LE PÈRE LAGORDAIRE ET L'ACADEMIE
La réception de M. le prince Albert de Broglie ;'i l'Académie 'française a offert un attrait particulier. Le nouvel académicien remplaçait le R. P. Lacordaire et était reçu par M. Saint-Marc Girardin. La séance promettait donc un double plaisir, un double triomphe aux .unis île l'illustre religieux. Ils ne devaient pas craindre que le grand orateur de Notre-Dame fût loué de travers comme il l'eût été infailliblement par quelque libre penseur décent orné des palmes vertes. En effet, M. de Broglie et M. Saint-Marc Girardin sont catholiques. Le premier Ta quelquefois prouvé, le second l'a toujours dit.
Les promesses du programme n'ont pas été trèsbien remplies. M. de Broglie a donné trop de part, chez le P. Lacordaire, à l'homme politique, et M. Saint- Marc Girardin a méconnu le religieux pour glorifier le dominicain libéral, tenant du démocrate et du tribun populaire. L'idée de transformer le P. Lacordaire en homme politique n'est pas nouvelle; elle n'a, d'ailleurs, aucun fondement. Si, comme tout le monde, dans les temps actuels, le P. Lacordaire a louché à la poli-
tique, il l";i fail sans suite, sans fermeté el sans succès. C'est le rapetisser étrangement que d'insister sur cet épisode de son œuvre. Là n'était pas sa voie el il ne s'y esl pas obstiné. On peut trouver dans ses écrits bien des phrases sonores sur la liberté, bien des aspirations démocratiques ou plutôt égalitaires; mais on n'y trouvera rien de net, rien de défini, rien de ce qui constitue un esprit politique. Le P. Lacor. daire comprenait mieux que personne l'effet du mol liberté; je doute qu'il ait jamais approfondi la chose. S'il n'avait pas été chrétien, il eût préféré le libéralisme à la liberté. Je soupçonne, <lu reste, plus de calcul que d'erreur chez ses derniers panégyristes. Pour produire convenablement leurs propres vues sur le temps présent, il leur fallait un 1*. Lacordaire, homme politique. Ils l'ont peint tel qu'ils le voulaient et non tel qu'il était.
Cette fausse note est moins sensible «lie/ M. le prince de Broglie que chez M. Saint-Marc Girardin. M. de Broglie a trop vu dans le I'. Lacordaire, le libéral de 1830 et l'académicien de 1860; cependant, il n'a pas oublié que le disciple de saint Dominique avait conquis ses titres académiques dans la chaire et non à la tribune ou dans les clubs. Son discours est tout à la fois plus habile et plus vrai que celui de M. Suint- Marc Girardin, niais il est aussi beaucoup plus long; et, chose inattendue, il t'ait plus large part à la critique.
Tout en restant pour la forme dans le ton académique, c'est-à-dire en ne sortant pas de l'éloge, M. de Broglie a discrètement semé çà et là d'assez grandes réserves.
Il a multiplié les sous-entendus, les chausses-trapes. On serait tenté de croire qu'il n'a écrit ce brillant et laborieux morceau qu'après avoir étudié avec fruil son confrère, M. Sainte-Beuve. D'innocents auditeurs ont applaudi chez lui diverses appréciations qu'ils eussenl condamnées chez un juge impartial, dédaignant, — qu'on nous passe cette vieille formule, — do cacher le serpent sous les fleurs. Nous descendrons dans ces cryptes, mais avant tout nous voulons relever les premières paroles de M. deBroglie.
Le nouvel académicien a félicité sa corporation d'avoir uni «les noms de Lacordaire et de Tocqueville j et consacré ainsi « pour jamais l'alliance de ces deux renommées, » lesquelles porteront « ensemble a l'avenir un symbole complet de dignité chrétienne et d'honneur politique. » Cette phrase contient un rapprochement forcé et presque blessant. M. de Tocqueville était certainement un homme distingué, mais il n'aurait rien eu de commun avec le P. Lacordaire si celui-ci n'avait pas occupé son fauteuil académique. Il voyait assez juste, il ne voyait pas loin ; son regard s'éteignait devant un horizon étendu. Le livre, qui lui a ouvert toutes les portes et sur lequel il a vécu trente ans, pourrait en fournir d'éclatantes preuves. Il est mort chrétiennement, mais il avait écrit en dehors de tonte conviction religieuse fermeet précise; c'était un idéologue discret, cherchant la vérité et doutant qu'on pût la trouver, respectant l'Eglise sans se rendre compte de sa mission, sans être disposé à s'incliner devant ses droits. Les catholiques l'ont vu quelquefois sur leurs
frontières ; jamais ils u'onl pu compter sur lui. Ilappartenail à La vieille opposition libérale. La dignité de s;i vie, la délicatesse de ses sentiments et la pente <le son espril lui faisaient, sans doute, regretter les fureurs anti-cléricales de ses amis politiques : uéanmoins il restait dans leurs rangs. 11 préférai! le Siècle à l'Univers, même Lorsque l'Univers vivait en bon accord avec MM. (le Falloux el Dupanloup, que M. de Montalembert y écrivait des articles i|iii ni' sonl pas tous dans ses œuvres complètes, et que le p. Lacordaire y publiait ses Conférences.
