Expression de iM. de Cliàtcaubriaiid
dut cruellement souffrir de cette modération. Avoir rêvé l'apostolat, la prédication, le cirque sans doute et les applaudissements de tout un peuple, et se voir frappé par une condamnation dérisoire à quelques écus d'amende comme un simple tapageur nocturne ! Il y avait là un supplice insupportable pour cette vanité. Aussi, lorsque après Taudience M. de Lamennais prononça cette phrase si haineuse : Je leur ferai voir ce que c'est qu'un prêtre I peu.t-on être certain que c'était moins contre la condamnation même que contre sa bénignité qu'il se révoltait.
Il réalisa cette menace en 1829 dans le livre Des progrès de la Révolution et de la guerre contre V Église. Chacune de ces lignes virulentes, enfiellées, tintait comme un glas de mort aux oreilles de la monarchie.
Et ici je ne puis dissimuler la répulsion que m'inspire cette manière d'agir et je m'étonne qu'elle ait pu tromper quelques bons esprits. Est-ce donc à vous à affecter des airs de prophète, à prédire sa fin à un gouvernement dont vous avez usé tous les rouages, tendu outre mesure tous les ressorts, démoli tous les fondements, barricadé toutes les issues? Il faut avoir une large conscience pour ne pas souffrir d'une pareille mauvaise foi ; et si l'on veut bien se reporter aux conditions dans lesquelles furent écrits les Progrès de la Révolution et se souvenir que ce fut avant tout une œuvre destinée à punir ce gouvernement qui n'avait pas donné satisfaction à l'orgueil de l'écrivain, quelle idée gardera-t-on de cet homme qui, au bout de huit ans, descendant chaque jour un échelon^ quit-
LAMENNAIS. 105 tait les hauteurs de la chaire évangélique pour s'abriter sous réchoppe du pamphlétaire. Est-ce donc h\ ce que c'est qu'un prêtre?
Mais ce prennier démenti donné à la foi confessée d'abord, n'était qu'une station dans le chemin que devait parcourir une de ces intelligences enivrées d'elles-mêmes, « chercheuses de bruit, si bien nommées par saint Jérôme et par Tertullicn des animaux de gloire {Bi*fense de lEssai, p. 9) » et qui commençant par sacrifier sa dignité, devait livrer à ce démon insatiable jusqu'aux dernières parcelles de son talent.
La révolution de juillet fut reçue nvec acclamation par M. de Lamennais. Fidèle à son système d'autorité théocrati(|ue. il crut le moment venu de le proposer de nouveau; mais sachant se plier avec docilité aux idées nouvelhis, il \c moditia en ce sens qu'il s'adressa au peuple pour le mettre à exécution, à défaut des rois qui ne s'en étaient pas souciés : le moyen lui importait peu. Sous la Restauration il avait pris pour devise : Le Pape et le Iloi ; il changea un des termes et inscrivit sur son drapeau : Le Peuple et le Pape. C'est pour développer cette théorie nouvelle (|ue fut fondé IMuc/i/r (octobre i8;-IO); il eut pour soutien dans cette nouvelle lutte MM. de Lacordaire, l'abbé Gerbet et le comte de Montalembert.
Ici les contradictions s'accumulent en si granrle quantité qu'il devient impossible de les énumérer. La doctrine de V Essai prise dans un sens absolu était logique. Le Pape et le roi, la puissance divine et la puissance humaine indiscutables toutes deux étaient
les deux termes d'un même rapport. Que devient ce rapport quand on substitue un terme à un autre? Le peuple, tel que l'entendait le rédacteur de V Avenir^ n'est-il pas la négation de toute autorité, Texamen se mettant au lieu et place de l'autorité souveraine? Comment concilier un pareil paralogisme ! De deux choses l'une : ou M. de Lamennais était de bonne foi en essayant de mélanger le feu et Teau, et dans ce cas la bonne foi prend un autre nom, ou il voulait se servir du peuple pour agir sur la papauté comme il avait tenté de se servir du Pape pour agir sur la royauté, et dans ce cas il méconnaissait étrangement les tendances et la politique du Saint-Siège. Son alliance du peuple et du Pape, de la liberté et de l'autorité, compromettait au dernier point l'Eglise qu'il prétendait défendre encore. Il était le seul à ne pas s'en apercevoir. Le sceptre qu'il offrait au Saint-Père ressemblait à un fer rouge. On comprend que celui-ci ne se soit pas pressé de le saisir.
