‹ Critiques et croquisChapitre 14 sur 32 · L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE

BT LES NATIONS CATHOLIQUES AUX COLORIES

L'étudo qui précède nous a montré sous son vrai jour lf génie anglais dans l'Inde. C'est une des plus tristes pages de l'histoire des nations chrétiennes. Qu'importe, diront les anglomanes et les utilitaires, il n'en reste pas moins prouvé que l'Angleterre possède le génie colonisateur ; c'est un fait. Non! c'est simplement l'un des lieux communs de la polémique. Les ennemis de l'Eglise l'exploitent contre les nations catholiques, et les révolutionnaires de toutes nuances, depuis le gentilhomme parlementaire jusqu'au brutal adepte des sociétés secrètes, l'utilisent de leur mieux contre l'ordre monarchique. Cependant l'histoire condamne ces affirmations absolues et rognes. L'Angleterre est simplement une nation commerciale; elle ne sait pas coloniser, elle sait trafiquer. Même avant la dernière révolte des cipayes, un écrivain trèsfavorable ;i"x Anglais, mais chez qui la passion n'exclut pas toute lumière et toute justice, faisait ressortir l'importance capitale de l'Inde en disant : « Il ne faut pas une longue étude de l'histoire coloniale de l'Angleterre pour arriver à cette conclusion,

que L'Inde est la seule des colonies britanniques qui ait réellement prospéré pendant les cinquante dernières années. Aux Indes occidentales, la belle colonie de la Jamaïque descend, comme prospérité commerciale, au niveau de Haïti; l'établissement du Cap, avec ses éternelles guerres contre les Cafres, englouti! sans profit, même 'sans résultat pacifique, les trésors delà métropole (1). »

Cette colonie du Cap, dont les Hollandais tiraient bon parti et où les Anglais n'ont rien pu faire encore, est une des conquêtes que ces grands colonisateurs doivent à la Révolution. Ils font occupée une première fois en 1795, puis en 1806; elle leur a été régulièrement concédée par les traités de 1815. Voilà soixante ans qu'ils y font preuve d'impuissance.

La Jamaïque, aujourd'hui en pleine décadence, était très-prospère sous les Espagnols; elle n'a d'ailleurs accepté la domination anglaise qu'après une longuelutte, marquée par les insurrections de 1690, 1700, 1795 et diverses autres tentatives moins vigoureuses. Maintenant elle est bien soumise, mais elle meurt.

Les colonies de l'Australie, où l'Angleterre prit pied en 1788 par l'établissement d'un pénitencier, paraissent appelées à de grands développements ; déjà, grâce à leur position maritime et à la richesse exceptionnelle de leur territoire, elles possèdent une notable importance. Mais ce sont là des possessions bien nouvelles. L'état légal et politique de l'Australie an-

i, Yalbezen. Les Anglais et V Inde*

glaise n'a été régularisé qu'en 1823 el 1834,, Dès 1884 ■ne première révolte ;i eu lieu. L'Angleterre parviendra difficilement à conserver vingl ans encore Met" bourne ej ses dépendances.

Le Canada, bien que devenu depuis longtemps possession anglaise, esl resté, en grande partie, français par le cœur, les mœurs, les tendances el L'organisation administrative. L'empreinte «lu génie français et catholique a été si profondément marquée sur cette terre, sur ce peuple, qu'après mi siècle de domination, l'Angleterre est encore pour les bas Canadiens el la p<>pulation catholique du haut Canada une puissance étrangère. Elle n'a pas même réussi h s'assimiler les descendants des colons irlandais. De nombreux avertissements lui ont prouvé d'ailleurs le peu de solidité des liens qui rattachent le Canada à la métropole. 11 n'y arien dans tout cela qui justifie les tirades orgueilleuses dont on nous fatigue.

Si l'œuvre de la colonisation consiste seulement à bien exploiter une situation favorable, à gagner de l'argent, à réduire des peuples en servitude, à détruire les races rebelles, les Anglais ont le génie de la colonisation. Mais si le chrétien doit se proposer un autre but, s'il a pour mission de civiliser et de convertir les barbares, les sauvages, les païens, l'Angleterre a partout méconnu son rôle. Nulle part elle n'a su relever les indigènes. Ou elle travaille à les refouler au loin, à les anéantir comme en Amérique, en Australie et chez les Cafres , ou elle les réduit à la plus misérable des conditions, comme dans l'Inde.

