ET SES RÉCENTS BIOGRAPHES
L'Académie française avait proposé pour le prix d'éloquence de 1863 une Etude littéraire su>- le génie et les écrits du cardinal de Retz. Les concurrents ont été assez nombreux, mais aucun des morceaux présentés n'ayant précisément mérité le prix, l'Académie en a donné deux. Il y a donc eu deux lauréats à défaut d'un bon discours. Si cette conclusion paraissait forcée, je renverrais, d'abord, au rapport de M. Villemain, lequel indique assez clairement la médiocrité générale du concours; ensuite, aux études qui ont obtenu le demiprix. Je défie le lecteur le plus accessible à l'éclat des couronnes académiques de ne pas s'incliner devant cette dernière preuve.
Le sujet offrait cependant de grandes ressources : il prêtait à une belle étude littéraire, historique et morale. Les lauréats, poussés par les exigences de
leur sujet, ont effleuré ces trois points; ils n'en ont traité aucun. Un autre écrivain, resté en dehors du concours, M. Léonce Curnier, a mieux jugé le cardinal de Retz el 1rs événements auxquels il a pris une si grande part. Il est vrai que M Curnier est entré en lice avec deux volumes. Mais ce développement, qui porte sur 1rs faits, n'était nullemenl nécessaire pour montrer Retz el son époque sous leur vrai jour. Ce n'est pas la place qui a manqué aux co-partageants du prix d'éloquence, MM. Topin el Michon ; ils ont certainement dit tout ce qu'ils avaient à dire. Puisque le solide travail de M. Curnier nous a rappelé leurs ébauches, nous parlerons de ces trois om pages; et du même coup nous essayerons d'apprécier le caractère de Retz et les doctrines de l'Académie, du moins celles
qu'elle peut couronner, car pour son compte elle n'en a point ; elle cherche le juste milieu, trouve le vide el s'en tient là.
Le prix d'éloquence a cependant été institué dans un tout autre luit, due/ de Balzac* son fondateur, avait stipulé t[iie le sujet proposé aux concurrents serait toujours religieux et que l'orateur terminerait son discours par une prière à Jésus-Christ. Il voulait aussi que la doctrine en fût soumise au jugement de la faculté de théologie. Ces prescriptions sont bien oubliées. Peut-être Mgr Dupanloup, MM. de Montalembert, de Broglie, deFalloux, de Carné voudront-ils les faire revivre? Qu'il nous soit au moins permis de recommander à leur zèle cette restauration. Le concours de 1863 en montre incontestablement l'utilité.
À.près avoir dit que le cardinal dû Retz offrait matière à une étude des plus intéressantes et même des plus importantes, il faut ajouter, à la décharge des lauréats, que cette étude n'était pas complètement libre. l'Académie, même quand elle propose un discours, impose à peu près un éloge. Elle veut que les réserves, — si îles réserves sont absolument indispensables,— soient toujours discrètes, et que toujours aussi des louanges viennent faire contrepoids. Le jugement net lui déplaît plus encore que la phrase simple. Il y a du convenu dans ses opinions comme dans son style. Quiconque vise à la palme académique (palme d'or) sait cela et s'y soumet. 11 était donc difficile que Retz fût bien apprécié.
Comment juger académiquement cet homme dont la duplicité lit toute l'unité, qui fut mauvais évêque et défendit très-bien en certaines circonstances les droits de l'Eglise, qui conspira contre la cour et sut plus d'une fois se montrer courtisan, qui se posa en réformateur politique, en défenseur des droits du peuple afin de s'imposer au pouvoir royal dont il eût fait volontiers un pouvoir despotique? Pour conquérir sur ce sol mouvant les lauriers littéraires et aurifères de l'Académie, il fallait naviguer entre les principes et se tenir toujours à une sage distance de la vérité, si féconde en écueils.
Les faits dominants de la vie de Retz sont bien connus; néanmoins nous devons les rappeler afin
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d'éclairer ce que nous avons à dire. Nous le ferons avec la brièveté d'un dictionnaire.
Paul de Gondi, archevêque inpartibusde Corinthe, coadjuteur, puis archevêque de Paris, cardinal de Retz, naquit à Montmirail en 1614. Cadel de famille, il fut destiné à l'étal ecclésiastique et protesta dès son adolescence contre les intentions de ses parents; mais les libertés gallicanes ne tenaienl pas compte de ces sortes de protestations. 11 eut (\<>± duels à l'âge <>ii l'on est encore an collège el afficha une conduite déréglée a tin d'éviter la soutane. Son père, quoique bon chrétien, persista dans ses premières vues, et Paul de Gondi devint prêtre malgré lui. Il tant le dire, non pas à la décharge de sa vie, niais pour montrer au moins qu'il ne débuta point par d'odieux calculs. On put croire un instant qu'il se résignerait aux devoirs de sa profession, car il se mit avec zèle à l'étude des sciences religieuses ; malheureusement e son âme resta la moins ecclésiastique qu'il y eut jamais. » S'il travaillait, c'était dans une pensée d'orgueil; il voulait se distinguer de o ceux de son ordre. - En même temps qu'il étudiait la théologie, il méditait l'histoire des grands conspirateurs. Conspirer, lui avait paru dès son enfance et devait lui paraître toujours l'acte le plus digne d'un esprit vigoureux. A dix-huit ans, il publia son premier ouvrage, la Conjuration de Fiesque. 11 y mit les idées qui l'occupaient sans cesse. Richelieu ne se méprit point sur le caractère du jeune homme qui débutait ainsi. « Voilà, dit-il, un dangereux esprit. » Gondi connut ce propos, il en fut tlatté, mais sa haine pour le
cardinal s'en accrut, et qnelques années plus tard il outrait dans une conspiration qui devail débuter par l'assassinai du grand uiiuistrc.il eut d'abord quelques .scrupules ; il aurait préféré que Richelieu ne fût pas prêtre et prince de l'Eglise. Cette hésitation fut de courte durée. Bientôt, a-t-il dit, o j'embrassai le crime qui nie parut consacré par de grands exemples, justifié et honoré par un grand péril. » Une circonstance fortuite empêcha les conjurés d'exécuter leur dessein, et Retz perdit l'occasion « de se couvrir de gloire. » Le mot est de lui et il récrivit en pleine maturité.
Après la mort de Richelieu et de Louis XIII, Retz fut nommé coadjuteur de François de Gondi, son oncle, archevêque de Paris. Il s'occupa avec activitédes intérêts du diocèse; il sut plaire aux chanoines, aux curés, au peuple ; il fit d'abondantes aumônes. Bref, il voulut devenir populaire afin de se créer un parti. Mazarin pénétra bien vite la pensée du Coadjuteur; il le surveilla, il le tint à l'écart, mais il ne put l'empêcher d'atteindre son but. Lorsque le parlement se crut assez fort pour mater l'autorité royale, Retz était l'homme le plus influent de Paris. Aussi devint-il, sinon le chef de la Fronde, qui n'eut jamais de chef bien reconnu, au moins, son principal meneur.
11 se mêla avec beaucoup d'audace et de duplicité aux mille intrigues de cette époque. Vaincu enfui par Mazarin, qui lui était, au fond, très-supérieur, il fut emprisonné à Vincennes, puis au château de Nantes d'où il réussit à s'évader. Il était alors archevêque de Paris par la mort de son oncle, et cardinal. Anne
d'Autriche lui avait promis le chapeau dans un moment où il la servail el avail loyalemenl tenu parole. Aucune opposition n'était venue de Rome, où les débordements de Retz étaient ignorés. 11 se réfugia d'abord en Espagne; il passa ensuit»' dans 1rs Etats de l'Eglise el sut y tenir une conduite régulière. — L'homme d'aventures, l'homme de désordre n'était pas mon cependant; Retz le montra dans d'autres voyages. Des négociations engagées à l'époque même où il était à Vincennes l'amenèrent à se démettre du Biége de Paris. Ce résultat ne fut pas obtenu sans peine. Retz, pour revendiquer ses droits, sut se montrer archevêque. 11 obtinl des compensations qui lui assuraient une large existence. Rentré eu France, il eut enfui une vie régulière, et bientôt il put croire qu'il obtiendrait la faveur royale. Louis XIV le consulta dans ses différents avec Rome et le chargea de le représenter dans deux conclaves. 11 justifia la confiance du mi par un zèle où l'homme politique paraissait beaucoup plus (pie le cardinal. Néanmoins il fut tenu à distance et dut reconnaître que son rôle était fini. 11 mourut à Paris en 1679. On savait alors qu'il avait commis de grandes fautes; cependant il ne fut bien connu que par se> Mémoires, publiés en 1717.
