vol. in 12. Paris, 1777, chez Gueffier
effet le connaisseur et Thomme de sang-froid qui ne se soulèverait contre moi en lisant la ridicule hyperbole qui suit (c'est Fréron qui écrit) : « Depuis Mo- (( lière, je ne connais que M. Collé qui ait reçu de la « nature un talent supérieur et décidé pour le genre (( de la comédie. Il n'y a que M. Piron qui ait fait écla- « ter la même force comique.
« Et moi je déclare ici que M. Piron avait reçu de la nature un génie mille fois suj)érieur au faible talent qu'on peut me trouver pour la comédie ; mais je déclare en outre, avec un co'ur vraiment pénétré de la vérité de ce que je vais dire, que la Mère coquette de Quinault. que les bonnes comédies de Dufresny, de Uegnard, de Destouclies, de Marivaux, dessinées à grands traits, sont iniinimcnt au-dessus des bagatelles dramatiques que j'ai crayonnées en petit, et dont je n'ai heureusement fait (jue mon anuisement et non pas mon métier.
(( Quant à Molière, après lequel on me place avec Piron, je m'en crois plus éloigné, dans le comique, que Campistron ne l'est, dans le tragicjue, du grand Corneille.
« Tout ce que, dans ce cas, je puis seulenuMit permettre à mon amour-propre, c'est (h' dire que ces écrivains, mille fois plus proches de Molière (jue moi, et ne s'en a|)prochant pas c(»pendan{, ont sur moi l'avantage inappréciable d'avoir pu consacrer leurs premières années à l'étude réfléchie d'un ai t qui, tout frivole qu'il paraît, est beaucoup plus difficile et plus étendu qu'on ne l'im. ginc communément. Pour moi.
retenu dans ma jeunesse par une prudence fondée sur un des principes d'honneur, je n'ai pas cru quMl me fût permis de me livrer entièrement à mon goût pour le théâtre, après avoir arrangé auparavant une médiocre fortune; ei ce n'est qu'à trente-sept ans qu'avec moins de quatre mille livres de levenu, ne devant plus mon temps à personne, j'ai suivi avec passion mon goût pour la comédie en homme entièrement indépendant.
Éloigné de la scène par les affaires et par cette façon de penser, je suis donc resté écolier dans cet art, pour n'en avoir pas fait assez tôt mon occupation unique et mon seul objet. Que l'on ne me fasse donc pas l'injustice de penser que je suis assez simple, assez vain pour m'être laissé tourner la tête par mes petits succès dramatiques, soit chamberlans (de chambre), soit publics, et que j'aie respiré trop l'encens capiteux des journalistes. »
La pièce de Dupuis et Desronais fut représentée au Théâtre-Français le 17 janvier 1763, grâce à l'intervention du duc d'Or'éans. On trouvera tous les détails de cette première représentation dans le Journal historique de cette époque. ((D'abord écrite en prose en 1758, sous le titre du Père défiant, et avec toutes les libertés permises dans les pièces de société, ce ne fut que plus tard que l'idée lui vint de la mettre en vers. Il mit à cet ouvrage la valeur au moins de dixhuit mois de travail, à compter sept ou huit heures par matinée. » Elle obtint dès la première représentation un succès décidé, et a mérité d'être conservée
parmi les productions du théâtre de second ordre. De tous les ouvrages de Fauteur, c'est le seul où il se soit étudié à rendre un caractère, à personnifier un travers du cœur humain. Celui du vieux Dupuis, défiant, soupçonneux, mettant toujours son cœur en garde contre une surprise, est suivi avec beaucoup de soin et de naturel. Tout en étant exagéré, il ne tourne pas au ridicule un instant. C'est un misanthrope bourgeois. On le plaint, mais on n'en rit pas. Les deux rôles de Marianne et de Desronais ne manquent ni de chaleur ni d'émotion, et il faut reconnaître à Collé le grand mérite d'avoir su, sur un plus grand théâtre, conserver le naturel qui avait fait son succès dans des œuvres de moindre importance. La versification est la partie faible de cet ouvrage, dit La Harpe, c'est de la prose rimée et construite péniblement. « Le sujet de Dupuis et Desronais est pris d'un conte qui se trouve dans un recueil de petites histoires, prétendues véritables, intitulé les Illustres Françaises, dont l'auteur (M. Chasles) est t^ès-peu connu. M. CoHé eut la franchise peu commune de découvrir lui-même la source où il avait puisé; car, à chaque représentation de sa pièce, on lisait sur Taffiche : (( Tirée du roman des Illush es Françaises »
On rencontre la même probité littéraire à propos de la Partie de chasse de Henri IV : « Un autre ouvrage que j'ai composé à la campagne (juin ITCO), c'est une comédie en deux actes et en prose intitulée le Roi et le
1. Tableau historique de l'esprit et du caractère de la littérature française, par Taillefer, t. IV.
lOG LITTÉRATURE.
meunier, C/est une imitation d'une comédie anglaise on un acte qui porte ce titre. M. Dodsley, imprimeur à Londres, en est Fauteur original : elle a beaucoup réussi à Londres, et est restée au théâtre. Elle a été traduite en français par M. Patu, qui la donna au public en 1756 dans un recueil de traductions d'autres comédies anglaises qu'il fit débiter par Prault fils, libraire... Le 15 août 1760, je fus dès le matin à Bagnolet, où je dînai, après avoir lu à M', le duc d'Orléans le Roi et le meunier^ qui me parut lui faire une grande impression et lui plaire beaucoup. » Dans une note dont je ne retrouve plus la date. Collé cite encore la scène IV du premier acte comme étant prise littéralement dans les Mémoires de Sully . Les hommes de lettres ne font pas toujours preuve de la même délicatesse.
Représentée pour la première fois sur le théâtre du duc d'Orléans, à Bagnolet, en 1763; jouée plus tard sur la scène des Menus-Plaisirs, rue Bergère; accueillie avec empressement par tous les théâtres de province, ce n'est qu'en 1774 que son auteur obtint la permission de la faire jouer au Théâtre-Français, le 16 novembre, sans que Ton puisse s'expliquer le motif de ce long ajournement.
La Partie de chasse est une pièce épisodique. L'auteur y a peint avec rondeur les côtés populaires du caractère de Henri I V. A cette époque, la tradition ne voyait dans ce roi qu'une sorte de bon bourgeois couronné, aimant In joie, buvant sec, passant la main sous le menton des jolies filles; mais peu d'esprits
CHARLES COLLÉ. 107 avaient pénétré au delà de cette enveloppe vulgaire et aperçu rintelligence profondément politique, le sens singulièrement gouvernemental, qui font de ce monarque le plus grand homme d Kt:it de la France avant Richelieu. Il y avait là matière à une étude intéressante, mais qui eût dépassé la limite des forces du chansonnier. Ldi Partie de chasse est restée comme un joli tableau d'intérieur peint avec facilité et agrément, sinon avec vigueur et vérité. Une autre comédie de Collé, la Veuve, en un acte et en prose, l'ut jouée une seule fois aux Français, le 29 décembre 1770, et tondja à hi première représentation, u Elle fut huée, » dit-il lui-même, il nY*sl })as possiijle de s'exécuter de meilleure grâce.
Une remarque ([ui vient donner du poids à nolie appréciation du caractère de (lollé tel (pie nous l'avons dépeint, c'est que, tout en cultivant un genre auquel la satire apporte tant de ressources, doué de la linesse qui sait découvrir les ridicules, et de Tespiil (pii les rend saillants aux yeux des autres, il ne se soit i)as laissé aller à cette pente et n'ait jamais demandé uu genre satirique ses faciles succès. On ne tiouve pas dans toutes ses œuvres une seule satire, à Texception des strophes suivantes cpii n'ont jamais été terminées, et dont le début promettait des développements assez piquants :
Attaquons ce siècle insipide, Dont le mauvais {^oùt l'ait horreur.
Un nom caché dan? la naissance, i^uelque l'roide rtconnaissauce,
Voilà leur éternel refrain!
De cette comédie étrange,
Le plan semble fait par Lagrange,
Les vers par l'abbé Pellegrin.
Sors des enfers, vole au Parnasse, Ombre de Molière, arme-toi.
Sors, viens exterminer la race Pe ces déserteurs de ta loi.
Révérend père La Chaussée, Prédicateur du saint vallon, Porte ta morale glacée Loin des neuf sœurs et d'Apollon.
Ne crois pas, Cottin dramatique, A la muse du vrai comique Devoir tes passagers succès ; Non, la véritable Thalie S'endormit à chaque homélie Que tu fis prêcher aux Français.
Ce n'est, on le voit, ni la verve ni le mouvement qui lui eussent manqué, s'il eût voulu se laisser aller au genre satirique.
