucoup plus à |)art (ju'au-dcï^sus d'eux : MM. Louis Veuillut et l^i'oudhon.

MM. Louis Veuilbjt et 1^'oudhon sont frèies, ou tout au moins cousins germains. Leur genre d'esprit est le même, la nature de leur intelligence offre de grandes similitudes : ils sont malaJes de la même intempérance de logique, de la même tendance aux extrêmes. Ils s'expriment avec une égale virulence : ils pensent de même : seulement ils pensent sur des sujets opposés et entre lescjuels toute transaction est impossible. L'un violent, emporté, écrivant ab irato, dans un style plein (l'iiieorrections , mais tiaversé d'éclairs d'um; rare ékxpience. est plus spécialement un écrivain : l'autre également violent, mais sachant mieux se contenir et écoulant sa colère dans l'ironie, émonde sa phrase, la tourne avec |)lus (Tliabilete, lui donne moins de force et plus d'art, et rej)resente surtout l'homme de lettres. Tous deux profondément al tistes, tout en affectant de mépriser leurs confrères, ont porté la peine de leurs violences en prodxiisant l'effet opposé à celui qu'ils cherchaient, et en faisant à leur cause un mal dont on n'eût pas cru capables leurs plus redoutables adversaires. On rougit d'être

de la religion de M. Veuillot, et Ton devient sceptique ; on a horreur du pyrrhonisme de M. Proudhon, et l'on excuse les catholiques extrêmes.

Voilà douze ou quinze ans que M. Veuillot s'est constitué le champion des doctrines ultramontaines, et s'est élevé dans le journal VUnivers unô tribune devenue à force de talent une puissance redoutée. Peut-être pourrait-on se demander si cette mission était bien opportune, et s'il n'était pas plus profitable au bien de la religion de la laisser se défendre elle-même par la science de ses docteurs et de ses évêques, par la dignité pleine de noblesse et d'indépendance du clergé français. M. Veuillot en a jugé autrement. Il avait le droit de le faire, et je ne prétends apprécier que la façon dont il en a usé. Sa tactique a été habile et spirituelle. Elle consiste à prévenir les attaques au lieu de les attendre, et à se servir contre les libres penseurs et les philosophes, des armes dont ceux-ci s'étaient servi jusque-là contre les catholiques. Avant que les adversaires de M. Veuillot aient eu le temps de se remettre et de reformer leurs rangs, il a pu faire contre eux plusieurs campagnes heureuses. Les rieurs ont été de son côté, et le public a pu s'amuser à voir les petits-fils de Voltaire rudement houspillés par un Voltaire catholique doué d'une verve au moins égale à celle de son devancier, d^une plume aussi bien acérée, d'une science plus solide, et, ce qui vaut mieux que tout cela, d'un caractère privé beaucoup plus honorable.

Mais pendant que les libres penseurs et lesplaisan-

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tins enterraient leurs morts et pansaient leurs blessés, le public, le vrai public impartial dans la question, se demandait s'il était bien convenable de se servir pour une bonne cause des arguments indispensables à la défense d'une mauvaise, si des intérêts aussi sacrés ne perdaient pas de leur prestige à quitter Tintérieur des temples pour tomber dans un bureau de journal, et être débattus au milieu des discussions et des aigreurs de la presse quotidienne. Peu importait à M. Veuillot; il n'en continuait pas moins avec un imperturi)able saiig-lVoid la mission (|u'il s'était imposée. Passant successivement du persillage à la raillerie, de la raillerie à l'agression, de l'agression à l'tîmpoi'tement. tombant de l'emportement dans la trivialité, rebondissant de la trivialité à l'éloquence: inégal, incomplet, grotesque et presque sublime, plein de contrastes, faisant succéder à vingt lignes d'intervalle un mouvement à la Bossuel à un lazzi de mardigras; mais toujours en scène, brûlant les planches, ne restant jamais court, il ameutait les eiirienx antour (l(î lui, et linissait toujiuirs par trouver dans son auditoire un naïf troublé par tout ce bruit, pénétrant derrière le rideau et regardant ce qui se passait à l'intérieur.

