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A.RT

(1836), celle — une des plus jolies de Nanteuil — composée pour le bal de TOpéra-Comique (1835) ; celle du Monde dramatique, que publiait Gérard de Nerval, réjouissent encore tous ceux qui n'ont pas oublié leurs sympathies romantiques. Ce n'était pas la correction qui distinguait ces productions ; mais, au milieu de leur bizarrerie, on reconnaît une science de l'effet, un imprévu absents des illustrations actuelles beaucoup plus savantes. Une fois ses travaux terminés, Nanteuil, fidèle au mot d'ordre, ne manquait aucune des fêtes intellectuelles données par les auteurs en crédit à la Jeune France. Aux premières représentations des pièces de MM. Victor Hugo, Alexandre Dumas, Bouchardy, Malefille, Célestin Nanteuil avait sa place marquée. Sa grande stature, les magnifiques camélias qui ornaient sa boutonnière, le désignaient à l'attention enthousiaste du parterre, composé d'amis plus chauds et surtout plus intelligents que les claqueurs payés qui le remplissent aujourd'hui.

Jusque-là exclusivement occupé de ses travaux, il n'avait jamais touché de pinceau. Encouragé par les conseils d'un vieil artiste classique, M. Dubois, esprit fin et indépendant que n'effarouchaient nullement les exubérances de la jeunesse, il concourut en 1831 pour l'esquisse du tableau de Boissy d'Anglas, commandé pour la chambre des députés, et dont l'exécution fut confiée à M. Vinchon. Son esquisse se ressentit de sa témérité, et la chute fut aussi lourde que le coup d'essai avait été audacieux. Mais cet échec, loin de le décourager, le retrempa, et deux ans après, il en-

voyait son premier tableau au salon de 183^^. (tétait la Fuite en Egypte. Ce que devint la tradition dans ce tableau, je n'ose pas le dire. L'artiste, cédant à ses tendances, s'était surtout préoccupé de la couleur locale, le dada de l'école, et au lieu de représenter la Mère d'un Dieu emportant son Fils, et avec lui la Rédemption du monde, à travers les mille dnngers d'une persécution, il n'avait peint qu'une famille de bédouins traversant un torrent en bateau. L'idée d'ailleurs était oricjinale, et l'on n'en demandait pas davantage. Aussi la Fuite en Ér/ypte eut-elle un certain succès, et fut-elle reproduite dans tous les recueils artistiques ([ui pullulaient alors.

Depuis cette épo(|ue, Célestin Nanteuil n'a jamais manqué, quand il l'a pu, de ligurer aux expositions de peinture V'oici la liste de ses envois, relevée sur les livrets officiels :

Annkes 18:^5. Un Mendimity \C^ll (musée de Boulogne).

— 1837. 1.0 ('hri'<\^ ii" 1300 (éplise «le Boi.*sy-Saint-

A la suite de celte exposition , Célestiu .Nanteuil obtint une médaille de 3« classe.

— 18'»0. L'Ermifarje, 1329 (à M. Deliunay).

— i8'»l. fntérirur fie forél , 1492.

— 1842. Une Source, u^ 1414 (mu.s»^e de Nanlos).

— 1840. Dans /es^ vignes, 1354 (à I yon).

— 1848. Un R .yon de soieily 3434 (au mus»îe de.

Lille). Ce tableau obtint une m^^daille de 2' classe.

— 1850. La Trntofion, n9\.

— 1853. La Vigne, 8G9.

— 1855. Souvenir du passé, n*" 3721.

ANNÉES 1855 . Le Baiser de Judas, dessin d'après le Van Dick du musée de Madrid.

— 1857. Une Scène de Don Quichotte, no 1991.

— 1859. Séduction, no 2242.

— — Perdition, no 2243.

— — Ivresse, no 2244.

