I N PEINTRE DE MŒURS
La Presse parlant un jour de M. Arsène Houssaye Ta déclaré l'un des écrivains qui connaissent le mieux et savent le mieux peindre la société actuelle prise dans « ses sphères les plus distinguées. »
L'auteur de cette forte réclame produisait, comme preuve, les titres de quelques romans publiés, par M. Houssaye. Mieux valait s'en tenir à l'affirmation. Les romans de M. Houssaye donnent tout à la fantaisie, une fantaisie maladive. Ses personnages n'ont jamais vécu et ne vivront jamais. Cependant le milieu où ils semouvent, sans être vrai, n'est pas non plus complètement imaginaire. S'il ne rappelle aucune fraction de la société distinguée et honnête, on y devine quelques traits de ce monde équivoque et interlope dont Paris est le quartier général. Ce monde-là a pour peintre ordinaire, non pas M. Houssaye, mais M. Dumas fils. On y rencontre des noms sonores, quelquefois même des noms anciens, des généraux étrangers, des diplomates de divers pays, particulièrement des pays lointains, des enrichis de tous les trafics, des blessés de
toutes les aventures, des artistes, des feuilletonistes, des nécromanciens, des acteurs célèbres, des femmes à la mode, généralement veuvesou séparées du mari, des bas-bleus émancipés, des actrices en renom. Au fond, c'est une collection de viveurs, d'ennuyés, de déclassés et d'aventuriers. Les étrangers y sont plus nombreux que les Français. Gomme quelques-uns de ces représentants de la vie libre sont vraiment riches, ils donnent des fêtes splendides et l'on y va. Du moins les hommes y vont, car il esl reçu que les hommes peuvent aller partout. Quant aux femmes appartenant à la société française el régulière, elles s'abstiennent généralement de hanter ces salons cosmopolites. Celles qui s'y hasardent, ou ne connaissent pas le terrain ou prennenl soin de dire qu'elles ont voulu se passer un caprice.
M, Dumas tîls a peint en connaisseur, d'une main forme quoique complaisante, cette brillante bohème de la société parisienne. 11 a eu soin de montrer que ces viveursde toutes sortes s'accrochent d'un côté au monde réputé honnête, mais de mœurs faciles, et sont liés de l'autre' au demi-monde. Tel personnage de M.Dumas appartient à la société, tel autre n'y est plus attaché que par un lien très-faible, tel autre sort des bas-fonds et y rentrera. Ses principales héroïnes sont des aventurières chevronnées ou d'aimables personnes marchant ouvertement ans. aventures. Il en résulte que ses comédies, sans être réellement des comédies de mœurs, représentent néanmoins l'un des accidents du tohu-bohu contemporain.
M. Arsène Houssaye procède différemment. Il nous montre, en les couvrant de fleurs artificielles, les mêmes personnages que M. Dumas; mais il les prend et veut les faire prendre pour des types accomplis du meilleur inonde. Il leur donne des titres, des châteaux, des chevaux, et reste convaincu qu'il a mis en scène la société la plus distinguée et môme la plus honnête. Soyons exact, et reconnaissons que, s'il laisse aux personnages de M. Dumas leurs allures et leurs mœurs, il y joint, sous prétexte de poésie, une petite dose d'enthousiasme et même de religiosité.
Le dernier roman de M. Arsène Houssaye, celui qui transporte la Presse, le Roman de la Duchesse est, d'après ce que nous en avons lu, tout entier dans cette donnée radicalement fausse.
L'héroïne, charmante jeune fille, douée de toutes les vertus et de toutes les grâces, a des propos et des à-propos de dessalée; ses traits d'esprit sentent l'élève du Conservatoire qui s'est frottée de littérature dans les œuvres de Paul de Rocket les petits journaux. Sa tante vient de lui dire que bientôt le roman de son cœur lui fera oublier les romans qui amusent son esprit. Voici les jolies choses qu'elle échangea ce sujet avec sa femme de chambre.
« — Est-ce que vous avez entendu ce que me disait ma tante? demanda d'un air distrait Jeanne à sa femme de chambre.
« — Oui et non, mademoiselle.
« — Traduction libre : vous n'avez pas perdu un mot; avez-vous compris?
— Uni el non, mademoiselle.
a — Eh bien, dites-moi pourquoi vous avez compris et pourquoi vous n'avez pas compris?