Il était facile de voir qu'un semblable système tournait à l'hérésie, et de penser que le Pape serait peu enchanté de ce rôle de lévite démocratique que lui réservait le fougueux publiciste. Pendant les premiers temps de la publication de ÏAvenir il ménagea son rédacteur ; mais on ne tarda pas à s'apercevoir qu'il usait d'une réserve dont le silence même équivalait à une condamnation. De là une incertitude qui ne fait pas honneur au jugement de M. de Lamennais. Il eût du comprendre que le Pape parce silence ménageait encore l'auteur de VEssai sur Vindifférence, mais dés-
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approuvait le journaliste. Il n'en fut rien, et pour forcer Grégoire XVI à s'expliquer, 51. de Lamennais suspendit brusquement sonjournal (novembre 1831) et partit pour demander une réponse catégoriques Rome. Elle ne se fit pas attendre, et comme tout le faisait présager, l'encyclique du 15 août 1832 condamna de la façon la plus formelle, la plus positive, Talliance révé'e par V Avenir.
Le coup était rude, et M. de Lamennais n'était pas homme à s'y soumettre facilement. Se voir renié par le pouvoir spirituel après avoir été assez dédaigneusement traité par la puissance temporelle, et en lin de compte être repoussé par tous deux, était une épreuve terrible pour un amour-propre si hautain. Son caractère étant connu, il dut s'humilier prodigieusemv'Ut en accordant, non sans de longues hésitations, son adhésion pure et simple à rencycli(iue du Saint-Père Or, selon l'encyclique, la liberté de conscience était une niaiinir absurde^ un délire; la liberté de la presse, une liberté funeste; la résistance au prince, un crime. Ces maximes étaient précisément celles que défendait, dix ans plus tôt, rauteur do ïEssai ; mais elles étaient diamétralement opposées à celles expriniées par le rédacteur de V Avenir. C'était lui-même (jui se condamnait en se démentant. Mais parler de ses inconséquences à un pareil esprit eût été tenir un langage inconnu pour lui.
1. « Convaincu, dit-il dans une lettre à Mgr l'archevêque de Pari^, qu'en sij^nant cette déclaration je sij^ne iniplicitenieut que le i^ape est Dieu, et tout prêt à le si^^iier explicitenieiit pour avuir la paix. »
Une adhésion ainsi donnée équivalait à une séparation, et rhumilité laissait clairement entrevoir la révolte. Quatre cents ans plus tôt cette révolte eût produit un schisme. Mais les temps n'étaient plus assez religieux pour cela, et M. de Lamennais eût-il voulu le tenter, Topinion était trop en garde contre ses brusques revirements pour le suivre dans cette voie. La foule où les sectaires recrutent leurs prosélytes aime les orgueils qui tombent ou arrivent tout entiers, et le sien était trop usé pour pouvoir jouer ce personnage.
Il lui en fallait un, toutefois, autre que celui de vaincu silencieux. Il fallait faire repentir l'autorité d'avoir dédaigné son remède. Sous la robe déchirée du prêtre allaient apparaître les oripeaux du tribun. Il débuta dans cette nouvelle carrière par les Paroles d'un croyant^ pamphlet oublié de nos jours, mais qui rayonna comme une torche incendiaire à l'époque où il parut. Examiné intrinsèquement, le mérite de ce libelle me paraît incompréhensible. Ce style saccadé, métaphorique, plein d'enflure et de sonorité n'est qu'un pastiche du rhythme biblique, une imitation puérile ou sacrilège de ce qui ne s'imite pas. L'envie et toutes les mauvaises passions à sa suite débordent tellement sur la pensée qu'elle hésite, se perd, balbutie, rencontre le grotesque au lieu de la colère, excite le rire au lieu de la terreur. Peut-être n'a-t-on pas oublié ce chapitre fantasmagorique où sept rois boivent du sang humain dans des crânes. La mise en scène est parfaite. Il y a une caverne, des sièges de
fer, une lampe sépulcrale, des squelettes et des couvercles de tombeau. Tout cela est fort bien. Mais lorsque Ton se rappelle que Tun de ces rois est le Pape Grégoire XVI et l'autre le roi Louis Philippe, quand on veut bien songer que ces tyrans farouches ne punirent même pas de la plus légère peine ^'homme qui les poursuivait d'injures aussi peu courageuses, on se prend à douter de la véracité de ces peintures et de la bonne foi de ces colères.
