‹ Critiques d'art et de litteratureChapitre 18 sur 24 · S8 ART · texte numérisé non relu

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nos yeux, sous une forme aussi héroïque que vraie, ces hommes de fer qui, pendant vingt ans, ont promené nos drapeaux victorieux sur les routes de trois mondes. Le soldat de la république et de Tempire, le grognard, ce bourru bienfaisant militaire, est un personnage qui, grâce à lui, ne périra plus. Charlet a saisi le soldat-homme, tandis qu'Horace Vernet n'a reproduit que le soldat-uniforme. L'un observe, l'autre décalque.

Mais ce n'est pas le seul type qui soit sorti de l'imagination.de l'artiste, et je ne sais si la façon dont il a représenté les enfants n'est pas supérieure à celle dont il a peint nos vieux soldats. Qui mieux que lui, qui aussi bien que lui a saisi toutes les délicieuses inconséquences, tous les soubresauts charmants de caractère qui font de ces petits êtres une matière si précieuse à l'observateur? Leurs malices si endiablées, leurs élans de cœur si touchants, ont trouvé en lui un historien dont personne n'a encore égalé la science et la bonhomie.

Nicolas-Toussaint Charlet est né à Paris, le 20 décembre 1792. Son père, qu'il perdit étant encore enfant, était un vieux dragon de Dumouriez, qui ne lui laissa pour héritage « qu'une culotte de peau et une paire de bottes fatiguées par les campagnes de Sambre-et-Meuse, et son décompte de linge et chaussures, montant à neuf francs soixante-quinze centimes. » Sa mère., qu'il conserva de longues années, était une paysanne énergique et dévouée. « C'est juste la mère de Gérard Dow, » dit Charlet

dans une de ses lettres. En 1813, il entra comme commis de greffier dans une mairie de Paris, où il était attaché au bureau du recrutement. C'est là qu'il put étudier de visu ces types de Jean-Jean et de Chauvin qu'il reproduisit plus tard avec tant de vérité et de caractère. En 1814, il figurait au nombre des volontaires de la garde nationale qui, sous le commandement de M. Odiot, s'illustrèrent par leur énergique défense de la barrière de Clichy. Accusé, non sans motif, de bonapartisme parla restauration, et privé de son humble gagne-pain, il se livra entièrement à sa vocation, et entra chez <( un croûton nommé Lebel, élève racorni de David, alors (jue la rotule des Atrides se montrait même k travers les pantalons dans les tableaux d'un grand nombre des victimes du grand maître. » Que diable aussi allait faire Charlet chez un élève de David ? Il ne resta pas longtemps dans cette cage, et en 1817, à vingt-cinq ans, il fut reçu dans l'atelier de Gros, où il trouva pour camarades Bonnington, Bellangé, Uoqueplan, Eugène Lamy, Barye, etc.

C'est à Tatelier de Gros^ où il passa trois années, que (!lharlet commença ces croquis et ces lithographies ([ui ont fait sa réputation. Delpech, son éditeur, racontait à M. de La Combe que plusieurs fois Gros s'était écrié, en voyant ses dessins : « Je voudrais avoir fait cela. )) Souvent à son atelier, se plaçant k côté de son élève, sous prétexte de corriger sa composition, il lui disait : (( J'ai vu telle composition de vous, c'est bien, très-bien, continuez. » De pareils

encouragements étaient bien faits pour soutenir l'artiste et l'aider à supporter les mécomptes du début. Enfin, en 1820, après trois années pendant lesquelles il produisit une foule de croquis et de dessins édités par Lasteyrie et Delpech, et dans lesquels l'on remarque déjà la suite des Costumes militaires français et de la Garde impériale, le Grenadier de Waterloo, qui fut à lui seul un succès retentissant, la Vieille armée française, et plusieurs autres recueils, Charlet quitta Tatelier de Gros, qui lui dit en se séparant de lui : «Allez, travaillez seul, suivez votre impulsion, abandonnez-vous à votre caprice, vous n'avez rien à apprendre ici. »

Le désir de suivre une vocation vers laquelle il se sentait impérieusement entraîné ne fut pas le seul motif qui le détermina à abandonner Gros. L'envie de voir du pays et d'accompagner un nouvel ami y entra aussi pour une bonne part. Géricault partait pour l'Angleterre, et avait décidé Charlet à l'accompagner. Voici en quels termes M. de La Combe raconte la connaissance des deux artistes et leur séjour à Londres. C'est un chapitre peu connu de l'histoire artistique de notre temps; et c'est au consciencieux ami de Charlet que l'on en devra la divulgation : « En 1818, Charlet, obligé de faire tous les métiers pour vivre, était employé pour le compte de Juhel, peintre barbouilleur philosophe, à la décoration d'une aubergei. On pourrait voir probablement encore à Meu-

1. Voici un trait entre mille qui pourra faire juger de l'excellent cœur de Charlet. Peu de temps après avoir fait peindre les panneaux

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don, aux Trois Couronnes, lapins, lièvres, canards, brioches, etc., peints sur des volets, ainsi qu'un homiîie debout, indiquant de la main l'écurie. Ce sont là les premières peintures de notre artiste.

