‹ Critiques diversesChapitre 27 sur 41 · CH.-L. LIVET · texte numérisé non relu

CH.-L. LIVET

mais celle-là dont l'hôtel de Rambouillet fut le berceau et le théâtre, c'est-à-dire celle des femmes de la ville et de la cour, ne mérite que l'intérêt et le respect de l'histoire. Cette préciosité, dit toujours Livet, fut la gloire du xvii® siècle, autant « que le ministère de Richelieu, les grands soumis à la loi, la maison d'Autriche abaissée, l'équilibre européen rétabli et le traité des Pyrénées ». Une îemme justement vénérée exprime cette autre gloire, et c'est par cette femme, naturellement, que Livet ouvre son livre. C'était la marquise de Rambouillet, Catherine de Vivonne, qui massa autour de sa jupe les beaux esprits du temps et régna dans cet empire de l'idéal, sous l'anagramme d'Arthénice.

Certes! ce fut un bien magnifique empire que le sien, et elle fut une bien grande reine aux yeux de ces poètes, ses sujets; mais aucun d'eux, aucun de ces adorateurs, aucun de ces tournesols, comme on disait alors, dont elle était le soleil, ne l'a vue et ne l'a jugée de son vivant comme Livet l'a vue et Ta jugée, maintenant qu'elle est morte, mais non oubliée, car l'heure pour elle est propice 1 Pendant qu'elle vfvait, elle faisait chanter les Benserade, les Scudéry et les Voiture, et tous ces oiseaux légers de la fantaisie et de la flatterie toujours si près de s'envoler, en leur donnant toutes sortes de pâtées, — la pâtée de l'accueil, du sourire et des fêtes, et la pâtée de la pâtée ; car on soupait et on collationnait très bien à l'hôtel Rambouillet, et

c'était assez pour qu'ils ramageassent leurs madrigaux et leurs sonnets. Mais Livet n'est point un madrigaliste ; il est un historien, et son admiration, à lui, est désintéressée. Elle est gratuite et impayable. Il mourra rêvant Rambouillet, lui qui, s'il en eût pu voir seulement la porte, serait peut-être entré dans le fameux salon bleu comme ce jeune romantique, fort connu à Paris, qui entra un jour, nageant d'admiration, dans le salon de Hugo! Désintéressé donc et historien, Livet a compris et expliqué avec profondeur le rôle d'Arthénice. C'était mieux que delà chanter.

Homme de son temps (c'est l'éloge du temps), et voyant partout, comme les historiens de ce temps, des influences, il apénétré celle qu'exerça la marquise de Rambouillet : « Sous cette influence — dit-il — les hommes commencèrent à rechercher la société des femmes, qu'ils n'avaient jamais recherchée jusquelà. » On le sait, ils vivaient dans les bois!... Ce n'est pas tout. En recevant chez elle des gens de lettres mêlés à des gentilshommes, elle préludait à 89. Elle était 89 autant qu'on pouvait l'être alors. Et ce n'est pas tout encore ! Elle inventait la décence et la langue française. Elle faisait venir d'Italie la délicatesse et la galanterie, inconnues totalement à Paris, et d'Espagne la noblesse et la gravité, non moins inconnues, et elle les acclimatait. Enfin (et voici son chef-d'œuvre !), sur toutes ces choses et pour les couronner, elle pondait ce bel œuf de cygne, la conversation.

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Est-ce assez comme cela d'ironie, et Livet se moque-t-il de nous?...

Non! il ne s'en moque pas. Il en est incapable. Il est très sincère, mais il voit ainsi; c'est un malheur, ce n'est pas une impertinence. Pour lui, la marquise de Rambouillet a bien réellement cette fécondité et cette grandeur. Il oublie que la conversation est un genre de génie toutindividuel, intransmissible, incommunicable, qui peut jeter sa flamme dans le monde comme elle peut la jeter partout ailleurs; mais qu'elle ne tient à aucune atmosphère, qu'elle n'est ni une routine, ni une éducation, ni un procédé, et que quand elle devient une manière d'être générale elle n'est plus qu'une médaille effacée, tombée à l'état de monnaie qu'on se passe de main en main et que chaque main efface un peu plus! Il oublie cela, et il la fait sortir, cette conversation, cette gloire française (comme s'il y avait une conversation française), de cette précieuse, accorte dans les riens et trônant dans le vide au milieu de ces poètes parasites, domestiques et faméliques, d'entre le bichon et la perruche, d'entre le tabouret et le perchoir.

Encore si cette sublime Arthénice avait eu l'esprit

de cette bourgeoise d'esprit que Livet met parmi les précieuses, quoiqu'elle fût tout le contraire d'une précieuse, de cette madame Cornuel qui eût fait rire si elle l'eût voulu, disait-on d'elle, de la bataille de Rocroi. Mais madame de Rambouillet!... De même il croit de très bonne foi que, dans un pays qui avait dans sa tradition des siècles de chevalerie française, besoin était, à l'époque de Mazarin et de Richelieu, d'importer des pays étrangers de la galanterie et de la délicatesse, comme il était besoin aussi d'inventer une langue qui avait eu pour pères Rabelais, Montaigne et Régnier! Il ne se doute pas, enfin, que ce commencement du xvii^ siècle, mis aux pieds de quelques femmes par des sigisbées littéraires, n'était, à le bien considérer, que le xvi*' siècle tombé en quenouille, et que l'histoire même qu'il écrit le prouve avec une invincible clarté. En effet, les événements y sont de la même taille que les personnes. Tout y est petit de ce qui lui paraît si grand. Toute cette grave histoire, c'est celle d'une société qui passa sa vie à jouer aux petits jeux et aux petits vers, et qui eut la triste puissance de rapetisser une minute Gondé et Bossuet. Il n'y a que Livet qui ne rie pas, qui ne sourie pas, qui ne bâille pas, quand il nous rapporte les insupportables descriptions de ces fêtes solennellement sottes qu'on donnait à l'hôtel de Rambouillet (exemple celle de la page 14 de l'introduction, dont il prend la relation à Voiture). Gomme encore il n'y a que lui, lui, Livet, qui puisse trouver

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