A partir de 1840, on peut remarquer dans le choix de ses sujets comme dans sa manière une espèce de transformation. Abandonnant la figure et le poncif romantiques, la reproduction des aspects de la nature devient le motif principal de ses compositions, et la figure est reléguée à une place secondaire. Son imagination^ doublée du souvenir de son séjour à la campagne, lui fait trouver dans le jeu de la lumière, dans les bois, des effets d'un indicible attrait. VErmitage, une Source, un Rayon de soleil, pèchent par l'exécution ; comme idées, ce sont des tableaux remplis d'une rêverie douce, dont la mémoire garde un attrayant souvenir. On peut reprocher à Nanteuil un dessin peu correct et trop lâché, des types lourds, une couleur manquant de transparence et tournant parfois au noir. Mais l'idée nous fait rapidement oublier ces défauts ; et le caractère de toutes ses productions est une fantaisie rêveuse et charmante.

L'influence de Nanteuil dans le cénacle a été occulte, mais elle est indiscutable. Son esprit fin, original et vif, sa nature très-naturelle et très-franche, le firent rapidement distinguer par M. Hugo de la foule des thuriféraires dont les défauts étaient tout opposés, et nouèrent entre eux une liaison qui se refroidit sans se rompre vers 1846. Ils firent ensemble.

au printemps de 1836, un voyage en Normandie : et c est h cette intimité, à cette vie côte à cote pendant deux mois, que je ferais remonter dans l'imagination du poëte les premiers linéaments de Toriginale figure de Don César de Bazan de Buy Blas, Les vives reparties du grand seigneur devenu bohème, Tétonnement tranquille et joyeux auquel il donne une forme si communicative, sont du Nanteuil tout pur. Ceux qui fréquentaient son atelier à cette époque retrouvent encore scandées en alexandrins les folles arabesques qu'y dessinait parfois la conversation. La couleur, le mouvement du romantisme, sont venus de différents côtés : Célestin Nanteuil en a été Tosprit.

A la suite de son excursion en Normandie, Nanteuil visita la Belgique et la Hollande ; j'ai pu voir quel([ues-unes des lettres écrites pendant son voyage, et j'ai été frappé par la vivacité de ses impressions, par leur horreur du lieu commun mélangée d'une dose bien rare de gaieté et d'humour. Elles sont accompagnées d'un certain nombre de croquis à la plume représentant les objets décrits. Je m'étonne (|u'i\ ce moment un éditeur avisé n'en ait pas fait une publication illustrée. Ce serait un Guide qui en vaudrait bien un autre, et, en tout cas, un livre des plus amusants. Aujourd'hui, ces lettres sont dispersées et beaucoup doivent être détruites.

De retour de Hollande, Nanteuil s'installa rue de Seine, dans un atelier qui devint un des quartiers généraux de la jeune école, comme elle s'intitulait encore. C'est l'été suivant qu'il prit à Chatou ce pied-à-

terre d'où nous Tavons vu partir pour exécuter à bord de la Grenouille un voyage de circumnavigation le long des côtes de Tîle de Bougival. Les habitants de la commune en ont gardé le souvenir, et plus d'une fois, le jour de la fête patronale, le maire, entraîné par la gaieté des canotiers, leur demanda de contribuer aux divertissements en dehors de l'annonce du programme officiel. Ce qu'il se commit là d'éblouissantes excentricités, ce qu'il se dépensa de joyeusetés imprévues, n'est plus de notre temps et ne serait plus compris de nos générations plus gourmées, si je le leur racontais. Bougival devint un centre d'opérations si naturel, que quelques années plus tard, Nanteuil s'y fit construire un grand atelier. Le nom du village avait acquis d'ailleurs une certaine notoriété dans le monde des artistes : Français, Baron, Leleux, en avaient vanté les merveilleux points de vue et les splendides environs. Pendant la belle saison, toute une colonie de peintres y venaient planter leurs parasols; et l'on reconnaît encore à un certain air de famille les artistes de l'école de Bougival, comme dix ans plus tard on devait distinguer un coloriste de l'école de Barbizon.