11 y a, je le sais, des jugements que le convenu académique no permet pas de porter; mais il ne va pas jusqu'à imposer la nature de l'éloge. M. de Broglie n'était nullement forcé de faire une sorte de fusion entre M. de Tocqueville el le P. Lacordaire afin d'en composer un symbole, 11 pouvait parler de la renommée du premier sans appliquer le même mol dans la même mesure au second. La renommée n'est souvent que le synonyme du bruit; ses racines. Lorsqu'elle en a, sonl rarement vivaces. M. de Tocqueville a eu de ht renommée; le Père Lacordaire s'est élevé plus haut, et m m successeur pouvait lui accorder la gloire.
Je n'entreprendrai pas d'analyser le discours de M. de Broglie, j'en marquerai seulement quelques traits. La conversion du Père Lacordaire est racontée brièvement et en bons ternies. M. de Broglie montre (pie nulle influence humaine ne détermina le tour nouveau des sentiments de ce jeune avocat <> passionné pour tous les résultats de la Révolution française o et
dont la fierté indocile ne le portait certes pas à « s'enrôler dans les milices d'une Religion engagée dans les liens d'une intimité très-apparente » avec le Trône. Après ce résumé très-net des doctrines et des tendances du jeune Lacordaire, M. de Broglie se complaît à démontrer combien est excellente l'alliance de ces deux mots : catholique-libéral. « Cette alliance, s'écrie-t-il, n'était alors familière à aucune oreille. » Depuis lors les oreilles s'y sont habituées, mais il n'est pas prouvé que l'accouplement des mots ait produit l'accord entre les idées.
Plus loin, M. de Broglie [tarie des préjugés traditionnels qui gênaient le P. Lacordaire. Et par préjugés, il entend non pas les vieilles doctrines gallicanes, mais les convictions termes, et les sages appréciations qui refusaient de croire à la possibilité d'une alliance entre le libéralisme, essentiellement voltairien, et l'Eglise. 11 montre l'abbé Lacordaire triste, agité, plus surveillé qu'encouragé par ses supérieurs, et, sans insister, il s'arrange de telle sorte que le lecteur doit donner raison au séminariste qui « peut-être ne voyait pas clair au fond de lui-même, » et qui certainement se laissait bercer de vagues rêveries. Mais ces rêveries, reprend le récipiendaire, partaient d'une idée généreuse, en voie de se réaliser. Cela n'est pas bien sûr. L'entente que cherchait le P. Lacordaire ne s'est point faite. Les amis et les maîtres de M. Albert de Broglie ont été dix-huit ans au pouvoir sans rien tenter de ce côté. Doctrinaires et libéraux s'entendaient alors contre les catholiques. Le P. Lacordaire leur paraissait un esprit
inconsistanl el turbulent dont il fallait se défier. Ils
l'accusaient même «le bonapartisme, Voici sur ce poinl quelques lignes assez curieuses, extraites du Constitutionnel.
« Le R. 1*. Lacordaire, disait ce journal, voyant lu Lorraine peu disposée à prendre pour patron el pour modèle le bienheureux saint Dominique, n'a rien avisé de mieux pour vivifier ses sermons, que de parler à un auditoire patriote de la grande année, du général Bonaparte, de guerres et de lauriers français, etc., etc. Le dominicain s'est retrempé clans le chauvinisme pour attirer la foule, 'i il appelle les curieux au son des clairons et de la grosse caisse de nos armées. A Nancy, il fait respirer l'odeur de la poudre; ailleurs, il évoquait les souvenirs de 93, et partout il tait valoir la beauté de son organe et l'élégance île ses gestes (1). »
Même à cette époque, M. Albert de Broglie n'eût point parlé avec cette inconvenance de l'illustre prédicateur; mais au fond, il pensait comme le Constitutionnel. Peut-être lui en reste-t-il quelque chose, car il signale avec insistance chez le 1*. Lacordaire une disposition très-accusée à se conformer aux idées de son auditoire. Il constate, d'ailleurs, qu'en agissant ainsi le P. Lacordaire obéissait, en même temps à sa propre nature et au désir d'avoir plus de [irise sur les esprits. Assurément un tel calcul n'est pas blâmable, mais je doute qu'il y eût calcul. Le P. Lacordaire aimait à parler de gloire et de lauriers comme de liberté. Les mots
i Wril I**:».
ijiii oui du prestige sur la masse séduisaient cetesprit si brillant, et, s'il sedéfendail toujours de la vulgarité dans l'expression, il y touchait quelquefois par les idées. Ce côté de son talent n'a pas nui à ses succès.
