‹ Critiques et croquisChapitre 13 sur 32 · LE GENIE ANGLAIS DANS L'INDE · texte numérisé non relu

LE GENIE ANGLAIS DANS L'INDE

Nous devons à M. Villcmain une fantaisie littéraire sur le génie anglais dans l'Inde. Ce titre promet beaucoup, l'article ne tient rien. Après avoir lu ces quinze pages d'une prose aimable, on ne sait qu'une chose, mais on la sait mal, c'est que l'Angleterre a eu dans l'Inde deux fonctionnaires qui aimaient la littérature et la cultivaient en amateurs. L'un était grand-juge à Calcutta en 1783; il compulsait les coutumes locales et faisait des vers, traduisant du bengali en anglais, de l'anglais en bengali, du grec en latin, du latin en arabe, et n'ayant pas écrit une bonne page ; l'autre, un évoque, représentait l'Église anglicane à Bombay en 1824; il a laissé d'assez jolis vers sur les tourments d'un cœur épris retenu loin de l'objet aimé. Tourments légitimes d'ailleurs et rares, car le révérend Heber était marié et faisait ordinairement ses tournées pastorales en compagnie de sa femme et de ses enfants, avec une suite royale. M. Villemain le compare à Fénelon.

L'évèque Reginald Heber et le grand-juge "William Jones représentent le génie anglais dans l'Inde à peq près comme M. Villemain, fourrant partout ses petites allusions politiques et ses épigrammes effarouchées,

représente aujourd'hui en France le génie de Brutus. William Jones avait des connaissances cod jurisconsulte, il aimait ses devoirs el s'esl occupé avec zèle d'une compilation utile, bien que très-incomplète el souvenl fautive; il a réuni et annoté une partie des lois hindoues et musulmanes. Ce travail, que d'autres avaient commencé, que d'autres ont continué, n'offre rien de caracteristique.il était imposé aux vainqueurs par leur situation el leurs intérêts. Des juges français l'eussent entrepris plus vite et terminé plus tût ; surtout ils en eussenl fait au profit des indigènes une application plus générale, plus généreuse el plusféconde. M. Villemain, tout en attribuant à William Jones plus que sa part dans ce nouveau Digeste, a grand soin d'insister sur le principal mérite de son héros : il était homme de lettres et on lui doit une traduction du Sacountala ; voilà le Irait qui « complète sa grandeur original t qui lui vaut l'honneur d'être cité

aujourd'hui comme l'un des deux représentants par excellence du génie anglais dans l'Inde. Poussant jusqu'au bout cette fantaisie, M. Villemain montre William Jones et son ami, le gouverneur Teingmouth, comme « deux sages, deux enthousiastes de la science et de la liberté, veillant sur ce peuple immense qui i leur est soumis, levant pour lui la paix et le bien- « être, et y travaillant par mille efforts trop tôt per- « dus dans cet océan de vices et de misères. » Voilà certes des vues nouvelles, et il était temps d'établir que l'Angleterre a tout fait pour donner aux Indiens la paix, le bien-être et la liberté. William Jones était en

effet, d'après M. Villemain, le type même du génie anglais, l'expression accomplie des projets que nourrissaient les conquérants. Ses qualités exceptionnelles ont seulement rendu plus éclatantes chez lui les pensées de tous. Si quelques faits viennent infirmer cette affirmation générale, il ne faut pas s'y arrêter; ce ne sont que des exceptions sans importance, procèdes inévitables delà conquête, fautes de quelques chefs, rigueurs obligées de quelques percepteurs; des vétilles, enfin. M. Villemain termine par un trait où brille toute la vivacité de son imagination. William Jones, dit-il, « mourut jeune encore , emportant les regrets des « peuples auxquels il semblait un -génie protecteur, « une incarnation céleste qui leur rendait leurs vieilles « lois. » Voilà ce que Ton gagne à traduire leSacountala ! M. Villemain a le droit de sacrifier un peu la vérité historique à la littérature, et ce système lui a trop bien réussi pour qu'il y renonce; cependant le goût de la phrase ne devrait pas lui faire méconnaître à ce point le vrai et le vraisemblable.