Dès 1833^ en même temps qu'il illustrait d'eauxfortes les romans de l'époque, Nanteuil avait rencontré dans la lithographie un moyen de publicité expéditif dont il s'appropria rapidement la pratique, et qu'il devait pousser à un rare degré de perfection. Ses premiers essais furent des encadrements pour le Voyage de Vancienne France, de MM. de Cailleux et

Taylor, publié sous le patronage des chefs romantiques. De la même époque datent les têtes de romance pour les compositions de Monpou, VAiidalouse et Lénore, genre de travail auquel son nom a dû son retentissement.

Depuis Senefelderla lithographie était restée à peu près stationnaire ; se bornant à rendre avec une extrême sécheresse le dessin d'un tableau, les artistes lithographes traçaient sur la pierre des hacluires plates et timides qui ne reproduisaient ni TelTet, ni la couleur ni le modelé. Ce furent ces précieuses qualités dont Nanteuil dota la lithographie. Sous son crayon les teintes diverses se juxtaposèrent auprès les unes des autres; au lieu d'une touche uniforme et grise, on obtient à volonté des effets moelleux ou [)uissants, brillants ou sombres, voilés ou éclatants; le graveur put suivre le peintre jusque dans les procédés les plus délicats des combinaisons des couleurs. Il élargit le domaine où Lcnglumé et Lasteyrie n'avaient fait que des pas timides; et si, de nos jours, nous avons pu admirer des œuvres où, comme dans la Ronde de nuit, Mouilleron peut accepter le combat avec Rembrandt, il ne faut pas oublier que c'est en grande partie à Nanteuil qu'on le doit. Voilà bientôt trente ans (ju'il travaille pour les éditeurs de musique ; il n'y a guère de compositeur de romances, aux Ombres du soir, aux Brises du matin, aux Balancelles^ aux Scvillanes, de qui il n'ait donné un corps. Si ces dessins ne se font pas remarquer par une justesse impossible à obtenir avec la rapidité de leur

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composition, il faut du moins y reconnaître Tétrange et féconde variété dont il fait preuve. Cette fécondité même fait regretter que les circonstances n'aient pas permis à l'artiste de se concentrer davantage et de donner à son talent une maturité égale à son originalité. S'il eût pu compter sur un avenir assuré, s'il n'eût pas été forcé par le hasard de demander le pain de chaque jour à un labeur incessant, il n'est pas douteux — et j'en appelle à tous ceux qui l'ont vu de près — qu'il n'eût développé les germes d'une suprême élégance. Il est inutile d'insister sur ce point. Il faut juger Nanteuil sur ce qu'il a été et laisser à ses amis le regret de ce qu'il aurait pu être.

Le nombre des lithographies courantes, des œuvres de commerce de Nanteuil, se monte à plus de cinq mille pièces. On comprendra qu'il ait eu le temps de produire autant, quand je dirai que je l'ai vu souvent se mettre à sa table de travail à la nuit tombante, et, le lendemain^ porter à l'imprimeur trois pierres entièrement terminées. Et encore dans ce chiffre nefais-je pas figurer une foule de publications plus étudiées qui sont ses véritables titres comme lithographe et dont voici les principales :

Les Artistes contemporains^ publication de M. de Tournemine où Nanteuil figure pour plus de cent pièces ;

Le Désert^ de Félicien David : six pièces ; Le Musée de Madrid, publication faite par un éditeur de Madrid : vingt-cinq pièces;

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Don Quichotte, publication faite également en Espagne : vingt-cinq ou trente pièces;

Voyage au Caucase et S^icre de l'empereur de Russie. par le prince (iagariiic : cinc|uanle pièces. Ces deux ouvrages ne sont pas dans le commerce;

Les Premières roses et Roses d'automne, d'après M. Chaplin, deux pièces.

Et ce n'est pas encore là tout. A l'époque où les publications illustrées de gravures sur bois étaient devf'nues une véritable fureur; la facilité de Nanteuil fut une providence pour beaucoup d'éditeurs aux abois. Les ouvrages dont il a dessiné les i)ois ne me reviennent pas tous en mémoire, mais voici ceux qui furent le plus remarqués lors de leur apparition : Télémaque; Jérusalem délivrée; VArioste; les Anciennes rues de Paris; Racine (qu'a dii dire la muse du romantisme!); Picciola , par Saintine; le Lion amoureux, par Frédéric Soulié; Mallnlde, parLu:-;ène Sue.