Nous avons dit plus haut qu'il y avait des sous-entendus dans le discours de M. Albert de Broglie. Le morceau suivant justifiera notre assertion. Après avoir exposé que le plan du P. Lacordaire consistait à montrer que l'Eglise étant impérissable est toujours moderne, et que la société moderne étant née de l'Eglise est plus chrétienne qu'elle ne pense, M. le prince de Broglie ajoute :
« Tout cela, cependant, plutôt indiqué que défini dans un programme assez vague qm laissait place à tous les caprices oratoires. Des généralités hardies, plus propres à ouvrir de grandes perspectives que susceptibles de démonstrations rigoureuses; le dogme exposé, non pas dans ses mystères intimes, mais dans ses rapports avec les besoins de l'histoire de l'humanité, dessiné pour ainsi (lire du dehors par ses arêtes extérieures ; et ça et \h pourtant, de grands jours ménagés pour que le regard pût plonger dans ses profondeurs; des assimilations parfois forcées, toujours saisissantes; /'<'// </<' textes de l'Ecriture sainte, mais d'une application lumineuse et inattendue; beaucoup d'allusions aux souvenirs de la vie ou de l'éducation communes, depuis ceux de l'antiquité classique jusqu'à ceux de la France révolutionnaire et impériale. »
Nous ne sommes pas au bout de la période. 31. de Broglie assure que le P. Lacordaire se préservait de
l'emphase par une expression dont le naturel n'était pas exempt d'un peu de calcul. Un naturel calcule ressemble fort à de la recherche. M. «I" Broglie accentue plus nettement une autre réserve; il dit que le P. Lacordaire avail des appels du cœur plus perçants pourtant que tendres. Cette dernière observation aura particulièrement froissé les amis du P. Lacordaire, car ils parlent volontiers de sa douceur el de sa tendresse; il est vrai qu'ils parlent aussi de modération de M. tic Montalembert.
Je ferai remarquer en passant que M. de Broglie a, dans ce morceau, reproduit une appréciation trèsreprochée à M. Ernest Hello. Celui-ci avait dit avant le nouvel académicien que le P. Lacordaire dessinait la vérité du dehors^ ce qui parut alors une énorniité.
M. de Broglie a d'autres traits. L'un d'eux révèle le vieil homme chez le jeune immortel. 11 résume d'un ton fort dégagé les luttes contre l'Université. « L'épo- « pée de cette lutte avec l'Étaient même, dit-il, ses in- « cidents héroï-comiques ; » et il raille doucement le P. Lacordaire d'avoir voulu défendre, comme avocat et maître d'école, la cause du libre enseignement. M. de Montalembert a dû goûter médiocrement ce passage. J'imagine qu'il a éprouvé également quelque désir de protester, lorsque M. de Broglie, voulant complimenter d'un seul coup M. Cousin, M. de Rémusat et M. de Montalembert lui-même, a loué du même ton, dans la même phrase, leurs études sur les couvents et sur les personnages dont ils se sont constitués les
champions. ■> Depuis saint Benoit, a-t-il dit, jusqu'à
saint Anselme, et depuis Abailard jusqu'à la mère Angélique Arnault, combien de noms, diversement célèbres dans les fastes monastiques, ont ici un champion attitré qui défendrait leur honneur comme une
cause personnelle. »
Le caractère de cette étude ne me permet pas d'insister sur d'autres points que j'avais cependant notés. Je tiens, d'ailleurs, à dire que le discours de M. Albert de Broglie renferme de nombreux passages dignes d'un chrétien. Cependant on y sent partout les préventions de ce prétendu parti conservateur, foncièrement étranger à tout principe de conservation, qui méconnut pendant dix-huit ans les droits de l'Eglise, et l'on s'y heurte sans cesse à l'étroit esprit delà petite école qui espère se populariser en s'attisant de libéralisme. Déjà elle a obtenu un brillant résultat : les annexionistes italiens lui ont emprunté le fameux et creux axiome : l'Église libre dans l'Etat libre.
M. Saint-Marc Girardin a une telle réputation d'esprit; il est si bien noté près des catholiques modérés qu'on éprouve quelque embarras à dire que son discours commence par une maladresse où l'on voit l'oubli du sens chrétien. Il rappelle que monsieur Lacordaire fut reçu à l'Académie par M. Guizot, et il affirme d'un ton triomphant que l'on vit alors une chose des plus heureuses : la conformité des sentiments libéraux effaçant la différence des cultes. Il ajoute dans l'élan de sa joie : « Quel signe plus manifeste de notre temps et • quel témoignage plus expressif de l'esprit de noire
j société! Le spectacle étail encore plus grand qu'il '< n'était singulier.
Tout le discours répond à cel exorde. M. Saint-Marc Girardin veul absolument que les sentiments libéraux prennent le pas sur tous les autres, qu'ils dominent toutes les convictions. Il esl douloureux de voir abriterde telles doctrines sous le nom el sous les œuvres du P. Lacordaire. M. Saint-Marc Girardin a, du reste, plus d'enthousiasme que de clarté; il constate avec surprise « que l'Eglise de nos jours a nié souvent la
Révolution, au moment même où elle prêchait l'éga- « lité par l'Evangile. >< Que veut-il dire? Croirait-il doue que l'égalité telle que l'entend l'Evangile est identique à l'égalité révolutionnaire? C'est une thèse AeGiboyer. Et s'il n'a pas commis cette étrange erreur que signifie son étonnemenl ? Du reste, tout le discours est plein d'observations de cette nature et «le cette
force.
