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CROQUIS ET TRAITS DE MŒURS

Les rapides esquisses que nous donnons sous ce titre : Croquis et traits de mœurs, complètent, à beaucoup d'égards, les chapitres précédents. Ce ne sont que des traits détachés; mais ces traits appartiennent tous à la même physionomie.

INFORTUNES DRAMATIQUES DE M. Alton.

Durant la première quinzaine de 1862, Paris et la France se sont plus qu'amusés d'une aventure littéraire plus qu'étrange. Il y a peu d'exemples du traitement infligé par le public à M. Edmond About, à l'occasion de son drame de Gaëtana, représenté sur le théâtre de l'Odéon. Rédacteur de plusieurs journaux et en dernier lieu du Constitutionnel, auteur de plusieurs livres, entre autres de la Question romaine et de V Homme à l'oreille cassée, M. About avait déjà été plusieurs fois malheureux au théâtre. Cependant, jusqu'ici le parterre s'était borné à le siffler, destin commun à beaucoup d'autres gens d'esprit ; cette fois, on a refusé de l'entendre. Les sifflets ont commencé au lever du rideau ; ils ont accompagné fidèlement la pièce jusqu'à la fin ; même musique à la seconde représentation; môme musique à la troisième, avec cette seule différence que la troisième représentation n'a pu être achevée. Dans l'intervalle des trois représentations, plusieurs journaux et M. About luimême avaient prié le public d'être, plus clément, ou, tout au moins, plus patient, d'écouter un peu. M. About, moitié plaisant, moitié sérieux, mal plaisant et mal sérieux, disait que cette rigueur pouvait lui donner envie de se noyer ou lui ôter l'appétit ; M. Sarcey, son ami, feuilletoniste de YOpinion nationale, faisail valoir d'autres considérations et invoquait les principes de l'immortelle Révolution française. Le

public ii";i rien voulu entendre. Il esl même resté insensible .m beau trail de M. \bout, demandant La mise en liberté de quelques siffleurs trop bruyants. Plaintes, sarcasmes, appels aux idées progressives, générosité, tout est resté inutile. Le public a sifflé, sifflé, et tué la pièce, sans l'avoir entendue.

.Mais voici le plus curieux : la pièce tuée, les impitoyables siffleurs ont encore voulu l'enterrer et Lui faire des funérailles historiques. Sortant du théâtre, au nombre d'un millier, ils se sont rendus en bel ordre, au domicile de l'auteur à l'autre boul de Paris. Là, sous les fenêtres de M. Àbout, en grand chœur, et de grand cœur, ils mit chanté un couplet de leur compoi ition :

Gaëlana est morte,

Mironton, mironton, mirontaino ; Gaëtana est morte, Esl morte et enterrée!

La rime n'est pas riche et le ton en est vieux, mais le succès a été immense et tout Paris a chanté cela. La bande funèbre a t'ait entendre ses accents Lugubres devant deux théâtres qu'elle rencontra sur sa route, et elle en donna une troisième audition, avant de se disperser, sous les fenêtres du Constitutionnel. Voilà L'enterrement de Gaëtana, unique en son genre, et qui t'ait à M. About une place sans pareille dans L'histoire des auteurs siffles.

Quant aux raisons de ce dur traitement, elles sont peu connues. Il y a tant de versions qu'on ne sait à laquelle s'arrêter. Sans doute ce jeune auteur, qui a

touché quantité de sujets et qui prétend faire preuve d'une aptitude universelle, a écrit quantité de choses répréhensibles. Il a été injuste, indécent, par-dessus tout frivole. Il n'est pas le seul à qui Ton puisse adresser de pareils reproches, beaucoup d'autres les méritent depuis longtemps, et l'on ne s'attendait pas que la justice, une justice si rigoureuse, viendrait du quartier Latin. Toujours est-il qu'elle est faite. Nous ne prétendons pas qu'il y ait rien de trop, mais il y a le compte.

M. Àbout a publié sa pièce avec une préface qui était assez curieusement attendue. Il y donne peu de lumières sur les causes de son désastre, dont il se plaint beaucoup et qu'il ressent davantage, malgré ses essais d'attitude dégagée, bien pardonnables en semblable passe. Il a un air moulu, mêlé d'efforts pour rire et coupé de mouvements de rage.