Pour exécuter tous ces travaux. Nanteuil avait du abandonner l^aris où l'imprévu de cha(|i:(» jour vient suspendre le labeur commencé, et Talelier de Bougival espèce de pied-à-lerrc* où il venait seulemtMit passer les mois de la belle saison. En 18il) il se relira au Bas-Meudon, à Montalais, dans une petite maison à jardin, sur le penchant d'un coteau d'où l'on jouissait de la vue de tout le cours de la Seine depuis Grenelle jusqu'à Samt-Cloud. Le jardin, encond)ré de beaux arbres, mais complètement incidte quand il en prit possession, devint un paradis de lleurs et de ver-

dure au bout de deux années, grâce aux soins des amis et des camarades de Nanteuil. Pendant cinq ans ils se réunirent une fois par semaine, et jamais manœuvres grassement payés n'ont été moins économes de leurs sueurs. Ce jour-là chacun s'emparait qui d'une pelle, qui d'une pioche^ qui d'une brouette ; on taillait, les arbres, on sarclait les allées, on empotait les boutures, on échenillait les rosiers, on arrosait les carrés de légumes, on allait à la chasse aux limaces avec une rapière signée sur la lame Sahagun in Toleclo; le jardin se transformait en atelier auquel huit ou dix ouvriers de bonne volonté donnaient la plus joyeuse animation. Les calembours répondaient aux chansons, les coq-à-l'àne aux bons mots, sans arrêter la besogne ni suspendre la métamorphose du jardin. Un jour il fallut faire disparaître un mouvement de terrain ; un terrassier consulté demanda huit cents francs pour cette opération. Nanteuil avait d'excellentes raisons pour ne pas vouloir donner cette somme; il en référa à ses amis, qui furent d'avis de se passer du terrassier et se mirent immédiatement à l'œuvre. Il ne fallut que quatre jours pour faire disparaître cette verrue, et encore, pendant ces quatre jours, y en eutil un où l'opération fut retardée par la pluie. Ce jourlà les travaux furent suspendus pour cause d'humidité publique.

La Grenouille avait suivi Nanteuil au Bas-Meudon. L'équipage se composait de tous ceux que nous avons vus au début à Bougival. Pendant plusieurs années, on exécuta régulièrement des voyages de découvertes

sur tout le cours de la Seine, de Sèvres à Poissy. Au bout de peu de temps, il n'y avait pas d'endroit si retiré que l équipage n'eut visité à plusieurs reprises. Lliabitude de manier la voile et Taviron lui avait donné une certaine assurance, et il fut sérieusement question de descendre dans la frêle embarcation la Seine du Pecq au Havre. Ce projet ne fut pas exécuté ou du moins changea de forme, et au lieu d'une barque que le moindre vent eût chaviré, ce fut un train direct de chemin de fer qui déposa un jour les marins d'eau douce sur la plage du Havre et les ramena le surlendemain.

C'est au milieu des douceurs de cette villégiature que la révolution de 1818 surprit Nanteuil. La commotion de février réagit sur lui comme sui' tout le monde et révéla des facultés d'organisateur, un sens pratique, une persévérance d'idées qu'on ne soupçonnait pas dans une nature vouée jusque-là au culte exclusif de la fantaisie. Laissant libre le champ de la politicfue il de moins sensés qui s'y sont cassé le cou, il crut le moment venu d'obtenir pour les artistes une organisation plus libérale ((ue celle (|ui jusque-là avait régi leurs rapports avec le public.

