‹ Critiques et croquisChapitre 16 sur 32 · LA BELLE ANTIQUITE · texte numérisé non relu

LA BELLE ANTIQUITE

La Révolution aurait dû mettre fin ans. doctrines de la Renaissance comme le ver met fin à la pourriture dont il est sorti. Cette compensation nous a jusqu'ici

fait défaut. 1793 aura été l'un (1rs résultats, mais non pas le dernier fruit de ce réveil de l'intelligence humaine. Les esprits, assez longtemps indécis, sont ouvertement rentrés dans l'ornière si profonde creusée par l'étude ou plutôt par l'admiration de « la belle antiquité. » Les idées païennes sont de nouveau en pleine floraison. Elles régnent dans les arts et pénètrent de plus en plus les mœurs. Si vous en doutez, visitez les expositions consacrées aux œuvres du jour, étudiez le caractère de nos tètes privée- et publiques, suivez la littérature des théâtres et des salons, parcourez nos livres de classe, et votre doute cessera. Les splendeurs malsaines du paganisme nous éblouissent plus que jamais. Nous admirons les héros de la Grèce et de Rome, nous croyons à leurs vertus, nous cherchons des leçons de goût et de morale dans ces » maîtres de l'esprit humain » qui ont pratiqué et glorifié tous les vices. Les classiques païens, un instant ébran-

lés, grâce aux t clameurs de quelques fanatiques, o ont repris tout leur empire. Certains catholiques, qui se tiennenl pour de grands adversaires du césarisme, se glorifienl d'avoir contribué à ce résultat. La pa^sii >n a mis mi i"l bandeau sur les yeux de ces Littérateurs, qu'ils ne peuvent plus voir que césarisme el paganisme sont choses inséparables. Ils se croient les ennemis de César el sonl césariens.

L'auteur des Deux Paganismes (1), M. Eugène Loudiiii, ne tombe pas dans ce travers. Que César ait eu tort «mi raison de détruire la république romaine, qu'il ail été moralement inférieur ou supérieur à ses rivaux, cria L'inquiète assez peu. Le rôle des individus déparait pour lui dans l'ensemble des faits ci des doctrines. C'est le paganisme même qu'il étudie. Et son étude n'est pas mu' œuvre d'archéologue; il demande au passé des Leçons pour le présent. Il établit que nous revenons au paganisme ri rappelle ce que le paganisme avait fait de l'humanité. M. Loudun sait, comme tout chrétien, que ce retour ne saurait être complet, que « les portes de l'enfer ne prévaudront pas; » mais il sait aussi qu'il peut nous mener bien loin, bien bas, et il tente d'éclairer les abîmes où nous courons.

u Comme au temps de saint Augustin, dit-il, la lutte est entre les deux cités : la cité de la terre, « qui ôte l'homme au vrai désir, » et la cité fidèle, « voyageuse sur la terre, » où l'homme vit en vue de Dieu. Autrefois la première s'appelait le paganisme, aujourd'hui

.1 L'a volume in-18.

le panthéisme : elle a changé de nom. car l'erreur prend incessamment des figures différentes ; l'autre est demeurée invariable : le christianisme. »

Afin de bien démontrer que le panthéisme moderne est une forme nouvelle de l'ancien paganisme, M.Loudun indique son point de départ et ses progrès eu traçant les étapes du mal dans les sociétés chrétiennes. Cet exposé, qui remonte à Philippe le Bel, se termine par quelques pages très-fermes sur le caractère et l'inévitable aboutissement des doctrines que propagent aujourd'hui nos libres penseurs. Après ce rapide coup d'œil sur le présent et sur l'avenir, M. Loudun aborde de front son sujet : il demande aux écrivains et aux législateurs de la Grèce et de Rome de nous faire connaître l'antiquité grecque et romaine. 11 cite, en effet, beaucoup plus qu'il ne discute. De nombreuses preuves appuient toutes ses assertions.

