‹ Critiques et croquisChapitre 19 sur 32 · SCIENCE CLERICALE DE M. HUGO · texte numérisé non relu

SCIENCE CLERICALE DE M. HUGO

Les beautés abondenl dans le roman humanitaire de M. Hugo, les Misérables; mais aussi que d'imperfections, d'excentricités, de lourdeurs, de sottes calomnies, mélange d'ignorance et de haine, déparent cette œuvre vraiment grande par divers côtés. Que de fois aussi M. Hugo, voulant faire rire des personnages qu'il met en scène, fait simplement rire de lui. Les Misérables contiennent, par exemple, quelques traits dignes de figurer parmi les bévues les plus signalées où soient tombés les grands écrivains qui ont voulu parler savamment de ce qu'ils ne connaissaient pas parfaitement. C'est un des péchés mignons de M. Hugo.

Sous ce rapport, un chapitre du premier volume des Misérables qu'il a consacré à peindre l'ambition cléricale, est particulièrement divertissant. 31. Hugo explique les belles positions où peut parvenir un prêtre quia l'esprit de se mettre bien avec l'évêque d'un diocèse important. « Car de même qu'il y a ailleurs de

gros bonnets, il y a dans l'Eglise de grosses mitres. » Autour de ces gros évoques, on voit « une patrouille « de chérubins séminaristes qui fait la ronde dans le « palais et monte la garde autour du sourire de Monte seigneur » M. Hugo croit manifestement que les séminaristes font un service d'honneur à l'évôché. — « Agréer à un évêque, c'est le pied à rétrier pour un « sous-diacre. » Il croit que le sous-diacre a besoin de la faveur épiscopale pour arriver au diaconat, et probablement aussi il croit que le diaconat est un premier pas dans la voie de la fortune ecclésiastique. Il sera surpris d'apprendre qu'un diacre est tout juste dans la situation d'un étudiant en droit qui vient de passer son cinquième examen. Il lui reste à soutenir sa thèse et à faire son stage. Après quoi il pourra devenir substitut àBarcelonnette, ou juge suppléant à Lavaur. De là à la cour de cassation il y a encore loin.

Heureux les prêtres qui approchent les évêques influents. « Gens en crédit qu'ils sont, ils font pleuvoir « autour d'eux sur les empressés et les favorisés, et « sur toute cette jeunesse (les séminaristes ci-dessus) « qui sait plaire, les grosses paroisses, les prébendes, « les archidiaconats (on dit les archidiaconés), les au- « môneries, et les fonctions cathédrales, en attendant « les fonctions épiscopales. » Quelle belle et plantureuse carrière est ouverte à ces séminaristes qui n'ont qu'à plaire ! Voyez-vous pleuvoir sur eux les grosses paroisses et les prébendes, les archidiaconats et les fonctions cathédrales ! Qu'est-ce que les fonctions ca-

thédrales? que donne une prébende? quel esl le produit d'un archidiaconal ! Voilà ce que M. Hugo sérail bien embarrassé de dire el bien étonné d'apprendre. Quant aux. aumôneries, ce sonl d'excellentes places doni. les émoluments varient entre 800 et 2,000 fr.; mais elles ne laissent guère le temps de faire autre chose.

Poursuivons.

« Un évêque qui sait devenir archevêque, un arche- « vêque qui sait devenir cardinal vous emmène « comme conclaviste, vous entrez dans la Rote, vous « avez le pallium, vous voilà auditeur, vous voilà i camérier, vous voilà monsignor ï »

Il est fâcheux que M. Hugo ne puisse pas sentir le haut comique de cette gradation, il en rirait lui-même de tout son cœur. L'entrée dans le tribunal romain de la Rote pour avoir été conclaviste, le pallium affecté à la fonction de juge ou d'auditeur de Rote, sont des choses véritablement délicieuses. Le pallium est un ornement pontifical propre aux évêques et plus ordinairement accordé aux métropolitains, car tous les évêques et archevêques n'ont pas le droit de le porter. La qualité de monsignor est attribuée aux moindres prélatures ; on commence par là. Un camérier surnuméraire, prélat fort inférieur à l'auditeur de Rote et au protonotaire apostolique, qui ne sont pas évêques, est déjà monsignor. M. Hugo n'aurait pas été plus amusant si, parlant de l'avancement dans l'armée, il avait dit : un maréchal de France vous emmène comme secrétaire, vous devenez membre du conseil

d'administration, vous avez la plume blanche du général en chef, vous voilà sous-intendant, vous voilà capitaine, vous voilà caporal.