Le R. P. Dom Guéranger a «lit et prouvé que
.M. Albert de Broglie dans son Histoire de l'Eglise chrétienne et de l'Empire romain au t\c siècle n'avait
pas assez tenu compte du surnaturel. M. Saint- Marc Girardin fortifie ce reproche. 11 refuse au surnaturel une part quelconque dans la conversion de Constantin et dans le triomphe du christianisme. Il nie positivement tout miracle. La croix de feu et la devise In hoc signo rinces, sont évidemment, à ses yeux, de puériles inventions ou de pieuses fraudes. « Constantin, dit-il, devint un empereur chré- «• tien sans calcul et sans miracle, suivant un peu le
grand nombre, mais comme font les princes qui « marchent à la tête de ceux qui les poussent. » Il dit que Constantin ne fut même pas un politique. C'était un barbare avisé, croyant, superstitieux, souvent inconséquent, souvent incertain; « mais ses incertitudes ont
pu passer pour (1rs habiletés et ses contradictions « l'ont sauvé des excès. » Plus loin il accorde V esprit politique et même le génie politique à ce barbare qui ne fut pas un politique, et dont le grand mérite était d'aller comme on le poussait. Il conclut en disant au récipiendaire : Voilà l'homme que vous nous avez montré. Dom Guéranger n'avait pas caractérisé si sévèrement l'œuvre de M. de Broglie, et cependant tous les catholiques modérés réclamèrent très-haut contre ces appréciations; ce qui n'empêcha point M. Albert de Broglie d'en faire tout bas son profit.
A propos de Julien l'Apostat, auquel il épargne cette épithète et qu'il juge avec complaisance, M. Saint- Marc Girardin revient en quelques mots sur la lutte du paganisme et du christianisme ; il dit que la tentative de Julien acheva de tuer le paganisme, mais il présente cette chute définitive comme le résultat naturel et inévitable du progrès de l'esprit humain. Il évite même de prononcer le mot afin de mieux faire accepter la chose. La main de Dieu n'apparaît nulle part. M. Saint-Marc Girardin l'exclut si complètement qu'il ne s'arrête pas à justifier sa négation. En revanche, fidèle à certaines théories modernes sur les avantages de la persécution, il a soin d'expliquer qu'en facilitant l'œuvre de l'Église, Constantin lui rendit un fort mauvais service.
a Triomphante, dit-il, sous Constantin, L'Eglise chrétienne prend, pendant sa puissance, les deux défauts qui préparenl sa défaite sous Julien. Elle se divise par l'hérésie, elle s'abaisse par la servilité. Elle a des hérésiarques el des courtisans, el ce sont souvent les mêmes personnes.
Ce passage provoque de nombreux commentaires. Bornons-nous à deux observations. Premièrement, M. Saint-Marc Girardin n'attribue pas l'abaissement de l'Eglise chrétienne aux >euls hérétiques; ils furenl souvent parmi 1rs serviles, mais, d'après sou texte qui n'a pas trahi sa pensée, la servilité s'étendait partout, et. d'ailleurs, elle avait son principedans l'acte menudé Constantin reconnaissant à l'Eglise le droit de vivre et lui accordant sa protection. Deuxièmement, M. Saint-Marc Girardin prend encore trop de liberté avec l'histoire quand il dit que l'Eglise triomphante se se divisa par l'hérésie, et que ce défaut fut l'un des résultats naturels de son triomphe. C'est en 313 que Constantin promulgua l'édit de Milan qui accordait la tolérance aux chrétiens. Or, M. Saint-Marc Girardin sait très-bien que déjà de nombreuses et redoutables hérésies avaient désolé l'Eglise. Il a entendu parler du gnosticisme, qui, prenant sa source dans le paganisme, fut si puissant dès le \ev siècle; il sait quelque chose du montanisme, cette hérésie du 11e siècle qui put entraîner Tertullien ; il doit avoir quelques notions sur le rôle des origénistes, des sabelliens et dr> manichéens au 111e siècle. Il serait facile de prolonger, pour chacun des trois premiers siècles, cette énumé-
ration, qui n'apprendrait rien à personne. Si M. Saint-Marc Girardin a présenté l'hérésie, particulièrement l'arianisme cl ses développements, comme une conséquence des droits reconnus à l'Eglise par Constantin, c'est pure fantaisie de bel esprit libéral. Il cède encore à cette fantaisie en s'écriant que sous Julien « l'Eglise trahie alla se réfugier avec Athanase « dans le désert, qu'elle y emporta la foi et la liberté « et s'y fortifia dans les austérités de la Thébaïde. » La phrase est sonore, mais ce n'est qu'une phrase. Cette disparition totale de l'Eglise quittant le monde pour se fortifier dans la Thébaïde dépasse les droits de la rhétorique. Le grand Athanase dut subir l'exil pour la quatrième fois et se retirer au désert ; mais l'Eglise ne s'y retira pas tout entière avec lui ; elle soutint partout la lutte; et la foi, que M. Saint-Marc Girardin confine au désert, continua d'être représentée, là même où triomphaient les Ariens et où Julien l'Apostat relevait, par patriotisme, le culte des faux dieux.