L'idée religieuse se trouve à la base de toutes les sociétés. Rome, ce refuge de bandits, avait à ses débuts une notion assez élevée de la Divinité. Il en avait été de même en Créée. Aussi trouve-t-on çà et là dansles philosophes et les poètes la trace des grandes lois émanées de Dieu. Mais ce souvenir des premiers enseignements du Créateur était dès lors à peu près sans action sur les mœurs et ne tarda pas à paraître complètement étouffé. Il y avait des pratiques religieuses; il n'y avait véritablement pas de religion. Les dieux n'étaient que des hommes plus heureux et plus puissants que leurs adorateurs, ayant toutes leurspassions, par conséquent tousleurs vices. Les sages, ceux qui par-

laienl le mieux de la puissance divine, étaient les moins attachés au culte. Si la tradition leuravail transmis quelques restes il»' vérité, toute certitude leur faisait défaut, et les erreurs les plus grossières se mêlaient dans leur esprit à quelques idées assez justes mais vagues sur Dieu, rame, la vie future. En somme, ils eu étaient, comme la foule, à l'idolâtrie el au panthéisme. De là une ignorance absolue de la murale, ww mépris complel de L'homme.

Ce résultai était général. Le vulgaire, ayant donné ses vices aux dieux, restait vicieux en toute sécurité de conscience : cela le rapprochait de la divinité. Quanl auxsages, ne croyanl qu'à leur sagesse, chacun d'eux agissait suivant ses passions. Or L'homme abandonné à lui-même est nécessairement L'ennemi de L'homme : il ne peut jouir qu'en asservissant Le prochain ; et il veut jouir.

Mais quelques philosophes el quelques poètes n'ontils pas eu l'idée nette de l'unité de Dieu, el cette croyance ne s'est-elle pas manifestée chez eux par de beaux préceptes, despréceptes presque chrétiens?

« Sans doute, dit M. Loudun, les poètes et les hommes éclaires se figuraient vaguement, parmi ces dieux, un Dieu supérieur, mais ils ne se le figuraient pas possédant tous les attributs du vrai Dieu. D'abord, il n'esl pas meilleur que les divinités auxquelles il commande : voyez comme ils le font parler el agir. 11 est partial, injuste, ambitieux; Eschyle Le représente jaloux de l'homme; Homère lui donne des désirs voluptueux, el le t'ait séduire par Junon. « Jupiter, dit Euripide, nié-

dite un vaste dessein : il allume entre les Grecs et les Phrygiens une sanglante guerre, afin que la terre, notre commune mère, soit soulagée du fardeau d'une multitude inutile, et que la puissance des Grecs soit connue de tout l'univers, o Ainsi le plus insolent mépris de l'espèce humaine : soulagerla terre au fardeau d'une multitude inutile, et l'intérêt exclusif d'une petite nation, voilà les pensées du Dieu souverain. C'est un Dieu dur, étroit et qui raisonne comme un chef de barbares, cruel et Grec. »

31. Loudun cite d'autres exemples; il aurait pu en citer bien plus encore : ils abondent. Maison peut être bref : car personne n'ignore que Jupiter, le maître des dieux, le Dieu suprême, très-grand, très-bon, maximu* optimus, avait tous les vices des hommes vicieux. Du reste, pour ceux mêmes qui célèbrent sa puissance, il semble, comme les hommes, soumis à une force suprême : il relève du Destin, de la Fatalité. Sa force et son intelligence ont des limites. Il se trouve parfois dans les embarras les plus cruels. Il doit alors penser avec Chrysippe, que l'arrêt irrévocable de la nécessite' domine tout, et dire comme Tacite : Le hasard nous emporte, cédons au hasard. Fatis agimur, redite fatis! C'est au moins le langage que lui fait tenir Homère au sujet de Sarpédon, l'un des bâtards du roi des dieux : « Le destin a donc arrêté que Sarpédon périra. »

Licence de poëte, dira-t-on. Non, c'est l'idée générale. On la retrouve, même chez les philosophes, qui, laissant de côté ce vil Jupiter, cherchent en dehors l'Olympe le dieu idéal. Citons M. Loudun :