Voilà, en deux mots, quelle fut la vie de Retz. Notons que l'appui des jansénistes ne manqua jamais au Goadjuteur. Ces sectaires, aux allures puritaines, s'entendaient fort bien avec les libertins. 11 leur suffisait d'v avoir intérêt.
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Entrons maintenant dans quelques détails à la suite des lauréats de Y Académie, et examinons dumêmecoup la littérature, l'histoire et les doctrines quece «corps illustre b peut couronner.
L'étude de M. Michon n'est pas sans mérite. Elle a du mouvement el delà chaleur. On y rencontre aussi
quelques traits bien venus à côté de traits cherches et manques. Mais s'il est une qualité qui lui manque presque toujours, c'est la qualité académique. Nous n'en ferons pas un crime à l'auteur. Cependant chaque genre a ses exigences, et lorsque Ton écrit un discours en vue du prix, d'éloquence, il conviendrait de ne pas tomber dans le vaudeville. Or, M. Michon imite souvent M. Siraudin. Il rappelle la lutte de son héros, encore étudiant, contre un parent de Richelieu et ajoute: « Son triomphe faillit mettre l'Université à la belle étoile. )> A propos des continuelles hésitations du duc d'Orléans, il dit « Le duc avait toujours sa santé pour prétexte et la colique pour excuse. » L'Académie tient aux comparaisons ; M. Michon lui en donne, mais il en risque de singulières. « Comme certains marquis, dit-il, qui conservent une forme de carrosse passée de mode, Saint-Simon affecte aussi parfois une diction presque archaïque. » Nous ne savions pas qu'il y eût encore des marquis si originaux; et de plus, nous devons avouer que la vue de leurs carrosses ne nous eût pas l'appelé le style de Saint-Simon. On voit, du reste, que M. Michon n'oublie pas toujours les cou-
venances académiques: il dit carrosse et non pas voiture. A.ulre image: l'œuvre de Retz les mémoires « paraît interrompue plutôt que finie. Mais c'est là t encore une image de sa vie, et ce grand ou> • mm terminé esl comme une de ces colonnes brisées
qui surmontent un monument, t Où l'auteur a-t-il vu des colonnes sur 1rs monuments? Les négligences abondent, et, malgré le visa académique, bien des phrases paraîtront d'un petit français. M. Michon nous montre a le parlement transformé en les Etuis de 89. o Enfin il y a aussi du phébus. Exemple :
Mazarin dont la nuit fut la guerre civile, le songe o l'établissement de la monarchie et le dernier réveil
le traité des Pyrénées.
Dans sa trop brève appréciation des Mémoires de Retz comme œuvre littéraire, le critique chez M. Michon ne t'ait pas honneur au lauréat : a II y a peut-être, dit-il, dans ses Mémoires, quelquefois un pende négligence, ailleurs un peu d'affectation. » Ce peut-être et ce quelquefois tout sourire à propos d'un ouvrage où fourmillent les négligences.
M. Michon nie paraît mieux inspiré dans son parallèle entre Retz, La Rochefoucauld et Saint-Simon. Cependant, je ne voudrais pas souscrire à toutes ses appréciations. Est-il bien certain, en effet, que « La « Rochefoucauld soit plus un penseur, Saint-Simon un peintre, Retz un historien, d Cette distribution donne à la phrase de la mesure et du poids ; elle est conforme aux règles de la rhétorique; niais ou peut y trouver justement à redire. Les pensées abondent dans les
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écrits du Goadjuteur; elles y ont même souvenl cette tonne sententieiise qui impose à la foule. Un des maîtres de la critique littéraire , 31. Frédéric Godefroy, dit à ce propos dans le deuxième volume de sa belle Histoire de la littérature française : e Les pensées liantes et solides sont assez nombreuses dans les Mémoires pour que trois écrivains , lord Chestertield, Adrien Lezay cl Mussel-Pathay , aient pu , en les détachant, en faire des recueils de m a, rimes aussi intéressants qu'utiles. » Intéressants, oui, utiles, la chose nous paraît douteuse (1).
Quant aux portraits, Retz était vraiment peintre. Il le prouve partout dans ses Mémoires. Voici, par exemple, le portrait de madame de Longueville :
« Madame de Longueville a naturellement du feu d'esprit ; mais elle en a encore le fin et le tour. Sa capacité, qui n'a pas été aidée par sa paresse, n'est pas allée jusqu'aux affaires dans lesquelles la haine contre M. le prince l'a portée', et dans lesquelles la galanterie l'a maintenue. Elle avait une langueur dans ses manières qui touchait plus que le brillant de celles mêmes qui étaient plus belles. Elle eu avait une, même dansl'es-
(1) Notons au passage une malheureuse remarque de M. lopin. 11 célèbre le mérite des maximes semées dans les Mémoires de Retz et ajoute: « Si elles avaient été séparées des mémoires dans lesquelles elles se trouvent, et publiées isolément comme celles de La Rochefoucauld, la gloire de pénétrant moraliste se serait ajoutée pour de Relz à celle de grand narrateur. » M. Topin ne connaît donc pas les recueils dont parle M. Godefroy? Cela dénote une étude légère du sujet et peu d'érudition littéraire.
prit, qui avait ses charmes, pan-.' qu'elle avait des réveils lumineux et surprenants. Elleeùl eu peu de défauts si la galanterie ne lui en eût donné beaucoup. Comme sa passion l'obligea de ne mettre sa politique qu'en second dans sa conduite , héroïne d'un grand parti, elle en devinl l'aventurière. La grâce a rétabli ce que le monde ne lui pouvait rendre. -
N'est-ce pas charmant, el ne sent-on pas que c'esl exact?
Que de personnages peints en deux lignes! Le duc de Beauforl : ■< cetespril court et lourd, dontle jargon t'unuait une langue qui aurait déparé le bon sens de Caton : o le prince de Conti : ■ ce zéro qui ne multipliait que parce qu'il étail prince du sang; o La Rochefoucauld, « qui n'a jamais été guerrier, quoiqu'il tut très-bon soldat', qui n'a jamais été bon courtisan, quoiqu'il ait toujours eu bonne intention de l'être, qui a toujours eu du je ne sais quoi en tout. Le maréchal delà Milleraye, <i tout pétri de bile etde contretemps. 0
Mais si Retz esl peintre autant que Saint-Simon. est-il meilleur historien que ce duc enragé aimant, il Ta dit, à nager dans sa vengeance? C'esl fort contestable. 11 est moins haineux, moins 'étroit que Saint- Simon et se montre plus occupé de la chose publique. Au fond cependant, qu'il rapporte ses actes de courageel d'habileté ou ses infamies, il n'a qu'un but : Se dresser un piédestal. Il pose devant la postérité. Il n'est juste el exael que s'il y trouve profit pour son rôle ou, tout nu moins, pour sa vanité. D'ailleurs, sa
verve l'emporte souvent et s'il ne peut placer une bonne épigramme qu'aux dépens de la vérité, il
sacrifie bien vite La vérité. Cela lui paraît si naturel qu'il le fait sans efforts, et même sans y songer.
Revenons à M. Michon.
Les erreurs en matière d'appréciation littéraire et les fautes de style peuvent être une question de goût; les erreurs de fait prouvent une étude insuffisante. Il y a aussi de ces erreurs dans le travail de M. Michon.
Il dit que le jour où les Frondeurs et les royalistes se livrèrent bataille au faubourg Saint-Antoine, le due d'Orléans fit tirer le canon de la Bastille sur les troupes royales. Or. pendant que les deux armées étaient aux prises, le due d'Orléans ne sortit pas du Luxembourg, no se mêla de rien, ne donna aucun ordre; ce fut sa tille, la duchesse de Montpensier, qui prit l'initiative de ce coup décisif, et « tua ainsi son mari, » selon l'expression de Mazarin, faisant allusion aux visées de la jeune princesse sur la main de Louis XIV.