Collé passa les dernières années de sa vie à surveiller les éditions de son Théâtre de société^ dont la première date de 1765, et à remettre au net le manuscrit de son Journal historique. Il y travaillait encore à soixante et onze ans. (( C'est en finissant ma soixante et onzième année, et même ayant déjà mangé deux mois sur ma soixante-douzième, que j'ai fait la revue et la réforme de ces journaux. J'ai aimé les lettres pour les lettres ; elles n'ont pas été pour moi un métier, mais un amusement. Elles font encore tout mon plaisir dans ma vieillesse. Mais il y a longtemps que
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j'ai renoncé à ce que les honimes appellent i)laisirs. Il y a longtemps que le bonheur a pris leur place eliuz moi. Depuis que je suis marié, jeTai senti dans toute sa plénitude : je le sens encore. Que le ciel ne m ole rien, que ma femme se porte bien et que je sois en santé, je ne demande rien à Dieu, que ma moit avant celle de nia fennne. » Y a-t-il l ien de plus touchant (jue ces vœu\ d'un vieillard de soixante-douze ans? Certes ce n'est pas d .ns le ménage d'un ciiansonnier égrillard ((ue Ton s'attend à trouver ce vivant sonvenir de IMiileiiion et IJaucis.
Les souhaits de Collé ne fuient point exaucés. Sa femme mourut en 17SI, le laissant debout, mais fiappé à mort. Lui (|iii avait été si gai et si heureux penchmt t(jute sa vie. dut hiii^eiiieiii payer à la lin (h* sa carrière la dette ((ue nous contractons tous iMiveis le malheur. Lue profonde mélancolie s'empara de ses facultés, et deux ans après la mort de sa femme, le
novembre 1783, ce (pii restait de Cidlé alla la rejoindre dans un autre monde.
M. l*iis a prétendu (|ue le vaudeville était moi l a\ ee (^ollé, et peut-être a-t-il dit vrai. La révolution (jui ari'i\ ait a l'ail de iiolle un des dei iiiers eclals de rire du vieux génie gaulois. Depuis lors, deux poètes ont essayé de marcher sur ses traces et Tout invo(jué comme leur patron : Désaugiers et lîéianger. Mais le premier n'en a égale ni la légèreté naturelle, ni la grâce abandonnée; et le second a tout au plus pris Tautel du saint auquel il affectait de sacritier |)Our le piédestal de sa g\Kre.
JIO LITTÉRATURE.
L'œuvre pour laquelle Collé a mérité Tintérêt delà postérité est son Journal historique. Ses autres productions peuvent être l'objet de recherches ingénieuses ou d'une curiosité fureteuse; mais le Journal est un document qui ne peut être négligé. Embrassant une période de vingt-quatre ans, de 1748 à 1772, c'est-à-dire le cœur même du dix-huitième siècle, les années les plus caractéristiques du règne de Louis XV, il retrace avec fidélité la marche d'une société éloignée de nous par un intervalle de plusieurs siècles. Royauté sans grandeur, noblesse sans foi, bourgeoisie émancipée, grandes dames sans retenue, seigneurs vicieux et spirituels, financiers prodigues et débauchés, parvenus ridicules, courtisanes philosophes, philosophes courtisans, auteurs présomptueux, écrivains faméliques, pamphlétaires sans vergogne ; tout ce monde léger qui ne devait retrouver son cœur que sur lechafaud de 93.^ est saisi et dessiné librement par un observateur assez impartial, bien placé pour voir, et racontant bien ce qu'il a vu. C'est, dans la véritable acception du mot, le journal d'un bourgeois de Paris, spirituel et fin, modeste dans ses goûts, ne demandant aux puissants du jour que la somme de protection nécessaire à son indépendance, et ne s'en faisant accroire ni sur son compte, ni sur le leur.
On y trouvera encore, dans les appréciations littéraires et dramatiques qui en forment une bonne partie un jugement droit, une critique indépendante et sérieuse, toujours motivée, et à laquelle on n'est en droit de demander qu'un peu plus de bienveillance,
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sa sévérité extrême pouvant passer, sans doute à tort, pour de Tenvie déguisée. Un fait digne de remarque, c'est Tantipatliie prononcée de Collé contre la secte des philosophes. Né dans la bourgeoisie, d'un esprit essentiellement indépendant, on eût compris son adhésion à un parti qui personnifiait les tendances et les aspirations de sa classe. Il eût paru l()gi(|ue (lue Collé eût fait partie des libéraux (falors. 3Iais, chaque fois qu'il rencontre un philosophe sur son passage, il ne lui épargne pas les cou|)s de griffe et Tégratigne jusqu'au sang. Colh' ne parait pas avoir écrit son Journal en vue de la publicité. Il ne fut édité (jue vingtdeux ans après sa mort, en 18()r> (3 volumes in-8''), et cette édition est encore unique. La bibliotlit-cpie impériale du Louvre en conserve un e\ein|)laire manuscrit des |)lus curieux et des plus |)i([uants à parcourir. L'éditeur de ISOo y a fait des retranchements aussi nombreux (|ue maladioits. Un pareil livre n'a pas besoin d élre eriiurt/r connue une édition ml usHiii Delpliini. Une nouvelle édition devrait emprunter à ce document peu connu d'intéressantes et considérables additions.
Les autres productions de Collé sont contenues dans son Théâtre de société, dont une seconde édition, plus complète que celle dont nous avons parlé, parut chez (iueflier, en 1777; dans les divers volumes du Théâtre des boulevards, et dans le recueil complet de ses chansons (2 vol. in-12; Paris et Hambourg, 1807). C'est là que les amateurs de littérature épicée trouveront à se satisfaire. Il ne m'est pas même possible de tran-
Ilâ LITTÉRATURE.
scrire le quatrain de Martial servant d'épigraphe à ce recueil qui, Dieu merci, est d'une extrême rareté.
Voilà de bien longues pages sur un chansonnier badin ; mais, comme Ta dit un ingénieux écrivain -.Quand un siècle est en marche pour la postérité, on doit regarder dans son bagage avant qu'il ne soit complètement fermé, et réparer les oublis que la précipitation du départ a pu faire commettre. Le porte-manteau littéraire de Collé nous semble de ce nombre. Il a droit à un bienveillant et aimable souvenir. Nous ne demandons rien de plus.
Mai 1856.
MADAME KÉGAMIER
Souvenirs t (^jn-t^^pondanvc.
C/cst au pins rcspci table df tous les senliiiifiiis ([ue nous Jcvous la publication de ces deux volumes : la piété filiale. (Vest leur mt-rite et leur eliarnie, c'est aussi leur tort, et leur défaut. Oui dit pirté liliale ne dit pas impartialité. Pour se former une o|)iniun sur un personnage, ce n'est pas d'habitude les enfants (jue Ton consulte. Il ne faut donc pas s'attendic à trouver la vérité sur le compte de madame Kéeamiei' en parcourant les Souvoiirs.On peut la deviner, l'entrevoir par tout ce qu'ils sous-entendent ; mais si l'on veut demander au livre autre chose que la lettre même, un enseignement ou une aj)préciation sur les divers petits cercles d'intimes dont pendant cinquante ans madame Uécamier a été le lien, on risque de tomber dans d'étranges suppositions, et de porter sur des gens connus des jugements d'où leur gloire ne sortirait pas intacte.
En donnant ces deux volumes, leur éditeur, je pense, était résolu à entendre émettre des opinions diverses sur son entreprise. La matière y prêtait, et son attente n'a pas été trompée. Les éloges l'ont emporté sur le blâme. Je ne voudrais pas troubler un si doux concert; mais j'ai bien peur qu'il ne soit entré dans ces éloges plus de rancune que de bonne foi, et que madame Récamier n'ait servi de prétexte à épancher des regrets qui remontent plus haut qu'elle, et n'ont rien de commun avec la Corinne de la rue de Sèvres. Cette petite comédie est de bonne guerre; le public lettré en a profité ; bien chagrin serait donc celui qui s'en plaindrait. Ce ne sont pas là mes affaires.
Était-il opportun, était-il adroit d'attirer la vive lumière de la publicité sur cette charmante femme qui a su conserver pendant si longtemps le sceptre de la mode, qui dansait si bien le pas du châle vers 1802, et dont Gérard nous a conservé une image si mélancolique et si maniérée dans son tableau de Corinne au cap Simium? En un mot^ la mémoire de madame Récamier gagnera-t-elle à la publication des Souvenirs et correspondance? Franchement, non.