(le

« Dieu est impuissant sur \f> événe nts : bien plus

il les ignore : on trouve parfois un philosophe qui a :corde à Dieu la clairvoyance parfaite. Il y a dans X nophon un mot admirable, le plus beau de sa philosophie : après avoir prouvé l'existence de Dieu par le spectacle de l'univers, Socrate le définit ainsi : < Telle esi la grandeur de l'Etre suprême qu'il voil tout d'un seul regard, qu'il entend tout, qu'il est partout, «[u*il veille à la fois sur toutes choses; o elil ajoute : •< Ne faites donc rien d'impie, d'injuste, de honteux, mène' dans la solitude, parce qu'aucune de nos actions n échappe à Dieu. >• Mien ne fait plus d'honneur à Socrate qu'une telle pensée; mais ce n'est là qu'une opinion, et elle c'est même pas partagée par les plus grands philosophes : a S'il est vrai, dit Aristote, que les dieux mêmes ne peuvent tout savoir, quelque éclairés qu'ils soient, à plus forte raison les hommes. Ce pass remarque Voltaire, fait bien voir quelle était l'opinion de la Grèce et probablement de l'Asie, el montre évidemment qu'on n'accordait pas alors l'omniscience à la divinité. a Ajoutons que Socrate lui-même ne tenait pas à l'unité de Dieu. Xénophon lui fait dire «. tantôt qu'il n'y a qu'un Dieu, tantôt qu'il y en a plusieurs, tantôt que le soleil est Dieu. »

Mais Platon, mais Ciceron ? Us ont de belles paroles, de grandes définitions qui étonnent et séduisent. Allez

plus avant, pressez leurs phrases, poursuivez l'idé t

vous ne trouverez qu'un désir vague, indéfini, incomplet. " Dieu, dit Ciceron, doit être remercié quand nous devenons grands, riches, que nous évitons un dan-

ger, etc. paire qu'il y a là une gloire qui ne nous appartient pas ; mais de ce que nous sommes gens de bien, nous n'en devons rien à Dieu : on ne lui demande

ni la justice, ni la tempérance, ni la sagesse... » D'ailleurs Gicéron n'est-il pas entré en matière par nue

phrase qui dénote la plus parfaite et la plus tranquille incrédulité f - La plupart des philosophes croient qu'il y a un Dieu, ce qui est très-vraisemblable. -Il va dune examiner une probabilité sans prétendre rien dire de certain et sans attacher grande importance à ce qu'il dira.

L'indifférence que montrait Gicéron, Platon l'avait également montrée.

En quelques endroits. Platon donne de Dieu une idée sublime qu'il dit tenir des traditions des Egyptiens, et par les Egyptiens des Hébreux, sans doute : « Dieu est la juste mesure de chaque chose; Dieu, tenant en sa main le commencement, le milieu et la tin de tous les êtres, marche toujours sur une ligne droite, la justice le suit... Dieu soudent et dirige le monde; il voit, il entend tout, rien ne peut lui échapper... »

C'est bien Dieu: mais Platon ne s'arrête pas là.

a Aussitôt ap]è> ces belles paroles, examinant s'il faut honorer Dieu : Suive:- les lois de cotre pays, comme dit l'oracle, il s'applique à des divisions des dieux célestes, souterrains, génies, lieras, etc.; aux uns on offrira les parties droites, aux autres les parties gauches, à celle-ci en nombre pair, à celle-là impair : il veut qu'on prenne garde de ne pas confondre le culte des dieux souterrains avec celui des dieux célestes, les

divinités subalternes du ciel el celles des enfers, etc. El les dieux mêmes, il ne sail ce qu'ils sont, ce qu'esl pour eux l'homme : L'ont-ils fait pour s'amuser ou pour un dessein sérieux? •• Amant vaul le mol du poète comique : i Nons sommes des balles donl les dieux jouent. -

\ristote, si précis el si ferme d'ordinaire, oscille comme les autres sur le poinl fondamental : « Tour à tour, pour lui, Dieu est séparé du monde, le monde est Dieu, le feu du ciel est Dieu, etc. o Pline a tiré la conclusion «le toutes ces hypothèses : « Au milieu de ces contradictions, La seule chose certaine, c'esl qu'il n'y a rien de certain.