Je cherche ce que les Paroles d un croyant peuvent contenir de sérieux : je ne trouve rien. D'un bout à l'autre c'est un Code de la haine; et si c'est là un mérite, il le possède sans réserve. Le disparate est choquant entre la forme évangélique et les pensées perverses (lu'elle exprime. Le style mémo, le magnifique style de Tecrivain lui fait défaut. Dans un autre pamj)hlet moins enfiévré de colère, le Livre du peuple^ il a du moins trouvé, à propos des hirondelles et de leurs poétiques migi'alions, (luekjues lignes harmonieuses et consohmtes. On chercherait vainement un tel repos dans les Paroles d'un croyant. Tout y est haletant et enflammé comme dans une forge. L'un a hate d'en sortir et de retrouver l'air et la lumière naturels.
C'est à des considérations extérieures qu'il faut attribuer son succès. A l'époque où il parut, les plus dangereuses théories commençaient à germer au fond des classes pauvres. Écrit dans un style auquel elles ne comprenaient rien, détournant les faits de leur application positive pour en faire des généralités insaisissables, réduisant les principes les moins contes-
170 LITTÉRATURE, tés en abstractions nébuleuses, ce livre leur apportait rimmense attrait de l'inconnu, du mystérieux^ de Tincompréhensible. Les instincts inavoués de destruction, le mal en un mot qui s'agite incessamment au fond de toute société, se reconnut et s'applaudit dans ce vague et sonore écho. Cest surtout ce dont il ne parlait pas qui fit sa fortune. Les questions dites depuis sociales y étaient signalées dans un lointain fantastique, et la foule, qui s'émeut et ne réfléchit pas, crut le croyant sur parole.
L'effet tout Imaginatif mais malheureusement incontestable de l'ouvrage n'échappa pas à certains esprits clairvoyants que le succès n'éblouit pas. Le Saint-Père le désigna dans sa lettre encyclique comme petit par son volume^ et immense par sa perversité; et un journaliste de beaucoup de finesse, M. Michaud, résuma son opinion par cette phrase laconique : Voilà quatre-vingt-treize qui fait ses Pâques, M. de Lamennais avait tenu parole : il avait fait voir ce qu'était un prêtre.
A partir de cette publication il rompit complètement avec son passé, et se jeta à corps perdu dans le rôle de tribun. Ce rôle se comprend chez un homme sorti des classes qui réclament et sur lequel a longtemps pesé le poids des inégalités sociales. Mais chez un écrivain qui a travaillé à rendre ces inégalités plus dures et plus irrémédiables encore, il n'est justifiable que par le besoin de se faire arme de tout. Les défenseurs de M. de Lamennais prétendraient en vain que son esprit s'était modifié, que la grâce démocratique
l'civait enfin touché. Un monde répare les modificalions apportées par l'expérience à toute intelligence qui raisonne, et les changements complets dont les esprits ahsolus ont donné tant d'exemples. On se modifie, mais on ne se dément pas. On élève, on enrichit Tautel du dieu que l'on a adoré; mais on ne le brûle pas pour en jeter les cendres au souffie des multitudes.