Madame Récamier a été une femme à la mode. Rien de plus. Douée du plus charmant et du plus fragile des dons : la beauté, c'est au hasard qu'elle a dû la meilleure part de sa célébrité. Pendant trente ans elle a été la belle madame Récamier qui, en traversant les rues, faisait retourner les petits savoyards ébahis d'admiration. C'est quelque chose : ce n'est pas tout; et madame de Staël dont l'intelligence suppléait à
MAUAMK UÈC.\MIl!:U. 115
certaines imperfections physiques, savait bien ce qu'elle faisait en se liant avec une femme chez laquelle tant d'autres eussent rencontré une rivale. Elle n'avait rien à redouter de cette liaison, au contraire.
Plus tard, dans les premières années de la Restauration, lorsque madame Récamier eut ouvert à TAbbaye-aux-Rois ce cercle dont nos oreilles d'enfant ont été si souvent rebattues, et qui devait finir par une espèce de table (riiùte littéraire, était-elle capable de lui imprimer cette |)ers()nncdité, de lui donner cet aspect original (|ui caractérise les bureaux d'esprit tenus sous rancieiine monarchie, depuis celui de madame de Uambouilh't jus(|u\iux réunions de madame du Deffand? Les Souvenirs répoiidcnt pour nous. Arthénice, madame de Lambert, madame de Tencin, madame (Icoffi in, madame du Deffand, mademoiselle de Lcspinassc soufllaient dans k'urs assemblées ce (|ui man(|uait à madame liécamier : la vie. Leur action, j(3 le sais, n\i pas été puissante sur les mo'urs; elle a été directe. On reconnaît la trace de leur influence dans la littérature et dans Tesprit du temps. En a-t-il été de même pour le salon de TAbbaye- aux-Rois? A ([uoi se reconnaît son iniluence? Où doit-on chercher son action? Quel écrivain est le type de Tesprit qui y régnait? Quelques nuances passagères dans certains esprits isolés, voiltï ce qui en reste. Si c'est pour arriver à un pareil résultat que madame Récamier a attiré pendant trente ans ce qu'il y a eu d'hommes d'élite à tous les degrés de l'échelle sociale, depuis des protes d'imprimerie
lîC LITTÉRATURE.
jusqu'à des princes du sang, en vérité cela n'en valait pas la peine. Elle a fait précisément le contraire des femmes dont je viens de citer les noms : elle n'a pas donné le ton à son salon, elle Ta reçu des personnages qui l'ont traversé tour à tour. C'est un salon de reflet.
Mais elle-même, qui était-elle? Que pensait-elle? Quels étaient ses principes, ses goûts, ses tendances? Quelles étaient la forme et la valeur de son esprit, de son jugement? Qu'avait- elle au fond du cœur? De quelle façon les faits et les hommes agissaient-ils sur elle? Ce sont là des qucc^tions que tout le monde s'est adressé en ouvrant ces deux volumes, et qui eussent mérité une réponse. Ce n'a donc pas été sans un grand désappointement qu'on n'a pas trouvé trace d'une seule lettre donnant satisfaction à cette légitime curiosité. Le recueil n'en contient que deux ayant pour objet des sujets parfaitement banals. Ainsi tout ce bruit autour d'elle, tous ces intérêts, toutes ces passions, toutes ces haines, toutes ces amitiés, tous ces amours dont elle fut le centre et la spectatrice, et qu'elle gouvernait^ à en croire son éditeur, d'une main si habile et si légère, n'ont rien touché en elle. Pas un mouvement ne lui est échappé; pas un cri, un de ces bons cris dont l'écho, si faible qu'il soit, frappe toujours si juste, n'a déchiré sa poitrine et laissé voir le cœur à travers la plaie ouverte. Avait-elle un cœ^ur? e le crois, j'en suis convaincu, les preuves n'en sont pas loin ; mais certainement ce n'est pas dans cette correspondance qu'on les trouvera.
MAbA.ML litCAMlLIi. HT
Voici autre cliose. Madame Kécamier, dans la l'oice de l'âge et admirablement placée pour voir, a traversé les cinquante années les plus agitées de notre histoire : elle est entrée sur la scène du monde en 1793 en pleine Terreur, elle en est sortie en 1848 en pleine révolution ; elle a connu la plupart des acteurs du drame qui eut TEurope entière pour théâtre et pour témoin; le sort du monde s'est joué plusieurs fois autour d'elle, elle a pu jeter |)ar-(lessus leur épaule un regard sur les joueurs; et la correspondance en garde à peine trace! Aucune des grandes crises au dénoùment desquelles des nations étaient suspendues, nonseulement ne Tout agit<''(% mais encore n'ont agité ses inipassibles coi respondants, frappes de la lUéme immobilité ([u'elle. £tait-elle donc douée du triste privilège attribué par la mythologie à la téte de Méduse, et changeait- elle en pierre tous ceu\ (|ui ra|)prochaient? Ne demaiidez pas à ce livre une appréciation sur ces grands événements. Sous le Directoire elle donne d'excellents dîners à Clichy ; pendant le Consulat elle ne inan([ue aucune des fêtes de Lucien Bonaparte et du premier consuK tout en repoussant Tamour académique de l'un, et, si Ton en croit Téditeur, la passion moins voilée de Tautre. Sous l'Empire, jouissant de Tinsigne honneur d'être redoutée par le maître du monde (jui la traite absolument comme Louis XIV traitait Bussy-Rabutin ou madame de Caylus; demandée en mariage par le prince Auguste de Prusse (je voudrais bien voir la lettre originale), lorscjue l'Europe en armes défend son indé-
pendance contre le génie de la gloire; elle s'endort aux murmures harmonieux du lac Léman, ou passe des mois entiers de mystérieuse solitude et de bizarre enchantement sur les rives indolentes de la Loire» La Restauration arrive et tente de réconcilier la France libérale avec le principe monarchique, et de faire vivre en bonne intelligence la liberté et l'autorité : qu'importe? madame Récamier va en Italie, visite avec un enthousiasme de poche les monuments du passé, comme Oswald et Corinne, joue des niches à notre ambassadeur, dont elle traverse toutes les fêtes, et à qui, dans son propre salon et sans qu'il s'en doute, elle met au bras le bras de la reine Hortense exilée. Charmante femme qui badine au milieu de la tempête, voit le monde à travers son voile de dentelles^ et semble appliquer à son pays avec une entière quiétude la maxime : « Heureuses les nations qui n'ont pas d'histoire. »
Une telle indifférence, je le demande, prévient-elle en faveur du personnage? Mais, dira-t-on, cette futilité fait précisément le charme de madame Récamier; et c'est un singulier reproche que de demander à une jolie femme et à une aimable femme les graves qualités d'un philosophe et d'un homme d'État. Distinguons. Si madame Récamier n'eût affiché d'autres prétentions que celle d'exercer un charme indubitable sur un petit cercle d'intimes et sans sortir du coin du feu, je ne serais pas exigeant, et je tiendrais le rôle qu'elle a joué comme tout à fait en rapport avec son esprit. Mais, au contraire, les préten-
mada.ml: uecamieu. \vj
lions, et la prétention^ qu'elles viennent d'elle ou de son éditeur, débordent de toutes les pages de ce livre, elles en sont le fond et la trame : prétentions à l'opposition d'abord, à l'influence politique ensuite, à l'action littéraire enfin. On ne les voit pas, mais on les sent partout; elles blessent d'autant plus qu'elles sont plus mal cachées. J'ai donc le droit d'être difficile, de rechercher de quelle façon le rôle a été soutenu, de m'eiKjuérir s'il est justifié par les actes, si, en somme, le caractère réel a été à la hauteur du caractère cherché. Je ne veux pas faire de loni^s parallèles; mais quelle différence entre le caractère, l'esprit, le tact de la duchesse de Choiseul élevée également dans la finance, et l'esprit, le caractère et le tact (le madame Récamier! Le i^rand jour (h; la j)Ublicité a fait gagner à l'une tout ce (ju il a enlevé à l'autre. Nous ne valons pas nos pères.
Cet hommage d'une affection plus pieuse (jue réfléchie embarrasse i)arfois par sa naïveté; et je doute que madame Kécamier elle-même eut été bien édifiée des renseignements donnés à la page 13 du premier volume sur la position récipro(|ue des deux époux, « sur ce lien ([ui ne fut jamais (prapparent, sur les rapports paternels de M. Kécamier avec sa femme, jeune et innocente enfant qui ne fut jamais traitée par lui que comme une fille dont la beauté charmait ses yeux et dont la célébrité flattait sa vanité. » Je n'appuierai pas sur un sujet aussi délicat. Il résulte surtout de l'esprit général du livre, que madame Kécamier, après trente ans de mariage, rapporta intacte
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à Dieu la couronne de fleurs d'oranger qui ceignit le front de la jeune mariée . L'auteur Taffirme et je le crois. Mais je connais des saintes canonisées à meilleur compte. J'eusse, en outre, été curieux d'avoir sur cette question Topinion d'une autre femme dont personne ne déclinera la compétence : de la reine Marguerite de Navarre. Il faut admirer une pareille perfection et se taire.