Enfin, il résulte des écrits apologétiques des premiers siècles que le monde païen ne comprit jamais La puissance divine. Minutius Félix nous montre dans VOctavius un païen instruit ne pouvant s'expliquer ta croyance des chrétiens à un Dieu qui est partout, qui assiste ii tout ce que Von fait, etc. M. Nisard, peu suslied en ces matières, a donc très-bien résumé la question par ces mots : ■< La Providence n'avait pas même de nom chez les païens. »

Où manque L'idée de la Providence manque aussi L'idée claire el formelle de L'âme. Tous les païens ne disaient pas comme Sénèque : « Après la mort il n'y a rien, o ou comme Lucrèce : « La mort, c'est l'absorption dans le sein de la nature, » ou comme César : « La mort est la tin de tous les maux ; après elle, il n'y a plus rien, ni soucis, ni plaisirs. » Cet abject matérialisme, bon nombre de philosophes en Grèce comme à

Rome, L'avaienl repoussé. Homère parle des âmes des morts, il décrit les ombres errant dans l'Elysée, où elles s'ennuient beaucoup. Pythagore, Platon, Gicéron vont plus loin, s'élèvent plus haut; ils trouvent de belles définitions, ils en trouvent aussi d'absurdes, puis ils tombent sans atteindre le but. Après avoir dit que l'àme est immortelle, ils ne savent qu'en faire. Platon s'en débarrasse par la métempsycose. 11 confine rame d'Orphée dans un cygne, celle d'Ajax dans un lion, celle de Thersite dans un singe. De plus les âmes complètement pures, les âmes des justes peuvent se reposer mille ans. « La plus haute faveur à laquelle puisse prétendre l'homme pur, dit saint Augustin résumant la doctrine de Platon, c'est de remonter libre de tout souvenir aux régions célestes, avec le désir nouveau de rentrer d'ans les biens corporels, c'est un cercle éternel de mort et de renaissance ; l'âme ne peut demeurer sans corps : ainsi l'homme pur retourne aux travaux et aux souffrances humaines après un court séjour dans les astres, et le méchant qui n'y aura pas fait séjour revient dans des corps de brutes ou même d'hommes (1).

Cicéron trouvait ce système un peu compliqué, et, comme Socrate et tant d'autres sages, il aboutissait au doute. Voici le résumé de sa doctrine : « 11 se peut que Ton ne perde pas tout sentiment en mourant; dans ce cas ce n'est pas la mort, mais l'immortalité. Rien n'est moins certain, répliquez-vous. J'en con-

l Cité de Dieu, liv, xm.

viens; mais, si Ton esl privé de sentiment, on n'a plus de misères et l'on n'est plus .'i plaindi

M. Loudun résume avec justesse, par ces quelques mots, les idées de l'antiquité sur l'immortalité de Pâme: o Quelques-uns la niaient, la masse n'j croyail pas, le peste en doutait. <•

Si les Grecs el les Romains, dans de telles conditions, ne croyanl ni à l'action delà Providence ni à l'immortalité de l'âme, avaient eu la grandeur el les vertus que des chrétiens prétendenl nous faire admirer, les sophistes auraienl beau jeu. Mais, au contraire, c'est surtout quand il s'agit des mœurs el de toute l'organisation sociale que la thèse des fauteurs du paganisme apparaît dans sa révoltante fausseté.

M. Loudun a examiné de près les grands hommes de o la belle antiquité, o les modèles que dans beaucoup d'écoles religieuses on propose à nos enfants; il a étudié en chrétien ces institutions que l'ignorance et la passion déclarent admirables, et il démontre, par les faits commeparle raisonnement, que les Etats de la Grèce et de Home n'ont connu ni la pureté, ni le respecl de l'humanité, ni l'honneur.