Mais l'article de M. Villemain ne serait-il pas simplement une œuvre littéraire où Ton ne peut, sans injustice, chercher autre chose que la grâce du style? Non, c'est une œuvre d'histoire, et d'après M. Paradol, on n'a rien écrit de plus sensé sur les affaires de l'Inde; il y retrouve ses propres opinions. M. Villemain, dit-il, juge comme nous les avons jugés les derniers événements, et il est « d'accord avec tous ceux qui connaissent quelque chose de l'histoire de l'Inde sous le gouvernement anglais. »

M. Paradol el ie Journal des Débats félicitent particulièremenl M. Villemain d'avoir reconnu dans Réginald Heber un second Fénelon. a M. Villemain no

« pouvait mieux faire 4 le rapprocher de Fénelon

« ce jeune évêque nourri de l'antiquité, plein de goûl « pour les lettres, doué d'une imagination si belle et « si douce. Même au point de vue littéraire, ce parallèle choque; mais M. Villemain a été plus loin cn- COre, il rétend aux hommes et parle « de leur amour de Dieu ri de l'humanité, » comme si Fénelon avait eu la toi accommodante de l'évêque anglican et rationaliste.

Il est, d'ailleurs, impossible de découvrir, même dans l'article de M. Villemain, à quel titre Heber représente le génie anglais dans l'Inde. William Jones avait pris part au gouvernement, et son nom reste attaché à une œuvre important!1; on peut doue, à la rigueur, le désigner parmi les fondateurs de l'empire anglo-indien ; mais cet évêque hérétique, père de famille et auteur de petits vers, quel rôle a-t-il joué qui puisse faire illusion sur son importance? Il n'a converti personne et n'a rien fondé ; s'il est mort jeune, ce n'est pas par suite de ses souffrances comme missionnaire, car jamais le moindre péril ne l'a menacé, et lorsqu'il voyageait, c'était avec toutes les facilités que donnent l'opulence et la domination. Mais de même que William Jones avait traduit en vers anglais le Sticountala, Reginald Heber a rimé des églogues et des élégies ; voilà pourquoi il représente le génie anglais dans l'Inde.

M. ViUemain affirme que les missions du tendre prélat faisaient vaguement supposer aux indigènes quelque sainteté dans unereligion dont il était l'apôtre. Gomment le sagace académicien a-t-il découvert cette vague supposition ?OnTignore. Il ne cite eu l'honneur de son héros aucun acte de missionnaire, mais il nous fait connaître les pensées qui l'occupaient dans ses courses apostoliques. Écrivant à sa femme, il lui disait :

« Si tu étais à mon côté, ô mon amour! combien, sous le bosquet de palmiers du Bengale, la soirée passerait vite h écouter le rossignol !

« Si toi, ô mon amour! tu étais à mon côté, mes petits enfants sur mes genoux, combien notre barque glisserait joyeuse sur cette mer du Gange !

« Je te cherche à l'aube naissante, lorsque, penché sur le tillac, j'étends mon corps dans un oublieux repos et que j'aspire la fraîcheur de la brise.

« Je te cherche, lorsque sur le vaste sein du fleuve je dirige mes courses dans le crépuscule.... »

Je veux bien admirer le mari, tout en le soupçonnant d'avoir pris quelque plaisir à voyager sans sa femme ; mais M. Villemain prétend qu'il faut aussi admirer l'évèque, et au moment même où il cite cette pièce, il parle de l'ardeur d'un apostolat impérieux. C'est trop plaisant. Heber, ne pouvant oublier comme poète qu'une parole pieuse fait bon effet dans une pastorale, dit avec l'accent religieux de M. Jourdan :

« Lorsque l'étoile du matin et celle du soir me voient agenouiller, je sens (ô mon amour!) que malgré

la grande distance qui nous sépare, tes prières, à La même heure, monte ni aux cieux pour moi. »

Voilà toute la pari de Dieu dan-- cel épanchement intime d'un évoque en mission! Ne lui parlez pas de I m Hisser plus loin ; il ne forme qu'un vœu, il n'a qu'une aspiration : revoir Bombay, où sont ses amours :

« Tes tours, ô Bombay ! s'élèvenl resplendissantes au-dessus de la bleuâtre obscurité de la mer; mais il u'exista jamais cœurs si contents et si heureux qu'il s'en rencontrera bientôt dans tes murs. »

On prétend que M. Villemain brille surtout par le goût. Qu'est-ce donc que le goût, s'il ne t'ait pas sentir combien il est ridicule et malséant d'appliquer les noms de missionnaire et d'apôtre à l'auteur de ces mièvreries? M. Villemain parle cependant à chaque ligne de l'apostolat de Reginald Heber; il voit des missions dans ces voyages faciles qu'aucune conversion ne signalait; il ose même comparer son évêque anglican, en quête de rime, à ces apôtres irlandais qui, dans les premiers siècles du christianisme, allaient chercher la mort sur les rives du Rhin et dans les forêts de la Thuringe, afin de gagner à l'Évangile les peuplades de la Germanie. Ce rapprochement incroyable n'a d'ailleurs aucun sens; mais il prêtait à la phrase eu promettant d'opposer « les diamants de Golconde » et « les palais des princes indiens >< aux huttes éparses » des Germains encore sauvages. Oh ! l'antithèse !

