‹ Critiques d'art et de litteratureChapitre 4 sur 24 · Mémoires de Marmontel, 1. 1. p · texte numérisé non relu

Mémoires de Marmontel, 1. 1. p

sn tragédie de Cocatrix^ fit une parodie d'une pièce de La Chaussée, qu'il intitula Alphonse l'Impuissant. Le duc do La Vallière, fanneux bibliophile, trouva la plaisanterie de son goût, et la fit imprimer à ses fi ais chez Pi'ault, 1738. Le noble éditeur n'eut pas la {)olitesse d'en envoyer un exemplaire à Tauteur, qui fut obligé d'en acheter une quinzaine afin d'en faire présent à quelques amis. Vers ce temps, Collé alla habiter dans la famille deMeulan, dont il resta le commensal pendant vingt ans, et qu'il ne quitta qu'à Tépoque de son mariage, en 1757, l'accompagnant soit à Paris, soit à sa maison de campagne, à Soisy-sous-KtioIes. « Ce sont bien et les plus honnêtes gens et les meilleurs amis qui existent, et d'un commerce si facile, si doux, que, depuis si longtemps, je j)ense dire avec vérité n'avoir pas eu avec eux la plus légère altercation, Tombre d'une tracasserie. Ma séparation d'avec eux me coûte. » Tel est le témoignage de Collé au momentde se séparer de ses amis.

C'est à Étioles qu'il composa la plupart de ses chansons et toutes ses petites pièces grivoises qui donnent le ton exact du vaudeville d'alors. La Vérité dans le vin (1747), le Bossifjnol (1750), Nicaise, le Galant escroc (1753), empruntées toutes deux à des contes de La Fontaine, la Veuve (1756), Joconde (1757), et tant d'autres parades, bouffonneries, dont celles que nous venons de citer senties meilleures. Il ne faut pas oublier, en parcourant ces scènes où la décence n'est pas toujours respectée, que quelques-unes furent jouées sur les tréteaux des boulevards devant un pu-

blic dont la délicatesse n'est pas le principal attribut, et que toutes les autres furent représentées sur le théâtre du duc d'Orléans, en présence d'un choix d'amis et de femmes du monde qui traitaient volontiers les mœurs de préjugés et demandaient avant tout à être égayés.

C'était une singulière société que celle du duc d'Orléans, petit-fils du régent. Bien que doué de certains talents militaires et d'un courage personnel dont il avait fait preuve aux sièges de Menin et d'Ypres et aux batailles de Ptocoux et de Lawfeld, ce prince, désabusé de la gloire des héros, mettait tout son souci à vivre tranquillement et joyeusement. C'était une espèce de roi d'Yvetot avec plusieurs millions de liste civile. La bonne chère et les gais repas étaient largement fêtés chez lui. Une gravure d'après Lancret, connue sous le nom du Déjeuner de jambon, nous a conservé le souvenir d'un déjeuner sur l'herbe où la sévérité du maintien n'est que médiocrement observée, et d'après laquelle on peut apprécier le ton gras de ces réunions. Passionné pour l'exercice de la chasse, il s'en délassait le soir en jouant la comédie bourgeoise avec ses familiers, et avait fait construire à cet effet des théâtres dans ses maisons de Bagnolet et de Monceaux, dont Collé, Saurin et Carmontelle fournissaient les pièces. Au moment où Collé lui fut présenté, le duc d'Orléans était à peu près séparé de sa femme, princesse de Conti, et vivait avec une actrice connue sous le sobriquet de Marquise, et qui porta depuis leur séparation le nom de Villemonble. C'é-

tait, selon Collé, une femme franche, serviable, remplie (l'esprit, (le a^oùt et de tact, cjue ne pouvait faire oublier, auprès des clients du duc, madame de Montesson, espèce de Maintenon vulgaire, dont une intrigue de boudoir fit plus tard sa maîtresse, puis sa femme après la mort de la duchesse d'Orléans. C'est dans ce monde, (jui convenait si bien à ses goûts, que Collé fut introduit en 1748 par l'entremise du comte de Moiitauban, et aux divertissements du([uel il consacra vingt années de sa vie. C'est \h qu W fredonna pour la première fois la chanson du Port-Maho7i, (|ui lui valut une pension de six cents livres, et celle de Marotte. Collé, par la suite, fut nonimé lecteur aux appointements de dix-huit cents livres, obtint un intérêt dans les fermes, et finit par se faire une aisance à l'abri des vicissitudes du sort.

Sa i)Osition auprès du duc d'Orléans lui permit de rendre service à ses amis, et d'être utile entre autres à Saurin, l'auteur de Danwrelt, (\u\ a consacré sa reconnaissance dans la pièce (h; vers suivante, composée chez llelvétius, dont il décrit la maison de campagne :

L'ermitage est un bon château

Oui pont ni^mc passer pour beau;

Demeure commode d'un sage.

Le maître de l'ermitage, Le très- heureux époux d'une heureuse moitié Qu'exprès pour hii le ciel embellit et fit naître,

Vrai philosophe marié,

Mais point du tout honteux de l'être...