On s'exclame sur la beauté de certains préceptes formulés par les sages de la Grèce. De beaux préceptes, on en trouve dans toutes les religions, dans toutes les philosophas ! Comme le remarque Platon, jamais les sages el les prêtres chez aucun peuple, dans aucun temps n'ont prêché le vice sons son nom de vice. D'ailleurs l'humanité, nous l'avons déjà dit, en se courbant sons la loi du diable, conservait une idée confuse de la

loi de Dieu. Ce débris, qu'elle ne voyait pas, était tout son soutien.

Il ne s'agit donc pas de proclamer des axiomes: il s'agil de comprendre L'ensemble des doctrines, d'eu saisir La pensée fondamentale, d'en montrer les résultats. Or, quelle était chez les Grecs la loi supérieure des actions? C'était V utile. lvs institutions immolaient l'individu à l'utilité de l'Etat, et l'individu, de son côté, sacrifiait toujours le prochain à sou utilité particulière. Aristippe, exprimant L'opinion et la pratique générales, disait : « Le vrai sage doit tout l'apporter à lui, car nul n'est plus digne de tous les biens... Il faut estimer ses amis, parce qu'on a besoin d'eux, comme les membres sont utiles au corps, etc. »

Les sages du paganisme devaient raisonner ainsi, puisqu'ils voyaient dans le plaisir la fin de l'homme. Us recommandaient la vertu dans la mesure où elle était profitable, elle devait être une spéculation et non pas un sacrifice. Soyez prudent, soyez sage, repoussez les mauvais avis, les mauvais exemples, disait Pythagore: a c'est ainsi que vous mènerez une vie délicieuse. » Le respect des dieux devait être lui-même une sorte de placement en vue du temps et non de l'éternité. « Honorez les dieux, disait Hésiode, afin que ce soit vous qui achetiez le champ des autres, et non les autres votre patrimoine. » Horace y mettait moins de façon : « Je demande à Jupiter la vie, les richesses, etc.; pour la vertu, je m'en charge; » c'est-à-dire je m'en moque. Personne n'espérait rien d'autrui: la sagesse c'était l'éeoïsme.

On vantait volontiers le charme de l'amitié; mais, selon l'expression de Plutarque, Vutilité réciproque était le lien nécessaire de toute intimité. L'intérêl gouvernait le cœur. Ecoutons Socrate : o Obligez vos amis ri même vos ennemis, mais attendez qu'ils en aient grand besoin : vous les tiendrez mieux. - M. Loudun a donc le droil de dire que ces sages n'avaient pas le sentimènl de la pure justice. - Qu'on les presse, qu'on les fouille, il y a un mot qu'on ne trouvera jamais, la Charité, car il y a une vertu qui étail ignorée du monde entier avanl le Christ, ['amour. Leurs actions les plus belles l'n apparence ont toujours un point où elles sonnenl creux, où retentit le gouffre de l'avide intérêt. » N'oublions pas enfin l'observation de Lactance, que dans cette morale il n'y avait rien ni pour les femmes, ni pour les esclaves, ni pour 1rs pauvres. Il semble que l'homme riche, libre et fort, ait seul le droit de vivre. Malheur aux faibles ! malheur à eeu\ qui souffrent! C'est la loi païenne. Concluons sur ce point en citant une seconde fois 31. Nisard :

« Des prescriptions, des conseils, la menace du ridicule, voilà toute la morale païenne. Ces grands philosophes n'ont pu s'élever plus haut... Qu'on ne s') trompe pas, ce qui semble un dernier degré à franchir pour que les deux morales (chrétienne et païenne se confondent est un abîme! Ou a dit à tort que la morale de Platon était un acheminement à la morale chrétienne; car acheminement signifie qu'on arrivera, et on ne sentit pas arrivé. »

Voyons les grands hommes, l'eu d'entre eux,

dans une société chrétienne, eussenl évité le bagne.