Tant de choses se sont passées depuis lors que l'on a oublié les récriminations auxquelles furent en butte, pendant tout le règne de Louis-Philippe, les membres de rinstitut composant le jury chargé (rexaniiiier les œuvres présentées aux salons annuels. Les récriminations n'étaient pas toutes injustes. En laissant de côté 1 utopie de l'admission sans jury, on prétendait

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que quelle que fût la modération des jugements de ce jury, il serait toujours soumis aux théories de l'Académie, et que, par esprit de corps, il admettrait forcément des œuvres, même mauvaisss, composées dans le sens de ces théories, et en repousserait d'autres, même bonnes, traitées dans une donnée opposée. On disait également qu'après des preuves faites pendant un certain laps de temps et une certaine notoriété, un artiste acquérait des droits inviolables et devait être renvoyé sans intermédiaire devant le juge en dernier ressort : le public. L'expérience a prouvé tout ce qu'il y avait de fondé dans ces réclamations; et l'administration, en enlevant au jury l'examen des œuvres des artistes décorés ou ayant obtenu une première médaille, a donné raison aux réformateurs de 1848, en même temps qu'elle a permis aux jurés de consacrer plus de temps à leur examen et de le rendre plus sérieux. Telles étaient, dans leur ensemble, les questions soumises à toutes les sociétés, à tous les clubs d'artistes éclos pendant les premiers mois de 1848.

Nanteuil fut fondateur de plusieurs de ces sociétés, membre (^e toutes, président de quelques-unes. Je l'ai suivi tour à tour à TÊcole des beaux-arts, au Conservatoire des arts et métiers, à l'Institut, à la Chambre des députés, partout enfin où l'on obtenait de l'administration du moment l'autorisation de planter sa tente ; et j'ai pu apprécier tout ce qu'il lui fallut de patience, d'autorité sur lui-même, de dévouement à la cause qu'il avait embrassée, pour ne pas jeter vingt

CÉLESTIN NANTEUIL. 4S7 fois le manche après la cognée et ne pas regarder tranquillement de sa fenêtre passer le curieux tohubohu du moment. J'ignore ce qui se faisait dans les autres clubs; mais il me paraît difficile qu'il s'y soit produit plus de motions saugrenues, plus des projets hétéroclites, plus de théories grotes(iues, plus d'idées enfantines, plus de propositions futiles et inapplicables, dans une forme [)lus violente et plus excessi"e. La politique en tournissait le fonds, et au milieu de Tenfantement d'un projet d'organisation raisonn:ible, il fallait repousser les démarches des autres clubs cherchant à pousser les artistes hors de leur sphère d'action et à les jeter sur la place publique. Le sangfroid de Nanteuil au milieu de ces temiietes n'en était pas le spectacle le moins intéressant. Vu soir entre autres, aux Arts et Métiers, vers la tin du mois de mars, on reçut en grand cérémonial les délègues de deux ou trois clubs des plus avancés, venant proposer aux artistes de se joiiulie à une inniufestation de travailleurs et de faire acte d'adhésion au gouvernement provisoire. Tout était réglé. Chaque corporation devait porteries instruments de sa spécialité et les emblèmes de la souvcrainelr du p( iipU*, c'otà-dire des armes; les artistes auraient tenu une palette d'une main et un fusil de Taulre. C'était une petite proposition d'émeute nullement déguisée : elle fut acceptée, mais l'émeute avorta. Ce fut le coup de grâce; le peu d'adhéients conservant encore l'ombre de sens commun donnèrent leur démission. Le reste se dispersa, et les journées de juin étant survenues,

Nanteuil put continuer son œuvre avec plus de calme et de suite.

Cependant un comité chargé d'élaborer un projet de règlement avait été nommé par un assez grand nombre d'artistes. Il se composait de soixante-douze membres, dont faisaient partie toutes les illustrations de l'art français. Des réunions nombreuses eurent lieu pendant lesquelles on put acquérir la triste certitude que toutes les facultés ne sont pas solidaires, que pour être un grand artiste on n'est pas un homme pratique, et que le génie de Tart peut parfaitement se passer de bon sens dans les choses de ce monde. Il fut joué là des scènes dont il est inutile de nommer les acteurs, mais qui n'eussent eu besoin que d'être sténographiées pour composer les plus amusantes comédies de mœurs que Ton puisse imaginer. Au bout d'une année, en 1849, on publia un projet de règlement qui alla rejoindre tous les projets d'alors ; le comité des soixante-douze déclara sa mission terminée, et il n'en fut plus question.