« — Eh bien, j'ai compris qu'il y avaitquelque mari à l'horizon pour mademoiselle.
« — Un mari? voilà un mol qui me gâte Lionel. Je commencerais comme tout le monde, par un mari ! — Mais se marier avant d'avoir le temps (l'aimer etd'être aimée, ce n'est pas faire un roman, c'est VEistoire universelle de Bossuel ! »
« Mlle de Riancourt s'était dil cela à elle-même — «pie ne se disent pas aujourd'hui les jeunes tilles! — mais la femme de chambre, qui avait écouté, osa hasarder cette réflexion :
a — Mais, mademoiselle, on peut commencer comme tout le monde et ne pas finir comme tout le monde.
« — Cette fille n'est pas trop bête, pensa Jeanne. » M. Arsène Houssaye ne manque pas de dire que ses héroïnes ont fait leur éducation au Sacré-Cœur. Il est vrai qu'au moment où il s'en empare, elles ont déjà eu le temps de lire beaucoup de romans, d'aller seules ça et là, de courir le parc ou la prairie en cueillant des fleurs rustiques avec Pierre ou Paul. Ce complément insolite d'éducation a pu les former assez vite. Et quels romans lisent-elles? Tous les romans, notamment ceux de Mme Sand et de M. Hugo. Ecoutez, par exemple, la suave et séduisante Jeanne. Sa tante lui demande si ses lectures V amusent bien.
« — Non, ma tante, tout m'ennuie. Je me trompe,
car il y a une chose qui m'amuse encore mieux que George Sand ou Victor Hugo, ce sonl les contes que vous contez si bien.
« — Ah ! oui, moi je conte les romans que j'ai vus et non les romans que j'ai lus; ce sont là les vrais romans, ma belle amie.
« — Vous m'en dire/, un ce soir, quand tout le monde sera couché, n'est-ce pas, matante?...
« — Non, c'est fini": je n'en sais plus.
« — Oh!ma tante, que voulez-vous que je devienne? J'ai lu toute votre bibliothèque en commençant par les livres que vous m'aviez défendus. Si nous restons encore ici six semaines, je vais être forcée de lire les Voyages du jeune Anacharsis en Grèce au milieu du ive siècle avant l'ère commune. Chaque fois que je cherche un livre amusant, celui-là me tombe sous la main. »
Aussi Jeanne de Riancourt est-elle plus forte sur les tin esses de l'amour que le cousin Lionel, un roué cependant :
« Quand Mlle Jeanne de Riancourt entra dans la salle à manger, trois jeunes gens qui depuis le matin avaient fait la chasse aux grives, le duc Lionel***, le comte Georges d'Ormancey et Gaston Vivien allèrent au-devant d'elle et lui voulurent baiser plus ou moins amoureusement la main, car tous les trois étaient un peu, beaucoup, passionnément amoureux d'elle.
« Quand ce fut le tour de son cousin Lionel, elle retira sa main et rougit.
« Un philosophe de l'amour eût bien vite deviné que
Lionel était le seul qu'elle aimât. Elle l'aimai! trop pour lui donner une main toute chaude encore du baiser des autres.
o — Eh bien, ma cousine, je ae comprends cas!
a — Mon cousin, c'esl précisémenl parce que vous ne comprenez pas. •
11 me semble que rien de toul cela u'esl bien spirituel, et j'affirme que tout cela est faux.
Je supprime, notez-le, d'autres traits qui font par trop d'honneur à la pénétration amoureuse de mademoiselle Jeanne.
Si, de l'héroïne pure el même candide, nous passons à d'autres personnages féminins, ce sera bien autre chose. Ne parlons pas de cette Léa qui représente le demi-monde; mais signalons cette tante, femme riche, sage, vertueuse et titrée, qui raconte à sa nièce des histoires amoureuses et scandaleuses à faire pâlir les romans de Mme Sand. Si M. Houssaye a rencontré quelque part une semblable tante, il fait confusion en disant qu'elle appartenait à la bonne société. C'est une tante d'actrice.