Et ailleurs : « M. le prince ne supportait pas d'être « contredit, Retz en avait appris quelque chose entre « les deux portes du palais. » M. Michon fait allusion au danger que courut Retz quand il fut serré, non pas entre les deux portes du palais (ce qui ne l'eût guère exposé), mais entre les deux battants de la porte de la grand'chambre. Il oublie que c'est La Rochefoucauld et non Coudé qui voulut se débarrasser ainsi du Coadjuteur.
Ailleurs encore : - Peut-être Corneille empruntaci t-il quelques-uns fie ses grands caractères au sou-
j venir du Fr leur, qui avail vu de près tant de
« béros et surtoul tanl d'héroïnes, o A L'époque où Retz voyail Corneille dans L'intimité, celui-ci ôtail bien loin d%Horace, de Cinna, du Cid, de Polyeucte; il taisait Pulchérie. C'est un anachronisme d'une trentaine d'années. En pareille matière La chose est piquante, surtoul quand on s'adresse à L'Académie. lu des actes nui relèvent un peu Le caractère de
RetZ, c'est le SOin qu'il prit <le désintéresser ses créanciers; il s'imposa dans ce but de durs sacrifices. M. Michon lui ôte ce mérite, o II laissa, dit-il, Le roi acquita ter ses dettes.
Ces erreurs sont assez graves , et l'un est d'autant plus porté à les relever que le ton de M. Michon est plus tranchant. Jamais écrivain n'a moins reculé devant une affirmation. C'est ainsi qu'il attribue à Retz certaine apologie des Frondeurs dont rien ne prouve qu'il tut l'auteur. En revanche, il est vrai, il ne mentionne pas le curieux écrit du cardinal, intitulé : Réflexions dit cardinal de Retz sur la distillerie de Descartes par dom Robert. Cet écrit est très-favorable à la philosophie cartésienne. Aussi M. Cousin l'a-t-il loué dans ses Fragments philosophiques ; il > voit o le bon sens et l'esprit naturel aux prises avec la subtilité et la témérité d'une fausse science, o Qu'on ne s'y trompe pas, les subtils et les téméraires sont les adversaires du cartésianisme. Nous ne reprocherons nullement à M. Michon de n'avoir pas adopté ce jugement; mais il devait au moins apprécier sur l'écrit qui l'a dicté. 11 constate, d'ailleurs, que Retz s'adonna à l'é-
tude du cartésianisme, puis il ajoute avec n\u> irrévérence dont nous ne pouvons le blâmer : « .1»' ne sais si ce fui par esprit de pénitence, o
A ces critiques de détail nous devrons ajouter quelques observations sur le fond des choses; mais avant de dire commenl M. Michon juge Retz et les événements auxquels il prit pari, occupons-nous du discours de M. Topin.
Les amis de 31. Michon doivent le féliciter de n'avoir eu qu'une demi-couronne. Lorsqu'on le quitte, la justice commande de le critiquer; après avoir lu son enlauréat, il faut le louer. M. Michon a de la verve, des velléités de style, un certain coloris; son discours se tient, il est ordonné et vivant. M. Topin est terne, encore terne, toujours terne. Si M. Michon gâte quelquefois l'esprit qu'il a par celui qu'il veut avoir, M. Topin ne s'expose pas assez à ce péril. Les phrases lourdes, longues , embarrassées, succèdent sans relâche aux phrases embarrassées, lourdes et longues. Il est impossible d'être moins littéraire. Et cependant il y a de la recherche, une recherche constante sous toutes ses pesanteurs. M. Topin, bien qu'il n'ait aucune idée du style, vise toujours au style. Il a lu les modèles et ne désespère pas de les rencontrer, mais il marche à tatous et le hasard ne le porte jamais du bon côté. Sans doute on reconnaît ça et là, dans son pénible travail, une tournure empruntée aux maîtres ; seulement il lui manque ce quelque chose qui est l'élé-
e, mi la saveur, ou la force, ou L'éclat. Figurezvous quelque fille rustique, épaisse, rougeaude el mal bâtie, habillée en femme du monde et copianl les allures d'une grande dame entrevue au passage, vous aurez une idée assez exacte des grâces littéraires de M. Topin. On prétend que la nature livre ses secrets à ses adorateurs. Retz n'est pas d'aussi facile composition. M. Topin qui l";i beaucoup adoré n'en a rien obtenu.
Citons deux phrases de M. Topin prises dans les passages réussis. Il demande la permission de faire dans la Fronde une distinction qui lui parait importante, el il la fait :
« D'un coté, dit-il, on pourrait placer 1»' peuple, non pas la populace que soulevait tour à tour l'or de tel ou tel parti, mais le peuple qui paye, le peuple épuisé par les longues guerres précédentes et par L'augmentation des impôts, leur conséquence inévitable. Le peuple qui, irrité du désordre apporté dans les finances et du long despotisme de Richelieu, voyait avec répugnance un prêtre remplacer un prêtre au pouvoir, et, dans ce prêtre, retrouvait un étranger dont l'influence sur la reine rappelait celle du maréchal d'Ancre, dont les manières, les habitudes, le langage n'étaient pas français, et qui, capable de continuer l'œuvre de son prédécesseur à l'extérieur, était bien au-dessous de sa tâche pour l'organisation intérieure. »
M. Topin est-il bien assuré que le cardinal Mazarin, ci- prêtre qui remplaçait un prêtre, tut un prêtre?
Voici la seconde phrase et la suite de la distinction qui paraît importante à M. Topin :
« D'un autre côté, on placerait Anne d'Autriche, que La mort de Louis XIII et l'extrême jeunesse de Louis XIV appelaient pour longtemps au pouvoir, après un isolemenl el presque un exil de vingt années, et qui puisa dans sou amour maternel l'admirable inspiration et la force d'immoler ses anciennes affections aux véritables intérêts de son fils, de se séparer de ses amis de la veille et de choisir pour premier ministre Mazarin, qu'elle n'aimait pas encore, Mazarin, présenté par Richelieu dont elle a été victime, Mazarin, le continuateur de la politique acharnée de son maître contre la maison d'Espagne, et, en considérant les grandes choses que la puissance de Tune, unie au génie de l'autre, vont obtenir au dehors, en considérant les immenses obstacles qu'ils vont rencontrer au dedans, et qui ne les arrêteront pas, on est en quelque sorte tenté d'oublier leurs fautes; les défauts mêmes de Mazarin, ces artifices continuels, cette ruse italienne, le peu de solidité de ses promesses, la duplicité de sa conduite se transforment presque en qualités, tant on se réjouit qu'il les possède au moment où ils vont lui être indispensables pour le salut de la France. »
Il faut que l'Académie ait la passion des phrases à péi'iodes pour les couronner, même quand elles sont aussi longues, aussi tirées, aussi empêtrées. Balzac disait ([n'en lisant Eugène Sue, il croyait entendre un avocat parlant la bouche pleine : il y a de l'Eugène Sue dans M. ïopin. Et quelle abondance de tournures vicieuses, d'expressions impropres ! Il blâme la morale de Retz, m cette singulière morale au moyen de laquelle
la prétendue grandeur «lu bul poursuivi justifie à ses
yeux 1rs crimes mêmes commis pour l'atteindre, o — a On viiii ensuite survenir les conséquences de sa conduite. » — ■• Sa plume impétueuse se précipite sans
s'arrêter à la suite de sa pensée <|ui c t el vole...
