‹ Critiques d'art et de litteratureChapitre 7 sur 24 · I..\MH:NNA1S · texte numérisé non relu

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on rejette les parties. Quel sera le point suprême où toutes ces négations deviendront une affirmation, la seule affirmation que vous admettiez? Puis ce point admis, supposons que des vérités dont la sanction échappe à la raison de fliomme soient soumises au suffrage universel ; voyez quelles armes vous donnez contre votre doctrine religieuse! Le genre humain était donc dans le vrai avant la venue du Christ, car le genre humain était universellement païen ? Trois cents ans plus tard, au moment où le christianisme tenait le paganisme en échec, de (|uel cùlé était la vérité? Était-ce avec les itères de l Église, était-ce avec récole d'Alexandrie? De nos jours même, si c'est le nomhre (jui fait preuve et si l'on remplace le raisonnement ou la foi par une addition, (juc deviendront les âmes timorées si le nomhre des chrétiens est inférieur de moitié au ncnnhre de ceux ([ui iiieiit (»u ignorent la ilivinité du Kédemptcur? l^ifin, disaient les gens modérés :

« L'indifférence est funeste à la religion comme i tout le reste, et Ton ne [x'ut rien édifier sur ce sahle mouvant : (Taccord. ALiis ne serait-ce pas ici le lieu de hien ménager les nuances, et ne voyez-vous pas que dans votre fougue vous immolez la tolérance, la mansuétude et le pardon aux [ncds de l'idcde que vous voulez détruire ? Votre Essai sur lindiffèvence est heaucoup plus un traité d'intolérance. »

Telles étaient quel([ues- unes des ohservations adressées à M. de Lamennais et dont il ne pouvait se tirer avec bonheur. Mais il n'en continuait pas moins

ses sophismes éloquents, et, dans sa violence religieuse, faisant litière des libertés proclamées par Bossuet, il traînait à sa remorque TÉglise de France et la jetait pieds et poings liés sur les marches du Vatican.

On a dit avec raison que, beaucoup plus que MM. de Maistre et de Bonald, l'auteur de YEssai avait été le plus puissant instigateur de ce regrettable mouvement qui pousse le clergé français à abandonner les traditions de l'Église gallicane pour adopter les maximes ultramontaines. Avant l'éclat de YEssai sur V indifférence^ cette désertion était peutêtre le vœu secret de quelques personnes plus pieuses qu'éclairées; depuis lui on a repoussé toute feinte et marché ouvertement dans la voie qu'il avait si résolument indiquée.

Que si dix ans après, dans sa polémique de Y Avenir^ il réclama pour le sacerdoce des libertés illusoires et une latitude qui fût dégénérée en anarchie, n'eût-on pas pu lui reprocher que Rome, en se montrant sourde à sa rhétorique, ne faisait qu'appliquer ses préceptes et suivre ses principes, et que, parjure à ses maximes, il ne devait pas se plaindre d'être emporté par un courant d'idées dont lui-même avait profondément modifié la direction.

Tels sont, indiqués succinctement, quelques-uns des arguments que l'on opposa aux théories de ce livre. On peut voir dans la Défense de l'Essai avec quelle faiblesse l'auteur les repousse; mais là surtout son talent lui tient lieu de raisons : il n'avait pas frappé

LAMENNAIS. loi»

juste mais fort. L'effet était produit. Peu lui importait le coassement des grenouilles, comme le lui écrivait M. de Donald; et seul au milieu de son système démantelé, debout sur les ruines fumantes de sa dialectique, maniant son style comme un glaive, il se défendait encore de façon à faire reculer ses adversaires.

Mais ce qu'il faut surtout constater, c'est l'impression de cet ouvrage : elle fut immense. Depuis longtemps on n'avait vu une pensée aussi énergi(|ue, une science plus sérieuse, revêtir un langage plus vigoureux, un style plus mâle, plus vigoui'cux, plus entraînant. Gomme écrivain, jamais M. de Lamennais n'a surpassé le premier volunu' de V Essai sut' l'indifférence; c'est le livre le plus français de langage (|ui ait paru depuis les Confessions. Qu'on relise quelquesunes des productions qui parurent alors et depuis : ce livre les dépasse comme un cliène dépasse les mousses qui l'entourent.

Je transcris ce passage^ à coti' (Uuiuel on pounait en citer beaucoup d'aussi beaux : <( Tout est lié, tout s'enchaîne dans l'histoire comme dans les dogmes de la religion. Les nations comnuMicent et Unissent, elles passent avec leurs mœurs, leurs lois, leurs opinions, leurs sciences ; une seule doctrine reste toujours crue, malgré l'intérêt ([u'ont les passions de n'y pas croire; toujours innnuahle au milieu de ce perpétuel mouvement; toujours attaquée et toujours justifiée ; toujours à l'abri des changements qu'apportent les siècles aux institutions les plus solides, aux systèmes

les plus accrédités; toujours plus étonnante et plus admirée à mesure qu'on Texamine davantag^; la consolation du pauvre, la plus douce espérance du riche ; l'égide des peuples et le frein des rois, la règle du pouvoir qu'elle modère et de l'obéissance qu'elle sanctifie: la grande charte de l'humanité, où la justice éternelle, ne voulant pas que le crime même demeure sans espoir et sans protection, stipule la miséricorde en faveur du repentir : doctrine aussi humble que profonde, aussi simple qu'elle est haute et magnifique; doctrine qui subjugue les plus puissants génies par sa sublimité et se proportionne par sa clarté aux intelligences les plus faibles; enfin doctrine indestructible qui résiste à tout, triomphe de tout, de la violence comme des mépris, dessophismes comme des échafauds, et, forte de son antiquité, de ses preuves victorieuses et de ses bienfaits, semble régner sur l'esprit humain par droit de naissance, de conquête et d'amour. »