Cependant il y a là une réserve dont il faut tenir compte à M. Houssaye. Il a pensé qu'une jeune personne aussi facilement abandonnée à elle-même que Jeanne de Riancourt ne pouvait pas avoir de mère. Il l'a donc placée sous le gouvernement d'une tante. C'est tout de même faux, archi-faux. Dans le monde où il prétend introduire ses lecteurs, — et ce n'est pas celui qu'il décrit, — la tante qui remplace la mère en accepte tous les devoirs, en partage toutes les sollici-
tudes et toutes les délicatesses. Elle ne livre pas à ellemême la jeune personne qu'elle doit surveiller et guider. A défaut de toute autre raison, de tout autre sentiment, les seules convenances, les seuls usages le lui défendraient. Et je parle ici des gens qui vivent correctement selon le monde. Combien le faux apparaîtrait davantage si nous opposions aux fantaisies que M. Houssaye donne comme peintures de mœurs, les coutumes, les règles de cette fraction de la société où Ton tient encore aux préceptes de la vie chrétienne ! Or, ce sont des chrétiennes qu'il croit peindre. Je lui garantis qu'aucune des délurées qu'il a montrées jusqu'ici, jeune personne, femme mûre ou douairière, ne répond à son programme.
Ses héros ne sont pas plus vrais que ses héroïnes. Assurément l'on compte aujourd'hui grand nombre de jeunes gens de bonne famille vivant en désœuvrés. Il est également certain que la plupart de ces oisifs deviennent vicieux. Mais pourquoi leur donner de l'esprit, du savoir, de la virilité? Ils savent saluer, mettent gentiment leur cravate, possèdent un petit caquetage de salon, propre à dire pendant dix minutes des riens capables d'éblouir une pensionnaire et d'étonner un collégien. C'est tout. Sortez-les des chevaux, delà chasse, des commérages, ils restent muets; et c'est le mieux qu'ils puissent faire : car, quand ils parlent, la nullité et la vulgarité éclatent dans toutes leurs paroles. Ils ne savent rien, ne lisent rien, ne s'intéressent à rien. Ils n'ont pas même, en eux, assez d'étoffe pour s'abandonner à une passion : car toute passion
exige des sacrifices, el l'idée de Be sacrifier dans une mesure quelconque ue leur viendra jamais. D'ailleurs, pour se passionner, il faut penser; ils ue pensent pas. M. Arsène Houssaye a donc tort de leur donner des amours violents, généreux, prêts à tout. Ils n'aiment qu'à bon escient. Leur cœur ne se laisse prendre définitivement qu'aux charmes des jeunes personnes bien dotées. Les autres, ils peuvent les trouver ravissantes, les courtiser, s'en amuser, les compromettre et même les perdre; niais les épouser, jamais! La recherche d'une dot c'est leur grande affaire, la seule où ils puissent apporter du zèle, de la passion, de la persévérance. Si la dot est très-belle, ils atteindront à l'habileté; si elle est magnifique, ils auront du génie... — une sorte de génie — et delà bassesse. Après tout, ils se rendent justice. Comment élèveraient-ils leurs enfants et maintiendraient-ils leur position si l'argent de la femme n'y pourvoyait pas! Réduits à leurs seules ressources, aidés de leur seul mérite, ils devraient s'interdire le mariage, par impuissance de soutenir une famille.
Mais si M. Houssaye donne indûment à ces pauvrets de l'esprit et des passions désintéressées, il leur fait tort du côté de la politesse. Ils n'ont pas, avec les femmes et les jeunes filles de leur société le ton qu'il leur prête. Ils conservent les formes extérieures du savoir-vivre. Or, c'est y manquer que de se permettre envers une jeune personne des familiarités qui doivent l'embarrasser, et dont les témoins pourraient, à bon droit, s'étonner. De pareilles allures sont de mise avec
les déclassées du monde interlope dont nous pallions plus haut, niais dans le vrai monde elles ne sont pas reçues. Sans doute, les héroïnes de M. Houssaye sont à peu près livrées à. elles-mêmes, et cette situation irrégulière provoque bien des hardiesses. Néanmoins, même en admettant ce point de départ faux, la note reste fausse.
Si nous contestons le mérite de M. Houssaye comme peintre de mœurs, nous reconnaissons, d'autre part, que ses livres offrent un certain attrait. Ils échappent à la vulgarité courante. C'est chiffonné, maniéré, peinturluré, musqué; mais au milieu de tout cela se trouve une certaine grâce mignarde ; et, de plus, si l'on substitue l'aristocratie de la bohème parisienne aux personnages du vrai monde, que l'auteur a prétendu montrer, on a des tableaux où se joue un reflet de la vérité. Ce sont, d'ailleurs, de vilains tableaux.