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proléger les mœurs et donner la liberté? Evidemment non. A défaut de tout renseignement historique, le bon sens seul trancherait la question. Mais les renseignements abondent, et il faul en être à la rhétorique du i bon Rollin » sur l'histoire ancienne pour parler de liberté à propos des Grecs et des Romains. I démocratie n'est pas un-' république, disait Platon, c'est une tyrannie, o Ce jugemeqt, on doit l'appliquer à toutes les peuplades de la Grèce antique. Non-seulement elles avaient l'esclavage pour base; mais le citoyen lui-même, l'homme libre ne s'appartenait pas. L'Etat faisait peser sur lui un joug que ne connaîtronl jamais les pays chrétiens. Et l'Etat c'est presque toujours la multitude jalouse et basse. ■ Bien qu'il possédât le pouvoir, dit M. Loudun, le peuple redoutait sans cesse ceux à t[iii il le déléguait : leur succès, leur bonheur, leur réputation, leur gloire dérangeaient l'égalité républicaine; plus ses m'a leurs, ses généraux, -es magistrats lui rendaient de services, plus il les abhorrait. Athènes surtout, cette ville qui avait un hibou pour emblème, s'offusquait, comme cet oiseau de ténèbres, de l'éclat des victoires de ses généraux. Elle frappait d'amende, de prison, d'exil, ses plus illustres citoyens. L'envie était son génie inspirateur; même au moment où, à bout de forces, elle agonisait. elle saisit de sa main crispée le dernier de ses défenseurs, Phocion, et le livra au bourreau. Toutes les républiques de la Grèce l'imitaient, et l'imitaient parce qu'elles étaient animées de la même passion. » Et à Rome, sous quel régime, à quelle époque y voit
on la liberté? Ce sont de continuelles entreprises d'une classe sur l'autre, de continuelles luttes. On n'y peul jamais compter sur le lendemain. Rien n'est solidement établi. Le pauvre et li1 faible sont toujours sacrifiés. Qui est sans force esl sans droit. Le mépris de l'humanité, voilà, en toutes choses, le dernier mot du paganisme.
Puisqu'on nous a parlé des exemples salutaires que les peuplades de la Grèce ont donnés au monde, il Paul rappeler quelques-uns de ces exemples. Le patriotisme des Grecs ne dépassai! guère les limites de la ville natale. Athènes haïssait Sparte, Thèbes voulait détruire Platée. Platon avait beau dire que toute guerre entre Grecs était une guerre civile, on ne cessait pas de se battre. Les passions les plus étroites, les plus basses, provoquaient ces conflits, et le mépris absolu de l'humanité les signalait. Les Achéens s'emparent de Mantinée ; ils renversent la ville, tuent les magistrats et les notables, enchaînent les hommes, les conduisent en Macédoine et les vendent, ainsi que les femmes et les enfants, comme esclaves. Puis il amènent dans la ville de nouveaux habitants, et pour couronner leur vengeance, décident que Maiitinée s'appellera désormais Antigonée. Ne serait-ce pas là une exception ? Non, des faits identiques marquent chaque page de l'histoire. Les Athéniens et les Lacédémoniens sont en lutte, c'est la guerre du Péloponèse. « Règle générale, quand « une ville est prise, on en chasse les habitants et on « la donne à d'autres; les exemples abondent de tous
côtés, tous semblables avec cette seule différence.
« de temps en temps : au lieu de chasser les habitants, « on les tue. Les Athéniens s'emparent de l'île d'Egine, « en expulsent les Eginètes, hommes, femmes el ena t'ants, el établissenl des Athéniens à leur place ; 1rs i Lacédémoniens recueillent ces malheureux à Th\ rée, a près d'Argos ; quelque temps après, les Athéniens, a descendent à Thyrée, la prennent, l'incendient, et, o cette t'ois, ne chassent pas les Eginètes, ils les a égorgent huis : « car. dit Thucydide, les Eginètes « haïssaient mortellement les Athéniens, o Les habitants d'Hycare sonl réduits en esclavage, ceux de Sicyone sont mis à mort. Nulle pitié, nulle loyauté mm plus. Les Lacédémoniens avaient commencé la guerre en jetant dans des précipices plusieurs marchands d'Athènes, pris sur mer contre le droit dc^ gens. Les Athéniens s'étaient emparés dos ambassadeurs de Sparte, et, sans vouloir les entendre, les avaient tués et jetés à la voirie.