Ce n'est pas seulement la figure principale qui perd à ces Souvenirs; les personnages groupés par le hasard ou Taffection autour de madame Récamier ne sont pas présentés sous un jour bien favorable; et il n'y a pas de compliment à faire à leurs amis de la physionomie que leur prête l'éditeur de la correspondance. Si cette physionomie est la vraie, il y aurait beaucoup à rabattre de l'admiration que l'on était habitué à professer pour eux. Ce livre ajoutera une preuve de plus à la justesse de cet adage : a II ne faut pas voir les grands hommes en robe de chambre.»
Je ne cherche pas à savoir si M. le duc Matthieu de Montmorency a eu en réalité un caractère aussi effacé; je n'insiste pas sur la singularité du rôle de M. Ballanche. J'admets sans discussion que chez le premier les passions de l'homme ont été vaincues par la piété du chrétien ou contenues par l'éducation du gentilhomme; et que, chez le second, elles ont été détournées par les divagations du rêveur ou amorties par les spéculations du philosophe; mais que penser de M. de Chàteaubriand après les révélations contenues dans ces pages? S'il est encore permis de rendre
justice au lalciii de rccrivain, quelle opinion doil-on se former du caractère de I honime, de la susceptibilité de sa vanité, de ces démentis que la faiblesse humaine donne perpétuellement à son orgueil, de l'opposition existant entre M. Tambassadeur et Chactas, entre le ministre des affaires étrangères et René? Ah ! pauvres jeunes poètes qui suspendiez votre imagination aux pas du pèlerin de Solyme, cœurs tendres et dévoués qui versiez les parfums de voire amour aux pieds du commis voyageur de la mélancolie, puissiezvous ne jamais lire la Correspondance tirée des papiers de madame Rrcainier, et toujours ignorer ce fjui se cachait au fond de Notrt? idole!
Au mois de février 1S*22, M. de (Ihàlraiibriand est nommé ambassadeur à Londres. CathoTuiue sincère, philosophe désabusé, qui, en soulevant la poussière des civilisations éteintes, a apj)iis ce (|ue pèsent les gi'andeurs humaines, il va bien vite soiider le m'-ant de sa position, l'accepter avec humilité, en remplir les charges avec modestie et dévouement, et n'aspirer qu'à reprendre, dans la solitude. le cours de ses rêveries et le vol (lèses pensé(*s. (U' n'est |)as lui dont l imagifiation n'a pu s'assouvir aux spectacles grandioses des prairies du nouveau monde, (|ui se laissera prendre par les futiles amorces dont se contente l'ambition du vulgaire. Son ame habite trop haut. Kh bien! c'est le contraire qui arrive. Ce grand inconsolé jette aux orties le froc de la mélancolie; les honneurs de ce bas monde lui sont tout aussi sensibles qu'à un autre. Il accomplit, avec une ponctualité à huiuelle je rends
toute justice, les devoirs mondains d'un ambassadeur, courtise les belles dames, y compris mademoiselle Leverd de la Comédie française, ce qui inspire de la jalousie à madame Récamier; ne néglige, en un mot, aucun des petits manèges abandonnés généralement aux intrigants subalternes. Le congrès de Vérone se prépare, et ne pourra évidemment se passer de ses lumières politiques. Pour y être envoyé, il se pousse, se presse, sollicite par lui ou par ses amis, dont il réveille et soutient la bonne volonté avec une agitation fébrile, joue enfin une comédie qui compromettrait un commis voulant passer sous-chef. Toute la fin du premier volume est remplie par les éclats de cette personnalité féroce. On sait à quoi tout cela aboutit. M. de Chateaubriand fut envoyé au congrès de Vérone, y fut traité assez légèrement par ses collègues hommes d'affaires, et laissa au roi Louis XVIII, dont la sagacité avait pressenti l'homme sous l'écrivain, et qui ne l'aimait pas, la plus triste idée de ses facultés politiques et de sa capacité d'homme d'État. 0 Amélie! ô Celuta! ô Atala! ô Cymodocée! que vous êtes loin!
Six années s'écoulent, six années pendant lesquelles M. de Chateaubriand semble avoir épuisé tout ce qui peut satisfaire l'ambitieux le plus acharné. Il renverse son ami intime, l'honorable Matthieu de Montmorency; et, pour lui solder son arriéré de Vérone, lui prend sa place au ministère des affaires étrangères. Il en tombe bientôt, mais pour entamer dans le Journal des Débats cette lutte mémorable qui força la royauté à signer la capitulation Martignac : exemple peut-être
MADAME IIÉCAMIEK. 1-23
unique d'un écrivain faisant repentir un gouvernement d'avoir blessé son amour-propre. Le rédacteur des Débats s'impose au roi Charles X, comme l'auteur de la brochure Buojiaparte et les Bourbons s'était imposé au roi Louis XVIIL « Il fallait, dit la Correspondance^ faire une place à l'homme dont le redoutable talentavait amené ce résultat. L'entrée de M. de (Ihateaubriand au ministère n'étant pas possible, on lui proposa le poste le plus capable de le tenter, et celui où ses goûts, sa renommée, les services éminents rendus par lui à la relii^ion, l'appelaient niiturcllcnicnt à défaut d'un ministère : c'était l'ambassade de Trance à Uome. »
M. de Chateaubriand partit le i i x'ptcnibi'c lS:i<S.
Or veut-on savoir de f[ii('llc Tacon il employa l'année ([u'il passa dans la ville éternelle ? Ce ne fut |)as. comme on pourrait le croire, à débrouiller la ([uestion si confuse du pôuvoir temporel et du ])OUvoir spirituel, à prévoir le combat à moit (jui allait s'engager entre les prérogatives de la couronne et le mouvement de l'opinion publique, et, à défaut d'autre chose, à doniKM' des conseils pour amortir la violence du choc. M. de Chateaubriand ne parait pas s'être beaucouj) tourmenté de ces (juestions. Ce ([ui l'agite, ce (jui l'inquiète, ce qui a du lui faire passer bien des nuits blanches, c'est de faire jouer une tragédie bibliciue : A/o/6r,qui,quel(iues années plus tard, tomba à l'Odéon au milieu des rires des étudiants. Cette préoccupation tourne à l'idée tixe. Répétée à satiété, ce n'est plus un refrain, c'est une obsession. Ce serait à peine croyable
124 LITTÉRÂTCHE.
si la Correspondance n'en donnait des preuves matérielles. M. Tambassadeur veut être joué : là pour lui est le véritable intérêt. Il faut que tous ses amis le secondent dans la réussite de ce projet. Aucun sacrifice ne lui coûtera. Il va jusqu'à avancer quinze mille francs au directeur du Théâtre-Français pour les frais de la représentation. Toutes ses lettres contiennent un mot, une phrase, un post-scriptum à propos de Moïse. C'est à peine si le conclave qui remplaça Léon XII par Pie VIII, si les difficultés de l'élection d'un chef du saint-siége favorable aux intérêts de la France, sont assez fortes pour l'arracher à ses préoccupations dramatiques. Homme de lettres susceptible, dramaturge aveuglé de suffisance, voilà en résumé ce que se montra M. de Chateaubriand pendant son séjour à Home. Quelle opinion dut-il, en partant, laisser de lui à ces vieux prêtres romains, à ces prélats blanchis sous le harnais des chancelleries, si fins, si perspicaces, si rusés, si habiles à trouver le défaut de la cuirasse des hommes et des choses, si délicats à-toucher les blessures que l'orgueil fait saigner au fond de toutes les âmes? Le représentant de la nation catholique par excellence auprès du chef de la catholicité se démenant pour faire représenter un mauvais drame, est une comédie à laquelle il ne manque, pour devenir un chef-d'œuvre, qu'un narrateur comme le président de Brosses.