Reginald Heber, esprit aimable et cultivé, était un pauvre évêque, même aux yeux dc> anglicans termes

et zélés dans leur croyance. M. Villemain reconnaît

qu'il avait des idées larges, de quoi il le loue. « direct tien fervent et convaincu, il invoquait parfois, dit-il, « le simple déisme comme un port plus facile contre e tant de vices, dont il voudrait à tout prix débarras- « séries âmes. Sectaire tolérant, il embrasse dans sa « pieuse fraternité toutes les formes du christianisme, « tous les genres d'apostolat. « Heber comprenait peutêtre en esprit tous les genres d'apostolat, mais dans la pratique, il s'arrêtait au genre anglican, qui lui permettait de voyager soit en palanquin avec quelques douzaines d'esclaves et de porteurs, soit mollement étendu dans un oublieux repos, rêvant à ses amours, sur le tillac de sa barque impériale. « Ce beau caractère de prosélytisme, » poursuit M. Villemain, s'alliait chez Heber à toute la délicatesse du goût le plus exquis; il était né pour la poésie et l'éloquence. Que fallait-il de plus pour rappeler les vertus et les travaux des missionnaires qui, depuis dix-huit siècles, donnent à l'Église le témoignage du sang? Rien, selon M. Villemain, car Heber, « ce noble et gracieux génie, dans « la foi romaine,' eût mérité d'être un saint. » Nous prions les collaborateurs de M. Villemain au Correspondant d'apprendre à cet homme d'esprit que, par de telles inconvenances, il tombe dans le jourdanisme, et s'expose, malgré son joli style, à se faire confondre avec M. Havin, « homme d'élite. »

Le tendre évêque de Bombay n'oubliait pas d'ailleurs les devoirs de son état : il a écrit des poésies religieuses qui ont contribué, comme sa doctrine

accommodante, à le faire aimer ■■ dans toutes les communions protestantes. ■■ M. Villemain cite quelques versets de ces hymnes pieux el les commente avec une admiration que le lecteur ne peut partager. 11 compare Heber à Grégoire de Nazianze; nous trouvons qu'il serait plus sage de lui comparer M. Houssaye, ce berger d'une Arcadie oùrègnentle brouillard et les rhumes de cerveau.

Puisque le Journal des Débats a reconnu dans le travail de M. Villemain des qualités historiques el politiques, il pourrail peut-être nous dire à quel titre, par quel côté Reginald Heber doit être regardé comme l'un des hommes qui résument le mieux les qualités particulières du génie anglais dans l'Inde. Ce point de vue nous échappe absolument. Cet évêque anglican, confit en tendresses matrimoniales, amoureux de ses aises, coulanl sur la doctrine et piqué de littérature, n'a aucun des caractères de la force. Qu'il ait été doux, bienveillant et même poète, nous n'y taisons pas d'objections; mais si l'on veut connaître le génie anglais dans l'Inde, il faut étudier d'autres personnages. Les hommes qui ont conquis ce pays à l'Angleterre el ceux qui luttent aujourd'hui pour le lui conserver, forment un contraste absolu avec William Jones et Reginald Heber. Depuis Clive et William Hasting, jusqu'au capitaine Houdson, tuant de sa propre main, après qu'ils ont rendu leurs armes, les descendants du Grand-Mogol, le génie anglais ne s'est guère montré aux Indiens et à l'Europe que par des œuvres de pillage et de sang. L'ensemble offre l'aspect de la grau-

deur; les détails sont toujours affreux et souvent ignobles. Néanmoins, on comprend les illusions ou même le parti pris des écrivains et des politiques qui, voués à la glorification de la puissance anglaise, prétendenl tout expliquer, tout justifier, et font apparaître les héros et les hommes d'Etat sous les auteurs de tant d'actes atroces et honteux; mais l'idée de représenter les Anglais dans l'Inde comme des philosophes, des philanthropes, des poètes pleins d'amour pour les indigènes, pleurant sur leurs souffrances, aspirant à leur donner la liberté, plus occupés de littérature que de trafic et songeant à civiliser plutôt qu'à conquérir, cette idée dépasse les limites les plus reculées de la fantaisie. M. Villemain a puérilement cédé à l'un des travers les plus agaçants des lettrés de ce temps-ci, acharnés à établir que tout Trissotin est penseur et homme d'Etat ; trouvant deux rimeurs parmi les Anglais de l'Inde, il en a fait des modèles pour les conquérants et des dieux pour les vaincus. Cela honore peut-être ses sentiments d'homme de lettres; mais quelle épigramme contre le système gouvernemental qui fit de cet académicien-né un ministre et presque un personnage politique !