« Sillon, un des sept Sages de la Grèce, se permettait toutes les jouissances qui contribuent à une vie délicieuse, les jouissances licites el illicites. Plutarque, son biographe, parle de son goût pour l'argenl et la volupté, de son luxe, de sa sensualité, de la licence de ses poésies. Devenu vieux, il ne se livra que davantage au plaisir et à la bonne chère; ce législateur faisait de petits vers erotiques : Je vis pour le vin, les Muses et Vénus, disait-il. »

« Des soupçons indignes pèsent sur Aristote : on l'accuse d'avoir fourni le poison qui fit périr Alexandre. Du reste, on le trouve à la cour d'un tyran, où il est allé « attiré par quelque raison de libertinage ; » il épouse la concubine du tyran, et sa passion pour elle est tellement folle, qu'il lui fait des sacrifices comme à une déesse. »

Laissons Thaïes, trop habile spéculateur, et Bion, qui mourut de ses débauches, et Xénocrate, l'ivrogne, et Périandre, qui parlait comme un sage et vivait comme un enragé, et Aristippe, l'amant de Lais ; rappelons que Socrate allait en bien des cas jusqu'au cynisme, que Platon malmenait les tyrans en paroles et acceptait avec joie leurs présents ; rappelons aussi que tous ces sages étaient en proie à un vice infâme.

Et maintenant parlons de Thémistocle, dont Cicénui a dit : «La Grèce a-t-elle un plus grand homme? » M. Loudun relève cette parole et étudie en détail le personnage si absolument glorifié. Il donne des textes,

il précise des faits, <■[ le Thémistocle classique disparaît. Au lieu 'lu patriote dévoué à son pays, uous voyons tout de suite un ambitieux, un hypocrite, un concussionnaire ; et ce ne sera pas tout. L'avidité de Thémistocle r>t si connue, que de tous côtés on lui offre de l'argent. Pour de l'argent il exile, il rappelle • de l'exil pour de l'argent. A la veille de Salamine, " l'armée grecque allait quitter les côtes de l'Euh

les habitants de cette lie, effrayés, apportent trente

i talents cent cinquante mille francs à Thémistocle

pour le décider à rester. Thémistocle en donne

■ cinq à Eurybiale, général des Lacédémoniens,

trois à Adimante, général des Corinthiens, el

. trde le reste pour lui 1 . Un autre moment, il

des© nd dans l'île d'Andros, alliée d'Athènes, avec

des troupes : « Il me faut de l'argent, dit-il. h je

.- viens à vous avec deux divinités, la Persuasion •■{ la

Force. »

Aristide, le juste Aristide, qui n'aimait pas Thémistocle, par suite d'uni' rivalité honteuse, si nous en croyons Plutarque, disait on parlant de lui : « Il faut regardera ses mains. • H est certain qu'il devint fort riche.

Le mensonge, l'intrigue, la corruption étaient pour lui des armes ordinaires et régulières. Il affectait de croire aux dieux et se fiait dr> dieux au point de dicter à la Pythiede Delphes ses oracles. Le droit des g

1 F.M il nécessaire de rappeler que l'argent avait alors une toute autre valeur qu'aujourd'hui? Les vingt-deux talents que garde Thémistocle représentaient une somme énorme.

la loyauté, le respect des engagements lui étaient inconnus; mais quel Grec les connaissait? Ce peuple manquait essentiellement de sens mural. Toute sa littérature et toute sou histoire en fout foi.

L'orgueil de Thémistocle, ses excès de pouvoir, la jalousie inhérente aux. démocraties, particulièrement à la démocratie athénienne, soulèvent l'opinion contre lui. Il est exilé. Que l'ait-il? Il demande asile au roi des Perses, it l'ennemi de son pays, et lui dit : « Si j'ai combattu et vaincu votre père, j'ai empêché les Grecs de' profiter de ma victoire; je lui ai donc rendu de grands services ; je puis vous en rendre de plus grands encore : m vous voulez suivre mes conseils, les Grecs ne pourront tenir contre vous et vous les soumettrez à votre domination. » Puis, joignant les actes aux. paroles, le républicain se prosterne aux pieds du grand roi et l'adore. Artaxerce le comble d'honneurs, de richesses, de présents; il en fait un satrape, et Thémistocle enivré dit à ses enfants en leur montrant sa table servie avec luxe : « Mes amis, nous étions perdus, si nous n'avions été perdus. » Il avait le vin gai. Du reste, même à jeun, il était homme d'esprit. Et sous ce rapport ses émules m' lui cédaient en rien. Tous ces Grecs avaient le trait heureux et la phrase prompte. Aussi ont-ils laissé une collection de paroles vives et grandes, qui éblouiront encore longtemps le vulgaire.