trouvant L'expression sans beaucoup la chercher. « — De Retz exerce un attrail particulier. » — « De Retz t'ait de chacun de ses Lecteurs son complice involontaire pour se défigurer. » — « Ce serait nous condamner sûrement à un défaul presque certain. » — e Ma- /arin cherche à brouiller le coadjuteur avec le clergé de la province. Retz se baisse et se contente de parer le coup, o
Une phrase encore el nous en aurons fini avec le style de M. Topin, style académique el éloquent (ne L'oublions pas), puisque l'Académie lui a décerné le prix d'éloquence :
« Il eût fallu dans la Fronde, pour arriver à une heureuse réforme, un intérêt général }>lits distinct. Il eut mit , d'ailleurs, dans l'admirable économie de notre histoire de juive auparavant aboutir l'anarchie du temps de la Fronde à un pouvoir absolu qui, par ht force fatale des choses, abusera de sa puissance, et d'excès en excès, de faute en faute, en viendra au point de produire une tendance universelle vers la liberté, qui seule pourra engendrer une révolution irrésistible et féconde. »
M. Topin a su éviter les grosses erreurs de fait, mais visiblement il connaît peu L'époque dont il parle. Sun travail esl très-superficiel. Rien de net. rien de précis
dans l'appréciation des hommes et des événements; et bien qu'il soit beaucoup plus long que M. Michon, il est plus incomplet. 11 parle à peu près uniquement de la Conjuration de Fiesque et des Mémoires. Ces deux œuvres, la dernière surtout, onl assurément une grande importance dans la vie de Rot/.: néanmoins un discours éloquent sur ses écrits et son génie ne devait pas négliger tout le reste. Le rapprochement que fait 31. Topin entre le travail de lift/, et celui de Mascardi sur la conjuration de Fiesque est à peu près la seule chose que 31. Villemain ait cru pouvoir louer sans réserve. A son avis, en montrant que Retz ne s'était pas borné à suivre Fauteur italien, 31. Topin a fait une découverte. Ce mot prouve que si M. le Secrétaire perpétuel de l'Académie est toujours prêt à parler de tout, il peut cependant lui arriver d'ignorer quelque chose. 31. Topin n'a rien découvert. L'auteur de YHistoire du mouvement intellectuel dans la première moitié du xviie siècle, 31. Jolly, avait déjà signalé cette particularité. Et il ne prétendait pas avoir fait une découverte. La prétention eût été très-déplacée, puisqu'une contemporaine de .Retz, la duchesse de Nemours, constate dans ses Mémoires 'année 1649; que Retz ne fit que feindre de traduire l'auteur italien, et osa même entreprendre de justifier ce que celui-ci avait si fortement et si sagement condamné. Faut-il d'autres témoignages? Voici celui de 31. Frédéric Godefroy, disant en quelques lignes tout ce que 31. Topin explique en plusieurs pages.
« Rien de plus opposé que l'esprit de l'auteur origi-
nal à celui il<' son prétendu traducteur. Mascardi esl un homme d'ordre, un ennemi déclaré des factions. Il peint le comte de Fiesque sous les couleurs les plus défavorables; il déclare que ce jeune homme avail été mal élevé, et que les gens sages répétaient souvent qu'il croissait pour le malheur de sa patrie. L'abbé de Gondy fait au contraire «lu comte le portrait le plus brillant : il lui reconnaît toutes 1rs qualités d'un chef de parti; il essaye de tout glorifier dans son audacieuse entreprise : e1 pour le justifier d'avoir longtemps caché ses desseins, il appuie sur cette circonstance qu'il n'avait pas craint de témoigner hautement sa haine pour les Doria (1). »
Sur ce point, que M. Yillemain trouve capital, tout le mérite de M. Topin consiste donc dans la reproduction du texte italien, en note du texte français. Pour obtenir ce grand résultat, que d'autres avaient indiqué, il suffisait de se procurer Mascardi. La chose était facile; il n'y a pas de bouquiniste qui n'y eût réussi.
Voyons maintenant comment nos deux demi-lauréats apprécient Retz lui-même, l'époque où il a vécu et les événements auxquels il a pris part.
M. Michon divise la Fronde en trois actes, où « elle eut successivement pour acteurs le peuple, les bourgeois et les princes. » Ainsi le peuple la commença,
(1) Histoire de la littérature française, T. IF, chez Gaume frères et Duprey, Paris, 1860.
les bourgeois la continuèrent, les princes la finirent. C'est là une division toute de fantaisie; elle sonne agréablement à l'oreille, elle peut séduire l'esprit, l'histoire la repousse. Le peuple, comme l'entend 31. Michon, le peuple de la rue ne fut jamais qu'un instrument tantôt entre les mains de la bourgeoisie, tantôt au service des princes; et s'il montra plus de zèle pour celle-là que pour ceux-ci, ce fut par suitede causes purement accidentelles.* La Fronde, dit plus loin « M. Michon, esl une prodigieuse alliance entre une a noblesse qui veut reculer dans le passé et un peuple « quiveut tout d'un coup avancer de deux siècles. » Où M. Michon a-t-il vu cela? Le peuple de Paris se passionna pendant la Fronde pour et contre des individus ; il n'eut jamais une idée politique bien arrêtée. Notre auteur l'avoue sans y songer par cette phrase sentencieuse : « La révolte échoue toujours lorsqu'il n'y a pas d'idées derrière les barricades. » Or, la Fronde a échoué. Il est vrai qu'à la suite de cet axiome contestable, 31. Michon tombe dans une nouvelle contradiction en s'écriant à propos du règne de Louis XIV : « Ce n'est [Auspour la liberté qu'on combat, c'est pour une place devant le soleil. » Comme il n'y avait pas d'idées derrière les barricades et comme le peuple n'eut jamais la pensée d'entrer à la cour de Louis XIV et d'y prendre place devant le soleil,i\ en résulte que c'était la noblesse qui, pendant la Fronde, combattait pour la liberté. Mais, combattre pour la liberté, ne serait-ce pas combattre pour une idée? C'est donc là, tout au moins, une nouvelle évolution de la pensée de 31. Mi-
chon. I>m reste, de celle-ci comme des autres, il n'a pas conscience.
Est-il plus exact quand il parle du Coadjuteur? Il attribue à son héros •• qui, dit-il, songea, je cnns, h la création d'un tiers-parti, •• la pensée ■ d'établir un o corps politique entre le pouvoir el la nation, de faire
i sortir des malheurs de la guerre civile, | ' les
■ peuples des garanties de liberté, pour la royauté lin
salutaire contrôle qui l'eût empêchée de se perdre. Les données de l'histoire et les aveux mêmes de Retz condamnent cette conjecture. R.et2 a de grande vues dans les Mémoires qu'il écrivit longtemps après les événements; mais ses actes, comme l'un des chefs de la Fronde, ne montrenl pas un homme de principe voulant établir le gouvernement sur des bases nouvelles. C'est un ambitieux doublé d'un intrigant habile et résolu cherchanl à profiter (\rs circonstances, et sans autre mobile que sa propre satisfaction. On lient même douter qu'il fut réellement ambitieux. Son ambition avait, du moins, un caractère particulier. D'autres visent à obtenir le pouvoir; il visait, lui, à remporter d'assaut. Il ne voulait pas être choisi par la volonté souveraine comme l'avaient été Richelieu et Mazarin, il voulait s'imposer. Devenircardinal-ministre par suite d'une conspiration bien ourdie, rehaussée d'une guerre civile bien conduite, voilà quel était «on but. Autrement le pouvoir lui eût paru sans saveur. N'est-ce pas là ce qu'il dit au fond, en vingt endroits de ses Mémoires ? On conçoit de telles idées chez un collégien; mais l'homme mûr qui les nourrit avec complai-
suicc qui en fait la règle de sa vie, est fortement entaché de fatuité et même de faquinisme. Chez un prêtre, chez un archevêque, elles sont particulièrement odieuses et méprisables.
Après avoir prêté à Retz le noble dessein de sauver tout à la fois le peuple et la royauté, M. Michon, auquel les contradictions ne coûtent rien, nousle montre,
ne laissant échapper aucune occasion de tout envenimer; » il n'éprouve, non plus, nul embarras à dire que ses idées politiques servaient de masque à son ambition et que le désir de « succéder à Mazarin dans le ministère et dans le cœur d'Anne d'Autriche, » fut " ce qui le fit Frondeur. » Il y a loin de là au projet d'établir un pouvoir modérateur entre la royauté et la nation.
Les appréciations de M. Topin sur la Fronde unt plus d'un point de ressemblance avec celles de M. Michon; il y voit une grande cause; mais cependant il ne lui est pas bien démontré que cette cause fût grande. D'un côté il y a ceci qui le séduit, de l'autre côté il y a cela qui lui répugne. Bref, le sage M. Topin voudrait faire une juste distribution des éloges et des blâmes. En conséquence, il ne conclut pas et laisse le lecteur devant un point d'interrogation.