Sa pensée devient dés lors un chaos impossible à analyser. Les inconséquences et les démentis s'entassent sous sa plume. Chacun de ses pas est une nouvelle chute. Méhmt le christianisme et la démagogie, la religion et la révolte, si par instant un but se laisse entrevoir au milieu de ce trouble intellectuel, c'est celui de la destruction. Périsse la société plutôt que mon orgueil! Telle est la théorie la plus claire du Livre du pcuiJo, de la Polilique à l'usa(jeilu peuple^ (\[x Pays ci le Gouveniciiu'id , d'une Voix dcprison, et de la bizarre publication intitulée : AnischaspiDids et Darvands^ où Técrivain mettait à profit les monstrueuses théogonies de ITnde pour envelopper des allusions étranges ou des injures contre le gouvernement. Que nous sommes loin de VEssai surrindiflemice ! Qucsi devenue cette intelligence si sûre d'elle-même, et n'ayant besoin pour produire de magnifiques effets (|ue des élans de la foi, de la force du raisonnement ou des déductions de la logicjue? Au lieu de conduire la foule à la découverte des grandes vérités, au lieu de lui enseigner au nom de la religion à se soumettre aux lois du devoir ou aux règles de la
discipline, se faire Tinsulteur chargé d'exhaler toutes les déplorables convoitises des bas-fonds des sociétés humaines, tel était remploi auquel sa vanité trompée avait réduit le dernier Père de l'Eglise.
Entre ces diverses publications parut une édition des Évangiles commentés par M. de Lamennais. Au point de vue littéraire cet ouvrage est irréprochable. Le style possède une sobriété, une élévation qui rappellent le divin modèle qu'il a la prétention d'expliquer. Mais au point de vue moral, je le dis la main sur la conscience, c'est une mauvaise action ; c'est peutêtre le plus perfide des actes de ce prêtre. Sous une forme doucereuse et béate il n'est pas possible d'attiser plus de colères, d'amasser de plus terribles désirs de vengeance au cœur des malheureux. Et quand on songe au talent qu'il a fallu pour fausser à ce point l'admirable mansuétude de l'Evangile, quand on pense aux précautions de toutes sortes qu'il a»dû prendre pour ne pas effaroucher les cœurs simples et leur cacher la perfidie de ces paroles emmiellées; on se demande avec effroi si ce n'est pas pour le malheur de la race humaine que la Providence a départi à quelques-uns de ses enfants de si hautes facultés sans leur donner une moralité égale qui leur fît contrepoids. J'ai lu souvent ce livre, et chaque lecture m'a rappelé ces vers d'un poëte qui semble les avoir écrits pour stigmatiser ces douloureux commentaires :
Puis, au fond, tout au bas, la dernière de toutes, La rage de ces fous qui s'en vont par les routes
LAMLNNAIS.
Arracher la charrue aux mains du laboureur; Dans l'atelier désert corrompre le malheur; Au nom d'un Dieu de paix qui nous prescrit l'aumône, Tramer au carrefour le pauvre qui frissonne; D'un fer rouillé de sang armer sa maigre main, Et se cacher dan? l'ombre en poussant l'assassin ^
Pendant tout le gouvernement de juillet M. de Lamennais l'ut occupé à le poursuivre de ses vaines récriminations, et à lui faire payer ses espérances trompées et ses désirs irréalisés. 11 le fit avec toute l'acrimonie dont il était capable, traînant son talent à la remor(|ue (res[)rits dont il mé|)risait in petto l'étroilesse, méconnu par ses premiers alliés, sus|)ecté par ses nouveaux, amis, plaint, enfin, par ceux (|ui aimaient son talent toul en en désapprouvant les déhaïu'lies. i^e gouvernement se préoccupa jx'U de ces atliupies. Il pensait, et révénement lui a donné tort, (|ue le bon sens public ferait justice de ces phrases exagérées où la vérité était traitée avec tant de mépris. Une fois pourtant il sortit de cette indifférence et déféra aux tribunaux le livre intitule : le Vnpe et le Gourerneinent, furieux appel aux armes qui prenait pour paraître |)récisément le moment oi^i les partis desarmaient et traitaient de leur soumission. M. de Laip.ennais. caché dans la foule, assista, dit-on. à l audience, et put entendre le ministère public se servir, pour condamner les théories de son pamphlet, des arguments formulés par lui-même vingt ans auparavant. Les magistrats furent plus indulgents ([u'il