‹ Critiques diversesChapitre 19 sur 41 · CHAMFORT · texte numérisé non relu

CHAMFORT

tilhomme; et par cela même ils ont prouvé qu'ils n'entendaient rien à cette grande parole qui n'a de sens qu'avec la foi chrétienne et que peuvent dire seuls les bâtards pieux et fidèles qui se réclament de la légitimité divine : « Je suis enfant de Dieu et de noble maison. » Ils se sont enfin haussés jusqu'aux plus insolantes apologies, et de ces apologies jusqu'aux blasphèmes, et de tels blasphèmes que nous ne voulons ni ne pouvons les répéter.

Et ceux-là aussi -— comme les premiers, qui les ont acceptées, — ont confirmé nos idées sur la bâtardise, tout en voulant les réfuter.

Nous n'en avons point été surpris, du reste. Nous n'avons pas été étonnés de cette insurrection d'amourspropres. Nous aurions même pu la prévoir. Nous la savions presque obligée, presque forcée, cette effronterie de l'orgueil exaspéré qui proclame, en se rengorgeant, les lacunes de son état civil et qui se fait un blason avec un opprobre. N'avions-nous pas déjà signalé cette préoccupation fatale du bâtard révolté, qui fausse tout dans son âme comme dans sa vie? Pouvions-nous donc nous étonner de la retrouver jusque dans les efforts furieux tentés un jour pour s'en défendre, tant il est vrai que, quoi qu'entreprenne le bâtard contre ce qu'il appelle le préjugé, il en sent toujours le contre- coup inévitable, et que l'excès de la jactance ne prouve que le mal dont il souffre ?

« Il y a plus bête que les préjugés, — disait un homme d'esprit, — ce sont ceux-là qui les attaquent. » Le mot n'est que gai, dans sa forme concise et légère, mais creusez-le, il deviendra sérieux. Sait-on bien, en effet, ce que c'est qu'un préjugé? Préjugé veut dire : jugé d'avance. Et qui donc a le droit de juger les faits d'avance, si ce n'est Dieu? Dieu, qui connaît les mystères des cœurs mieux que personne, a flétri nos tristes mœurs dans leurs tristes fruits, pour nous les interdire, au nom même de nos entrailles, en nous rendant responsables des calamités que nous amassons sur la tête de nos enfants. Or, de toutes les calamités, la plus déplorable et la plus grande n'estelle pas de se couronner le front avec la honte de sa mère? Dans l'atmosphère de pudeur créée autour de nous par la civilisation chrétienne, ce n'est plus insensé, celai c'est criminel et c'est honteux.

C'est criminel, en effet, gratuitement criminel, car il est toujours aisé de se tenir tranquille et de se

Page 1