(( Voici comment, plus tard, il me racontait un épisode si intéressant dans sa vie, certain jour (ju'il m'avait mené dîner à Meudon, pour se souvenir, disait-il :

(( J'étais dans tout le feu de ces compositions, « qu;aid Taubergiste vint me prier de monter au pre- « mier étage, où Ton m'attendait; j'y tiouvai de « joyeux convives attablés, et au milieu d'eux, un « compagnon qui, après m'avoir dit qu'il s'appelait ^< Géricault, ajouta : Vous ne me connaissez pas. mon- <( sieur (^liarlet ; mais moi je vous connais, et je vous « estime beaucoup; j'ai vu de vos lithographies, qui « ne peuvent sortir que du crayon d'un brave; et si « vous voulez vous mettre à table avec nous, vous (( nous ferez honneur et piaisii*. — Je me mis donc à « table, et tout se passa bien, et même si bien, que « de ce jour date une amitié que la mort seule a con- " trariée. Pauvre Géricault, excellent cœur d'honnête « hoiiime et de grand artiste ! »

<( Les deux amis firent, en 1820, un voyage à Londres; ils avaient pour compagnon Brunet, célèbre

(le son auberge par Cliarlet, ce Juhcl mourut pauvre, laissant apr^s lui un fils sans ressources. Il le confia à son ami, aussi pauvre que lui. Charlet accepta résolument le legs, éleva renf.mt, en fit un artiste qui promettait un bel avenir, et ne cessa de TentourfM ^(^< plus ; !'■ ntueux jus([u';i sa nioi t^ arrivée» vers 1838.

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économiste. A ce voyage se rattache l'exhibition du Naufrage de la Méduse, cette toile de Géricault aujourd'hui placée parmi les chefs-d'œuvre de l'école française, mais qui, exposée au salon de 1819, n'avait eu aucun retentissement.

(( Le public de Londres était admis à voir le tableau de Géricault moyennant un schelling de droit d'entrée ; on distribuait dans les premiers jours aux visiteurs une petite vignette à la plume retraçant le tableau. On a cru longtemps qu'elle était l'œuvre de Géricault ; mais nous savons de Charlet lui-même que ce dessin lui appartient.

(( Charlet nous a souvent répété qu'il avait écrit des notes sur Géricault, et qu'il nous les destinait si nous lui survivions. A sa mort, on n'a trouvé aucune trace de ce travail. Mais qu'on se tienne pour averti, et si jamais il paraissait sur Géricault quelque chose d'aussi bien pensé que vaillamment écrit, on ne saurait en méconnaître l'auteur.

(( Les premières études lithographiques de Géricault prouvent qu'il avait peu l'usage du crayon sur la pierre; il a dû consulter Charlet, qui maintes fois lui a apporté sa collaboration. Deux pièces à la plume, entre autres, lui appartiennent presque entièrement, quoiqu'elles soient classées dans l'œuvre de Géricault, dont, il est vrai, elles ne portent pas le nom. . <c On sait que Géricault était d'un caractère difficile et malheureux. A Londres, le climat sembla influer surcette organisation maladive, et plusieurs fois il voulut attenter à ses jours.

(( Charlet, rentrant à Thotel à une heure avancée de la nuit, apprend que Géricault n'est pas sorti de la journée, et qu'on a lieu de craindre de sa part quelque sinistre projet. Il va droit à sa chambre, frappe sans obtenir de réponse, frappe de nouveau, et comme on ne répond pas davantage, enfonce la porte. Il était temps! un brasier brûlait encore, et Géricault était sans connaissance étendu sur son lit ; quelques secours le ra[)pellent à la vif. Charlet fait retirer tout le monde, et s'assied auprès de son ami.

« Géricault, lui dit-il de Tair \r plus >érieux, voilà « déjà |)lusieurs fois que tu veux mourir; si c'est un (c parti pris, nous ne pouvons Tempécher. A Tavenir, « tu feras comme tu voudras, mais au moins laisse- (( moi te donner un conseil. Je te sais religieux; tu (( sais bien f|ue mort, c'est devant Dieu qu'il te faudra u paraître et rendre compte. Que pourras-tu répondre, (( malheureux, quand il t'interrogera?... Tu n'as seu- (( lement pas dîné. )>

(( Géricault, éclatant de rire à cette saillie, promit solennellement ([ue cette tentative de suicide serait la dernière »

La trace de cette intimité des deux artistes se retrouve ailleurs encore que dans les souvenirs de la vie privée. Leurs œuvres en gardent le caractère bien sensible. Plusieurs des lithogra[diies de Géricault sont traitées dans ce genre facile et prime-sautier dont

1. M. Gustave Planche avait déjà parlé de cette singulière anecdote dans son rcniarqiiablt' travail sur ru'ricanlt. {Revue des Deux-Mnndes. — Mai 1851.)

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