M. Hugo, ayant à peindre un saint homme d'évêque

dont li1 diocèse « était sans issue sur le cardinalat, « assure « qu'à peine sortis du séminaire, les jeunes « gens ordonnés par luise taisaient recommander aux « archevêques d'Aix ou d'Auch et s'en allaient bien

vite. »Oui, mais pour qu'un jeune prêtre puisse quitter son diocèse d'origine et se faire incorporer dans un autre, il faut que l'évêque qui Ta ordonné et dont il est le sujet, suivant le langage de l'Eglise, lui en accorde la permission. Or, si le saint évêque de M. Hugo laissait ainsi partir tousses prêtres, comment faisait-il pour pourvoir aux besoins des paroisses de son diocèse? et s'il ne prenait point ce souci, quel saint évêque était-ce là, qui négligeait son premier soin !

Dans le second volume, M. Hugo veut peindre deux sœurs de charité : il en abîme une un peu plus qu'il ne faut, — et cela est d'un goût et d'une moralité médiocres, à un écrivain si retentissant, de rallier une sœur de charité. Il trace de l'autre un charmant portrait, sauf qu'il lui fait faire deux ou trois petits mensonges, mais contre les habitudes de l'aimable sœur et pour le bon motif. A propos de la sœur maltraitée, sœur Perpétue, « hardie, honnête et rougeaude, » il dit que les ordres monastiques acceptent volontiers celle lourde « poterie paysanne, aisément façonnée en « capucins ou en insulines. » Pour un ami du peuple

ôôb —

et qui ne voit pas aisémenl de vertus ailleurs, La remarque esl un peu Leste. Il ajoute : « Ces rusticités s'utilisent pour la grosse besogne do la dévotion, b Les grosses besognes de la dévotion sont de soigner Les malades dans les hôpitaux, dans les camps, dans Les bagnes; de tenir école dans les villages et dans 1rs Faubourgs, de porter la foi du Christ, c'est-à-dire la régénération, aux sauvages, dans les glaces et dans les sables. Grosses besognes , eo effet! el Ton doit remercier Dieu de susciter encore des rustres pour s'en charger. Mais, chose étrange, ces besognes ne se font guère qu'avec un esprit fort délicat. M. Hugo, l'ami du peuple, a trop l'air de mépriser les pieds nus, la hure et les gros souliers! Il dit encore : « La transi- « tion d'un bouvier à un carme n'a rien de heurté ; « l'un devient l'autre sans grand travail; le fond coince inun d'ignorance du village et du cloître est une « préparation toute faite, et met tout de suite le eam- « pagnard de plein pied avec le moine. » Tout de suite est un peu prompt !

Je ne sais pas non plus jusqu'à quel point M. Hugo a bien le droit de parler de l'ignorance du moine. Il v a sans doute des moines qui ne savent pas parfaitement en quoi l'auteur de Lucrèce diffère de l'auteur à'Hernani, et qui pourraientprendre la prose d'Octave pour celle d'Alfred. Mais il y a de grands poètes qui ne savent pas en quoi le séminariste diffère du prêtre, .e pallium de La soutane et le bouvier du carme ou ou capucin. Chacun a ses ignorances, il esl difficile de prouver que l'on sait tout, même dans un roman eu

dix volumes. Pour qu'un paysan devienne moine, il faut qu'il ait perdu beaucoup de sa rusticité première; il faut même qu'il soit né avec une certaine disposition à perdre cette rusticité première et à en prendre une autre toute différente. Les religieux franciscains, — qui ne sont pas moines, — furent fondés par un jeune homme qui avait été le plus raffiné des élégants d'Assise, et beaucoup de capucins, à l'exemple de leur fondateur, n'avaient jamais porté le sarreau, lorsqu'ils ont pris le froc. Le nombre des franciscains, capucins et autres, qui ont fait des livres, dépasse quelques milliers ; on ne peut compter celui des orateurs qu'ils ont fourni. Saint Bonaventure, Duns Scot, Roger Bacon et tant d'autres à peine moins célèbres appartenaient à cette famille franciscaine dont les capucins sont une illustre branche. Un capucin fait communément dix ou douze années de théologie, et sa vie entière est une longue étude. Il n'y a pas de maison de capucins qui ne renferme une bibliothèque ; chez eux les livres sont mieux logés que les hommes. On en peut dire autant des carmes. Saint Jean de la Croix, l'ami de sainte Thérèse et l'un des princes de la littérature espagnole, était carme. En France, cet ordre religieux nous a donné un nombre considérable de savants ; il est aujourd'hui composé d'hommes fort distingués et dont aucun, je crois, n'est de la grosse poterie paysanne, ce qui ne veut pas dire que les paysans ne puissent être carmes à la condition de se dégrossir el de quitter leurs sabots pour marcher pieds nus ; ce qui est chose plus difficile peut-être à un pay-