Glace à cette réserve, M. Topin ne s'égare pas jusqu'à prendre au sérieux les hautes visées politiques dont Retz, écrivant ses Mémoires, jugea bon de se gratifier; il dit même que cet inimitable maître n'a pas tenu compte dans la pratique des grands côtes qui, dans sa retraite, lui ont apparu brillants et lumineux.
M ; 1 1 > puisque ni l'un ni l'autre des lauréats n'exprime une pensée nette sur la Fronde, cherchons ailleurs une opinion que nous puissions accepter. I « • a encore nous devons donner un rapide résumé des faits les plus saillants.
Le parlement, tenu en respecl par Richelieu, supportait avec peine l'autorité de Mazarin. Il voulail profiter de la minorité de Louis XIV pour acquérir el affermir une prépondérance que la royauté ne pourrail plus lui dispute?. On prévoyail cette lutte. Le prince de Guéméné repoussant, peu de temps avant la mon de Louis XIII, 1rs plaintes des parlementaires, leur avait dit : « Messieurs, vous prendrez bien votre revanche dans la minorité. » La question des impôts, qui donne toujours tant de prise sur l'opinion, fournit au parlement l'occasion de se rendre populaire. Il refusa d'enregistrer des édits fiscaux présentés par la reine régente. Son opposition devint plus vive à mesure qu'il gagna plus de popularité. Deux édits nés de la détresse du trésor ou de YEpargne, comme on disait alors, lui donnèrent de nombreux et importants auxiliaires. Le premier augmentait le nombre îles maîtres des requêtes; le second supprimait pour quatre ans les émoluments de tous les membres des compagnies souveraines, mais, en même temps, il faisait disparaître la taxe appelée paulette. Le parlement seul était excepté de celte mesure; il épousa néanmoins la querelle des autres compagnies et tint
avec elles une assemblée générale où fui rendu le décret d'union. Les coalisés entreprirenl immédiatement de réformer l'État, sans oublier leurs propres intérêts. Ils commencèrent par dire : l'État c'est nous, en attendant que Lous XIV vînt les annuler en leur disant : Y Etat c'est moi. Autre excès que le premier lit trop facilement accepter (1).
Le conseil du roi cassa l'arrêt d'union. Le parlement et les compagnies refusèrent d'obéir et prirent. en protestant de leur dévouement au trône, des résolutions qui détruisaient l'autorité royale. La cour offrit de transiger; ses offres furent repoussées.
Pour soutenir de tels empiétements comme pour les réprimer, il fallait recourir à la force. Mazarin comptait sur Coudé ; le parlement s'appuyait sur la population parisienne soumise absolument à son influence et à celle du Goadjuteur. Or, celui-ci s'était jeté dès le principe dans le mouvement; il l'avait même préparé. Tandis que les magistrats rendaient des arrêts contre les lois, Retz travaillait le peuple. Que rêvait-il? Il rêvait tout. « Je voyais, a-t-il dit, la carrière ouverte pour la pratique des « grandes choses « dont la spéculation m'avait beaucoup touché dans « mon enfance. Mon imagination me fournissait toutes « les idées du possible; mon esprit ne les désavouait « pas. » Comme il tenait à conspirer dans les règles,
(1) Les compagnies unies dans celte entreprise, étaient le Parlement, la Cour des comptes, la Cour des aides, le Grand conseil. On les appelait souveraines parce qu'elles jugeaient en dernier ressort.
il c'avait pas tout de suite rompu avec la mur. Loin de là, ru même temps qu'il aiguillonnai! les parlementaires, il faisail bon visage à la Régente el se posait en conciliateur. D'autre part, il ouvrait des négociations avec les grands seigneurs mécontents, afin que les Parisiens eussenl au moment «lu combat des chefs militaires capables de les guider el assez connus pour donner à la lutte une véritable importance. Le calcul était sage. Les bourgeois et les ouvriers de Paris, Livrés à eux-mêmes, pouvaienl faire nue émeute : mais pour ([ne l'entreprise devînl sérieuse, s'étendîl aux provinces, el réduisîl la cour à d'irrévocables concessions, il fallait à sa tête des personnages intéressés à jouer la partie jusqu'au bout et dont le nom fût une force. Retz s'occupa doue de trouver des alliés au parlement (1).
La Journée des barricades août 1648) mit la cour dans l'obligation de céder. Les vainqueurs, enivrés de leur victoire, doutant avec raison de la parfaite bonne foi de Mazarin, et poussés par le Goadjuteur qui n'entendait pas s'arrêter si vite, voulurent assurer leur succès par de nouveaux empiétements. Ils persistèrent dans leur opposition et continuèrent d'exciter les esprits non-seulement contre Mazarin mais aus>i contre
(1) Nous ne contestons pas que, durant toute la Fronde, il y eût dans le parlement des hommes réellement dévoués k la nation et au roi. Mathieu Mole et do Mesmes, cherchèrent incontestablement de bonne foi un sage milieu. Cependant ils ne lurent pas étrangers aux entraînements de l'esprit de corps. Du reste la Fronde les compta bientôt parmi ses adversaires.
la reine-régente. Elle ne pouvait paraître en public sans être outragée; « on no l'appelait que dame Anne; et si l'on y ajoutait quelque titre «''était un opprobre. Le peuple lui reprochait avec fureur de sacrifier l'État à son amitié pour Mazarin ; et, ce qu'il y avait déplus insupportable, elle entendait de ions côtés ces chansons et ces vaudevilles, monuments de plaisanterie et de malignité qui semblaient devoir éterniser le doute où l'on affectait d'être de sa vertu (1). » Madame de Motteville dit à ce sujet dans ses Mémoires que « ces insolences faisaient horreur à la reine, et que les Parisiens trompés lui faisaient pitié. »
La cour quitta Paris sous la protection de Condé et suivie du duc d'Orléans, oncle du roi. Cette fois, la question ne pouvait plus être tranchée ou plutôt ajournée par une émeute ; la guerre civile allait commencer. Condé prit le commandement des troupes royales. Les complices du Coadjuteur, le prince de Conti, les ducs de Bouillon, de Longueville, deBeaufort, etc., vinrent se mettre à la tète des Parisiens. Un peu plus tard, Turenne promit son concours. Depuis longtemps déjà, Retz songeait à s'appuyer sur l'Espagne. 11 n'hésita pas à suivre ce projet auquel les chefs militaires de la Fronde s'associèrent sans hésitation et qui rencontra de nombreux appuis dans le parlement. La politique de Mazarin et les armes de Condé , secondées par quelques parlementaires opposés aux mesures extrêmes, firent enfin tomber les résistances. La Fronde
I Voltaire, Siècle de Louis XIV, l. 1, p.o3, édït. de 1815.
ne fut pas précisément vaincue; elle traita avec la royauté. Le parlement obtint pour lui-même el pour le bien public des garanties qui devaient lui suffire; les généraux furenl comblés de promesses; Mazarin, on lésait, était, sous ce rapport, de très-facile composition. Retz ne demanda rien. Aucune faveur ne pouvait le Béduire, car il voulait arriver à dispenser lui— même les faveurs. Eu se montrant désintéressé, il se réservait l'avenir.
Telle fut la première période de la Fronde La seconde nous montre Condé devenanl le chef nominal «lu parti qu'il venail de combattre. Condé avait moins songé à sauver l'autorité royale qu'à dominer la Régente et sou ministre. Aussi se livra-t-il a au plaisir de mépriser la cour après l'avoir défendue; >> il arriva par cette mauvaise pente à provoquer de nouveaux troultlcs. Au début de cette période, Retz est l'allié de la cour, tout en visant toujours à supplanter Mazarin ; puis il finit par s'entendre avec Condé; c'est ce que l'on a appelé l'union des deux Frondes. Cette union force Mazarin à s'exiler: niais son exil n'abat pas sa puissance, car la reine continue de suivre ses conseils. lue troisième Fronde se forme, et bientôt Condé prend de nouveau les armes. Cette fois il a Turenne contre lui. Retz, qui fait mouvoir le due d'Orléans à sa fantaisie, essaye de constituer un tiers-parti entre Condé et Mazarin. Le parlement passe de plus en plus au second plan, sans cesser de s'engager dans de fâcheuses entreprises ; les modérés cependant y gagnent du terrain. Toutes sortes d'intrigues s'entrecroisent;
personne ne suit une voie droite, et, saufla reine et Mazarin qui veulent maintenir autorité royale, personne
non plus n'a en tète l'ombre d'une idée politique. M. le duc de Broglie, voulant coractériser la conduite des grands seigneurs engagés dans cet imbroglio, a dit qu'on ne pouvait les suivre « à travers leurs transforma- «tion> coup sur coup, leurs tristes palinodies, leurs « changements à vue, de parti, de principe et de langage.»