Les Platéens, après une longue résistance, se rendent aux Lacédémoniens à la condition qu'on gardera envers eux les formes de la justice. « Des commissaires a arrivent de Sparte et appellent devant eux les Plaa téens; on les interroge un à un : Avez-vous rendu a quelque service aux Lacédémoniens? Non, répon- « dait chacun d'eux, qui venait, au contraire de se « battre contre Sparte : on regorgeait ; on n'en épar- « gnapas un, dit Thucydide, a N'était-ce pas faire justice que de punir des ennemis? Agésilas s'empare, en pleine paix, de la citadelle de Thèbes : o 11 est beau, ditil, de faire spontanément ce qui est dans l'intérêt de
Sparte. » Plus tard, un émule de ce hérostâchede surprendre le Pirée. « Gela eût été, s'écrie le même A.gé-
silas, une action plus belle et plus glorieuse encore que la prise de la citadelle de Thèbes. o Et les admirateurs de l'antiquité de s'écrier : quelle grandeur d'âme! il met le projet de son rival au-dessus de ses propres actions. Le Spartiate Lysandre résumait toute la morale des Grecs en disant : « Il faut tromper les enfants avec des osselets, et les hommes avec des serments. » Il y a un autre mot, tout différent, nous dira-t-on ; c'esl celui d'Aristide faisant repousser une proposition de Thémistocle, que seul il connaissait, par ces belles paroles : « Ce serait utile, mais injuste. » Il s'agissait simplement, on le sait, de brûler par surprise, au lendemain de Salamine et dans la joie du triomphe, toute la flotte grecque alliée d'Athènes, cette flotte grâce à laquelle Thémistocle venait de battre les Perses. L'anecdote est-elle vraie ? Il y a doute, Thémistocle était homme à concevoir un semblable projet; mais Aristide était-il homme à le repousser? Ce juste, dans une autre circonstance, sut conseiller l'injustice. Notons que les panégyristes des anciens tiennent l'histoire pour vraie quand ils parlent d'Aristide, et la trouvent suspecte lorsqu'ils parlent de Thémistocle.
Ona célébré souvent la douceur des Athéniens pour leurs esclaves. Il faut s'entendre : ils accordaient à certains esclaves des facilités matérielles qui allégeaient le joug; mais c'était là un simple calcul. En Grèce, comme à Rome, l'esclave n'était pas un homme, c'était une chose. Le maître pouvait se permettre tous
les excès; el quels excès ne se permettaient pas ces
païiiis. sanguinaires el corr pus au delà de toute
expression! Les Athéniens, pour utiliser plus tranquillement leurs prison h i«is de guerre réduits en esclavage, « leur coupaient le pouce de la main droite : cela c les empêchait de se servir désormais de la pique, t mais in' les empêchail pas de ramer. N'est-ce pas
ingénieux? Et ces prisonniers n'étaient pas des i Barbares, c'étaient des Grecs. A Sparte, on ne se ■ « contentait pas d'exciter les jeunes gens à tuer les « ilotes, à les chasser comme des cerfs ou des sauce gliers; quand ils étaient trop bien faits, on les « défigurait : il fallait qu'un esclave eût toutes les » marques de l'infériorité. » Voilà quelques-uns (\e> exemples que les immortelle* peuplades de lu Grèce antique ont donnés au inonde. J'hésite à les croire féconds et salutaires.
Les Romains allèrent plus loin encore que les Grecs. Aux esclaves ils joignirent les gladiateurs! On en lit d'abord paraître quelques couples dans l'arène, puis des centaines, puis des milliers. Le sage Titus, déliées du genre humain, Livra au cirque cinq mille gladiateurs pour les funérailles de son père.
Mais, dira-t-on, il y avait un code de l'esclavage. Sans doute, la matière était trop importante pour échapper aux législateurs. M. Loudun résume trèsbien les lois qui réglaienl les rapports du maître et de l'esclave : Tout pour l'un, rien pour l'autre. Le droit d'user et d'abuser, inhérent au droit de propriété, était ici en pleine vigueur.
Parlerons-nous des mœurs privées? entrerons-nous dans l'intérieur de la famille? Non , ces preuves nous échappent à cause même de leur force. Laissons donc les mœurs et reproduisons simplement le résumé de l'auteur des Deux Paganismes sur la situation que la loi el l'opinion faisaient à la femme.
« On comprend ce que devait être la femme pour des hommes envahis par de telles préoccupations. Elle engendrait des enfants, elle n'était elle-même qu'un enfant : être inférieur, imposé à l'homme par nécessité, on la considérait avec une sorte de pitié; toute la littérature antique porte les marques de ce dédain : les philosophes la jugeaient de haut, les poètes en faisaient des risées, -< tous les législateurs la dégradaient, la gênaient, la maltraitaient, » dit Joseph de Maistre.»
La servitude était son lot et le mariage n'y changeait rien.
