FÉLICITÉ ROBERT DE LAMENNAIS
Rien de plus pernicieux que les purs systèmes de Tesprit, principalement s'ils offrent un fâcheux caractère de rigidité absolue.
Lamennais, Esclavage moderne.
Luther, au commencement, protestait avec une sincérité, au moins apparente, de sa soumission au jugement de rÉglise..., et cet homme emporté, dont Tâme semblait n'être qu'un assemblage de passions violentes que nourrissait un orgueil sans bornes, se montra d'abord résolu à courber son front superbe sous l'autorité des premiers pasteurs et de leur chef.
Lamennais, Essai sur l'indifférence.
Dans les premiers jours du mois de mars 1854, quelques amis fidèles, des admirateurs passionnés, des disciples pieux suivaient en silence un convoi dont la modestie contrastait avec la foule environnante. Le cortège se rendit directement au cimetière sans demander à Téglise les prières de la religion. Le
1. Le nom patronymique de M. de Lamennais était Robert. Sa famille fut anoblie par lettres patentes de Louis XIV, en récompense des services rendus par un de ses membres, qui arma plusieurs corsaires contre la Hollande et l'Angleterre.
mort n'était pas un païen , mais un chrétien ; il n'était né ni israélite, ni anglican, m<iis catholique, apostolique et romain ; ce n'était pas un laïque et ce n'était plus un prêtre. Au moment de paraître devant Dieu qui le lui aura pardonné, le souhait malheureux de ne pas accepter les prières de Tf^glise fut sa dernière pensée. Celui qui donnait cet inutile scandale avait été le premier écrivain du siècle. Joignant hi violence de Luther i\-la rhétorique de Rousseau, il mérita d'être surnommé un instant le dernier Ph e de lEijlise. Puis démentant tout son passé, traînant dans la lange avec une joie sauvage ses religions de la veille, entassant contradictions sur contradictions, il linit de la lin d'un athée : laissant du moins a|)rès lui cette salutaire leçon ([u'une intelligeiice, si élevée ({u'elle soit, s'ahaisse au plus iiilinic ni\t'au lors(|u'ellc se laisser ari'acher de sa voie i)ar rinsaliahlc dcnion de l'orgueil.
C'était l'abbé Félicité llob'jrt de Lamennais.
S'il est une vie (jui puisse enseigner la modération et la mesure, c'est bien celle-là ; non pas par les semblables, mais par les contraires. Quand on regarde au fond de toutes les erreurs de M. de Lamennais, et que l'on cherche une raison aux démentis (ju'il s'e^t donnés, on la trouve dans un caractère violent et absolu, n'admettant rien en dehors des extrêmes, qui prit toujours l'entêtement pour la persévérance, la violence pour la force, la fureur pour l'émotion, l'insulte pour la raillerie. Prêtre orthodoxe, il confessa sa religion avec l'impitoyable dogmatisme d'un
saint Bernard ou d'un saint Dominique; rhéteur schismatique, il alla plus loin dans ses audaces et dans ses antinomies que les plus célèbres hérésiarques; philosophe, il balbutia je ne sais quel vague compromis entre la raison et la foi, et vit son système lui crever dans la main avant même de l'avoir formulé; tribun politique, il défendit avec la même facilité le pour et le contre : tantôt plaidant pour la tyrannie sous le nom de l'autorité ; tantôt défendant sous le voile de la liberté la licence et l'injustice. En présence de pareils égarements, l'esprit s'arrête, hésite, et demande à des facultés contraires le soin d'établir un jugement et de rechercher la vérité.
Mais si l'étude abstraite de cette organisation faussée laisse un sentiment de tristesse et conduit à la modération, il n'en est pas de même lorsqu'on la considère dans ses rapports avec les autres intelligences. Si, alors, l'on se rappelle le trouble dans lequel elle les a lancées à sa suite, et que le moindre mouvement d'humilité chrétienne eût évité; si l'on se dit que l'Être suprême ne nous a pas départi en vain la connaissance du bien et du mal, et que notre conscience, à défaut de notre raison, peut décider entre notre bonne foi et nos erreurs, alors la modération paraît plus difficile et la mesure devient complicité.
11 paraît admis sans conteste que M. de Lamennais était doué d'une puissante intelligence. L'idée de puissance intellectuelle implique avec elle celle de portée autant que d'étendue, de fermeté autant que de justesse. Qui dit intelligence dit surtout règle. Ces
LAMENNAIS. 151 magnifiques qualités se rencontrent-elles chez l'écrivain qui fait l'objet de cette étude? J3 ne le pense pas. S'il est au contraire une organisation qui en ait été dépourvue, n'est ce pas la sienne?