Montrons maintenant le génie anglais dans l'Inde sous son véritable jour. C'est une page d'histoire qu'il convient d'opposer aux fantaisies de M. Villemain.

L'une des thèses favorites de -la presse anglaise, c'est que l'Angleterre est une puissance essentiellement

— 2Si —

colonisatrice; et comme preuve on cile l'Inde. L'àrgamenl esl tenu pour bon, même en France. Nous demandons à le contrôler.

L'exploitation facile et fructueuse d'un pays n'est pas un acte de colonisation, c'est simplement un acte commercial. Coloniser, c'esl améliorer, c'esl civiliser. Quels progrès moraux ou seulement matériels l'Inde a-t-elle faits sous la. domination anglaise? Ses vainqueurs lui ont laissé les superstitions qui la condamnent à une irrémédiable infériorité et ont ruiné son industrie. Autrefois l'Inde possédait de nombreuses manufactures el les arts y Qorissaient. Arts et industrie ont disparu.

Quand les apologistes de la politique britannique veulent produire des arguments à l'appui de leur thèse, il> nous montrent les Anglais creusant des canaux, taisant des routes, établissant la télégraphie électrique, traçant des chemins de fer et introduisant le gaz à Calcutta.

Ces améliorations, très-surfaites, datent d'hier, et n'ont pas toutes une grande valeur pour les indigènes. Croit-on que l'Indien trouve avantage et plaisir à savoir, quand il le sait, que les villes où trônent les Anglais sont éclairées au gaz? Mais l'amélioration des voies de communication, n'est-ce pas là un profit pour tous? S'il s'agissait d'un pays habité par des populations de même race, vivant sous l'égalité des même lois, il faudrait répondre affirmativement. Mais dans l'Inde, les travaux de cette sorte, nommés ailleurs travaux d'utilité publique, ne sont, en général, que des

— L'or»

moyens d'exploitation et d'oppression. Les indigènes

n'éprouvent guère le besoin de faire dix lieues à l'heure, et il n'est pas absolument dans leur intérêt que les régiments qui les tiennent en respect puissent être transportés avec rapidité partout où le maître a besoin d'eux. Les canaux, les routes et les chemins de fer sont pour les Anglais des outils et des armée ; ils en subordonnent le parcours aux nécessités de leur trafic et de leur domination. Si le pays en profite, c'est par surcroît. Ce n'est donc pas là une œuvre de colonisation dans la vraie et chrétienne acception du mot. Pourquoi ne pas dire aussi que c'est dans l'intérêt des Hindous que l'Angleterre a discipliné les cipayes et placé de superbes canons sur les murs de Delhi?

Tant que les Anglais ont pu tirer de l'Inde beaucoup d'argent sans grandes dépenses , ils ne se sont occupés ni des routes , ni des canaux. Tout a dépéri jusqu'au jour où l'étendue même de leur empire et l'appauvrissement des contrées livrées les premières à l'exploitation leur ont fait sentir la nécessité de rendre les communications plus faciles. Un écrivain dont les partisans de l'Angleterre ne récuseront pas le témoignage, car il est des leurs, M. de Valbezen, dit :

« Jusqu'à ces dernières années, si quelques événement imprévu et terrible avait mis fin à la domination anglaise dans l'Inde, elle eût laissé derrière elle bien peu d'empreintes sur le sol, et le voyageur des siècles futurs, qui eût rencontré à chaque pas les splendides ruines qui témoigneront longtemps encore de la puissance des empereurs mogols, eût à peine trouvé dans

quelque fort démantelé un fusil ;'i pistou ou un canon Paixhans, souvenirde ces Européens auxquels le dieu des batailles avail octroyé L'empire de L'Inde.

après être entré dans quelques explications sur les projets récemment formés par les Anglais, M. de Valbezen reprend :

« Les neiges de l'Himalaya offrent à des canaux îrrigateurs des réservoirs inépuisables, dont les merveilleuses ressources n'avaient pas échappé à la sagacité drs empereurs de Delhi. Aux noms de Feroze- Schah «'t de Schah-Jehan se rattachent des travaux de canalisation qui ont perpétué leur souvenir parmi les populations reconnaissantes. Le canal de Feroze, ouvert dans le xve siècle, sur la rive ouest de la Jumna, féconda jusqu'au milieu du siècle dernier les campagnes de Hissai- et de Hurrianah. Le canal de Delhi, qui prend sa source sur la rive gauche de la même rivière, apporta son flot vivifiant de ltiitî à 175:2 aux terres desséchées qui s'étendent des montagnes Sivwahi aux environs de Delhi (1). »