Ce projet ne réussit pas, et voici le second acte de la comédie. Moïse fut trouvé unanimement si mauvais, que les amis de M. de Chateaubriand finirent par se
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cotiser pour avoir le courage de le lui dire, et par lui faire ajourner ses projets de représentation. Force fut bien au pauvre auteur d'accepter le jugement de ce tribunal dont il avait invoqué lui-mérne la juridiction. Mais les cris que sa vanité offensée lui fait pousser, et qui servent de dénoûment à toute cette affaire, n'en sont pas la partie la moins curieuse. Ce que le cœur de rhomme de lettres épanche d'amertume, ce que cette blessure laisse couler de fiel, les délicieuse^ scènes de rire jaune qui sont la suite de sa détermination, tout cela est sous les yeux du lecteur. Les deux lettres du 27 et du30décembre 1828 sont deux chefsd'œuvre du genre. La vanité ne s'est jamais donné plus libre carrière. Au reste, M. de Chateaubriand l'avoue dans sa lettre du l" janvier t82U : il a Iccu'ui bien gros de cette affaire; Mo'ise était /(/ (Icrnicie illusion de sa vie, et on sacrifie difiicilement ses dernières illusions. Cette corde de la lyre une fois touchée, on prévoit tout le parti ([n'en pouvait tirer le chantre iVAtala. A qui sait lire, les Icllrcs publiées dans Touvrage de M. de Marcellus [La Politique ilo la Restauration) pouvaient déjà fournir de singuli(!rs aperçus sur le caractère de M. de Chàleauîjriand. Celte correspondance les complète. M. de (Chateaubriand n'était pa-. un homme d'f.tat, c'était un honnne de lettres, et un homme de lettres chez lequel, malheureusement, le caractère n'était pas à la hauteur du talent.
Je m'arrête. Je veux rester dans les justes bornes de la critique, et ce livre agaçant en ferait sortir. Mais que de choses à dire! Que de desiderata il vous laisse
im LITTÉRATURE.
sur le cœur ! Quel besoin il vous fait éprouver de voir une main un peu brusque déchirer tous ces voiles de gaze, enlever toutes ces couches de fard, et vous montrer, derrière cet amas de sornettes et de fadaises, les éternelles passions de Thomme s'agitant dans leur vérité et leur brutalité, et traînant après elles leur cortège habituel de misères.
Disons-le donc : Tauteur des Souvenirs et correspondance est de bonne foi, mais il s'est trompé. Il n'a vu que le moindre côté de la petite société où il a vécu, lé côté d'apparat, de convention, le côté factice en un mot. Tout cela se passe à la clarté des bougies, dans un salon convenablement chauffé; les hommes minaudant devant les femmes, les femmes minaudant devant les glaces. Ce sont des tempêtes dans un verre de sirop. Mais le lendemain le soleil éclairait les passions, les intérêts, les fantaisies de ces hommes; les vanités, les caprices, les faiblesses de ces femmes : c'étaient des hommes et des femmes comme tout le monde. Ils reprenaient la vie générale. C'est à cette vie que l'auteur a oublié de nous faire assister; c'est ce côté véritablement intéressant qui échappe dans les Souvenirs et correspondance.
Eût-il dit vrai, je protesterais encore contre les tendances auxquelles il se laisse aller. Depuis quelque temps, on exhumedela chronique des salons ou descatacombes del'histoire, des portraits de femmesoubliées ou inconnues. On secoue la poussière qui les couvre, on en reprend les contours, on en ravive les couleurs, tantôt avec une piété sincère, tantôt avec une passion
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factice, en général avec talent; on les place sur de petits autels ornés de toutes les ressources du savoir-faire et resplendissants de tous les artifices du style, et Ton attend les adorateurs. La foule s'amasse, l'esprit de parti s'en mêle, Tencens fume, et les cantiques modulés à mi-voix vont leur irain. Mais, si Ton n'y prend garde, la fadeur que de pareils exercices déposent dans Tesprit gagnera du terrain et finira par avoir une inlluence compromettante sur le génie français, si droit, si net, si vif, si franc du collier et si libre d'allures. Délions-nous des précieuses de mn'uis encore plus que des précieuses de mots; laissons les femmes là où est leur place, leur force et leur grandeur, auprès du foyer domestifiue, au milieu de la famille, éclairant la maison de Iciii' douce lumière, enivrées des caresses des enfants, et trouvant dans le devoir accompli le secret de leur véritable |)uissance et la récompense de leur abnégation. Soyons enfin bien convaincus (|ue la vérité se fait jour t(')t ou tai'd, et (jue ce sont des livres connue les Souveniis et correspondinicc ([ui autorisent et justifient des livres comme les Ilistorietlca de Tallcmanl des liéaiw.
liiiii is«;().
LE KOMANTISME EN 1855
En tombant, TEmpire léguait un lourd héritage à la Restauration. Je n'entends pas ici parler de l'héritage politique, mais de l'héritage intellectuel, de celui préparé par vingt ans d'une activité telle que la mémoire des hommes en cherche en vain un second exemple. Nés avec le siècle, les adolescents, à la chute de l'empereur, allaient apporter en pleine paix toute l'effervescence de leurs vingt ans, et surtout ces souvenirs, ces habitudes de l'enfance que rien n'efface et que nulle puissance ne peut déraciner. L'action du gouvernement impérial sur la jeunesse est suffisamment établie; cette jeunesse devait donc chercher un aliment à l'activité de sa première éducation, et comme le génie de l'empereur n'était plus là pour lui donner des trônes à conquérir, des royaumes à envahir et la carte d'Europe à modifier, il était naturel qu'elle la reportât sur les choses de l'esprit et tentât des invasions et des conquêtes dans les champs de l'imagination. Tout ce qui touche à cette faculté de-
vuit être remué de fond en comble. A défaut de capitales à assiéger, Thistoire, les arts, le théâtre, la littérature, devaient subir de rudes assauts. Plusieurs de ces places, l'histoire, les arts plastiques et pittoresques, sont restées au pouvoir des conquérants qui s'y sont établis ajuste titre et pour jamais. Les chefs du mouvement littéraire proprement dit n'eurent pas le même bonheur, et peut-être Tindifférence publique leur fait-elle payer aujourd'hui le plaisir d'être entrés par les fenêtres dans une ville sans fortifications, dont personne ne leur défendait l'entrée, et dont toutes les issues étaient ouvertes. Si ce mouvement eût été réglé, si une intelligence supérieure et droite eût soumis tous ces efforts à une discipline ({uelconque, au moment o«i ils étaient encore maniables, il n'est pas douteux qu'il n'eût eu une plus longue portée. Mais l'unité manqua, les forces se disséminèrent, chacun voulut agir pour son propre compte, et. en présence du résultat, si l'on cherche à l'accorder avec les promesses du début, on est affligé par une faiblesse voisine de l'impuissance. On avait cru à la force, il ne reste cpie le souvenir de la violence. L'énergie avait été préconisée, le temps n'a laissé voir que l'hyperbole. A la place de l'originalité, on ne rencontre que la bizarrerie. Devant les déceptions, et lorscpie l'on songe aux esprits qui en turent les victimes, il faut de certaines précautions pour conserver son impartialité.
La littérature de l Empire, il y aurait mauvaise grâce à le nier, fut des plus faibles. A part un grand
poëte qui dut au hasard autant qu'à sa vanité de rester en dehors des écrivains de cette époque, toutes les productions ont une froideur didactique et officielle peu faite pour séduire. L'action était ailleurs, les tentatives étaient tournées dans un autre sens, et la moisson est assez glorieuse pour faire oublier ce qui put y manquer. On n'avait pas le loisir de chercher une nouvelle forme, et quand vint la Restauration, elle reçut une littérature déjà vieillie, manquant de ressort et de portée, et cachant sa banalité sous le respect intéressé des maîtres des dix-septième et dix-huitième siècles.
C'est alors, lorsque l'ébranlement de 1815 se fut calmé, quand le repos matériel eut été assuré, que commença ce mouvement embrassant les dernières années de la Restauration, durant tout le règne du roi Louis-Philippe, et auquel le second ébranlement de 1848 porta le coup de grâce, comme si, né d'une violence, il eût été fatalement condamné à périr parja violence.