Quel mécompte! (le ([ui était en (juestion, ce n'était pas la religion dans ses principes éternels de mansuétude et de pardon, dans ce qu'elle a d'élevé, de doux, de tendre et de fort tout à la fois, de grave et d'affectueux, telle enfin que notre époque a l'insigne lionneur de la comprendre; c'était une doctrine

étroite et aigre, jalouse et malveillante, taquinant l'intelligence, gourmandant Tesprit, étouffant le cœur et lui enlevant tout ressort à force de pratiques idolâtriques et repoussantes, je ne sais quel système pharisaïque, s'attachant à la lettre bien plus qu'à l'esprit, catholique plutôt que chrétien, ultramontain plutôt que catholique, défendant les intérêts temporels du Saint-Siège beaucoup plus que les droits spirituels de rÉglise, ne tenant compte ni des temps nouveaux, ni des mœurs différentes, ni des hommes dissemblables, et regrettant avec une amertume que je ne puis croire sincère, que l'Europe ne se soit pas immobilisée au temps des croisades contre les Albigeois, de rinquisition et des auto-da-fé, et prêt à apporter un fagot de bois bien sec au bûcher d'un nouveau Jean Huss, s'il s'en présentait. Le spectacle était tellement bizarre en plein dix-neuvième siècle, que Ton se demandait si ce n'était pas une tactique de l'écrivain qui, hésitant sur la bonté de sa cause, se fermait à lui-même le chemin de la résipiscence, brûlait d'une main fougueuse les vaisseaux qui l'eussent ramené à l'incrédulité; et si, en somme, l'on n'avait pas affaire plutôt à un tempérament extrême qu'à une conviction bien sûre d'elle-même. Les spectateurs revenaient amusés, éblouis, désopilés, mais fui l perplexes sur la réponse à se faire.

Pendant ce temps, les adversaires de M. Veuillot, abandonnant leurs arguments surannés, s'apprêtaient à lui rendre les leçons qu'ils en avaient reçus, et se saisissaient des armes abandonnées par lui, la mo-

délation, la politesse, la convenance dans la discussion, rétude parfois approfondie des matières du débat. En sorte que si l'on admet (|ue la vérité fut du côté de M. Veuillot, et l'erreur du coté de ses adversaires, on a pu, dans ces dernières années, voir l'erreur défendue avec les armes de la vérité, et la vérité avec celles du mensonge. N y a-t-il piis dans ce seul fait de (|uoi faire réfléchir? Le fond n'cni|)orte t-il pas toujours la forme avec lui, et les causes ne trouvent-elles pas en somme les avocats qu'elles méritent ?

Que Ton isole les travaux de M. Veuillot de l'atmosphère de lutte où ils étaient com|)Osés, ([ue Ton se place à trente ou (juarante ans en avant, quelle opinion laissent-ils dans Tesprit des lecteurs? Une triste idée, j(î le crains, di; TurlKUiité dus discussi(jns et de la politesse du style. A en juger par ce (|ui en restera, on pourrait croire que tous les journalistes étaient des enragés, écrivant une |)lume dans une main et un sottisiana dans Taulre. Va ct'pundant lien iiv serait plus faux que cette manière de voir. J ignore ce qui se passe dans les replis des cœurs, et je ne veux pas chercher quels trésors de colère la discussion amasse au fond de certains esprits ; m. lis j'en appelle à tous mes contemporains .jamais la forme a-t-elle été moins acerbe, plus polie, plus douce, plus convenable? Jamais la dignité réciproque, qui est de règle entre les gens bie:î élevés quand ils diffèrent d'opinions, a-t-elle été plus strictement gardée? La polémique de M. Veuillot détone au milieu de celle de ses confrères, et ses idées sont à Tunisson de sa polémique.

Elle retarde de soixante ans sur l'horloge du siècle : c'est une curiosité. C'est précisément là l'originalité; c'est aussi la punition de M. Veuillot.