]N\'est-ce pas la réunion la plus complète de la grandeur des idées et de la magnificence du style? Voici un autre passage dont l'éclat est égal et qui fait naître dans l'esprit un rapprochement par lequel nous terminerons ce que nous avons à dire sur VEssai sur rindifféreme en matière de religion,

(c Luther même, au commencement, protestait avec une sincérité, du moins apparente, de sa soumission au jugement de l'Église; il sollicitait à grands cris la convocation d'un concile; et cet homme emporté, dont l'âme semblait n'être qu'un assemblage de pas-

LAMENiNAIS.

sions violentes que nourrissait un orgueil sans bornes, se montra d'abord résolu à courber son front superbe sous Tautorité des premiers pasteurs et de leur chef. La constante pratique de tous les siècles, fondée sur les textes formels de TÉcriture, qu'on ne s'était point encore permis de détourner de leur vrai sens, ne lui laissait pas même concevoir l'idée qu'on pût détruire cette puissante barrière que Jésus-Christ avait opposée aux innovations. Mais lors([ue ses erreurs eurent été proscrites à Rome, lorsque le rapide accroissement de son parti eut porté son audace au comble, ne prenant désormais conseil ((ue de ses sombres pressentiments, il changea tout à coup de langage, et, ne gardant plus de mesure, lanva dans sa fureur anathème contre anatlième et arbora l'étendard de la rébellion. »

Le succès de cet ouvrage ouvrit à deux battants h son auteur les portes de tous les recueils ultra-monarchi((ues. Après un voyage à Home, où il alla recueillir (le la bouche du pape Léon XII des éloges méi ités et le surnom de dernier Père de l Église, et où, selon ([uel([ues personnes, il refusa le chapeau de cardinal, il devint avec M. de Ciiàleaubriand disgracié un des plus actifs rédacteurs du Co/^s'(^/'r(/^e^/r et un des ennemis les plus irréconciliables du ministère Villèle. Je veux croire que la guerre faite par cette portion du parti royaliste fut de bonne foi de la part de M. de Lamennais; mais quel spectacle que celui d'une si vigoureuse organisation consentant à servir les mesquines rancunes de M. de Chateaubriand, et au

lieu de soutenir cette royauté dont elle se proclamait le défenseur, faisant cause commune avec ses ennemis. Quel jeu d'amonceler des tonneaux de poudre dans les fondements de la monarchie et de crier ensuite qu'elle est près de sa perte! Les Gassandre à ce prix ne sont pas rares. Ce rôle, qui faisait les affaires du coupable amour-propre blessé de M. de Chateaubriand, M. de Lamennais le joua naïvement jusqu'en 1830, et quand un autre parti eut mis le feu à la mine préparée et fait sauter la monarchie, l'orgueil satisfait du prêtre put se vanter à bon marché d'avoir été prophète.

Entre ces deux époques se placent deux ouvrages qui font trop sentir les modifications de son esprit pour que nous ne nous y arrêtions pas. Le premier est la Religion considérée dans ses rapports avec la vie civile et politique; le second. Des progrès de la Révolution et de la guerre contre 1 Église. L'un, publié en 1825, offrait, sous une forme théolo^ique pure, une portée politique parfaitement claire. En y attaquant de front les libertés de l'Église gallicane et la déclaration de 1682, l'auteur attaquait ce qui selon lui en était le corollaire dans l'ordre politique : les libertés constitutionnelles. Suivant les déductions de sa logique, il en appelait directement au Pape dans l'ordre ecclésiastiqueet au droit divin dans l'ordre politique. Oinnis potestat a Deo, dit-il quelque part; c'était flatter les tendances secrètes du roi Charles X. C'est pour avoir voulu appliquer ces maximes que cinq ans plus tard ce roi devait voir sa royauté chassée à coups de

fourche^, M. de Lamennais était pressant en offrant sa panacée : a Que les gouvernements y réflécliissent sérieusement, il s'agit de la vie. Qu'ont-ils fait jusqu'à présent que conspirer contre eux-mêmes? Le salut n'est pas où ils l'ont cherché. Qu'ils le comprennent enfin, il n'existe aujourd'hui dans la société que deux forces : une force de conservation dont le christianisme est le principe et dont l'Kglise est le centre; une force de destruction qui pénètre pour tout dissoudre, les doctrines, les institutions, le pouvoir même. »

Il sentit bien du reste que cotte immixtion d'un prêtre dans les questions politiques devait paraître bizarre. Aussi prévoyant des (juestions qui eussent pu l'embarrasser, y répondait-il à l'avance par celte précaution ortitoire de sa préface : « Si l'on (Icinandait ce que veut ce prêtre? Ce qu'il veut? ce que voulait Jésus de Nazareth, ce que voulaient les martyrs : heureux s'il l'obtenait au même prix. » M. de Lamennais se trompait et devait bien savoir ([ue le royaume (jue cherchait Jésus n'était pas de ce monde.

Le martyre qu'il appelait si courageusement ne lui manqua pas. 3Iais grâce à cette toh'rance contre laquelle il se montrait si intolérant, il fut plus doux ({ue du temps de Néron et de Dioclétien. Traduit pour cet ouvrage en police correctionnelle, malgré l'éloquence de M. Berryer, il est condamné à quelques jours de prison et à trente-six francs d'amende. Son orgueil

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