La justesse consiste à saisir promptement le côté vrai, le sens pratique des idées et des choses, la portée à prévoir leurs conséquences, la fermeté à les défendre sans faiblesse quand elles sont attaquées, et sans violence quand elles triomphent. La règle enfin enseigne l'ordre dans lequel ces facultés doivent agir et le degré de leur exercice. Les puissantes intelligences peuvent ne pas trouver de prime saut leur véritable voie; il leur est permis d'hésiter, de faire des faux pas; elles se modifient, mais elles ne se démentent pas; elles ne se cherchent pas tous les dix ans des buts dilTéients, contradictoires ; elles ont une boussole avec huiaelle un ne se perd jamais : la morale.
En vérité ce serait chose trop facile s'il suffisait, pour méi'iter un semblable brevet, iramonceler ruines sur ruines, de se créer chaque jour des idoles que Ton brisera le lendemain, de donner de pareils exemples d'instabilité et de vertige, et de dire pour excuse : j'étais de bonne foi. Non, M. de Lamennais n'était pas une puissante intelligence, c'était un grand orgueil, et l'essence de l'orgueil est de ne rien laisser de viable après lui.
Que restera-t-il en effet de tous ses sophismes? Son maître et son modèle Rousseau a du moins laissé des
testaments que la postérité a pu casser, mais dont elle examine encore les pièces avec intérêt, je dirai presque avec indulgence. VÉmile est sa profession de foi pédagogique; son système politique est tracé tout au long dans le Contrat social^ et ses croyances religieuses, formulées dans un style dont la magnificence n'est pas encore exempte de danger, sont développées dans la Profession de foi du vicaire savoyard. Les œuvres de M. de Lamennais offrent-elles rien de pareil? S'il avait fini par s'arrêter à une doctrine quelconque, n'eût-il pas pris soin de la résumer en une dernière et suprême instruction? Je cherche et je ne trouve rien. A moins que ses opinions politiques ne soient contenues dans sa Constitution. Mais l'ironie n'a que faire ici.
On a dit que toutes ses contradictions, si profondes qu'elles parussent, n'existaient cependant qu'à la surface; et qu'au fond il y avait une unité sensible entre ses opinions monarchiques de 1808 et ses théories gouvernementales de 1848. Il y a ici une distinction à faire. L'unité est évidente dans le caractère de l'homme; elle ne l'est pas dans ses opinions. « Il y a, dit-il quelque part, dans tous les esprits une rectitude naturelle qui, lors même qu'ils s'égarent, les force à s'égarer, si l'on peut le dire, rigoureusement. » Cette rectitude il l'a possédée au suprême degré. Toutes ses œuvres sont empreintes d'un cachet de violence absolue qui reparaît toujours. Sous ce rapport, l'écrivain n'a jamais dévié, il a été extrême en tout. Mais la violence n'exclut pas la versatilité. L'une est sou-
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vent le corollaire de l'autre : ses œuvres sont là pour le prouver.
Il est un point toutefois sur lequel il restera inattaquable : c'est un magnifique écrivain. Soit que Ton partage ses erreurs, soit qu'on les condamne, ce rare et précieux mérite ne saurait lui être refusé. Doué d'une activité prodigieuse, il mit au service des phases qu'elle traversa un style ferme, puissant, énergique, plein d'images, de mouvement, de couleurs, et ([ui n'a que le tort de ne pas être exempt de l'affectation de son temps. C'est un mélange de la profondeur de Pascal, de la majesté de l^ossuet, et du nombre, ilc riiai-monie (ju'il avait d( r()l)és à liousseau. Sous ce rapi)ort, M. de Lamennais restera un modèle et un maître. Cette belle langue, si liarmonieuse^ si tière, si grande, fut pour une bonne part dans son succès. En l'écoutant comme on écoutait jadis .lean-Jaccpies, on se laissait aller au eliarme de la diction, au courant de ce Ilot magi(|ue, sans réllécliir (|u'il emportait loin des droits sentiers et qu'il conduisait à des abîmes.
Sans nous arrêter à ses premiers écrits, dont plusieurs furent composés en collaboration avcîc son frère, ecclésiasti([ue comme lui, aux Bi'llc.ridus sur Vétat de lÉyUse (1808), à la brochure sur VUuii crsilé impériale (1814), à l'ouvrage de Louis de Blois i^KSOT), dont le rédacteur du Peuple consiituant de 1848 eut dû se montrer moins oublieux; nous arriverons de suite à Texamen du livre (|ui fonda sa réputation, et ([ui est encore celui dont on aura le moins à défendre
sa mémoire, à ïEssai sur Vindifférence en matière de religion.