Les Anglais ne prirent même pas la peine d'entretenir les ouvrages de canalisation laissés par les empereurs mogols. Bientôt on n'en vit plus que les ruines. Mais Le pays s'appauvrissait, et les bénéfices des conquérants diminuaient ; on entreprit de refaire ce qu'on n'avait pas su conserver. En 1821, l'eau reparut dans le canal de Feroze, et vingt-sept ans plus tard on se mit à l'œuvre pour creuser le canal du Gange. Peut-on

(t) Les Anglais dans l'Inde, p. 302.

trouver là, sérieusement, un sujet d'éloge et s'extasier

sur la grandeur de ers hommes justes et sages venus de loin ? La route qui doit, relier Calcutta à Delhi, Lahore et Peshawer, n'a été commencée qu'en 1836. Son tracé indique clairement qu'elle a surtout un but stratégique.

Il y a loin, du reste, des travaux reconnus indispensables et alignés sur le papier aux travaux, exécu- jj tés. M. Bright, discutant en 1853, à la Chambre des Communes, le privilège de la Compagnie, établissait combien les moyens de communication étaient imparfaits : il dénonçait des fondrières et des étangs là où ; la carte indiquait des routes. De plus, il montrait par I un exemple décisif où en étaient la canalisation et l'irrigation :

« Le ministre a parlé de la question des irrigations: il tenait à la main le rapport de la commission qui a fait une enquête à ce sujet; or ce rapport dit : « La perte du revenu, produite par la famine de 1832-1833, occasionnée par la sécheresse, est évaluée à 25,000,000 de francs. La perte de propriété a été bien plus considérable, au moins de deux cent mille tètes de bétail dans le Gunntor seulement ; outre la ruine de soixante-dix mille maisons, il est mort de deux à trois cent mille personnes. »

Les travaux qui pouvaient prévenir ces catastrophes étaient depuis longtemps reconnus nécessaires et réclamés. Mais, grâce à l'emploi de la torture, les impôts rentraient bien ; il n'y avait donc pas lieu de diminuer les dividendes de « l'honorable Compagnie» en faisant arriver de l'eau dans ces campagnes arides.

— Stt -

A ces faits, qu'opposc-t-dn? Etes généralités ayant pour but d'établir que les populations de l'Inde soumises depuis des siècles à toutes les dévastations de la guerre entre barbares, à toutes les cruautés de la conquête asiatique ont en somme, dans les Anglais, les meilleurs maîtres qu'elles aient jamais eus. C'est nue affirmation ; il faudrait des preuves. La domination d'une puissance chrétienne devait certainement transformer l'Inde, et les apologistes de l'Angleterre avouent la faiblesse de leur cause, lorsque, plaidant les circonstances atténuantes, ils se bornent à dire : « Le régime britannique est, toul compte t'ait, préférable aux. régimes antérieurs. » Mais on ne peut pas même leur accorder cette fiche de consolation. Ecoutons M. Bright parlant à la Chambre des Communes :

« Personne n'a jamais essayé de contredire le fait que la condition des paysans du Bengale est presque aussi misérable et dégradée qu'il est possible de le concevoir. Ces malheureux vivent dans de misérables huttes, à peines bonnes pour faire des niches à chiens. Ils ne peuvent se procurer plus d'un repas par jour pour eux et leur famille Si on connaissait la condition réelle de ceux qui produisent des récoltes sur lesquelles nous prélevons 75 ou 100 millions par an,

on reculerait d'horreur et d'épouvante Ils sont dans

un tel état de dénûment qu'ils sont obligés d'emprunter de l'argent à 40 ou 50 o/0 pour acheter les grains dont ils ont besoin. »

Et remarquez que M. Bright citait les renseigne-

monts fournis au comité de l'Inde par des agents de la Compagnie. Devant de tels chiffres, il est difficile d'admettre que le sort des paysans indiens ait été amélioré depuis la conquête anglaise. Une misère plus grande eût entraîné la dépopulation absolue du pays et « l'honorable Compagnie, » au lieu d'y trouver 1200 millions d'esclaves, eût régné sur un désert.