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san qu'à un grand seigneur. Il faut immensément de distinction native pour se résoudre à marcher pieds nus

ei il y a dans les couvents de carmélites plus de filles de la noblesse et de la bourgeoisie que de filles des champs. Rien ne ressemble moins à un bouvier que le Père Bermann.

Je ne sais pas du tout ce qui anime M. Hugo contre les Ursulines, et probablement qu'il ne le sait pas davantage. Ce nom d'Ursulines lui aura paru bizarre, et il n'a pu s'en expliquer la signification. Il signifie simplement que les très-saintes et très-douces religieuses qui le portent ont été fondées en l'honneur et sous le patronage de sainte Ursule, ce qui est bien naturel puisqu'elles devaient sej vouer à l'éducation (\c> vierges chrétiennes. Au xvne siècle, les ursulines ont élevé la plus grande partie des femmes françaises. On a vu des générations moins brillantes. Frappées par la Révolution, les ursulines n'ont pas repris leur ancien éclat, mais elles tiennent encore beaucoup de pensionnats excellents où les petites familles de la bourgeoisie sont fort heureuses de placer leurs filles. Si les ursulines manquaient, les Fantines, qui déjà ne sont pas rares, pourraient se multiplier considérablement. M. Hugo ne devrait pas oublier qu'il travaille à relever les petits. Qu'il ménage donc ceux qui l'aident humblement à atteindre ce noble but. Pour y arriver, ce n'est pas trop du concours de toutes les forces, et les ursulines fournissent leur appoint.

Après les bévues — et je me borne à une idée et à un chapitre— les excentricités de langue méritent

bien un regard. Je n'en jetterai qu'un seul, et quand il serait aisé de nouer des gerbes, je ne ramasserai qu'un épi. Écoutez cette phrase, tirée delà description d'un homme qui se noie.

« Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les « pieds que de la fuite et de l'écroulement. Les flots « déchirés et déchiquetés par le vent l'environnent « hideusement, les roulis de l'abîme l'emportent, tous « les haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête, une « populace de vagues crache sur lui, de confuses « ouvertures le dévorent à demi ; chaque fois qu'il « enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit ; « d'affreuses végétations inconnues le saisissent, lui « nouent les pieds, le tirent à elles : il sent qu'il « devient abîme, il fait partie de l'écume, les flots se « le jettent de l'un à l'autre, il boit l'amertume, l'Océan « lâche, s'acharne à le noyer, l'énormité joue avec son « agonie. Il semble que toute cette eau soit de la « haine. »

Hélas!

La description continue ainsi pendant quatre pages. Il y a certainement de beaux traits, et un certain effet d'horreur est obtenu ; mais, encore une fois, hélas !

Un trait de gaieté pour finir :

« — Tholomyès , fit Bacherelle , contemple mon calme.

« — Tu en es le marquis, répondit Tholomyès. »

Holà!

i\ HUMANITAIRE.

M. [1. de Pêne, qui, ne pouvant être écrivain, s'est faii chroniqueur, ;i raconté dans la chronique de la

France, à propos des Misérables, queM. Victor Hugo déplorait, en 1848, de ne pouvoir être à l'Assemblée nationale le représentant des galériens. Voici à quelle occasion il manifesta ce regret. On eut en 1848 diverses idées, principalement celle de spécialiser les candidatures. Chaque profession voulait faire corps et présenter sou candidat. M. Cousin aspira même à devenir le candidat des domestiques. Les gens de lettres, artistes, auteurs dramatiques eurent, eux aussi, des réunions préparatoires. Trois noms sortirent du scrutin : Michelet, Alphonse Esquiros, Victor Hugo. Le jour où il obtint ce premier succès, M. Victor Hugo, loin de se montrer triomphant, paraissait très-abattu : il sortit tout pensif, l'œil morne et la tête baissée. Ses amis lui demandèrent d'où venaient les ombres qui voilaient son vaste front. Je cite M. de Pêne :

« C'est ([ne j'aurais voulu, reprit le poète d'une voix. profonde comme sa méditation, arrivera l'Assemblée, non comme le représentant des auteurs dramatiques... belle gloire !... J'aurais voulu que l'on eût fait voter les bagnes, oui les bagnes, et être le candidat choisi par les galériens de France.