Il faut rendre aux nouveaux venus la justice qui leur est due. A la monotonie du style, à l'absence presque complète du sens poétique, à la fausseté du sentiment de la nature, ils allaient opposer une grande prodigalité de mots, une poésie riche en images, et surtout un naturalisme assez profondément senti. Quelques torts que l'on puisse leur reprocher, on leur reconnaîtra toujours ce mérite ; mais ils paraissent, dès le début, ne pas s'être rendu compte du rôle qu'ils étaient appelés à jouer. Au lieu de se contenter de
M-: ROMANTISME EN 185o. 131
réagir contre la tendance de Tépoque à laquelle ils succédaient, ils voulurent pousser plus loin, et firent inpetto table rase des deux siècles où se sont manifestés les plus beaux génies de la langue. L'école précédente était à bout de ressources, et le goût fatigué de ses fadeurs demandait à d'autres une nourriture plus saine et plus fortifiante. En la rejetant violemment hors de la carrière, Técole nouvelle se donnait trop, qu'on nous passe Texpression, Tair d'enfoncer une porte ouverte. On entrait enfin dans la question (;n remontant le courant, au lieu de se laisser porter par lui. Quand, pour répondre à ses adversaires, on disait : « Une société nouvelle demande une littérature dilTérente, et Racine, dans son temps, lïit aussi un novateur, un r()manti(|ue, » on était dans le vrai. Le tort consistait à vouk»ir renverser tout, et de suite ; à présenter un système construit à priori, et à vouloir l'imposer, bon gré mal gré; à bouleverser au lieu de modifier; à ne leiiir, en un mot, aucun compte du temps, (jui seul fait naître le moment précis où d'autres besoins reçoivent d'autres expressions. L'armée contre laquelle on dressait son drapeau n'était pas encore assez afl'aiblie |)Our (|u'une attacjue à l'improviste pût en disperser les rangs. L'imminence du danger allait, au contraire, lui donner une nouvelle et dernière énergie, contre laquelle les plus vives facultés devaient s'épuiser. Oui certes. Corneille et Hacine furent des novateurs, mais des novateurs ayant le bon goût de ne pas mépriser leurs devanciers. Leurs œuvres ne portent nulle part l'emprcilnte de
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lesprit de révolte, et pourtant ils firent révolution. Ce respect s'est étendu plus loin qu'eux, ils ont laissé des héritiers ; tandis qu'en repoussant fièrement toute paternité, le groupe romantique devait porter la peine du talion et se condamnait è ne pas avoir d'enfants.
Les premiers succès datent de 1825. Ils eurent un éclat où le bruit que l'on faisait soi-même entra pour une bonne part. L'invasion du romantisme dans les lettres ressemble à une joyeuse mascarade tombant dans une réunion de vieillards gourmés, ennuyés et moroses. La jeunesse fait paraître ce tohu-bohu charmant, et les spectateurs riront de l'escapade et absoudront la joyeuse bande. Mais voilà trente ans que cela dure ; les jeunes gens sont devenus vieux et les spectateurs ne rient plus. Ils demandent autre chose.
Dès l'abord, pour réagir contre le genre en vogue, on se jeta dans l'horrible^ le monstrueux en tout genre. Les bâtards ou les incestes, les galériens, les assassinsjouissaient d'une grande faveur. Les femmes, qu'un tel système devait impressionner de gré ou de force, se mirent de la partie et apportèrent leur déraison pleine d'entrain au secours des combattants. Il fut de bon goût auprès d'elles de passer pour fatal et maudit, les poitrinaires et les désabusés ne venaient qu'en seconde ligne. Une semblable épidémie ne pouvait se trouver à l'aise dans nos mœurs modernes. On lui chercha un cadre, et le moyen âge se trouva à point nommé pour en servir. Ici, du moins, les efforts n'ont pas été perdus. En forçant l'attention
UOMANTISMF. EN 1853.
sur une époque trop dédaignée, on rendit à l'ait et à rétude une veine où ils trouvèrent des richesses pleines de curiosité et d'attrait, et dont l'exploration, si elle s'épuise, n'est pas encore terminée. Des travaux ultérieurs ont facilement démontré tout ce que le moyen âge des romantiques offrait de faux et de conventionnel. Ils proscrivaient le bon goût des autres épo(iues, confondant ainsi le goût et la mode. Ils ne remar(iuaient pas que chaque âge produit des œuvres de bon et de mauvais goût, et (jue Timpartialité exige que Ton compare les belles œuvres du moyen âge avec les belles œuvres des autres époques. Il ne leur en restera pas moins l'honneur d'avoir conduit les études dans ce sens, d'en avoir eu le sentiment, sinon la scieiice; et, en définitive, d'avoir mis en lumière un art riche, original, et auquel l'oubli de trois siècles donna l'imprévu d'une renaissance.
Uepoussant ainsi de parti délibéré la tradition française, il fallait cependant des appuis [)our étayer k-s nouvelles théories et des exemples pour les défendre. On les alla chercher che/ les nations rtrangères, et l'on lit de l'érudition autant (|ue de la littérature. L'Angleterre, l'Espagne, l'Orient, y conli ibuèrent largement. Quand on alTirmait ((u'un imitateur était un traître, on admettait imi)licilement l'imitation portant sur des modèles peu connus. Jamais le nom de Shakspeare ne fut plus invoqué. Il servait de passeport à toutes sortes d'exagérations dramatiques et littéraires. On l'opposait volontiers à Molicre, plus
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volontiers à Racine, et là encore on ne tenait aucun compte des mœurs et du temps au milieu desquels se développa son génie. Shakspeare, né en France, au dix-neuvième siècle, eût-il donné à ses œuvres rincohérence, la rudesse qui les déparent? En l'admettant, en l'admirant tel qu'il est, ne fallait-il pas admettre aussi la différence des mœurs françaises et des mœurs anglaises, et se demander si ce qui est possible chez une nation l'est forcément chez une autre? Là était le point controversable et celui sur lequel on se donna garde d'insister.
Le procédé excluait d'ailleurs les qualités éminem*ment françaises, celles qui sont le fond même de notre génie, et auxquelles, sous peine d'être promptement oubliés, devront toujours recourir les écrivains : la clarté, la précision, la finesse, la grâce, l'esprit. Ces qualités ont-elles manqué à l'école? Pour quelques-unes, on peut répondre affirmativement. Pour l'esprit, il faudrait s'entendre sur la juste signification de ce mot, et savoir si des oppositions de phrases, si des idées bizarres, rendues avec plus d'audace que d'à-propos, constituent ce que Voltaire ou Beaumarchais eussent appelé de l'esprit. Quant à la grâce, l'école n'en manque pas toutes les fois qu'elle rencontre la nature sur son chemin ; elle se retrempe, elle se vivifie dans ce limpide courant : mais lorsqu'elle a abandonné cette veine heureuse, elle tombe en plein dans le défaut opposé, dans la manière qu'elle reprochait si vertement au dix-huitième siècle. Le dix-huitième siècle était maniéré dans le joli.
récole romantique le fut dans le hideux. Je ne crois pas que Ton ait beaucoup gagné au change.
Ce ne sont là, après tout, que des péchés véniels, et pour lesquels la résipiscence est admise. Mais il est un tort plus grave dont je crains que l'avenir ne demande un compte sévère à cette école : c'est d'avoir jeté le désordre dans les esprits en proclamant Tabsence de toute règle, le mépris de toute autorité, l'indépendance de toute discipline, au moment même où l'on pouvait espérer que le pays allait cicatriser ses blessures et panser ses plaies. C'était ramener la révolution par un coté non défendu, et par lequel on ne devait pas s'attendre à la voir rentrer. On voulait, je le crois, circonscrire le mouvement aux questions purement littéraires. Un instant de réflexion eût fait revenir de cette erreur. Dans la première ivresse, les jeunes intelligences auxquelles on s'adressait pouvaient encore se laisser diriger et arrêter, mais d'autres générations qui n'avaient pas eu les chefs pour guides ne les supporteraient pas pour maîtres. Trouvant le champ littéraire ravagé, elles chercheraient à ravager ailleurs, et porteraient leur besoin de révolte sur des matières plus sérieuses et touchant de plus près aux intérêts et à l'existence des sociétés. Et pour que tout fût contradiction dans cette école, en continuant d'une manière moins ostensible, mais tout aussi active, l'œuvre de destruction de Voltaire, il n'y a pas de sarcasme dédaigneux qu'elle ne lui ait décoché toutes les fois ([u'elle en a trouvé l'occasion.