Des libres penseurs peuvent admirer ce triomphe mlieux de la force; mais des catholiques devraient reconnaître qu'une nation dont les établissements portent partout la mort ou l'esclavage ne l'ait pas œuvre de colonisation. Comment les Anglais convertiraientils des Hindous, des Peaux-Rouges, des Cafres, des Australiens? Ils ne réussissent pas même, malgré la puissance des' faits accomplis, la communauté d'intérêt et quelquefois de religion , à s'assimiler les descendants des colons européens. Les Hollandais du Cap, les Espagnols de la Jamaïque, les Portugais de l'Inde sont, comme les Français du Canada et de l'Ile Maurice, restés fidèles à leur nationalité.

Cependant, parce que l'Angleterre, tirant parti de sa situation maritime, exploitant les dissensions des autres nations européennes, profitant des folies de la Révolution comme elle avait profité des lâchetés du règne philosophique de Louis XV, a planté partout son drapeau, on admire sa puissance colonisatrice ; parce que ses possessipns sont étendues, on refuse de voir qu'elle ne peut ni s'assimiler les populations civilisées, ni civiliser les peuples barbares! Nous demandons quel bien elle a fait aux races inférieures dépossédées de leur sol par ses marins et ses marchands; on nous montre les comptoirs qu'elle a créés et les forts qui les protègent. Cet argument vaut celui des terroristes dépouillant et guillotinant quiconque paraissait douter de leur zèle pour le bien de l'humanité.

Il suffit, d'ailleurs, d'un peu de justice et de réflexion pour reconnaître que l'Angleterre perd ses co-

lonies plus vite que toute autre puissance, bien qu'elle dispose, pour les défendre el les conserver, de ressources exceptionnelles. Est-ce bien là une preuve de génie colonisateur? Rappelons quelques faits. L'Angleterre s'est établie en Amérique longtemps après les Espagnols rt 1rs Portugais; elle ma été chassée beaucoup plus tôt. C'est par ses établissements que la révolte a commencé. On parle de ce qu'elle a conservé; il faut voir aussi ce qu'elle a perdu el comment elle l'a perdu. Lorsque les feuilles révolutionnaires signalent avec dédain la situation des anciennes colonies espagnoles, elles oublient trop que l'Espagne est restée pendant trois siècles maîtresse tranquille el respectée des plus vastes domaines coloniaux que jamais nation ait possédés. Nous n'en exceptons pas les Indes, car ces contrées n'ont jamais formé une colonie, et d'ailleurs l'œuvre de la conquête n'a été achevée (si elle l'est) qu'en 1855, date de l'annexion du royaume d'Oude. On rappelle volontiers les violences commises par les Espagnols contre les populations américaines; mais on publie qu'en somme les conquérants du Mexique, du Pérou, du Chili, etc., ont conservé la race indigène, tandis que les Anglais l'ont détruite. Malgré leurs fautes, les Espagnols et les Portugais ne perdirent jamais de vue qu'ils devaient christianiser les populations placées sous leur empire. La métropole n'oubliait pas qu'elle avait charge d'àmes. Le résultat a sans doute laissé beaucoup à désirer; cependant un bien immense a été accompli. On nous objecte l'état du Mexique et de quelques autres parties des anciennes

colonies espagnoles el portugaises. L'objection tourne contre nos adversaires. Voilà quarante ou cinquante

ans que ces pays sont en révolution, qu'ils ont le droit de tout dire et de tout imprimer, qu'ils suivent 1rs leçons el 1rs exemples des libres-penseurs européens, et l'on s'étonne qu'ils en soient a peu près venus à la liberté de tout faire, que de progrès en progrès ils s'enfoncent dans l'anarchie, la barbarie, la sauvagerie. Si l'on veut opposer les colonies de l'Espagne catholique aux établissements anglais, qu'on prenne le Mexique en 1810, à la veille de la première révolte, et qu'on le compare à l'Hindostan de 1856. Jamais rapprochement n'aura mieux prouvé la fécondité de l'Eglise pour toutes les œuvres de véritable progrès, qu'il s'agisse de l'ordre matériel ou de Tordre moral, et l'impuissance absolue du protestantisme.