Nous le répétons, la fantaisie est pour beaucoup dans ces écarts historiques, mais il y faut voir également le calcul. M. Saint-Marc Girardin est du nombre de ces déroutés du régime de 1830, qui, après avoir été, selon le langage du temps, conservateurs bornes, universitaires passionnés et ennemis de la liberté religieuse, ont, depuis leur chute, affiché un grand zèle pour l'indépendance et la dignité de l'Eglise. Ils sont si susceptibles, si farouches à cet égard qu'ils s'inquiètent et s'irritent dès que nos guides légitimes se permettent de dire, au point de vue même des prin-
ripes, que l'Autel ne doil pas repousser L'appui «lu Trône. A les entendre, toute alliance avec les pouvoirs humains esl toujours en danger ; e( pour justifier leur thèse du jour, si différente de leur pratique de la veille, ils entreprennent d'établir que l'histoire leur donne constamment raison. Cette théorie de circonstance a nécessairement sa part dans la découverte de. M. Saint- Marc Girardin sur l'abaissement de l'Eglise dés qu'il y eut un empereur chrétien. S'il a été plus loin ([ne ses alliés, cela tient ii .sou goût particulier pour le paradoxe.
.le doute, en effet, que les catholiques tempérés qui sont, en même temps, catholiques de la veille, aient. cette fuis, été contents de .M. Saint-Mare Girardin. 11 me semble qu'il a donné au catholicisme libéral, — dont les doctrines sont encore indéfinies, — une extension qu'ils ne peuvent accepter. Ils doivent regretter tout particulièrement que cet homme d'esprit, arrièrecousin des Précieuses, qui a toujours eu la singularité de se croire homme d'Etal, ait ainsi aluisé du grand nom du P. Lacordaire. Sans attribuer toute ses visées au dominicain libéral, il les a placées sous son patronage. Le prêtre illustre et pieux, le puissant orateur chrétien, le fervent religieux qui a restauré en France l'ordre de saint Dominique, prend sous cette plume insidieuse, un aspect faux et fâcheux. M. Saint-Marc Girardin veut absolument que monsieur Lacordaire se soit proposé d'être médiateur entre 8{J et l'Eglise. Et pour établir que le prêtre démocrate, mêlé de tribun, cherchait ce rôle, il le montre préoccupé, outre mesure,
deschoses du temps, amoureux de son siècle jusque dans ses défauts et visanl trop à séduire ceux qu'il voulait éclairer. Je suis convaincu qu'après avoir tracé ce portrait, où Ton ne voit aucun reflet de l'âme,
M. Saint-Marc Girardin s'est modestement avoué qu'entraîné par son talent, il avait flatté le P. Lacordaire. Du reste, il a eu le tort commun des biographes de l'illustre religieux; ils ont tous jusqu'ici beaucoup plus songé à l'exploiter qu'à le faire connaître. Chacun d'eux, s'accrochant à quelques détails, a prétendu trouver dans le P. Lacordaire un appui pour ses théories, un auxiliaire pour ses calculs, un complice dises passions. Selon une expression de M. Ernest Hello reprise par M. Albert de Broglie, ils Font dessine du dehors par ses arêtes extérieures.
Si Ton veut se payer des mots, tout n'est pas à blâmer et à rejeter dans le discours de M. Saint-Marc Girardin. On pourrait en détacher de très-justes éloges. Mais par le ton général, par l'ensemble et surtout par l'aboutissement des idées, cette apologie est une trahison. Le P. Lacordaire n'eût certes pas accepté les doctrines de son panégyriste: et s'il fallait les ratifier pour devenir académicien, on ne verrait plus de catholiques aspirer à l'Académie.
l'X SAINT DK LA LIUIIK l'KXSEE
Dans chacun de ses numéros, la Revue des Deux- Mondes propose et impose au culte de ses lecteurs quelque personnage ancien ou moderne, connu ou inconnu. Les grands hommes du paganisme occupent naturellement une place d'honneur dans cette galerie. Marc-Aurèle, qui devait y figurer à tant de titres, y a été solennellement introduit au mois d'avril 18G4. Depuis lors, le public nombreux, soumis à la direction spirituelle do M. Buloz, sait que cet empereur romain a été le modèle parfait des plus grandes vertus. Aussi la Revuédes Deux-Mondes ne veut-elle pas douter que cette âme païenne ait reçu la récompense des justes.
« Quel espoir, dit-elle, resterait-il aux vulgaires humains, si Marc-Aurèle n'avait pas trouvé grâce, et si vous n'aviez pas été recueillie avec amour par le suprême juge de nos incertaines doctrines, ù vous, de toutes les âmes virilement actives la plus douce, la plus détachée de la terre et la plus pleine de Dieu? »
L'Académie frarçaise a ratifié ce jugement en cou-
l'onnant, en 1865, un recueil d'articles où le morceau ([ne nous examinons a trouvé place.
Le collaborateur de M. Buloz, devenu lauréat de L'Académie, M. Martha, ne se borne pas à canoniser Marc-Àurèle; il représente ses vertus comme un fruit naturel du paganisme. 11 a soin, il est vrai, de substituer à ce gros mot ceux de vertu antique et de ri net ri ne* profanes. Néanmoins sa pensée est claire; qu'on en juge :
« Il faut s'arrêter devant cette âme si haute et si pure, pour contempler dans son dernier et dans son plus doux éclat la vertu antique, pour voir à quelle délicatesse morale ont abouti les doctrines profanes, comment elles se sont dépouillées de leur orgueil, et quelle grâce pénétrante elles ont trouvée dans leur simplicité nouvelle. »
Une première observation est ici nécessaire. D'abord Marc-Aurèle par ses maximes, surtout par celles que cite M. Martha, ne fut nullement l'expression des doctrines profanes; en revanche, il le fut souvent par ses actes. L'écrivain de la Revue des Deux-Mondes doit avoir saisi cette dissonance, car s'il parle beaucoup du penseur, du sage — qu'il surfait toujours, — il parle peu de l'homme, et moins encore du souverain. Il cite même quelques beaux traits pour mieux voiler l'ensemble. Aussi, tout en ne disant que des choses vraies, il nous montre un Marc-Aurèle sans vérité. On pourrait facilement, à l'aide de son procédé, faire de son héros un personnage absolument ridicule et odieux.