Si les derniers frondeurs sont abandonnés, on trouve encore, en revanche, de grands mérites aux organisateurs du mouvement. Plusieurs écrivains de ce temps-ci, se fondant sur certaines apparences et, aimant d'ailleurs à chercher dans le passé les traces du régime parlementaire, ont absolument voulu voir dans la Fronde un mouvement politique ayant pour but, à son origine, d'établir une juste pondération, un sage milieu, comme dit Retz, entre la représentation nationale et la royauté. Pour ces écrivains, les premiers frondeurs avaient réellement l'amour du bien public. L'un des tenants de cette thèse, M. le duc de Broglie, les a montrés poussant la France « vers un ordre de choses à la fois antique et nouveau, antique de droit, nouveau de fait, et qui, s'il eût duré plus d'un jour, aurait changé la face de notre pays et le courant de sa destinée. » Et que nous promettait pour l'avenir cet âge d'or de la Fronde? Il nous promettait: « Le progrès dans l'ordre, la réforme sans révolution, la liberté réglée mais réelle, loyale, sérieuse » sous « un gouvernement libre et régulier (1). »
(1) Discours de réception a l'Académie.
Le développement régulier de la Fronde n'eût pu
produire ce résultat, car la Fr le n'a jamais été
qu'une intrigue, ('."est soixante-dix ans plus tôt, c'esl au temps de la Ligue que le couranl des destinées de notre pays pouvait être changé. La Ligue obéissait à de grands principes ; elle était catholique, monarchique et nationale; son triomphe, sur les bases où elle s'était formée, eût très-probablement donné à la France cet ordre de choses antique el nouveau, si bien défini par M. le duc de Broglie. La Ligue eût, en effet, arrêté la prépondérance du gouvernement déjà si menaçante; elle eût empêché la royauté d'arriver à l'absolutisme el de s'y abîmer.
M. Nisard, répondant à M. de Broglie, contestail les vertus des frondeurs ; il ne niait pas la justice de certains griefs et la candeur apparente des premiers mouvements pour le bien public; mais il hésitait à reconnaître une pensée vraiment grande et bien arrêtée che/ les chefs de la rébellion. M. Nisard peut paraître suspect. Écoutons un écrivain dont les doctrines sont très-différentes, M. Henri Martin. Voici comment il juge Retz, principal acteur de la Fronde :
« On s'est l'ait, de nos jours, beaucoup d'illusions sur la portée de ses vues ; s'il est profond dans ses observations, c'est à la manière des poètes comiques et des auteurs de maximes, et non point à la manière des hommes d'État. Quelques généralités éloquemment
banales sur les despOtismeS nouveaux, et les vieilles
libertés perdues ne sont pas nue théorie constitutionnelle. Que voulait-il? La monarchie contrôlée par le
parlement? Le parlement n'était qu'un instrument
pour lui. La monarchie des états généraux? En aucune façon : lorsque l'on réclama les états généraux, il ne s'associa pas à cette réclamation. En réalité, il
n'eut jamais de système et ne voulut le mouvement que pour le mouvement même (1). »
Il ne m'est pas très-agréable d'être de l'avis de M. Martin; mais je dois reconnaître que, sur ce point, l'étude des faits lui donne complètement raison.
M. Léonce Curnier, qui s'est livré sur toute cette phase de notre histoire à de patientes investigations faites dans un grand esprit d'impartialité, se prononce aussi contre la Fronde, il la condamne à son début comme à son déclin; il dit, avec M. Cousin, qu'elle fut toujours menteuse et étourdie. Après une appréciation vigoureuse et juste dans son ensemble, mais où nous aurions cependant quelques points à discuter, il démontre que les Mémoires de Retz ont beaucoup contribué à égarer l'opinion sur les tendances des premiers frondeurs. Retz a soin d'établir, en effet, qu'il s'agissait de détruire « la plus scandaleuse et la plus dangereuse des tyrannies introduite par Richelieu dans la plus légitime des monarchies;" il rappelle qu'il « y a plus de douze cents ans que la France a des rois; mais que ces rois n'ont pas toujours été absolus au point qu'ils le sont; » il invoque les coutumes « reçues et mises en dépôt, d'abord dans les états généraux, puis dans les parlements; » il
l Histoire de France, t. iv, |». xi;*.
montre que nos pères avaient trouvé un sage milieu entre la licence des rois et le libertinage des peuples, et ajoute :
Il n'y a que Dieu qui puisse subsister par lui seul. Les monarchies les mieux établies et Les monarques les plus autorisés ne se soutiennent que par l'assemblage des armes el des luis, et cet assemblage esl si essentiel que les unes ne peuvenl se maintenir longtemps sans les autres. Les lois désarmées tombenl dans le mépris; les armes qui ne sonl pas modérées par les lois tombent bientôt dans l'anarchie, o
Cesontlà de beaux axiomes formulés en très-bon style ; niais si de la théorie, découverte après coup, nous passons aux faits, que voyons-nous dans la Fronde ?
Nous voyons le parlement se faire une arme d'abus réels el de difficultés passagères pour accroître son autorité, s'assurer des privilèges el tenter une sorte de révolution à son profit. M. Curnier refuse à bon droit de reconnaître un véritable esprit politique et des tendances généreuses « dans ce parlement qui se donne sans aucun titre, sans aucun mandat, comme le seul représentant du pays, comme le seul interprète de sa volonté; dans ce parlement qui, institué pour rendre Injustice, veut à tout prix se mêler de la paix et de la guerre, établir entre le roi et la nation une corporation indépendante de Tune et de l'autre, les dominant même tous les deux; dans ce parlement qui ameute le peuple contre la cour, sous prétexte de réformer l'État, et s'oppose en même temps à la convocation des états généraux, ces vrais mandataires de la France!
Et parmi ces parlementaires, quel était celui qui avait le plus d'action sur le peuple et que les membres les plus ardents de la compagnie reconnaissaient pour chef? ('/était une nullité, le bonhomme Broussel, dit Retz, o qui avait blanchi entre les sacs, dans la poudre de la grand'chambre avec plus de réputation d'intégrité que de capacité, o Intégrité relative, car le bonhomme avait beaucoup de vanité et ne pardonnait pas à la reine d'avoir refusé à si m tils le brevet de capitaine aux gardes.
Les admirateurs du premier acte de la Fronde condamnent volontiers les deux autres en disant que les grands personnages, chefs du mouvement, ne songeaient qu'à leurs intérêts. N'en a-t-il pas toujours été ainsi? Les parlementaires revendiquaient pour leur corporation des privilèges et une extension de pouvoir qui devaient se traduire en avantages positifs et immédiats pour les individus. Quant aux grands seigneurs associés à cette lutte, ils curent dès la première heure les mêmes mobiles qu'au dénoûment. Le prince de Conti, le duc de Bouillon, le duc de Beaufort , le duc d'Elbceuf avaient-ils le moindre désir de travailler au bien public lorsqu'ils entrèrent dans la fronde parlementaire? Le prince de Conti voulait jouer un rôle et se venger de son frère le grand Condé, trop disposé a lui faire sentir le droit d'aînesse ; le duc et la duchesse de Bouillon espéraient obtenir la restitution de Sedan ; le duc de Beaufort, le roi des halles, esprit borné comme la plupart des favoris de la populace, détestait Mazarin, aimait le bruit et rêvait d'être quelque chose dans
l'Étal ; le due d'Elbœuf, prince lorrain, avail porté les armes contre la France el cherchait à releversa fortune. [1 était ;m plus offrant. Quand ilarrivaà Paris pour s'enrôler sous la bannière du parlement, l'un de ses parents, le duc deBrissac, dit à Retz: « Un'apastrouvéàdînerà Saint-Germain (où se tenail la cour), et il vient voir s'il trouvera à souper à Paris. » La Rochefoucauld, la duchesse de Longueville, la duchesse de Chevreuse el leurs clients n'obéissaient-ils pas également à des pussions très-étrangères aux intérêts de la patrie?