Mais laissons reposer ma lyre,

Eût-elle, cher Collé, des accents plus flatteurs; Du ton grave bientôt tes oreilles sont lasses : Pour plaire à ton esprit, ami de l'enjouement. Il faudrait, comme Horace, être, avec agrément,

Ou le philosophe des grâces.

Ou des ris, comme toi, le poëte charmant. Moi qui ne peux voler avec eux sur tes traces,

Je te dirai très-simplement :

0 toi qui dans des temps contraires.

Par des services peu vulgaires^

Cher Collé, m'as si bien prouvé

Qu'il est des amis véritables;

Ce qu'en mon cœur j'avais trouvé.

Mais que l'on met au rang des fables : Quitte pour quelque temps la superbe cité Et les palais pompeux qu'un vain faste décore, Faits pour loger le luxe et non la volupté; Tu trouveras ici la douce liberté

Et l'amitié plus douce encore.

Non, non, mon cœur n'est pas de ces stériles cœurs

Semblables à des champs d'argile Que l'astre bienfaisant, par qui tout est fertile. Ne saurait féconder de ses douces chaleurs. Mon cœur laisse germer le bienfait qu'on y sème, Et croit que l'amitié, cette fille des dieux, Des biens que nous tenons de la bonté suprême. Est le plus consolant et le plus précieux : On ne sent que Von vit qu*en sentant que Von aime

Eïi 1757, Collé avait quarante-huit ans. Sa réputation était faite, sa position établie; il était accueilli partout avec un empressement rempli de bienveillance. Il songea à donner une tournure plus sérieuse à sa vie et, comme il le dit, à devenir citoyen. D'après ses propres aveux, il épousa une femme avec laquelle

1. Il me parait difficile d'exprimer plus maladroitement une plus ingénieuse pensée.

CHARLES COLLÉ. 101 il vivait depuis longtemps, et dont l'éloge incessant dans sa bouche donne Tidée de qualités solides et de vertus domestiques contrastant singulièrement avec le caractère littéraire du chansonnier. Il a consacré, à célébrer le bonheur de cette union et Tintelligence de madame Collé, de longues pages de ses Mémoires, et termine ainsi une note écrite en 1780 : « Il m'est encore permis de me souvenir du plaisir que j'ai goûté en composant mes comédies et mes chansons, sur lesquelles elle m'a donné de si bons conseils, de si bonnes idées, si fines, si délicates, si... Mais finissons ce bienheureux radotage, et n'apprêtons pas tant à rire h ceux qui n'ont ni âme, ni sentiments ; car c'est le grand nombre dans le siècle des lumières. »

Non, personne ne rira de cette touchante affection exprimée avec une pareille chaleur de Cd'ur. Kîle servirait au besoin d'excuse aux reproches qu'une morale sévère est en droit d'adresser^ Collé, et ferait pardonner bien des peccadilles à l'écrivain grivois en faveur de l'honnête homme.

Outre ses vertus privées, la femme de Collé paraît avoir été douée d'un tact critique assez fin pour distinguer les qualités (lramati(|ues de son mari au milieu des parades qu'il com|)osait, et pour l'encourager à les exercer dans des sujets plus relevés. Et ici c'est encore Collé lui-même que nous appellerons en témoignage. « Je jure, dit-il dans un manusciit cité en tête de l'édition du Journal historifjue, je jure que je ne me jugeais capable que de faire des parades, genre que dès lors je méprisais au fond du cœur, tout en

fi.

m'égayant à en faire. Quand ma femme m'excitait à tenter de m'élever jusqu'à la comédie, je lui soutenais avec une vivacité et une intime persuasion que je serais un présomptueux et un sot de m'en croire le talent.

«Vaincu par elle, je fis du sujet de Nicaise une comédie que je ne voulais traiter qu'en parade.

(( La scène tendre et passionnée du Galant escroc^ que je me croyais hors d'état d'écrire (n'ayant jamais traité que des gaietés), me fit composer l'acte de la Veuve; et cet acte me fit oser Dupuis et Desronais, et le tout par les encouragements et les sollicitations très-vives de ma femme. Je puis dire, avec la dernière vérité, que, sans elle, je n'aurais pas connu mes forces, et que, sans ses critiques judicieuses, fines, et son goût délicat, mes ouvrages auraient été pleins de défauts, et peut-être grossiers et rebutants. Je dois prodigieusement à ses conseils. »

Cet aveu de Collé, tout en étant des plus flatteurs pour le sens critique de sa femme, fait en même temps honneur à sa modestie, et se trouve en outre corroboré par une autre profession de foi, qui, sous le titre d'Épanchement secret de r amour -propre, sert de préface à son Théâtre de société K

(( On m'accable de louanges, dit-il, sur mon petit talent pour la comédie ; elles sont plutôt faites pour révolter le lecteur par leur exagération que pour le concilier par quelque apparence de vérité. Quel est en

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