Tout cela forme un morceau très-plaisant où la nature se montre mieux que dans aucune autre composition de l'auteur. Certainement, M. About a le droit de n'être pas content, mais s'il croit cacher ce qu'il éprouve, il se trompe.

La préface de Gaëtana est précédée d'une dédicace aux honnêtes gens de toutes les opinions. Cela a paru libre; c'est un trait d'ahurissement qui rappelle les vers fameux de M. Hugo :

Je suis émerveillé Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé.

Néanmoins tout en déclinant pour notre part l'appel

de M. About, nous nous sentons apitoyé. Il nous semble que M. Alunit n'esl pas loin d'entrevoir la principale et unique cause de son malheur relie, comme on le lui a déjà «lit. n'i si autre que son propre génie, ■ lequel excelle premièrement à se rendre insuppor- " table partout. Qu'on l'expulse ou qu'il prévienne l'expulsion par une sage retraite, il ne peut, nulle part, sefaire longtemps'accepter. o S'ilveut regarder cette vérité bien en face, elle lui sera plus salutaire encore qu'amère, et il finira par faire meilleur usage d'un joli germe de talent. Ne se rappelle-t-il point les avis que lui donna un jour M. Louis Veuillot, sur la pente de son esprit? S'il veut réfléchirai! chemin qu'ila parcouru depuis lors, il reconnaîtra, que ce jour-là, il entendit des vérités qui auraient pu lui être fort utiles. Pour ce qui est du drame de M. About, il justifie amplement les cruautés de ceux qui ont refusé de l'entendre. Au point de vue de l'art, on ne peut rien imaginer de plus faux ; au point de vue de la morale, on ne saurait guère écrire rien de plus condamnable. Evénements, caractère, langage, tout flotte du trivial à l'impossible, de la platitude à l'emphase, sans se tenir jamais dans la vérité pratique. L'héroïne, beaucoup trop ingénue au premier acte, est à la fin mai lier comme une vieille actrice, sans rien perdre de sa vertu. Rendons pourtant à M. About cette justice de dire qu'il a voulu en faire une honnête femme. Quant aux hommes, le seul qui soit honnête et qui ait de l'esprit fait profession de voler et d'assassiner pour vivre, et il n'en a pas le moindre scrupule. On l'appelle assas-

sin ; il répond avec philosophie (sic) « qu'est-ce qu'un assassin? Le contraire d'un accoucheur. L'un aide les gens à venir au monde, l'autre leur donne la mort « pour en sortir. » C'est ainsi qu'il a de l'esprit.

La censure a coupé ce trait et quelques autres que M. Almut reprend et conserve jalousement , en indiquant par des notes, au bas de la page, le tort que la censure a voulu lui faire.

Ces notes sont une comédie plus curieuse que le drame. On s'amuse à voir la colère de M. About contre les services véritables que la censure lui rend parfois. Elle a mis sbire où il avait mis gendarme; il se fâche de cela. La couleur locale le voulait pourtant, puisqu'on est à Naples. L'assassin Birbone, se proposant d'assassiner le mari de Gaëtana, dit qu'il brûlera deux cierges à saint Janvier. La censure biffe cette impiété grossière. M. About crie qu'on l'assassine. Au dernier acte, le jeune homme qui aime Gaëtana la presse de quitter son mari et de le suivre. Il lui peint le bonheur dont ils jouiront au milieu de bons paysans qui « l'adoreront comme la patronne de leur église et la providence de- leur foyer. » La censure biffe les mots soulignés et laisse les autres et toute la scène, ce qui peut sembler assez large. M. About pousse un cri comme si on lui arrachait le cœur : « Coupé! »

En d'autres endroits, les ciseaux se sont montrés plus bénins encore. Le jeune homme, épris de Gaëtana, lequel est un héros de l'indépendance italienne, lui dit : << Honneur, devoir, réputation, le salut même, « tout cela pâlit et s'efface à la lumière éblouissante

t de L'amour !... Il n'y a poinl de douleur qu'il ne a console, poinl « 1 « • danger qu'il ae brave, poinl < de crime qu'il ne justifie ! » La censure dépense son i ncre rouge pour effacer crime el mettre action, el M. About a'esl pas content.

Telle est l'œuvre que M. About, avec mie certaine candeur, a dédiée aux honnêtes gens de toutes les opinions.

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