M. Proudhon est un produit de la révolution de Février; c'est même le seul. Son nom, peu répandu avant 1848, a surgi tout à coup et s'est fait connaître lors des luttes du socialisme et de la réaction. Partisan des mesures les plus extrêmes et par conséquent les plus impraticables, M. Proudhon s'est jeté au fort du combat avec l'ardeur d'un débutant et les façons d'un paysan du Danube. Mais sa violence même, autant que la bizarrerie de ses conceptions, lui ont vite aliéné ceux qu'il venait servir et qui eussent pu lui servir; et, loin de devenir le chef de son parti, il n'en a été que l'enfant terrible. Plus franc que ses coreligionnaires en politique, il n'essayait pas comme eux de cacher le but sous l'appât de réformes doucereuses, et ne leur ménageait ni les railleries ni les coups d'étrivières quand ils embarrassaient son chemin. Jamais enfant perdu ne fut plus indiscipliné. M. Proudhon n'est du parti de personne, et du sien moins encore que de qui que ce soit. D'un autre côté, ses antagonistes eurent vite démêlé ce qu'il y avait de peu dangereux dans ce caractère, et de peu sérieux dans cet esprit avide avant tout de jouer le'rôle de Croquemitaine et de faire les gros yeux à la bourgeoisie. Supporté plutôt qu'accepté par ses partisans, objet d'étonnement plutôt que de crainte pour ses ennemis, il ne pouvait être pris au sérieux dans aiicun des deux camps.

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Après avoir tiré des feux d'artifice de paradoxes, on put croire qu'établi solidement sur le terrain des problèmes économiques, son audacieuse manière de voir tirerait de cette science des résultats aussi nouveaux que féconds. Une discussion publique avec un économiste nullement brillant mais instruit, Frédéric Bastiat, réduisit tous ses sopbismes à néant, et prouva deux choses : que sa science en ces matières était fort su[)er(icielle, et qu'en face d'nn dialecticien solide, il désertait la controverse et tachait d'cciiapper par des bouffonneries à la puissance d'un dilemme. Ce rude jouteur parut fort peu soucieux de continuer la discussion, et, atin de s'éviter les embarras d'une retraite, la laissa tomber à plat. II « tait iiabitué du reste à de pareilles mésaventures, et paraît préférer avoir tort tout seul à avoir raison avec tout le monde.

Le dernier ouvrage de M. l*roudhon, la Justice dans la Révolution et dans VEtjlise^ résume ses idées philosophi(|ues et permet d'apprécier exactement la valeur de son style. Comme système, il ne supporte pas la discussion, et il faudrait chercher lon^Mcnips pour rencontrer un pareil chaos de coiitradictioiis et de démentis. La forme de l'esprit de M. Proudhon est surtout ironi(iue ; il manie l'ironie d'une façon remarqualde. Il n'a pas été ini^rat du reste envers cette figure de rhétorique (ju'il a quaiillée de sainte dans une péroraison demeurée célèbre. Mais il est à craindre qu'elle lui ait fait plus de tort que de profit. Emporté par son penchant, il lui donne carrière et passe au fil d'une moquerie sanglante tout ce qu'il rencon-

tre sur son chemin. Mais que Von rassure : trois pages plus loin, il rencontrera des doctrines diamétralement opposées et ne leur fera pas plus de quartier. C'est un artiste en scepticisme. Il fait d'admirables variations d'ironie sur n'importe quel thème. Son système est la négation de tous les systèmes ; négation complète, radicale, absolue. En morale, il affirmera que Dieu c'est le mal; en économie sociale, que la propriété c est le vol; ses principes politiques reposent sur Fanarchie, ses principes religieux sur l'absence de toute foi. Il semble exercer sa manie de démolir avec la joie maligne d'un enfant qui casse ses poupées. C'est le même besoin, et l'événement a prouvé que cela n'avait pas plus de portée. Je ne vois pas que l'on se dispose à adorer le diable, le partage des terres ne me paraît pas près de se réaliser, la centralisation du pouvoir est plus forte que jamais; et, si l'Eglise se transforme, ce n'est pas, on en conviendra, dans le sens préconisé par M. Proudhon. A côté de pareils vices de l'esprit et de si grandes lacunes dans l'intelligence, placez beaucoup de finesse et de bon sens dans le jugement quand il s'exerce sur des choses vulgaires et pratiques, une vie privée entièrement consacrée au travail, pleine d'honneur et de droiture, je ne sais quoi dans le caractère particulier d'honnête et de sympathique, et vous aurez l'ensemble d'une des plus singulières physionomies littéraires de notre temps.