« Elle était fille de son père, elle devenait fille de son mari : filiœ locum obtinebat. »
Le mari était maître de sa personne et de ses biens, g ci mime si la conquête l'eût mise entre ses mains. » Nulle autorité sur ses enfants : ils n'ont pas même besoin de son consentement pour se marier. Pas de permission d'acquérir, d'hériter, de tester; son mari meurt, cette mort ne lui donne pas la liberté, elle retombe sous la surveillance d'un tuteur nommé par son mari dans son testament : « nunquàm exuitur servi tus mulieris, » disait un tribun du peuple, jamais elle n'esl libérée de la servitude. Et les historiens, les philosophes et les jurisconsultes en donnent la raison :
0 Y a-i-il rien de si vague el de si nooile que la volonté de la femme? le vrai caractère de La femme, c'esl La faiblesse de L'intelligence, imbecillitas mentis, La Légèreté de L'esprit, Irritas animi. o
Les femmes prenaienl diverses revanches. Vers l'an de Rome î-->. par exemple, une sorte de peste sembla frapper les hommes mariés : ils mouraient en trèsgrand nombre. La chose parut singulière. On lit une enquête. Des femmes de toul rang s'étaient entendues pour se débarrasser de leurs maris. « On en arrêta « d'abord vingt, dont deux patriciennes, et on Les t'orra " à boire Les breuvages qu'elles avaient préparés et •< qu'elles disaient être des médicaments; puis, des o révélations annoncèrent la découverte d'une quantité ■ d'autres, et cent soixante-dix subirent la peine capL « tule. » Cela remit momentanément un peu d'union dans les ménages.
Quand la mère n'est rien, l'enfant n'est ni respecté ni aimé. Il en était ainsi chez les Grecs et chez les Romains. La puissance paternelle avait pris un caractère odieux. L'enfant chétif, mal conformé, était voué à l'exposition, à la mort. C'était le droit du père, presque son devoir : car il devait fournir à l'Etat des citoyens robustes. Aussi faisait-on ces sortes d'exécution le plus tranquillement du monde : « Nous châtions les crimi- « nels, disait un philosophe, nous tuons les chiens « enragés, nous étouffons les monstres, nous assom- « mons les bœufs farouches, nous noyons nos enfants ■< mal conformés : tous ces actes, nous les accomplis- « sons avec tranquillité, sans nous emporter; nous
« obéissons à la raison; nous séparons ce qui est inu- « lile de ce qui est sain : Non ira sed ratio est e sani* « inutilia secernere (1). »
« Je demande, (lisait Tertullien, à ce peuple qui a soif du sang des chrétiens, à ces juges même, combien il y en a parmi eux qui n'ont pas tin'' leurs enfants dès qu'ils sont nés! Les uns les noient, les autres les exposent dans la rue, où ils meurent de froid, de faim ; d'autres les donnent à manger aux chiens (2)! »
Est-il nécessaire d'établir que le sentiment de la solidarité humaine, la fraternité, ne pouvait exister là où n'existait pas le sentiment de la famille? Le mépris de l'homme, la haine de l'homme, c'est la loi du paganisme. Il vaut mieux se venger de ses ennemis que se réconcilier, disait le sage des sages, le divin Platon. Si d'Athènes nous passons à Rome, nous entendons le vertueux Caton dire à son fils : « Ce n'est pas le sang des victimes qu'il faut faire couler, mais les larmes et le sang de ses ennemis ! » Nous le répétons : ce n'étaient là ni de vaines formules ni des mouvements de colère; c'étaient des préceptes sortis des mœurs. Quand ils les formulaient, les Grecs et les Romains se bornaient à maximer leurs pratiques. Citera-t-on quelques exceptions? On en citera peu et elles ne prouveront rien. Nous savons bien que l'intérêt opérait des rapprochements, que la communauté des goûts créait des intimités auxquelles la rhétorique donnait les couleurs
(1) Senec, de Ira., I. 15.
' Apoloç., 11.
de l'affection. Qu'importe! la défiance el L'hostilité iùmi étaienl pas moins générales. Et il n'en pouvait être autrement, car l'homme n'avail qu'un but : jouir. Or, la recherche exclusivede lajouissance détruit nécessairement toul sentimenl généreux et élevé. Les belles actions des héros de l'antiquité que l'on nous fait admirer.en classe, el qui toutes ne sont pas belles, ne sauraient infirmer cette loi.
L'ignorance el le mépris de Dieu, par conséquent le mépris de l'homme el l'ignorance de tontes les vertus qui peuvent constituer la véritable grandeur de l'humanité, tel fui le caractère fondamental de la société païenne. M. Loudun a donc raison de résumer ainsi les enseignements de son livre : « 11 faut rendre aux mots leur vrai sens et aux actes leur vrai nom, et, sans se laisser imposer par les réputations, appeler crimes des actions louées pendant des siècles, et scélérats des hommes trop Longtemps glorifiés. »