Nous pourrions, on le sait, multiplier les exemples; nous voulons seulement rappeler quelques faits caractéristiques et généraux, afin démontrer comment l'Angleterre entend la colonisation. Que l'on compare ses travaux dans l'Inde, depuis un siècle, à ceux que nous avons accomplis depuis vingt-cinq ans en Algérie, dans des conditions autrement difficiles. La colonisation de l'Algérie ne date pas, en effet, de 1830 ; elle n'a réellement été entreprise qu'en 1840. Jusqu'à cette époque, nos troupes, condamnées aux expéditions les plus rudes, ou prisonnières dans les postes qu'elles occupaient, décimées par les fièvres, 4es privations, la nostalgie, ne pouvaient exécuter ou protéger de grands travaux. Néanmoins on n'a pas attendu l'achèvement de la conquête pour entamer l'œuvre de la colonisation. La Mitidja assainie, le Sahara fertilisé, des villes, des villages, des ports créés là où nous avions trouvé le désert, les routes qui sillonnent tout le pays disent assez qu'un peuple civilisateur a mis la main sur cette contrée barbare. La Kabylie est conquise d'hier, et déjà nous la transformons. Combien la transformation serait plus prompte et plus efficace si l'esprit catholique, qui nous donne tant de force encore,

— Ûol —

malgré son affaiblissement, servait de règle à l'individu M a l'Etat!

Les anglais prétendent volontiers qu'ils ont donné à l'Inde une administration el des tribunaux. Rien o'esl plus vrai, si l'on sYn tient au t'ait. Mais quand on examine les choses de près, on trouve une administration uniquement préoccupée de la collecte des impôts et une justice dont la vénalité et le Taux témoignage sont 1rs principaux instruments. VUnivers a publié, au mois d'août ISoT, des renseignements qui ont mis cet état de choses en pleine lumière. Le témoin parfaitement impartial et sûr auquel il les devait, ne prévoyait nullement la révolte de l'Inde. Il avait écrit sans passion contre les Anglais, songeant à les éclairer et non aies combattre. Son but était de faire connaître la véritable situation, les souffrances inouïes de ces malheureux Hindous, qu'il connaît mieux que leurs maîtres, car au lieu de les exploiter il leur avoué sa vie. Rappelons ses conclusions sur la moralité de l'administration et de la justice anglaises dans l'flindostan.

« Le Gouvernement devrait faire à ses fonctionnaires un devoir rigoureux de rechercher avec le plus grand soin les concussions, les injustices, les vénalités, les exactions exercées par les Mounsiffs, les Dasildars, les Maniagars, les Kanaken ou Rarnunes et les autres officiers indigènes el les punir avec la plus grande sévérité. Or, tous ces crimes et délits demeurent impunis.

« On aurait dû également faire des lois et porter des

peines très-sévères contre le faux témoignage; tous les jours on pouvait acquérir la preuve que les tribunaux étaient remplis de faux témoins appelés par lesavocats eux-mêmes. Le Gouvernement avait pris diverses mesures trop modérées à ce sujet, l'exécution a été plus modérée encore... Plus crime fois ces vénalités et ces faux témoignages sont arrivés par la voix publique à la connaissance des juges anglais; ils se contentaient de s'en plaindre avec leurs amis et ne faisaient rien pour en acquérir la preuve complète et les réprimer. »

L'administration a toujours eu pour système absolu « de défendre envers et contre tous ses agents anglais ou indigènes, quelles que fussent leurs fautes. » De là une exploitation tyrannique et impudente au plus haut degré. Des voleurs notoires, des meurtriers connus n'ont rien à craindre de la justice : ils peuvent payer les juges ou sont juges eux-mêmes.

Ce scandale est si général et si patent, que M. de Valbezen, malgré ses complaisances pour les Anglais, le signale en termes sévères; il déclare que l'administration de la police, qui se rattache à toute l'organisation administrative et judiciaire, « est la honte du Gou- « vernement comme la plaie du pays, et demande les « plus radicales réformes. » La terreur qu'inspirent les agents de l'autorité est telle « que les natifs s'abstien- « nent souvent, et avec raison, de poursuivre celui « qui les a volés et maltraités. » M. de Valbezen entre dans quelques détails d'organisation, et ajoute :

« L'imagination la plus noire ne saurait rêver les révoltantes iniquités qui accompagnent ces pre-

miers procédés judiciaires : la parjure pratiqué dans <!rs proportions heureusement inconnues en dehors de cette terre classique du mensonge; l'accusé sur lequel pèsent les plus fortes charges, relâché le plus Bouvent lorsqu'il peu! satisfaire la cupidité des darogahsel de ses subordonnés ; maisons livrées au pillage; innocents soumis sciemment àde véritables tortures qui doivent leur arracher des aveux.... Un pareil tableau semble dépasser de beaucoup les limitas «lu vraisemblable; ce n'est toutefois qu'une reproduction affaiblie de ce qui se passe journellement dans l'Inde. »