L'école était formée et avait atteint son développement quand éclata la révolution de Juillet. Le triomphe des idées libérales fut au moins autant celui des idées romantiques. Le règne du roi Louis-Philippe était destiné à marquer leur apogée et leur décadence et à en emporter les restes dans sa chute. Les cinq années écoulées de 1830 à 1835 virent se produire les œuvres les moins imparfaites, celles dans lesquelles Fécole, maîtresse du terrain et n'ayant plus à songer à la lutte, put développer librement sa pensée, appuyer des théories et couronner sa victoire. Roman, théâtre, poésie, critique, arts, modes, ameublements, tout se ressentit de cette influence, et il faut remonter au temps des précieuses et de l'hôtel Rambouillet pour trouver un second exemple de questions littéraires et artistiques agissant avec une pareille puissance sur l'esprit public. Forts de leurs propres talents, soutenus parla presque totalité de la presse, défendus, il faut bien le dire, par la plus habile camaraderie qui fut jamais, appuyés par une seconde génération qui se jeta au fort de la mêlée avec une témérité irréfléchie, les écrivains ne négligèrent rien pour entretenir cette curiosité, rien que la mesure et le tempérament. Ces années ne sont pas tellement éloignées que le souvenir n'en soit encore trèsnet à la mémoire de beaucoup d'entre nous. On se passionnait pour ou contre telle œuvre, on l'attaquait avec ardeur, on la défendait avec énergie, et l'on a justement pu regretter ces luttes quand on a assisté à celles qui leur ont succédé. Mais, je le ré-
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pète, colles-ci étaient hi conséquence de celles-là, et il n'eût fallu se jeter dans les premières qu'à la condition de n'y trouver qu un délassement ou de réserver du moins son opinion sur l'immoralité des productions d'alors. Le public, le bourgeois, fut plus avisé; et l'indifférence manifestée à partir de 1835 donna la mesure du mérite de Tccole. Après avoir écouté avec bienveillance, un peut même dire avec intérêt, Tapologie de toutes les laideurs pliysi((ues et morales, il ne tarda pas à se trouver assez mal à Taise dans ce singulier mmidc, et à reconnaître le paradoxe dont une pliraséol(;gie nouvelle faisait le succès. 11 pouvait d'ailleurs toucher du doigt les perturbations produites par ce dissolvant: la politique était là (|ui mettait les doctrines littéraires en |)rati([ue.
One resic-t-il aujourd'hui de salutaire pour Tesprit, (le profitable à rintelligence, de tout ce mouvement? Quel service a-t-il rendu aux lettres, sinon d'en écarter [)Our longtemps le public'? Qu'a-t-il produit, sinon de fausser le goiit et de faire douter des types éternels du beau et du bien? Jamais semence moins féconde ne fut jetée dans un sol plus disposé à produire. Si la Franco, cette nation essentiellement littéraire, a pu se maintenir au rang oi^i les génies des siècles précédents Tout fait monter, elle Ta du aux écrivains qui, il y a trente ans, malgré Tentraînement général, se développèrent dans le sens de la tradition nationale. Pendant que les romantiques s'eflorcaient de faire un compromis entre le génie de la France et ceux de rAllemagne, de l'Angleterre et de l Espagne,
les véritables écrivains français continuaient de faire rayonner au dehors le flambeau des lettres. M. de Lamennais et madame Sand marchaient sur la trace de Pascal et de Rousseau. M. Thiers et M. Mérimée s'appropriaient, l'un, la clarté de Voltaire dans ses œuvres historiques, jointe à plus de science et de bonne foi; l'autre, l'esprit de ses contes, mxOins leur fatigante ironie. M. Barbier éditait ses/am&es. Un peu plus tard, rejetant l'imitation de Byron, M. Alfred de Musset, dans ses Nuits, faisait atteindre à la langue la forme lyrique la plus élevée où elle soit parvenue de nos jours; MM. Sainte-Beuve et Gustave Planche relevaient et ennoblissaient la critique, malgré le mauvais vouloir de leurs anciens amis qu'ils laissaient derrière eux; enfin Béranger, ce vieux Gaulois, publiait ses dernières chansons dans lesquelles il parvenait à donner à des airs de vielle les accents de la lyre.
On à protesté, on s'est révolté. Mais quel bénéfice est-il résulté pour les générations actuelles de ces protestations et de ces révoltes? Une forme à étudier; une science de mots à analyser; la forme, enfin^ ce dieu tout -puissant de l'école, à vénérer sans discussion. Cette forme était habile, ce style était plein de facettes, de reflets et d'images. Il brillait beaucoup, mais comme du verre et non comme du diamant. Le reflet n'avait plus de chaleur, les images étaient forcées. L'opposition, l'antithèse, rénumération y étaient prodiguées outre mesure. Les mots remués et frappés les uns contre les autres produisaient une image matérielle en quelque sorte, perceptible à l'oreille beau-
coup plus qu'à la pensée. Tout était dans le son, dans Tarrangement pittoresque des mots; et, si ces vêtements ont souvent recouvert des pensées communes, il faut du moins avouer que la dextérité fut poussée fort loin par quelques-uns des adeptes. Mais agiter les mots quand Tidée est absente, c'est faire un métier de rhéteur et non exercer Tart de Técrivain. Tous les métiers peuvent s'apprendre. Si l'industrialisme a pénétré dans Tart. l'école romantique n'aura pas peu contribué à cette décadence. Entre ses mains, la langue s'est autant brisée qu'assouplie; Fart est devenu une industrie au moins aussi encombrée ([ue les autres.
Celaestsi vrai ([ue Ton sentit h} besoin de se mettre à l'abri des imitations et f|ue l'on chcn lia dans une apparence d'institution les moyens de poursuivre les imitateurs, comme s'il se fut agi de l'exc^rcice du premier brevet d'invention venu. La littérature était assimilée à la marcliandis(\ les hommes de lettres redoutaient la concurrence. Cela est. je crois, significatif, et je doute que l'on en trouve un exemple dans les siècles antérieurs. Les écriv-iins alors ne laissaient (|u'à eux-mêmes le soin de les défendre, et. (railleurs, ils eussent eu à payer de forts dommages-intérêts et à faire même quelques mois de prison s'ils eussent pratiqué l'aphorisme de prendre son bi(Mî partout où on le trouve. Corneille et iMoliére, Racine ou La Fontaine étaient de véritables penseurs, les idées ne leur manquaient pas, et, s'ils en empruntaient au\ autres, la façon dont elles fructifiaient entre leurs mains a per-
mis à leurs successeurs de leur faire à leur tour de larges emprunts. Quant à leur style, tout en le travaillant, ce n'était pour eux qu'une question secondaire. Ce n'est pas un habit d'emprunt que Ton peut imiter; il leur appartient comme sa peau appartient à rhomme, et il ne leur serait pas venu à Tesprit qu'on le pût imiter et confondre avec d'autres.
Les idées ne sont la pi opriété exclusive de personne; c'est un domaine où chacun a le droit de prendre ce qui lui convient. Le champ d'ailleurs en est fort limité, et les diverses combinaisons plus ou moins connues. Ce qui importe, c'est Tusage que l'on en fait et la portée qu'on leur donne. Qui pourra établir la priorité et la propriété d'une combinaison? qui prouvera qu'elle a été inventée par tel auteur plutôt que par tel autre? Un changement de nom suffit pour mettre les réclamations à néant. L'envie et l'hypocrisie sont éternelles : lago n'est pas le premier qui ait fait poignarder une femme innocente, ni Tartufe le dernier qui ait réduit à la misère la famille de son bienfaiteur. Dira-t-on pourtant que Shakspeare et que Molière sont des copistes ou des imitateurs? A qui l'auteur italien des Amants de Vérone, à qui Cyrano de Bergerac doivent-ils d'être lus quelquefois? Y a-t-il un seul des apologues de La Fontaine qui lui appartienne? un seul de ses contes pour lesquels il n'ait largement mis à contribution Rabelais ou Boccace, la reine de Navarre ou Louis XI? Corneille n'at-il pas copié littéralement tout un chapitre de Montaigne dans Cinna? Lesage a-t-il été suffisamment
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accusé de plagiats? Qu'importe, je le répète encore, tous ces emprunts, si du choc des idées étrangères on fait jaillir des idées nouvelles? Sied-il d'ailleurs à qui que ce soit de faire dans ses œuvres une police dont la postérité se charge justement? Tant mieux si un autre a pris et fait fructifier une idée stérile entre vos mains, une situation qui a fait pleurer ou rire tout une société, une phrase même qui étouffait parmi les vôtres et à la(|uolle il a donné Tair et Tespace. On tournait volontiers le bourgeois en ridicule. Pourquoi avoir fait pour la pensée, pour la poésie, ces nobles filles de Tintelligence humaine, ce que ces bourgeois, contre lesquels on s'insurgeait si gaiement, font à peine pour leur vulgaire industrie? l^ourquoi avoir étal)li des comptoirs où Ton vend le style à tant pour cent de rabais, où Tesprit est tarifé, oii TénuMion a un cours, où Tart et la poésie ont leurs mercuriales comme les suifs ou les colzas? Comment! on fait grand bruit des lisières sous lesquelles la pensée est, (lit-on. ret(Miue, et Ton établit autour de la sienne propre un cordon sanitaire d'huissiers et de garvons de caisse prêts à repousser le premier qui demande, sans un sac d'écus à la main, sa part dans la propriété commune! ()u(^lle singulière contradiction !
Les résultats de cette industrie n'ont pas été longs à se développer, et si, dans un roman célèbre, un grand poète a pu se plaindre avec une certaine raison que l'imprimerie eût tué l'architecture, il pourrait ajouter avec non moins de justesse que la i)resse a tué la littérature.
