‹ Critiques d'art et de litteratureChapitre 20 sur 24 · Lettre de M. de Rigny · texte numérisé non relu

Lettre de M. de Rigny

originale, tels sont les deux caractères principaux qui expliquent cette faveur auprès de Tenfance et de l'âge mûr.

Veut-on se faire une idée de la manière dont notre artiste envisageait le mariage? (c Un jour, dit-il dans une de ses lettres, on avait réuni (chez madame Adélaïde, sœur du roi Louis-Philippe) plus de monde qu'à l'ordinaire, et de très-belles dames ; on mit à jour une conspiration contre moi. A la sortie de table, et au moment où je cherchais à disparaître, ces dames m'appellent, . . « Monsieur Charlet, monsieur Gharlet... « venez donc nous mettre d'accord. » Et une petite duchesse continue de sa voix flûtée : « Dites-nous donc, (( monsieur Charlet, la vertu que vous préférez dans une femme. » — Moi, madame, je juge d'une femme (c par la qualité de son bouillon. » Et faisant un demi-tour sur la jambe gauche, je me donnai un air Louis XV. )) Sous une forme brutale et nullement poétique, Charlet ne résumait-il pas les qualités sérieuses que tout honnête homme doit demander à sa compagne?

Opposé à la Restauration par son origine, par le caractère même de son talent, par sa nature et ses sympathies, Charlet applaudit à la révolution de juil-

let. Il ne faudrait pas penser cependant que cette opposition eût une couleur politi(iue quelconcjue et abritât derrière la lutte des pensées d'ambition ou d'intérêt personnel. Aucun peut-être, parmi les adversaires du gouvernement de 1815, n'eut moins d'arrière-pensée, moins dïipreté à l'attaque. Il avait raillé la Restauration sans tiel, il la vit tomber sans regrets.

Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1831, pour des services où il risqua plusieurs fois sa vie en comprimant les émeutes de cette époque, il adressa en 1832 une demande au ministre de l'intérieur pour obtenir le logement que la mort de Lethière laissait vacant à l'Institut. Ses prétentions n'étaient pas bien élevées, et c'est à sa dignité qu'il fjiut en faire honneur, car Charlet était lié avec tous les hauts fonctionnaires d alors, et s'il eût consenti à faire la moindre démarche auprès d'eux, nul doute qu'il eût réuss au gré de ses désirs. Il échoua cependant, malgré la bonne volonté de M. Vitet, h qui Charlet s'était adressé pour appuyer sa demande. Il s'en consola en accompagnant, l'année suivante, au siège d'Anvers, son ami M. de Higny, nommé général de brigade. « J'ai de bons matériaux, écrivait-il d'Anvers à sa femme; j'ai vu de bonnes choses que tout le monde ne peut pas voir. » En effet, en 1833 il publia, sous le titre de Souvenirs de Varmce du Nord, une série de vingt pièces très-remarquables comme dessin et comme verve, mais où l'idée générale, que M. de La Combe me permette cette critique, n'est pas assez

suivie. C'est le siège au point de vue d'un caporal ; et ce n'est pas précisément ce qu'il faut pour faire connaître au public Tensemble des opérations de ce mémorable fait d'armes. Sous ce rapport, les lithographies de son élève Raffet ont une valeur historique bien autrement importante, en même temps qu'un mérite artistique supérieur. L'un dessinera parfaitement des groupes isolés, il y mettra toujours un reflet heureux de la gaieté et de la bonhomie franç.iises, tandis que Raffet sent et fait comprendre à merveille l'ardeur, l'entraînement, la poésie sombre et terrible d'un combat. Le siège d'Anvers fut son début dans ce genre, et ce début n'est pas un fait isolé : ses planches des deux expéditions de Constantine, celles inachevées, mais si belles, du siège de Rome, prouvent suffisamment la vérité de ce que j'avance. Indiquons en passant quelques lithographies qui parurent vers le même temps dans VArtistey et que l'on retrouve avec intérêt dans les livraisons de ce recueil à cette époque.

Depuis longtemps, ses lettres en font foi. Charlet se préoccupait de la peinture à l'huile, mais il n'osait s'y livrer qu'avec une extrême défiance de lui-même. Il faisait dans le recueillement de l'atelier des ess; is fort remarquables, mais ce n'étaient que des ébauches qu'il cachait avec soin à ses amis les plus intimes. Il comprenait que tant qu'il n'aurait pas abordé ce genre difficile, son dernier mot ne serait pas dit, et sentait en lui l'étoffe d'un artiste sincère et sérieux. Jusque-là il n'était, à tout prendre, qu'un caricatu-

riste de talent. Enfin, après bien des hésitations, des doutes, des défaillances dont le récit presque incroyable fait réloge de sa modestie, il se décida à exposer VÉpisode de la retraite de Russie (Salon de 1836». Ne se rattachant à aucune des deux écoles alors en lutte, cette composition n'eut qu'un succès d'estime. On s'était en outre tellement accoutumé à ne considérer l'auteur que comme un amusant dessinateur, qu'on se mettait en garde contre sa propre opinion, et que l'on cherchait avidement des défauts là où h^s plus solides qualités brillent dans tout leur jour. Placée maintenant au musée de Lyon, cette O'uvre est d'autant plus remarquable qu'en laissant de côté la composition et l'effet, des plus heureux, l'exécution matérielle, par sa simplicité, fait contraste avec cette déplorable habileté manuelle où Tart est arrivé da nos jours. Sauf un dessin ([ui manque de précision, et certaines parties point assez terminées, c'est un chef-d'œuvre dans son genre, et un chef-d'œuvre qui frappe très-vivement dans le milieu oii il ligure. Pour ma part, j'ai entendu à plusieurs reprises des indifférents s'écrier, après avoir visité le musée de Lyon : <( Mais savez-vous que ce Charlet avait beaucoup de talent! » C'est vingt ans plus t('»l (ju'il eut fallu faire cette boUe découverte.