M. de Valbezen cite quelques exemples pour justifier cette vue d'ensemble. Nous lui empruntons la déclaration suivante, faite il y a une quinzaine d'années devant le Comité d'enquête de Londres :

« Je pense que du darogah au péon le plus infime, loin l'êtahlissemenl de la police est gangrené et que Ton ne saurait, dans un seul cas, obtenir justice sans acheter à prix d'argent la protection de ses officiers. »

À cette question : « Les résidents européens de l'Inde ont-ils recours, pour protéger leurs intérêts, à des moyens frauduleux? » le témoin répondit : •< Oui. je suis obligé d'avoir recours à ces moyens frauduleux, et les résidents européens de L'Inde doivent faire comme moi. »

Et que produisit l'enquête ? Rien, rien, rien : système parlementaire.

Le colonel Sleeman, qni a dirigé les mesures destinées à extirper l'abominable secte des thugs ouétran-

(/leurs, célébrée par M. Eugène Sue, a donné un témoignage que nous devons également citer :

« Lorsque des officiers de police ne peuvent découvrir l'auteur d'un crime, ils n'hésitent pas à arrêter des innocents, et ils leur arrachent des aveux par de véritables tortures. Ont-ils été gagnés par les coupables et veulent-ils qu'un crime reste inconnu, ils imposent silence par des menaces aux parties plaignantes, s

Qu'on ne s'y trompe pas, il s'agit ici d'une organisation d'origine anglaise placée sous le contrôle direct du Gouvernement (1). Cette forme d'exploitation et de démoralisation, au nom et par la force de la justice, a pour auxiliaire un autre établissement de police judiciaire plus vicieux encore, s'il est possible, emprunté aux traditions des gouvernements natifs et plus ou moins perfectionné par «l'honorable Compagnie. »

Il faut le répéter, ces faits, ces crimes ont reçu le visa d'enquêtes officielles. Quelles mesures l'autorité a-t-elle su prendre pour mettre un frein au mal, pour tarir cette source permanente de misère et de corruption? Aucune. On a élaboré un projet quelconque et on Ta laissé sans application. Il ne fallait pas admettre que les agents du Gouvernement pussent avoir tort. D'ailleurs, les indigènes étaient si dociles, ils payaient si régulièrement l'impôt, et tout en disant : — « l'homme blanc mange et boit tout le jour ; l'homme « noir a le ventre vide, il dévore le misérable, sa faim « avec sa honte, » — ils paraissaient si habitués à leur

1 Les Anglais dans Vlnde, p. 66.

sort qu'on ne voyait pas la nécessité de modifier un

système donl le résultat final était de bons dividendes.

Mais l'Angleterre n'a-t-elle pas fondé dans l'Inde

des écoles de diverses sortes? Oui, elle a établi des

renies pour les sujets anglais el encouragé les écoles Indigènes dans la mesure où elle espérait y trouverprofit. Quant à élever l'enseignement, quanta en faire un moyen de civilisation, elle n'y a pas songé. Empruntons à M. de Valbezen quelques-unes «les maximes philosophiques qui forment la hase de l'enseignement indo-britannique.

« Un homme doit être aimable pour son ennemi, si par son assistance il peut se délivrer d'un autre ennemi, de même qu'il ôtc l'épine qui a percé son pied à l'aide d'une autre épine.

« L'argent pourvoit à toutes les nécessités de la vie.

« Posséder bon appétit, bonne nourriture, force virile, belle femme, cœur généreux, et beaucoup d'argent, etc., sont les véritables signes qu'un homme a bien mérité du ciel dans sa vie antérieure. »

Et ce sont là relativement des choses innocentes; M. de Valbezen, qui ne se pique point de pruderie, déclare dans son livre, si favorable aux. Anglais, que « la décence ne permettrait pas de citer certains pas- « sages d'exercices donnés à des enfants, passages K qui doivent laisser dans de jeunes esprits des taches « ineffaçables. »

L'honorable Compagnie des Indes n'a jamais voulu voir ce danger. Les Hindous lui paraissaient d'autant plus faciles à gouverner, à exploiter, qu'ils étaient

énervés et abrutis par un culte chargé de corruptions. Le commerce allait bien; donc, tout était pour le mieux,

Vue nation catholique eût-elle toléré un pareil enseignement? eût-elle consenti, comme l'a t'ait Y Angleterre, à protéger les pratiques odieuses, immondes des brahmanes, à humilier la Croix devant les symboles du paganisme? Non, non ; elle eût essayé de conquérir les indigènes à l'Eglise. On peut soutenir que l'entreprise eût échoué; on ne justifiera jamais l'Angleterre de ne l'avoir pas tentée.