Ce comité, il faut le reconnaître, s'était trouvé dès l'abord en présence d'une difficulté insurmontable en France, celle de donner aux artistes une organisation indépendante de l'action du gouvernement. Là était le nœud de la question, et il ne pouvait être tranché. Cela tient aux mœurs de notre pays autant au moins qu'au caractère des artistes. Il en va autrement en Angleterre, où ceux-ci savent trouver des ressources par eux-mêmes, se groupent en société, font à leur vanité des sacrifices qui profitent à tous, et se créent

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en s'agglomérant une existence indépendante. Chez nous, nos habitudes d'extrême centralisation devaient réagir sur les travaux de ce comité. Tout en faisant sonner bien haut sa liberté d'action, personne n'entendait in petto abandonner les cliances de profiter des commandes dont dispose l'administration ; dès lors on se soumettait à son action, et cette sujétion implicitement admise, il fallait forcément laisser l'administration libre de répandre ses libéralités comme elle l'entendait. Avec cette arrière -pensée, les décisions des artistes ne pouvaient être que des vœux, et ne devaient être considérées que comme tels par Tadministration su[)érieure. Aussi toute cette agitation n'aboulit-elle à rien dès que l'initiative gouvernementale eut retrouvé un peu de force. Il serait injuste toutefois de ne pas savoir gré de leurs efforts à ceux ([ui tentèrent de trouver un compromis entre deux antagonismes aussi mal définis, et cherchèrent un résultai (|ui eut donné plus d(; liberté aux uns en dégageant la responsabilité des autres.

A ce compte, personne ne mérita mieux la reconnaissance de ses confrères que Nanteuil. Pendant dixhuit mois, il consacra tout son temps à modérer la vanité des uns, à calmer les exigences des autres, à réveiller la bonne volonté de ceux-ci, i\ assoupir les emportements de ceux-là. Aucune démarche, même des plus difficiles, même des plus délicates, ne lui coûta. Il repoussa, pour pouvoir poursuivre exclusivement son entreprise, des travaux que son intluence personnelle lui avait fait offrir par l'administration,

mais dont l'acceptation eût pu paraître un engagement, et ne lui eût pas laissé une complète indépendance. En somme, ce que sa persévérance lui rapporta de plus clair, ce fut de voir son gagne-pain prêt à lui échapper, et d'entendre plusieurs de ceux même au service desquels il se dévouait, le poursuivre des accusations d'ambition et d'intérêt personnel, accompagnement nécessaire d'une pareille entreprise. J'ai entendu de pauvres diables l'accuser de viser à la dictature de l'art, sans pouvoir leur faire expliquer ce qu'ils entendaient au juste par là, autrement qu'en répétant cette phrase à effet.

A partir de 1850, déçu dans ses idées de philanthropie artistique, et froissé du peu de sympathie qu'il avait rencontrée parmi ses confrères, il est revenu avec plus d'ardeur à ses travaux de lithographie et de peinture. Appelé en Espagne en 1853, il y fit un séjour de deux années pendant lesquelles il reproduisit en lithographie les principaux tableaux du musée royal de Madrid, et en rapporta des copies d'après Velasquez, Rubens, Van Dick, Ribera, Titien, Véronèse, Jordaens, qui sont la reproduction la plus exacte des merveilles de cette collection. En 1859, le secret désir de revoir sa ville natale Ta poussé en Italie, dont il a exploré les musées avec le même soin et la même ardeur de travail qu'en Espagne.

Nanteuil est aujourd'hui un homme de cinquante ans, rempli d'énergie et de bonne volonté. Peu d'existences ont été plus laborieusement remplies ; et si le

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but atteint n'a pas été en raison de reiïort dépensé, il faut en accuser le hasard, qui ne lui a pas permis de développer toutes ses lacultés. Ses amis seuls sauront tout ce que cette vi\e et charmante imagination eût pu produire si elle eût eu devant elle un peu de loisir et d'indépendance. Faute de mieux, il restera le chef de cette école de lithoL^i apliie qui laissera dans Tliistoire de Tart fiançais au dix-neuvième siècle une trace ineffaçable.

Auiit 1880.

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