Chez une nation aussi impressionnable que la nôtre, ce livre fut plus qu'un événement, ce fut une émotion publique. Son succès se propagea avec une immense rapidité, et, dès son apparition, souleva ces sympathies et ces colères qui ne s'attachent qu'aux œuvres de premier ordre. En pleine Restauration alors (1821), les royalistes se divisaient en deux partis : les modérés, à la tête desquels marchaient le roi Louis XVIII, puis M. le duc Decazes et M. de Villèle , et les ultra, soutenus en secret par l'assentiment de M. le comte d'Artois. Ceux-ci n'admettaient aucune composition entre la royauté et le pays, repoussaient toute concession comme une faiblesse, et, ne tenant aucun compte des progrès de la raison humaine, voulaient faire reculer la France jusqu'à la monarchie indiscutable du droit divin. C'est à cette seconde section du parti que VEssai sur ^indifférence vint apporter un admirable auxiliaire. Jamais en effet on ne retrouva un athlète ausèi vigoureux, un esprit aussi préparé à l'avance à ne reculer devant aucune conséquence. Mais quand on relit VEssai de sang-froid, il devient évident que si un gouvernement eût adopté la ligne de conduite proposée par l'auteur, il lui eût fallu recommencer une croisade contre les hérétiques et donner un pendant aux massacres des Albigeois. Du reste, si l'auteur eût trouvé un second Simon de Montfort, il y avait en lui l'étoffe d'un saint Dominique.
L'Esaai se divise en deux parties. Dans la première, toute polémique, Tindifférence est attaquée sous toutes les formes qu'elle revêt, sous tous les noms (|u'elle prend, sous tous les arguments dont elle se hérisse. L'auteur la presse, la poursuit, la disperse, se faisant arme de tout, du raisonnement, de l'histoire, de l'ironie, d'un profond savoir, d'une énergie de saint Jérôme, d'une éloquence de Mirabeau. Il démontre son impuissance à créer, à conserver, à détruire même, et arrive à prouver qu'elle n'a pas de raison d'être.
La seconde, toute organi(|ue, est em|)loyée à démonti'(;r ([ue riiomnie, foicé d'opter, doit chercher quelque part une ceititude, et s'en rapporter non pas à sa raison individuelle, mais à la raison collective du genre humain, et croire ce que le témoignage universel ne met pas en doute. Ce système d'assentiment humain restera la conquête (si c'en est une) de M. de Lamennais. Nous le retrouverons plus tard dans VEs(juissc dune pltilosop/iic présentée comme un critérium (h' cerlllude philosophi((ue, après avoir été offert connut^ un moyen de certitude religieuse.
L(îs questions soulevées par VEssai sont trop nombreuses et trop ardues pour pouvoir être toutes discutées. Elles soulevèrent de sérieuses objections au moment même de leur apparition, et ont depuis été examinées et répétées pour la plupart dans l'ouvrage spécial d'un ancien élève de M. de Lamennais, Tabbé Lacordaire. Mais au moment même elles turent si
nombreuses 5 que Fauteur chercha à les repousser dans sa Défense de V Essai, Malgré toute sa vigueur, on s'aperçut vite qu'il se défendait au milieu des débris de son système.
Il en est quelques-unes que nous nous contenterons d'indiquer. La première est celle-ci : Est-il possible à rhomme d'arriver à la foi par la raison? Peutil se dire : Il convient que je croie, donc je crois? La grâce n'est-elle pas un don inné, et le raisonnement est-il apte à produire ce que l'Esprit-Saint, pour parler le langage de l'Église, peut donner? C'est là où tend toute la première partie de VEssai^ dans laquelle l'auteur prouve que l'homme doit croire. En présence de l'indifférence qui l'entoure, il se prend à regretter la croyance, et, franchissant un pas immense, il regarde ses regrets comme une preuve. Mais à qui s'adresse-t-il d'abord? A la raison, à l'intelligence, à l'examen. N'est-ce pas la même arme dont se servit Luther pour faire le schisme? et n'était-il pas au moins téméraire d'espérer qu'on la saisirait d'une main plus assurée que le moine de Wittemberg?
Si l'on examine la seconde partie, que de contradictions! Comment, lui criait-on de toutes parts, vous condamnez la raison humaine comme impuissante, vous enlevez à l'homme ses attributs intellectuels, et de toutes ces parcelles impuissantes, vous voulez former un' tout souverainement puissant et intelligent? Cela n'est pas plus possible que d'admettre l'opinion d'un régiment en refusant aux soldats le droit de voter, que de vouloir former un tout dont