« En 1837, dit son biographe, Charlet lit pour le musée de Versailles le Passage du Rhin iiar le [fénëral Morean : en 184-3, il exposa un assez grand tableau : un Convoi de blessés dans tm ravin, aujourd'hui au musée de Valenciennes. Os deux tableaux sont sans

aucun doute inférieurs à YÉpisode de la retraite de Russie, mais n'en sont pas moins remarquables par des qualités éminentes, et surtoutpar la composition, rénergie et la vérité. Peut-être leur reprochera-t on, comme dans les autres peintures de Gharlet, Tabus des tons bleus et violacés. » Cette dernière remarque est parfaitement. juste. Cliarlet, habile aquarelliste, . habitué à la transparence des couleurs à l'eau, voulait arriver au même résultat avec des couleurs à rhuile, et exagérait l'usage des laques et des gommes, qui, au moment même, donnent une agréable transparence à la peinture à l'huile, mais qui, par l'action du temps et celle des vernis, finissent aussi par produire un effet diamétralement opposé.

Le demi-succès de son tableau égara Charlet et lui fît commettre la seule faute, le seul lapsus de bon sens dont sa vie fasse mention. Le 10 décembre 1836, il écrivit à MM. de l'Académie des beaux-arts pour poser sa candidature en remplacement de Carie Vernet. C'était une faute, et l'Académie en eût commis une plus lourde encore en l'accueillant. Avec son talent si libre, si indépendant, si complètement en dehors de toute tradition d'école, Charlet eût été condamné à l'impuissance par son titre même. Forcé par esprit de corps de marcher dans l'ornière commune, je ne doute pas qu'il s'y fût refusé; et pour ne pas paraître un faux frère, il serait resté dans une complète inaction. Quant à l'Académie, il est évident qu'elle ne pouvait pas accepter un pareil candidat. Gardienne de doctrines que je crois funestes à l'ex-

pansion de toute originalité, instituée pour perpétuer un moyen terme entre le bon et le pis, .toute personnalité formée en dehors d'elle doit la choquer, toute allure franche et vive blesser ses sympathies et ses convictions. Heureusement pour lui et pour le public, Charlet échoua dans cette malencontreuse candidature. Une lettre adressée par lui à M. Ileim nous fait connaître l'amusante anxiété dans laquelle il attendait le résultat de sa démarche.

Le gouvernement de juillet, où plusieurs de se5 amis occupaient toujours de hautes positions, le consola de cet échec en le nommant, deux ans plus tard, officier de la Légion d'honneur et professeur de dessin à rficole polytechnique. Le choix ne pouvait être meilleur. Charlet. dans cette position, allait trouver du mémo coup à satisfaire ses goûts militaires et artistiques. Son enseignement à l'école fut marqué au coin d'un rare bon sens, et les réformes qu'il apporta dans cette partie des études sont autant Tœuvre d'un esprit judicieux que d'un artiste pénétré de son art. Il ne chercha pas un instant à faire des artistes de jeunes gens destinés à remplir des carrières où la peinture n'a rien avoir; mais il voulut que cet élément fût entre leurs mains un auxiliaire leur épargnant des tâtonnements et des essais infructueux. Aussi se servit-il du principal instrument de ses élèves, de celui que, dans la suite, ils devaient avoir le plus fréquemment sous la main, de la plume, il composa lui-même en ce genre cinquante-deux dessins, qui furent Tune de ses dernières révélations au

public Quand on les regarde attentivement, on y retrouve, peut-être à un moins haut degré, la bonhomie et la franchise de ses œuvres précédentes; on est gêné par je ne sais quelle tournure rogue et sévère de certains groupes; mais il ne faut pas oublier qu'ici Gharlet est un professeur, et que, malgré toute sa simplicité, il pose un peu devant ses élèves.

Ce recueil de dessins est précédé d'une espèce de préface où, sous le titre de la Plume^ causerie artistique^ Charlet développe en peu de mots aussi clairs que justes les ressources offertes par cet outil, les règles auxquelles il est soumis, les résultats qu'il peut donner. C'est une manière de cours où, tout en restant dans les limites de son sujet, il donne des conseils généraux les plus judicieux et les plus élevés, les entremêlant avec une grâce charmante de digressions qui enlèvent toute pédanterie à la leçon. Ce n'est pas un savant qui professe, c'est un artiste qui cause ; c'est une expérience consommée, tantôt se cachant sous une bienveillance des plus sympathiques, tantôt se manifestant dans une conversation où les plus habiles peuvent trouver à apprendre. On dirait un morceau détaché des Menus propos de Tôpffer. (( Les ficelles, dit-il, sont la triste ressource des gens qui n'ont que des bras, mais de tête et de cœur point. Arrière donc les ficelles! On doit chercher à être fort sans cesser d'être simple. » Que d'artistes célébrés de nos jours pourraient trouver matière à ré-

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