Plutarque, admirateur du suicide et grand ami des situations dramatiques, prétend que Thémistocle, resté patriote grec quoique serviteur d' Artaxerce, s'empoi- SOnna pour ne pas aider les Perses dans une guerre

contre Athènes. Cette s'ersion a triomphé dans l'enseignemenl classique. Malheureusement Thucydide, Athénien comme Thémistoclc el presque son contemporain, le t'ait mourir dans son lit. l>u reste Plutarque ne tient pas essentiellement à toute sa version cl il admet que la crainte de ne pas réussir pu1 entraîner le vainqueurdeSalaminea.se suicider. C'est à peu près l'a\ is de Cicéron. Bref, il est prouvé que le patriotisme de Thémistocle élail subordonné à ses intérêts. El combien de ces héros païens en étaienl là! Alcibiade n'a-t-il pas servi Sparte contre Athènes et donné au roi il«' Perse des conseils nuisibles à la Grèce?

Esquissons maintenant deux types de Romains. Voici Cicéron, père de la patrie. On sait qu'il fui superbe contre Catilina. ■■ Bienavantde conspirer, Catilina est impliqué dans un procès : •< Pour qu'il ne fui a pas condamné, écril Cicéron à Atticus, il faudrait a que les juges déclarassent qu'il ne t'ait pas jour en « plein midi. » Puis, dans la lettre suivante, il annonce qu'il va plaider pour ce misérable : Hoc tempore Catilinam defendere cogitanius. Pourquoi? parce qu'un avocat peut honorablement défendre tout accusé, même un Verres, comme le fit l'honnête Hortensius? non, paire qu'il voit dans Catilina un appui : » Si je le fais

absoudre, j'espère qu'il s'entendra avec moi pour « nous faire nommer tous deux consuls. Spero si o absolutus erit, conjunctiorem illum nobis fore in

ratione petitionis. ■ Disons en passant que la loi défendait ces coalitions.

Ainsi, en vue de ses seuls intérêts. Cicéron ne pre-

— :il i —

nait pas seulement la défense d'un malhonnête homme, dont il reconnaissait la culpabilité ; il voulait, en outre, faire donner à cet homme la direction dos affaires publiques. 11 sacrifiait du même coup sa conscience et son pays. Nous reconnaissons d'ailleurs que la plupart drs amis et des adversaires deCicérôn lui étaient moralement inférieurs. Quand on l'étudié après avoir étudié Pompée, César, Clodius, Antoine, etc., on lui trouve une sorte d'honnêteté; mais sorti de ce milieu et jugé d'après les lumières chrétiennes, il est répugnant.

Voici un autre sage, Sénèque ; «il nous est peint par « Tacite comme un hypocrite, jaloux, envieux, avare, « usurier, qui, en quatre ans, avait amassé trois cents « millions de sesterces (cinquante-neuf millions de « francs), qui prêtait à usures énormes, épiait les « testaments, circonvenait les vieillards sans ence fants, etc. » Sa conduite politique fut d'une insigne lâcheté. Il rédigea la lettre par laquelle Néron prétendit se justifier près du sénat d'avoir fait assassiner sa mère. On a dit que dans cette circonstance il avait cédé à la peur. Nous ne prétendons pas qu'il n'ait pas eu peur : nous prétendons qu'il était ignoble et lâche ; et de plus nous reconnaissons, avec la plupart des historiens, qu'il faut le regarder comme l'un des hommes les moins corrompus de son temps.

Les institutions que de tels hommes avaient établies etqui faisaient de tels hommes, pouvaient-elles exercer sur la niasse une influence féconde et salutaire comme l'a dit un orateur catholique, pouvaient-elles

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