Quant à Retz, le simple exposé des faits suffil à démontrer que l'amour du bien public n'entrait pour rien dans ses actions. Voici, du reste, d'après lui-même, ;i quelles pensées il céda lorsqu'il résolul de se jeter dans la révolte :
« Je permis à nies sens de se laisser chatouiller par le titre de chef de parti que j'avais toujours honore dans les Vies de Plutarque. Mais ce qui acheva d'étouffer tous mes scrupules, fut l'avantage que je trouvai à me distinguer de ceux de nia profession par un état de \ ie qui les confond toutes, ,1e nie soutenais, malgré nies dérèglements, par la Sorbonne, par 'des sermons, par la faveur du peuple ; niais enfin cet appui n'a qu'un temps, et ce temps même ne saurait être fort long par mille accidents qui peuvent arriver dans le désordre. Les affaires brouillent les espèees ; elles honorent même ce qu'elles ne justifient pas, et les vices d'un archevêque peuvent être dans une infinité de cas les vertus d'un chef de parti il). »
(t) Mémoires, t. I, p. 170-171.
Devant de tels aveux il faut tout l'aveuglement du parti pris pour voir dans le Coadjuteur autre chose qu'un faquin. Les événements ne le changèrent pas. Après avoir conspiré pour devenir cardinal-ministre, il conspire encore lorsqu'il lui est impossible de conserver cette illusion. Il se mêle au tumulte en artiste, parce que le jeu lui plaît, et aussi dans l'espoir d'être reconnu plus audacieux, et plus fourbe que ses ennemis et ses alliés, qui pour lui sont également des rivaux.
De même qu'ils ont jugé trop favorablement la Fronde, les lauréats de l'Académie ont été trop indulgents pour le cardinal de Retz. M. Michon parle des honteux désordres de ce prélat comme il parlerait des légèretés d'un étudiant. M. Topin, sans être aussi coulant que M. Michon, n'est pas suffisamment sévère. Aucune indignation ne relève son blâme. Il dit même, afin défaire une phrase, qu\< on est presque tenté de pardonner les actes de Retz puisqu'il lésa racontés lui-même.» Cela dénote un esprit accommodant; — c'est l'esprit académique.
M. Léonce- Curnier, sur ce point encore, est trèssupérieur aux deux lauréats. Il flétrit la conduite de Retz avec l'énergie d'un cœur chrétien. Cependant n'a-t-il pas été, lui-même, un peu trop accessible à l'indulgence en acceptant sans réserve les témoignages des amis du cardinal sur les sentiments où il se trouvait lorsqu'il écrivit ses Mémoires? Cet ouvrage est empreint partout de la plus tranquille immoralité. Retz veut que l'on sache qu'il a été infâme; il veut
étonner !»• lecteur par le caractère particulièrement honteux de ses débordements et le scandale de tes confessions. 11 se complaît visiblement dans les plus indignes souvenirs, et l'on peut croire qu'il a exagéré ses crimes. Cet homme, en effet, Put un grand criminel. Il lit une retraite avant d'être sacré évêque, et voici quelle règle de vie il se traça:
« Je pris après six. jours de réflexion le parti de faire le mal par dessein, ce qui est sans comparaison le plus criminel devant Dieu, mais ce qui est le [dus sage devant le monde, parce qu'en le faisant ainsi on y met toujours des préalables qui en couvrent une partie, et parce que l'on évite par ce moyen le plus dangereux ridicule qui se puisse rencontrer dans notre profession, qui est celui de mêler à contre-temps le péché dans la dévotion. (1) »
Cette règle de conduite, Retz lui fut très-fidèle. Qu'il ait pu se la tracer dans le secret de sa pensée au moment de son sacre, c'est une chose qui terrifie; qu'il se soit vanté vingt-cinq ans plus tard de l'avoir prise, c'esl inexplicable. « Conçoit-on, disait le président Hénault, qu'un homme ait eu le courage ou plutôt la folie de dire de lui-même plus de mal que n'en eût pu dire son plus cruel ennemi? » Du courage, il n'en faut pas chercher dans les Mémoire* de Retz; il n'y faut voir qu'une aberration de la vanité. Oui, c'est pour poser devant la postérité qu'il a écrit sur lui-même ce livre dont aucun autre n'égale le cynisme. N'oublions pas, en effet, qu'il était prêtre, archevêque, cardinal, lors-
(1) Mémoires, 1. 1, p. 80.
qu'il lit tes infamies dont il se vante, et qu'il avait près de soixante ans lorsqu'il les raconta.
Retz passa les dernières années de sa vie dans une demi-solitude; il avait toujours été généreux, il se montra charitable ; ses amis déclarèrent même qu'il était édifiant. Je veux bien le croire. Néanmoins, les Mémoires me donnent des doutes sur la profondeur de cette conversion. Je sais bien qu'il ne les a pas terminés; je sais aussi qu'il ne les a pas bridés. L'homme politique, le Frondeur pouvait tenir à laisser son témoignage sur les événements où il avait joué un rôle si important et si suspect. Quel besoin le cardinal avait-il de montrer un archevêque scandaleux? N'eutil pas dû détruire, au moins, les nombreux passages où il parle de ses désordres avec une complaisance chargée d'impudence et d'impudeur?
« Disons-le à l'honneur de notre temps, s'écrie M. Curnier, un cardinal de Retz serait impossible' aujourd'hui. » L'observation est très-juste. Malheureusement, l'habile historien du Coadjuleur entre trop avant dans cette voie, où il se rencontrerait certainement avec MM. Michon et Topin. Il n'est pas de ceux qui jugent toute une époque sur une phrase de LaBruyère, il a l'esprit trop droit pour commettre de telles erreurs; mais il est très-accessible aux idées modernes et trèsamoureux du temps présent. De là des appréciations que nous ne saurions accepter. Prendre les choses et les hommes de la Fronde pour les opposer à la société actuelle, n'est-ce pas rendre la contradiction trop difficile? tout alors était désorganisé, c'était une
époque d«.' lutte ; i'l puis nous avons sur les acteurs de ces scènes m variées les témoignages « 1 « • L'histoire, lr- révélations des correspondances intimes, 1rs aveux ci même les calomnies des mémoires secrets. Nos ueveux comparant ces révélations à celles que laisseront nos contemporains, pourront rendre en connaissance <l«' cause un verdict dont le momenl n'est pas
venu.
N'oublions pas, M. Curnier le dit lui-même, que 1rs héros de la Fronde uni presque tous demandé solennellement pardon de leurs fautes et vécu d'um' vie vraiment chrétienne. M1"" de Longueville lit une pénitence admirable ; la duchesse de Chcvreuse, selon l'expression de M. Cousin, fut soumise à l'action île la grâce et sut tourner vers le ciel ses yeux fatigués do la mobilité des choses de la terre; le prince de Conti j>a>sa ses dernières années dans l'exercice de la piété; La Rochefoucauld, malgré sa misanthropie un peu forcée, devint bon chrétien ; on l'a nié, mais un ouvrage récent de M. de Barthélémy ne permet plus le doute; Turenne, qui était protestant à l'époque de la Fronde, se convertit et fut signalé pour sa ferveur; Coudé, le grand Coudé, si fougueux, si intraitable, si orgueilleux même, trouva dans l'accomplissement des devoirs religieux la force de dompter son caractère, et Bossuet put célébrer ses rares vertus.
De pareils exemples prouvent à quel point la société était encore chrétienne. Si Ton commettait de grandes fautes, la foi subsistait dans les âmes et le feu des passions ne tardait presque jamais à s'apaiser sous le
sentiment du devoir. Aussi quels retours magnifiques, non pas à la fin de la vie et lorsque le monde vous fuyait, niais dans toute la vigueur de l'âge et au milieu même des plus éclatants succès ou des plus grands désordres. Je souhaite que la société actuelle où M. Curnier signale une épuration constante dos hautes régions sociales, fournisse de telles pièces à ceux qui pourront légitimement instruire son procès.