Les auditeurs d'Olympio. bien qu'habitués à ses

excentricités calculées, furent êbaubiset même ahuris. Les bras leur tombèrent, dit M. de Peur.

« Oui, continua à peu près le poëte, suivant l'étrange sentier où l'on s'effrayait de Le voir, ce sont les bagnes que j'aurais voulu représenter. Il y a des hommes dans les monstres qui les peuplent. Il n'y a pas de monstres incurables. Dieu n'a pas pu le vouloir. Relevez ces fronts abaissés, ignorants, abrutis. Faites-leur regarder le ciel. Ils sont hommes, vous dis-je, mais ils ne le savent plus, ou ne l'ont su jamais. Dites-leur qu'ils sont hommes ; dites-leur qu'ils sont citoyens; faites-les voter avec tout le peuple, et je vous dis que le lendemain il y en aura de guéris. Quant à moi, si j'avais l'honneur d'être l'envoyé de ces misérables à la Chambre, dût-on m'asseoir dans un coin à part, plus obscur, inférieur; sur un siège différent, plus bas, dont nies collègues s'écarteraient, je nie sentirais fier de ma mission, et c'est ce que j'eusse accepté des deux mains avec enthousiasme. »

En parlant ainsi, M. Hugo songeait, comme toujours, à étonner, et, de plus, il récitait un chapitre des Misérables. Il y a longtemps, en effet, que l'ancien pair de France a commencé ce roman; il y a longtemps même qu'il eût pu le publier. Mais, malgré son dévouement aux misérables, il a tenu en portefeuille le livre qui devait les réhabiliter, afin d'en tirer plus d'argent. Le fait a été rapporté par plusieurs de ses amis ou admirateurs. Je cite l'un d'eux :

« Victor Hugo a été long à faire les Misérables, plus long à les publier. Une raison matérielle, une question

d'intérêt, retenait Le manuscrit dans l'ombre jusqu'à cette année 1862. Lorsque parut, voilà trente ans, Notre-Dame de Pari», l'écrivain, en cédant son premier grand poème en prose à l'éditeur Gosselin, lui vmdit en même temps, par avance, au prix de trois mille francs le volume, tous les romans qu'il pourrait publier pendant une période de trente ans, à dater du traité,

« Vint le succès mémorable de Notre-Dame de Paris, qui augmenta de cinquante pour cent la valeur du poète en librairie.

« A trois mille francs le volume! l'auteur de Notre- Dame de Paris! ! Et voyager trente ans, ses trente plus belles années, dans de pareilles conditions, c'est-àdire le pot de terre à côté du pot de fer, l'homme de génie, sans profit pour lui et les siens, exploité, rançonné, brisé par l'homme de spéculation! ! ! Cela révolta M. Victor Hugo, et, plutôt que de laisser l'éditeur ou ses ayants cause profiter du traité trop beau qu'il lui avait consenti, il garda ses Mise'rables jusqu'en 1862. Il fit des poésies, des drames, des voyages. Plus de roman, rien qui ressemblât à un roman. Gosselin l'aurait eu à trop bon marché. »

Ces détails prouvent que M.Hugo entend la science économique mieux que la sience cléricale. Le poète sait compter. Il a très-bien esquivé les charges d'un contrat dont il comptait accepter les bénéfices. Croiton qu'il n'eût pas publié de romans si le prix de trois mille francs eût été plus avantageux à l'auteur qu'à l'éditeur? Comme écrivain humanitaire, comme

réformateur el rédempteur, il a t'ait attendre quinze ou vingt ans ses clients, parce que cette attente qui, dans sa pensée, devait prolonger leurs souffrances, accroissait ses profits. On reconnaît là ces prétendus amis du peuple, flatteurs de populace, ennemis de l'Eglise.

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