L'école est à bout de ressources; elle laisse échapper le sceptre d'une main défaillante, et la vieillesse, qui arrive pour les chefs, ne leur permet plus de tenter de ces coups d'audace, de ces brillantes diversions qui eussent pu ranimer la lutte. Eux-mêmes ne produisent plus que des œuvres empreintes d'une faiblesse sensible. Lorsque tout marchait autour d'eux par Tessence même de leurs doctrines, ils devaient rester et sont en effet restés immobiles. Ils croient avoir affaire au même public qu'il y a vingt ans, et se trompent. De toutes parts leur édifice tombe en ruines comme ces légères constructions élevées à la hâte pour une fête d'un jour, et qui, le feu d'artifice tiré, les lampions éteints, disparaissent pour faire place aux vrais palais de pierre éclairés par la lumière du soleil.
L'école aujourd'hui s'est divisée en deux parts. La première, dépositaire des.leçons immédiates des chefs, et où figurent encore quelques-uns de ceux-ci, ne cherche plus même à offrir au public une apparence de pensée : elle se borne à arranger les mots le plus agréablement pour la vue et pour l'oreille, et il faut avouer qu'elle a acquis dans cet exercice une facilité remarquable. La seconde est composée des disciples plus jeunes qui, sous la dénomination peu française de fantaisistes, essayent en vain de continuer les mêmes égarements et de vivifier les mêmes erreurs. La première est cantonnée dans la plupart des avenues de la littérature. Théâtre, roman, poésie, critique, tout se ressent de sa présence. Le fond, les pas-
sions, les vices, les ridicules, les caractères, les hautes aspirations, les longs aperçus, elle s'en préoccupe peu. Elle développe, elle amplifie, elle énumère, elle cherche des images à tout prix, elle fait en un mot de la rhétorique. Sur quoi? Peu importe, elle va toujours. Les pièces ont dix actes, elles pourraient en avoir cent; les romans ont dix volumes, comme ils en auraient mille, si cela était nécessaire. On fait cinquante vers sur un bras, une jambe, une oreille, un arbre, un brin d lierbe, comme on en ferait dix ou cinq cents, ad libitum. La machine est montée, il n'y a pas de raison pour qu'elle s'arrête; le robinet est ouvert, il coule, l^es voyages sont des descriptions pleines d'images (jui font concurrence aux Guides du voyaijeur; mais d'aperçus, de jugements, d'impressions personnelles, on ne perd pas son temps à de sendjlables futilités.
Quant aux fantaisistes, ils ont |)ris pour régie générale un écart de l'imagination (|ui ne doit son charme qu'au talent exceptionnel que lui ont piété Sterne, Diderot et Charles Notlier, esprits délicats ou originaux rares à rencontrer. Ils se sont fait une loi de l'ivresse de l'esprit, comme ces mallieureiix chez lesquels l'ivresse des sens dégénère en habitude. .Afais comme l'ivresse ne peut durer éternellement, ils la contrefont, et vont battant les murs du style avec un regard fort tranquille, des jandjes nullement avinées et une imagination des plus calmes et des plus ordidaires. Il est facile de comprendre à quels résultats on est arrivé en peu de temps. Tout ce qui eût pu
144 LITTÉRATURE, offrir Tombre de raison a été repoussé, et Ton a donné libre carrière aux plus folles divagations de l'esprit humain. Ne leur demandez pas de travailler leur pensée, d'en étudier la tendance, d'en découvrir le but, de la rendre claire, précise, nette, de la dégager de tout ce qui pourrait gêner sa marche ou arrêter sa portée, de réfléchir en un mot avant d'écrire : il n'en est pas question pour les fantaisistes. Il est même permis de supposer qu'ils parlent parce qu'ils n'ont rien à dire. Il est superflu de rechercher ce que dans un pareil gâchis le style est devenu. Quand on repousse systématiquement les lois les plus rudimentaires du sens commun, il est présumable que celles de la langue ne seront pas mieux observées. Aussi le néologisme des fantaisistes est-il fort difficile à comprendre, et, s'il en est parmi eux qui aient gardé quelques lueurs de raison, je doute qu ils puissent se regarder sans rire. Nous n'eussions pas insisté sur ce point, si l'effervescence de la jeunesse fût entrée pour quelque chose dans cette bizarre aberration ; mais il n'en est rien, je le répète ; c'est de propos délibéré et systématiquement que l'on affecte de ne pas penser et de ne pas écrire en français. Nous n'irons pas plus loin. Arrivée à ce période, la maladie romantique est plus à plaindre qu'à blâmer.
Nous assistons à la décadence complète de l'école formée dans les dernières années de la Restauration. La litérature à images, les métaphores exagérées, la science de parler sans rien dire, ne séduisent plus personne. Cette école est aussi épuisée que l'étaient
LE ROMANTISME EN 1855. 145 les classiques de 1825. Ce qui en reste serait bien empêché si, retournant contre lui ses propres armes, on l'attaquait avec la violence de ses débuts. 11 faut espérer qu'on n'en viendra pas là. La cause est bonne et ne doit demander son triomphe qu'à la modération. Si une école nouvelle doit surgir, elle devra prendre le contre-pied de sa devancière, adopter l'impartialité pour règle de ses jugements, la justice pour devoir, le respect de soi et des autres pour soutien, la morale pour guide, la pensée pour moyen, et la vérité pour but.
Deux questions se présentent naturellement ici. De quelle façon sera jugé le groupe romanticiue par Tavenir? ([uelles seront les tendances des nouveaux écrivains?
La première réponse est facile à prévoir. Kn louant les romantiques de leurs efforts pour donner plus de mouvement et de couleur au style, en condamnant les exagérations auxquelles ils ont donné lieu, mais en reconnaissant que, sous ce rapport, h-ur |)assage n'a pas été inulik», on leur demandera aussi un compte sévère de leur manque de principes, de leur stérilité de pensée. Cette sévérité sera d'autant plus grande que leur prétention à la pensée fut portée chez eux au delà des bornes de la modestie. On s'apercevra alors du mal qu'ils ont produit en faussant tant d'esprits, en brisant tant de carrières, en déchaînant tant de vanités, en débauchant tant d'intelligences par la pompe d'enseignes dont ils croyaient de bonne foi, — ce sera leur seule excuse, — pouvoir
146 LITTÉRATURE, tenir toutes les promesses. On leur reprochera d'avoir interrompu la tradition française, et, loin d'élever les luttes auxquelles ils donnèrent lieu jusqu'aux proportions de batailles, on en fera ce qu'elles furent réellement, des combats d'avant-postes avec des soldats plus brillants que solides, et des résultats plus apparents que sérieux.
Quant à la seconde question, elle est complexe et nécessite des subdivisions dans les réponses. Les générations qui arrivent réagissent contre les tendances à la forme et semblent vouloir remonter directement aux sources et s'en tenir à l'histoire. L'étude des origines, le goût des recherches dans toutes les branches les préoccupent exclusivement. A côté d'elles, et comme corollaire, la critique voit augmenter chaque jour le nombre de ses partisans. A ce point de vue, le mouvement des trente dernières années a apporté de nombreux matériaux à l'observation. C'est une loi naturelle et qui se présente à toutes les époques. Il faut dire aussi que toute critique qui ne crut pas devoir se borner à l'apologie, fut mise à Tindex par Toligarchie romantique, et que la moindre appa rence de justice et de sincérité, sous le nom d'impuissance envieuse, souleva des orages de colère. L'adoration a eu son temps ; c'est le tour de l'examen. La critique fait néanmoins partie intégrante de tout mouvement littéraire, et^ pour avoir voulu se soustraire à cette loi, l'école n'aura fait qu'amasser contre elle des forces d'autant plus redoutables qu'elle leur a laissé le temps de s'instruire et de se compter.
Enfin, sous le ra[)port exclusivement littéraire, comme toutes les fois qu'une époque de repos et de constitution succède à une période troublée et désorganisatrice, on peut prévoir que de nombreux essais vont être tentés dans le genre comique, soit comme roman, soit comme satire, soit comme drame. La masse de matériaux est très-considérable, les ori^çinaux n'ont pas man(|ué depuis trente ans, les ridicules ont fourmillé, les caractères ne se sont pas fait faute de déployer toutes leurs petitesses, et Molière ou Regnard, Régnier ou Boileau, Lesage ou Pithou et Passerai auraient d'amples récoltes à faire. Est-ce à dire qu'il va leur naître des rivaux? Ce n'est pas notre pensée; mais s'il est douteux qu'ils puissent être égalés, le champ est trop beau pour (\ue du moins les prétendants ne tentent pas de le nu^ttre à profit et de marcher sur leurs traces immortelles.
Août 1855.