On oublie trop volontiers, d'ailleurs, — je ne dis pas cela pour M. Curnier, — que le temps de Retz- fut aussi le temps de saint Vincent de Paul, de M. Olier, du P. de Gondren, de Mlle de Melun, de Mme de Miramion, de sainte Chantai et de tant d'autres saints person- j nages qui ont laissé une trace lumineuse dans l'his- î toire. Cette époque, dont on ne se lasse pas d'exposer ' les scandales, fut féconde en œuvres religieuses de j toutes sortes, et quelques-unes de ces œuvres nous protègent encore.
M. Curnier qui, sans méconnaître ces faits, ne s'y arrête pas assez, se montre, en outre, un peu trop tou- i ché de l'esprit du jour dans ses vues sur l'œuvre de concentration préparée par Richelieu el Mazarin, accomplie par Louis XIV et toujours maintenue depuis lors sous des formes différentes. Je doute que ce système fût nécessaire à l'établissement définitif de l'unité nationale ; mais comment douter qu'il dût détruire la liberté et en obscurcir pour longtemps la notion ellemême?
N'est-ce pas aussi par suite de son penchant pour les idées modernes que M. Curnier fait bonne mine au
cartésianisme et au gallicanisme? Il ne se déclare |>;is cartésien et se défendrait, je crois, d'être gallican; mais il est bien tendre pour Descartes et semble approuver les conseils que Retz donna à Louis XIV contre Rome à propos du conflit suscité par le «lin- de Créqui. Ce n'était pas là, sans doute, une question de doctrine; néanmoins, en examinant 1rs choses dans leur ensemble, on y reconnaît l'une des plus brutales manifestations de l'esprit gallican.
J'indique ces points ; je ne veux pas les discuter. Mon seul but est do montrer par dr brèves réserves que, tout on louant le solide ot intéressant travail de M. Curnier, je ne l'accepte pas tout entier. Los laits y sont bien exposés, les hommes y sont bien jugés ; mais l'auteur est trop disposé à sacrifier le passé au présent.
D'autres reproches, que je suis loin d'admettre, ont été adressés à M. Curnier. On a dit. par exemple, que son livre manquait de nouveauté ot déplaçait les rôles en faisant de Retz et non do Mazarin le centre de la F tonde.
Si pour donner un livre nouveau, il faut produire des documents inédits, M. Curnier n'est pas en règle ; unis il est certain que nous lui devons sur Retz et son temps un travail historique largement conçu, embrassant toute la vie et tous les écrits du bruyant coadjuteur. Or, ce travail n'avait pas encore été entrepris.
Quant à Mazarin, M. Curnier ne méconnaît nullement la grandeur de ses services. S'il ne lui donne pas la première place dans son livre, il montre qu'elle lui
esl due dans l'histoire. On voudrait qu'il en eût fait le
centre de la Fronde. Comment être le centre d'une force qui veut vous détruire et que Ton combat? L'important était de bien détinir le rôle politique du ministre, du confident, de l'ami d'Anne d'Autriche. M. (.limier n'y a pas manqué. En revanche, tout entier au ministre et à son rival, peut-être n'a-t-il pas assez fait ressortir la part de la reine dans cette longue mêlée? De tous les personnages du temps, aucun, à mon avis, ne montre un caractère plus généreux, et plus attachant. Anne d'Autriche ne dédaigne pas d'être habile, — elle a su jouer le cardinal de Retz; — elle négocie, elle se résigne à plier : mais elle ne le fait pas sans effort et sans regrets ; livrée à elle-même, elle est impétueuse, courageuse, elle serait volontiers téméraire ; et toujours elle conserve une dignité qui manque à ses soutiens comme à ses ennemis; elle reste reine enfin, même lorsqu'elle doit sacrifier quelque chose de la majesté royale ; et jamais elle ne cesse d'être femme. Sa confiance dans Mazarin , cette confiance que ni les échecs, ni les désastres, ni l'absence ne purent diminuer, prouve chez elle tout à la fois un cœur fidèle et un grand sens politique. Cette princesse espagnole, devenue si complètement française, comprit que l'Italien Mazarin était le défenseur le plus dévoué des droits de la royauté et des intérêts de la France. On a prétendu qu'il fallait faire honneur de cette clairvoyance non pas à l'esprit droit et pénétrant de la reine, mais aux faiblesses de la femme. On a débité à ce sujet diverses histoires, les unes simplement
odieuses, les autres odieuses el ridicules. La Palatine a dit, par exemple, que La reine el le cardinal étaient secrètement mariés, el divers écrivains ont accepté .eite version sous prétexte de couper court au scandale.
M. Curnier tou< ne ce poinl en passant. Nous regrettons qu'il ne l'ait pas abordé de front. Il n'y a rien en de scandaleux dans les rapports d'Anne d'Autriche el de Mazarin. La reine régente n'a jamais donné prise à la calomnie. Même en admettant les doutes élevés sur certaine phase de sa vie, il tant reconnaître que, depuis sou veuvage, elle fut édifiante. Quant à Mazarin je parle du cardinal, non du jeune officier et du diplomate;, il fut toujours d'une parfaite régularité de mœurs. Bussy-Rabutin, qui ne l'aimait pas (il n'aimait personne), lui a, sous ce rapport, rendu un hommage qui fait loi.
On invoque, il est vrai, contre la reine et le cardinal leur propre correspondance et les agendasde Mazarin. Y trouve-t-on des preuves? Non pas; mais on prétend y trouver des présomptions. N'est-ce pas assez contre l'honneur d'une reine, surtout d'une reine dévote, et d'un prince de l'Eglise? On signale dans les lettres des expressions intimes et même tendres; on dénonce sur l'agenda l'indice de préoccupations jalouses. D'abord la Régente et le Cardinal eussent-ils écrit ces lettres et ces notes s'ils avaient dû cacher leurs sentiments; et s'ils les avaient écrites, les eussent-ils conservées? C'est assurément fort invraisemblable. En nous laissant ees pièces, ils en ont établi l'innocence. f>u reste.
il faut presser extrêmement les phrases incriminées pour y trouver autre chose qu'une solide amitié. Anne d'Autriche et Mazarin avaient subi ensemble de longues épreuves et chacun d'eux avait appris à compter sur l'autre ; ils s'estimaient, ils portaient un amour très-vif au jeune roi ; ils eurent ensemble les joies du triomphe. Une telle communauté de sentiments et d'intérêts, formée en présence du péril, cimentée par tant de confiance d'un côté et de l'autre, tant de services, ne se comprend pas sans une profonde affection. Mazarin était l'ami de la reine, un ami trop éprouvé pour ne pas avoir le droit de parler avec quelque vivacité, trop écouté pour ne pas user de son droit. Or, l'amitié entre l'homme et la femme s'empreint naturellement de douceur et d'abandon. Le ton des lettres et des agendas ne dépasse point cette note.
Pourquoi réclamer? disent des écrivains bien intentionnés. Mazarin n'était pas prêtre et un mariage secret l'unissait à la Régente. Donc tout était en règle et le plus sage est d'accepter ce roman. Oui, si Mazarin était cardinal laïque, il pouvait se marier ; mais comment, étant marié, pouvait-il rester cardinal? Voilà ce qu'il faudrait établir. La fable de la princesse Palatine n'arrange rien. Il y faut renoncer et se résigner à reconnaître que les seuls liens qui unirent Anne d'Autriche et Mazarin furent ceux d'une étroite amitié, fondée sur un même dévouement au roi.
Un dernier mot : Anne d'Autriche et Mazarin dominent tous les personnages de la Fronde. Mazarin, dont nous ne prétendons pas justifier tous les actes.
fut seul véritablement habile, el seule, A.nne d'Autriche eut de la grandeur. C'esl de leur côté aussi que Be trouvent la dignité des mœurs, la suite dans les vues, la générosité, le sentimenl <lu devoir. Leurs adversaires s'agitent dans le faux. Ceux-ci cherchenl le bruit, ceux-là cherchent 1rs privilèges, les positions, les honneurs; beaucoup cherchent l'argent. Princes du sang, grands seigneurs, parlementaires et bourgeois trahissent les principes qu'ils devraient représenter et provoquent la ruine définitive des libellés qu'ils devraient défendre. Ils font triompher l'absolutisme, qui fera triompher la Révolution.