Nous voulons éviter cet excès. Marc-Aurèle eut, as-
sûrement, de grandes qualités. Il l'ut pur, sage, Iminain sur ce trône qui avait porté Tibère el Néron, qui allait porter Commode. Mais au lieu de montrer dans 1rs qualités de ce César le fruit des doctrines profanes, il y faut voir une exception, el reconnaître que le paganisme, qui toujours les obscurcit, 1rs lit parfois disparaître complètement.
M. Martha constate que Marc-Aurèle aimait, comme Sénéque, à faire sou examen de conscience. Sans doute aussi qu'il le terminait également comme Sénèque, en te disant, lorsqu'il n'était pas contenl de lui-même : i Prends garde de recommencer; pour aujourd'hui, je te pardonne! >• Dans tous les cas, cel examen ne l'a jamais conduit à se dire : « Je devrais étudier le christianisme avant de l'aire tuer les chrétiens, o
M. Martha se plaît à répéter que Marc-Aurèle aimait à s'entretenir avec Dieu. Ce n'est pas tout à l'ait exact Il parle souvent (\f> dieux : niais il paraît n'y pas croire beaucoup. Voici en substance les questions qu'il se pose sans cesse : « Les dieux peuveut-ils quelque chose? Ne peuvent-ils rien? Y a-t-il une providence bienfaisante et exorable ou un destin aveugle? ou enfin rien que le hasard et le chaos? » Qui doute de Dieu et même des dieux ne peut guère être fixé sur l'Ame. Aussi, ce penseur, que M. Martha nous montre constamment préoccupé de son âme, ne croyait-il pas à l'immortalité de l'âme, c'est-à-dire à l'âme elle-même. qui n'est rien, si elle n'est pas immortelle." Les peines de l'antre vie, les récompenses, la félicité après la mort ne sont jamais indiquées, même comme hypo-
thèse, par Marc-Aurèle. Il ne parle que du repos en Dieu ; et ce repos, c'est celui de la parcelle détaillée qui rentre et s'absorde dans le tout, de la goutte d'eau qui se perd dans l'Océan, de l'âme un instant séparée qui retourne dans la grande Aine de Dieu, y abdique sa vie, son nom, son être, ('/est L'absorption panthéistique, la félicité suprême des fakirs indiens (1). »
Marc-Aurèle, que la Revue des Deux-Mondes représente comme un esprit ferme, n'avait sur aucun point des idées arrêtées. C'était un esprit chercheur et irrésolu, se complaisant dans ses incertitudes. Il condamnait et approuvait le suicide; il doutait de l'existence de Dieu, mais il priait par superstition devant toutes les idoles. Ce grand philosophe, ce profond penseur, cet esprit élevé, consultait les devins, et, pour s'assurer le gain d'une bataille, faisait jeter dans le Danube deux lions, des aromates et des objets précieux. M. Martha dit que son saint aimait à tel point la vérité, qu'on l'avait surnommé vérissime; il n'ajoute pas qu'il lui arriva de se prêter au mensonge, soit dans un intérêt d'État, soit même dans le seul intérêt de sa tranquillité ou de son amour-propre.
Comme les philosophes qui l'avaient précédé et comme ceux qui l'ont suivi, Marc-Aurèle refusait au peuple « au bas peuple, » ces «yeux différents de ceux du corps avec lesquels on voit ce qu'il faut pour bien vivre. » Le mépris du grand nombre a toujours été. el restera le caractère fondamental de toute philosophie séparée de l'Eglise.
(1) Les Antonins, par locomlc de Champagny, t. III, p. :2t.
Il riait clémenl et généreux; mais que de faiblesse se mêlai! à sa clémence. S'il faut l'admirer quand il refuse de punir les complices de Gassius . ce qui était, d'ailleurs, d'une bonne politique, ne faut-il pas le blâmer quand son indulgence ou plutôl son laisser-aller débonnaire compromet 1rs luis et les mœurs ?