On ne doit pas oublier d'ailleurs que l'Amérique espagnole ne s'est pas soulevée en haine de la mère patrie, comme les Etats-Unis, ou sous la pression d'intolérables souffrances comme l'Inde. Conquis en 1531, le Mexique est resté fidèle jusqu'en 1810, date du mouvement insurrectionnel qui, après des phases diverses, devait triompher absolument en 1829. Le Pérou et le Chili, occupés quelques années après le Mexique, se révoltèrent à peu près à la même époque et furent indépendants quelques années plus tôt. Mais ignore-t-on quel était alors l'état de l'Espagne? Joseph Bonaparte régnait à Madrid sous la protection des baïonnettes françaises; l'Espagne, déjà affaiblie par les fautes de ses derniers princes, s'épuisait dans une guerre d'in-

dépendance; les colonies soumises à l'influence de l'Angleterre et n'ayant plus rien à attendre, pas même défi ordres el une direction de la métropole, cédèrenl à l'esprit de séparation. Et cependant bien des années encore s'écoulèrent, axant que la rupture fût le vœu général. Au fond, l'Espagne, atteinte dans ses forces vives par ses luttes énergiques contre l'Empire el plus encore parle développement des idées libérales, laissa tomber sa couronne d'outre-mer. Mais cette chute ne doit pas faire oublier que la domination espagnole, après avoir duré trois siècles, a laissé assez de principes de vie pour préparer l'avenir de ces pays que la Révolution a tant appauvris et abaissés. L'Angleterre, au contraire, dont lis établissements datent du xvne siècle, avait à se défendre dès 1773 contre la révolte qui devait la vaincre. Il n'y avait pas un siècle que Charles II avait donné à Guillaume Peu le territoire qui devint la Pensylvanie lorsque le drapeau anglais y l'ut renversé. Néanmoins il restera établi, pour MM. Jourdan et Paradol et pour le Times, qu'en Amérique, comme partout, l'Angleterre s'est montrée supérieure aux nations catholiques dans l'œuvre de la colonisation.

La domination espagnole avait de telles assises qu'il iùt probablement suffi de quelque virilité chez l'un des princes delafamille royale pour conserver sinon à l'Espagne, au moins à la dynastie, les conquêtes de Pizarre et de Fernand Cortez. L'esprit de séparation eût été dominé au Mexique et au Pérou comme il le fut à la même époque au Brésil. Forcée de quitter le Portugal

envahi par les Français, la maison de Bragance se

réfugia dans ses possessions d'Amérique, et la colonie devint an empire où la dynastie portugaise est solidement établie. De l'aveu des historiens, un résultat identique eût pu se produire au profit des Bourbons d'Espagne ; mais assurément toute la famille royale d'Angleterre eût tenté sans succès d'arrêter la révolte des Etats-Unis.

La France n'a pas plus que l'Espagne a redouter la comparaison avec l'Angleterre. Lorsque celle-ci aura fondé quelque part en trente ans un empire comme celui que nous possédons en Algérie, nous pourrons, sauf examen, permettre ru Journal des Débats, au Siècle et à tous les servants du parlementarisme d'invoquer contre les Français et les catholiques la supériorité des Anglais. Nous n'admettons nullement, d'ailleurs, que le passé dépose contre nous. La France, compromise par les ministres philosophes de Louis XV, n'a définitivement cédé la prééminence maritime que sous la Révolution. Avant 89, tout pouvait être relevé encore, et Ton y songeait. La Révolution nous a fait perdre Haïti, colonie plus prospère alors qu'aucune des colonies anglaises; elle a ruiné notre marine et et nous a forcés de vendre la Louisiane. L'Angleterre, maîtresse de la mer, a étendu ses' possessions coloniales même aux dépens de ses alliés, sans avoir à redouter aucune entrave, aucun contre-poids. Mais en quoi ces succès de la force prouvent-ils un génie colonisateur? Nous prions les libéraux qui, debout ou accroupis, distillent en l'honneur de l'Angleterre un

encens adulateur, de nous dire quels peuples etle ;i civilisés, quelles peuplades elle a fait passer de l'idolâtrie au christianisme ? Sur tous les points de l'Amérique du Nord où la France s'étail établie, elle a laissé des tribus indigènes converties et en voie de civilisation. Ni les Anglais, ni leurs héritiers des Etats-Unis n'ont pu continuer l'œuvre commencée. Ils onl entrepris l'extermination de ces races malheureuses, et aujourd'hui encore, sur les confins <ln Canada et dans 1rs vastes contrées presque désertes de l'Union, les protecteurs des derniers indigènes, les hommes qui, à travers mille obstacles et mille périls , se vouent au salut de ces victimes d'une politique abominable, sont des prêtres catholiques et français.

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