Le style est celui qu'on doit attendre d'un pareil esprit : bourru plutôt qu'emporté, hâtif, imprévu,

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pol/îmique, procédant par images rapides et par familiarités directes, manquant de charme et de nombre, mais d'une vivacité singulière quand il attaque des ridicules ou qu'il rencontre des antipatliiesJ Il y a des pages entières de portraits et de jugements littéraires auxquelles je ne vois rien à retrancher comme fidélité d'expression et comme justesse d'appréciation. Lisez ces portraits, vous connaissez le personnage mieux que si vous aviez vécu de longues années dans son intimité. Toute proportion gardée, M. Proudhon fait l'effet du Saint-Simon du socialisme.

Les noms de MM. IM'Oudlion et Vcuillot resteront plutôt (jue leurs (l'uvres. Kn dehors de ces deux noms, la presse n'a pas révélé depuis dix ans de talent de premier ordre. Si la réserve qu'elle doit mettre à la discussion des événements politiques rend plus difficile l'éclosion de talents nouveaux, elle ne la rend pas impossible, et l'on peut altri!)uer cette pénurie moins aux lois qu'aux mœurs mêmes, qui n'encouragent plus personne dans celte voie.

D'un côté, cette difficulté de traiter des sujets politiques, et de l'autre, ce besoin de plus en plus général de savoir ce qui se passe, ont créé sous le nom de Chronique une espèce de moyen terme entre la narration et la discussion, dont toute la presse a compris la nécessité et a rapidement régularisé l'usage. Par sa nature même, assez mal définie, ce genre, pour être traité convenablement, exige autant de souplesse dans Tesprit que d'habileté dans le manie-

348 LITTÉRATURE, ment de la parole. Il faut rester dans les limites de la loi, et, tout en ayant Tair de raconter, donner assez de relief au récit pour que les lecteurs (et Dieu sait si les lecteurs de journaux sont blasés!) se laissent affriander, et assez de caractère pour qu'ils puissent non-seulement entrevoir Topinion de Técrivain, mais encore la partager. C'est donc surtout un talent de nuances, de demi-teintes et de demi-mots que doit posséder un chroniqueur pour se faire lire avec fruit. Sous ce rapport^ le Journal des Débats a eu la main plus heureuse qu'aucun de ses confrères ; et quand la mort est venue frapper, au début d'une carrière qui s'annonçait sous les plus brillants auspices, le regrettable M. Rigaultj il a eu la bonne fortune de rencontrer dans M. Prevost-Paradol, sinon une intelligence aussi élevée et un écrivain aussi ferme, du moins un talent des plus alertes et des plus brillants. M. Prevost-Paradol réveille et amuse, et le cas est trop peu fréquent au Journal des Débats pour ne pas mériter une mention et un éloge.

A côté de la chronique politique, il s'est formé, — et c'est là un des inconvénients les plus fâcheux des nouvelles restrictions sur la presse, — il s'est formé, dis -je, un autre genre de chronique qui, sous prétexte de mettre le lecteur au courant de ce qui se fait et se dit dans le monde, répète tous les cancans et ramasse toutes les banalités qui conviennent à un public plus badaud encore que blasé. C'est sur ce terrain que l'on rejette tout ce qui ne vaut pas la peine d'être dit dans le corps du journal. La forme vaut le

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tond. Trop heureux quand la médisance ou la calomnie ne viennent pas faire diversion à la banalité et ne sont pas mises en coupe réglée. Arrivé dans de pareils bas-fonds, on touche à la police correctionnelle plus (|u'à la littérature, et j'ai hâte d'en sortir.