Marc-Aurèle eut, à ce même point (!<■ vue, d'autres loris encore : il permit le désordre el le scandale dans sa propre maison. Peut-être l'impératrice Faustine n'a-t-elle pas commis tontes les fautes, tons les crimes dont l'histoire l'a chargée. Qu'on en rabatte beaucoup, ri il en restera beaucoup encore. Si Marc- Aurèle ne savait rien, connue on pourrait l'induire de ses lettres à Fronton, il était bien aveugle, bien ridicule; s'il savait quelque chose comme en témoigne l'histoire, il fut tant que Faustine vécut, bien tolérant, et lorsqu'elle mourut bien impudent, li avait dit un jour àdes amis qui le [M'essaient de purifier son palais » eu renvoyant l'épouse qui lui avait apporté la pourpre : — « si je rends la femme, je dois rendre la dot. ■■ Ce scrupule mêlé de cynisme lui dicta sans doute la conduite qu'il tint après la mort de l'Impératrice. « H prononça lui-même son panégyrique. 11 demanda au sénat de la déclarer déesse. Les villes d'Asie figurèrent à l'envi sur leurs monnaies Faustine Diane. Faustine placée sur le char des dieux, Faustine portée au ciel par un aigle, Faustine au milieu de ses enfants sons les traits de la lune au milieu (]c< planètes. Elle eut un temple à Rome et probablement dans d'autres villes. » N'y avait-il pas une bonne part de mensonge
dans tous ces regrets du l'tfmsiwieMarc-Aurèle? Ajoutons que, malgré son âge mûr el sa mauvaise santé, il se remaria promptement. Ce fut, d'ailleurs, « une de
ces unions de la main gauche que la loi permettait, que l'opinion tenait en défaveur (1). »
De tels traits ne jettent-ils pas un peu d'ombre sur « ce règne sans exemple d'un souverain qui, d'après M. Martha, se conduisit toujours en sage? »
Marc-Aurèle avait un fils qui fut l'empereur Commode. L'adolescent annonçait tous les vices que l'homme devait montrer. Il aimait la mauvaise compagnie, il s'entourait de ce qu'il y avait de pire dan^ cette Rome impériale et païenne dont la corruption dépassait tout ce qu'on avait vu jusqu'alors, et tout er que Ton pourrait voir, même si la mormonisme, le fouriérisme et le positivisme triomphaient. Marc- Aurèle voulut réformer ce redoutable entourage, mais Commode pleura, il fit le malade et l'empereur céda. Il permit que son fils, dont il connaissait les mauvais instincts, se pervertît complètement. Il y a mieux : il s'occupa d'assurer la pourpre des Césars, l'empire du monde à cet enfant dépravé. Il savail cependant quel monstre pouvait être un empereur romain comme celui que promettait Commode. Et n'oublions pas que l'hérédité du trône n'était à Rome ni une nécessité ni une loi. Marc-Aurèle pouvait, à l'exemple de Claude^ préférer un fils adoptif à son fils légitime. Tout au contraire, il ne recula devant aucun abus d'influence,
(t) M. le comte de Champagny. Les Anlonins , t. III, p. 168.
aucun excès de favoritisme pour que Commode fûl son successeur.
Les illusions el les ambitions de l'amour paternel peuvent, dira-t-on, expliquer cette tante. Nous le voulons bien ; mais alors il tant reconnaître que ce sage manquail de sagesse, etque cette âme pure^ recueillie en face d'elle-même, était très-accessible aux préoccupations mondaines.
Là Revue des Deux-Mondes glisse sur ces détails: mais elle croit triompher en faisant de Marc-Aurèle un penseur élevé, généreux, tolérant, un esprit large, si large que l'on a pu douter qu'il eul une doctrine, tant il lai>sa de liberté à tons les systèmes. Il esl certain que Marc-Aurèle salaria beaucoup de philosophes, et ne prit parti d'une façon tranchée pour aucune école, bien qu'il tut à peu près stoïcien. Néanmoins sa tolérance ne s'étendit pas jusqu'aux chrétiens. Il y eut deux persécutions sous le règne de Marc-Âurèle. La Revue des Deux-Mondes n'en dit rien. Et que pourrait-elle en dire, sans déranger sa thèse ? Ce prince philosophe, qui
accueillait avec la même bienveillance les stoïciens, les platoniciens, les épicuriens, les péripatéticiens , les cyniques; qui leur donnait même à tous dos chaires où ils se- combattaient aux frais de l'État ; ce prince clément, ce penseur généreux, fitverser le sang des chrétiens. Il avait le dilettantisme de la philosophie, il n'avait pas l'amour de la vérité. On ne voit même pas qu'il ait pris la peine d'étudier le christianisme, qui cependant était déjà, au simple point de vue humain, une grande force . et dont la philosophie devait dès
lors arrêter l'attention d'un vrai philosophe. Marc- Aurèle n'était qu'un amateur.