Je crains bien que M. de Montalembert n'ait cédé à un mouvement oratoire lorsqu'il s'est écrié :

« Depuis un demi-siècle que la guerre s'est portée exclusivement vers le nord de l'Hindostan, l'exploitation pacifique de ce colossal empire nous offre le spectacle d'une immense école, où des hommes justes et sages, venus de loin, implantent au cœur de l'Orient, sans violence, et par la seule force expansive du bien, les arts, les lois, les mœurs honnêtes et simples de l'Occident... (1). »

Quelques mois plus tard, le Times reconnaissait que l'Angleterre n'avait rien fait pour inspirer le respect de la religion chrétienne « à ces misérables païens, « dupes des plus ridicules inventions et de la plus « abjecte idolâtrie. » Il ajoutait qu'il était temps d'introduire la Bible dans les écoles indigènes, et « d'in- « tervenir pour empêcher les scandaleuses indécences « qui forment une si grande partie des rites religieux

(1) De l'Avenir politique de l' Angleterre.

du brahmanisme. » Au même moment les sociétés bibliques demandaient au gouvernemenl anglais de prouver enfin aux Hindous que l'Angleterre avait une religion et une conscience.

Cette preuve n'a pas encore été faite. Voilà un siècle que l'Angleterre exerce dans L'Inde une prépondérance absolue. Si cette Longue domination avait été employée à propager L'Evangile, et si cette œuvre avait été confiée, non pas à des pères de famille ayant une femme à distraire, des tils à surveiller, de tilles à établir, niais à des prêtres, des religieuses, de vrais missionnaires, à «les sœurs de charité, l'Inde ne sérail plus tout entière païenne et musulmane. Nos arts, nos lois, nus mœurs, auxquels les indigènes sont restés absolument étrangers, se seraient implantés au cœur de l'Hindostan à l'abri et comme fruit de la prédication évangélique. L'Inde compterait une population chrétienne parla foi, européenne parles mœurs et les besoins, dévouée par conséquent à l'Angleterre. Nous ne prétendons pas que la conversion eût été générale; nous disons seulement qu'une puissance chrétienne, c'est-à-dire catholique, eût dans l'Inde comme partout fait des chrétiens.

Vision! s'écrient les anglomanes. Les Hindous ne changent jamais de religion. L'histoire l'ait justice de cet argument. Les conquérants mogols ont pu propager l'islamisme dans l'Inde, où il compte vingt-cinq millions de fidèles ; plus tard le nanekisme etd'autres sectes, nées des religions dominantes, y ont t'ait de nombreux prosélytes. Devant ces exemples, on ne peut

mettre en doute que le christianisme ne se fût développé depuis un siècle si l'Angleterre ne s'était pas souciée uniquement de ses négoces, si les représentants du pouvoir, occupés du soin de leur fortune et de leurs plaisirs, n'avaient pas montré le plus profond mépris pour les intérêts spirituels des peuples placés sous leur domination? Bien que Londres dépasse en corruption toute autre ville européenne, on vante volontiers la sévérité des mœurs anglaises. Cette sévérité, dont je doute, est souvent mise de côté dans l'Inde. Qu'on lise certains récits, ceux de Jacqueniont entre autres, et l'on verra quels exemples suivent et donnent, dans bien des cas, les agents européens de « l'honorable Compagnie. » Non, les Anglais n'ont pas offert aux Hindous le spectacle d'hommes justes et sages venus de loin pour les élever à un état meilleur. Ils ne pouvaient fonder une immense école de civilisation qu'en propageant l'Evangile, qu'en travaillant à l'œuvre de Dieu par des mains vraiment apostoliques; et, de leur propre aveu, ils n'ont pas même tenté avec suite de répandre leurs bibles falsifiées. Les cipayes qui embrassaient le christianisme étaient chassés de l'armée comme indignes. Les révérends ministres dirigeaient surtout leur propagande contre les catholiques de l'armée anglaise. On respectait le culte du cipaye pour la vache, on l'autorisait à placer partout des emblèmes d'une monstrueuse impureté; et en même temps, les mêmes hommes accusaient d'idolâtrie les soldats irlandais coupables de prier Marie immaculée.

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