A plus forte raison ne dirai-je rim d'un genre de littérature plus dégradant encore, cjui se complaît dans la description des cliarniers et des égouts, ou qui prend pour thème des sujets lascifs jusqu'à l'obscénité. Ce sont là de véritables infirmités morales, des maladies parfaitement caractérisées dont les victimes ne sont pas plus res|)onsables de leurs méfaits (|uc des gens contrefaits ne le sont de la déviation de leurs vertèbres. On les plaint, on ne les blâme pas. .l'en ai même trop dit sur ce triste sujet.

Il faut une conclusion à ces longues pages. En examinant les divers genres de la littérature contemporaine, nous avons dû faire la part du blâme plus grande que celle de l '-logc, et Ton poiinnil croiie que nous regardons les lettres françaises conime arrivées à un état de décadence complet. Il n'en n'est rien, et ([uelques mots éclairciront la question, qui est double, et serviront de conclusion. Le siècle se fait vieux, et vieille aussi la littérature née avec lui : le romantisme. La plupart des auteurs qui, depuis 1848, sont devenus des notabilités, forment la tioisième et dernière génération du romantisme. Adoptant les écarts les plus singuliers de l'imagination comme une règle, ou regardant la reproduction la plus vulgaire de la réalité comme le dernier mot de

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Tart, ils possèdent les mêmes défauts que leurs aïeux sans avoir les mêmes excuses. Frappés en venant au monde des lettres d'un cachet de vétusté inhérent à toutes les modes surannées, ce sont les Ëpiménides d'un art qui n'est plus. Hommes de lettres plutôt qu'écrivains, praticiens plutôt qu'artistes, si c'est leur littérature que l'on désigne quand on prononce le mot de décadence, on a pleinement raison : la décadence est sans remède. Gampistrons du romantisme, leur manière porte avec elle un caractère de sénilité qui la condamne par avance à l'oubli. Ils n'ont pas su marcher avec leur époque. Amusés par les bagatelles du départ, ils s'y sont attardés. Le flot passait et les a laissés sur la rive, allant féconder d'autres terres et porter ailleurs la fertilité.

Si le siècle vieillit, il se transforme en approchant de sa fin. A la jeunesse succède la virilité, à la période de l'imagination l'âge où la critique est souveraine. Il y a trente ans, on était avide de fantaisie et de mensonges; aujourd'hui, on veut de la vérité à tout prix. Dégager la vérité de l'erreur, c'est la mission de la critique. Jamais, j'y insiste en terminant, mission ne fut exercée d'une façon plus impartiale, plus élevée que de nos jours. Si le besoin de savoir est général, si la nécessité de faire reposer ses croyances sur une base inébranlable est devenue universelle, ceux qui se sont chargés de donner satisfaction à ce besoin ne l'ont jamais fait d'une manière plus délicate, plus respectueuse envers la tradition, plus ménagère envers les erreurs ou les préjugés

existants. Qu'on s'en afflige ou que l'on s'en réjouisse, c est la critique qui domine aujourd'hui dans les lettres; et cette prépondérance s'augmentera pendant le reste du siècle. Ce sera là l'honneur et la grandeur de répoque que nous nous plaisons à calonmier. Sur ce terrain, parler de décadence, c'est pousser la partialité jusqu'à l'aveuglement. Nous ne concluons pas, il est vrai. Hélas! qui a jamais pu se vanter de conclure ici-bas? Dieu seul juge en d(»rnier ressort; mais s'il a permis à l'homme d'arriver à un degré de solution .relative, c'est au vingtième siècle qu'échéra cette faveur, et les matériaux ne lui feront pas faute. Nous ne la verrons pas. Qu'importe! nos enfants sont là qui profiteront de nos travaux, s'instruiront de nos fautes, béniront nos succès, et défendront notre mémoire en songeant au prix de quels efforts et de quels sacrifices nous leur aurons transmis intact et accru l'héritage de nos pères et la plus noble part de la France dans l'histoire du monde.

F«Wriei-jiiillel 1851).

TOUSSAINT GHARLET

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