Il n'étudia pas le christianisme et il le condamna. Livré à lui-même, Marc-Aurèle n'eût peut-être point t'ait de martyrs ; mais ce sage si humain, qui sut déployer une certaine fermeté au profit des gladiateurs, n'en montra aucune pour maintenir aux chrétiens la liberté de la prière. Les apologies de saint Justin et de Meliton ne touchèrent ni son intelligence, ni son cœur; elles n'éveillèrent même pas en lui la notion de la justice. Le philosophe, dont on nous dit qu'il cherchait « la lumière à tous les coins du ciel, » ne comprit rien à des paroles comme celles-ci :
« Connais-toi donc toi-même et connais Dieu. Comprends quel rôle joue en toi ce qu'on appelle ton Ame. Par elle l'œil voit, l'oreille entend, la bouche parle; le corps tout entier est à son service. Et quand Dieu retire l'âme du corps, le corps tombe et se corrompt. Que ce moteur invisible de ton être te fasse comprendre le Dieu, moteur invisible du monde. Quand lui aussi retirera du monde sa puissance vivifiante, le inonde tombera et périra comme nous voyons périr le corps de l'homme... lève-toi donc du milieu de ces dormants ; ne sois plus de ceux qui baisent des pierres, qui jettent en offrande au feu le pain dont ils vivent, qui revêtent les idoles de leurs propres vêtements ; qui adorent, eux doués de sens et de raison, l'irrationnel et l'insensible : oui, lève-toi, pour ton âme impérissable, et alors la liberté te sera rendue... »
La première persécution que subirent les chrétiens,
bous Marc-Aurèle, n'eul pas lieu loin de l'empereur ; c'esl ;'i Rome même, el sous les yeux de ce sage, avec son plein assentiment, que les exécutions commencèrent. Les martyrs furenl nombreux. Il y en eul en Asie comme à Rome. El que leur demandait-on? une seule chose: de sacrifier aux dieux. L'éclectique Marc- Aurèle, qui payait toutes les philosophies et priai! à tous 1rs autels, ne comprenait pas que l'on refusât de s'incliner devant les idoles, el trouvait naturel que cette désobéissance fût punie de mort. Néanmoins, la Revue des Deux-Mondes assure qu'on n'a pu reprocher à ce prince que F excès delà vertu dont le monde avait alors le plus besoin : la clémence.
De 169 à 177, les chrétiens furent laissés à peu près libres. Mais alors une nouvelle persécution vintdonner à l'Eglise de nouveaux martyrs. Le sang des chrétiens coula presque partout. On cite des martyrs à Hume, à Pérouse, dans le Pont, la Phrygie, l'Egypte el dans la Gaule. Le> Églises de Lyonetde Vienne furent particulièrement éprouvées. Le légat impérial, déjà las de frapper, ayant ennsulté Marc-Aurèle sur ce qu'il devait faire, ce philosophe trop clément « amoureux de perfection inférieure o répondit que la marche à suivre était toute tracée par > les circulaires de ses prédécesseurs. » Avait-il besoin d'examiner sérieusement une affaire où il s'agissait tout au plus, comme le remarque M. de Ghampagny, de la vie d'une centaine de fanatiques? En conséquence, « il fit expédier, ou ses affranchis expédièrent en son nom, un ordre de mettre en liberté les citoyens romains qui (titraient renie le chris-
tiauisme, et de condamner à mort ceux qui persistaient à se déclarer chrétiens. Los non citoyens restaient, comme de droit, abandonnés au bon plaisir du légat. »
La Revue des Deux-Mondes ne s'explique pas trèsbien sur le caractère de la mort de son saint ; elle dit seulement, en phrases étudiées, que cette mort fut belle, sage, pieuse. M. Martha aime surtout à croire (jiie Marc-Aurèle a dit au momenl de mourir des choses sublimes. Il se persuade même que « dans la crainte de demeurer trop longtemps dans un monde corrupteur, et de se laisser aller à quelque faiblesse, » Marc-Aurèle a répété, en mourant, ce mot qu'il écrivait un jour dans le recueil de ses pensées : « Viens au plus vite, ô mort! de peur qu'à la fin je ne m'oublie moi-même! » — « Exclamation singulière et touchante, reprend la Revue des Deux-Mondes, qui montre qu'à cette conscience délicate, la mort causait moins d'horreur qu'une faute contre les lois ou les bienséances morales. »
Et que dit l'histoire? Elle dit que Marc-Aurèle, malade et sans espoir de guérison, triste d'ailleurs et ulcéré, refusa de prendre toute nourriture pour en finir plus vite. Le suicide couronna donc la vie de ce sage. Voilà ce que les Bulozophes appellent sortir du monde par crainte de se laisser aller à quelque faiblesse, et de manquer aux bienséances morales.
Et maintenant, nous n'hésitons pas à reconnaître <[ue Marc-Aurèle fut le païen le plus vertueux de son siècle. Il eut, dans leur plus complète expression.
toutes les qualités que comportaient les doctrines profanes dépouillées de leur orgueil. C'est assez pour mériter au temps présent le culte de la Revue des Deux- Mondes et les éloges de l'Académie; mais en dehors du camp bulozophique el académique, tout le monde ratifiera ce jugemenl de M. de Champagny, dans le beau livre que nous avons déjà plusieurs fois cité :
« Marc-Aurèle ne sut se mettre ni au-dessus delà multitude, ni au-dessus de ses courtisans, ni au-dessus de ses dieux,,.. L'esprit droit el la volonté ferme lui manquèrent ; philosophe, il plia devant les folies du paganisme; pur dan.-- sa vie, il garda pour des cultes impurs une craintive vénération; Romain par son origine, plus que par son éducation, il livra et lui-même et l'empire à toutes les mauvaises tendances de l'Orienl : ennemi du sang, parfois jusqu'à la faiblesse, il fit ou laissa proscrire les plus grands hommes de bien de son empire; adversaire obligé et officiel de Néron et de Domitien, il rentra vis-à-vis de l'Eglise dans les
VOieS de Domitien et de >o'to11. »
Ajoutons que les saints de la Revue des Deux-M ondes et de l'Académie française ne sont pas toujours aussi bien choisis.