‹ Critiques et croquisChapitre 21 sur 32 · SAINT FRANÇOIS DE SALES ET LE RAL · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS DE SALES ET LE RAL

Nous avous remarqué la phrase suivante dans une de ces feuilles plus ou moins littéraires qui donnent la chronique du monde élégant : « Bien que nous toute chions à l'été, nous auronsencore quelques réunions « dansantes, et les dévotes, fatiguées du carême, pour- « ront se reposer en prenant un plaisir que d'étroits « esprits peuvent condamner sous prétexte de religion, « mais que saint François de Sales recommandait. »

Il y a longtemps que l'on met le bal sous le patro-

je de saint François de Sales, mais jusqu'ici on s'étail contenté de dire qu'il le permettait, on va plus loin aujourd'hui, el l'on prétend qu'il le recommandait. Quelque chroniqueur plus hardi dira bientôl qu'il y assistait. Rétablissons la vérité, disons dans quelle mesure et dans quelles circonstances le grand évêque de Genève tolérait le bal.

Il a traité cette question d&ns Y Introduction à la vie dévote, et l'a effleurée dans deux de ses lettres. < sous l'autorité de ces lettres que les chrétiennes craintives se réfugient pour polker en toute sûreté de conscience. Que disent donc ces fameuses lettres? L'une est adressée à Mme de Chantai. Le saint s'y félicite du bon esprit de la société d'Annecy, et ajoute que quelques dames lui ayant demandé la permission de faire des bals, il Ta donnée, ne voulant pas leur être dur, puisqif elles-mêmes sont bonnes avee grande dévotion. L'autre lettre est adressée à la femme d'un magistrat de province, qui hésitait à mener sa tille au bal. Le Saint lui répond : « Votre prudence doit juger décela « à l'œil, et selon les occurrences; mais la voulant « dédier au mariage, et elle ayant cette inclination, il « n'y a pas de mal de l'y conduire, tant souvent que « ce soit assez et non pas trop. »

Avant de reproduire l'opinion définitive de saint François de Sales sur le bal en lui-même, précisons le caractère et la portée de ces autorisations accidentelles.

Les lettres de l'Évêque de Genève ont deux cent cinquante ans de date, et depuis cette époque il y a eu quelque changement dans les habitudes sociales. Il est

certain, par exemple, que les danses d'alors n'avaient pas la suprême indécence de celles d'aujourd'hui. Que voit-on de commun entre le menuet ou la contredanse, — l'ancienne contredanse, — et les polkas, les mazurkas, les galopades, les révoltantes familiarités du cotillon ? Autrefois danseurs et danseuses se donnaient le bout du doigt ; maintenant les cavaliers tiennent les jeunes personnes dans leurs bras, presque couchés sur leurs poitrines, etc. Si je complétais ma description, les mères qui permettent ces danses et les filles qui les acceptent m'accuseraient d'inconvenance. On ne voudrait pas lire, même en termes voilés, le détail des divertissements et rapprochements que l'on se permet sans voile et surtout sans collerette, souvent même, à peu près, sans corsage. Revenons à notre texte.

Il ne s'agissait pas dans les lettres du Saint de ces bals où le personnel est tout à la fois mêlé et nombreux, ou la jeune fille polke et valse et colillonne, loin des oreilles et même des regards maternels, avec des inconnus. Il s'agissait de réunions intimes dans une petite ville de province où la société était restreinte, choisie, et d'une rigoureuse tenue. Enfin le Saint ne donnait pas cette liberté à tout le monde, et, quand il voulait traiter la question même du bal, abstraction faite des circonstances et des personnes, voici ce qu'il disait :

« Je vous dis des danses, Philothée, comme les médecins disent des potirons et des champignons : les meilleurs n'en valent rien, disent-ils, et je vous dis

que les meilleurs bals ne son! guère bons. Si néanmoins, il faut manger des potirons, prenez garde qu'ils soient bien apprêtés : «, par quelque occasion de laqueUevout ne puissiez pas mus bien excuser yil faut aller au bal, prenez garde que votre danse soit bien apprêtée. Mais comment faut-il qu'elle soit accommodée? Di modestie, de dignité et de bonne intention, a

Il dit ensuite que « les bals, les danses, et telles assemblées ténébreuses attirent ordinairement Les vices et péchés qui régnent en un lieu » ; il parle « des regards impudiques, » de tout ce que l'on peut voir et entendre de nature à empoisonner le cœur, et s'écrie: (OPhilothée! ces impertinentes récréations dissi- '< peut l'esprit de dévotion , allanguissent 1rs forces, « refroidissent la charité et réveillent en Pâme mille « sortes de mauvaises affections. »

En résumé saint François de Sales disait : les bals sont extrêmement mauvais, et si je ne les interdis pas absolument, c'est parer qu'il peut se présenter pour certaines personnes quelques occasions où elles ne peuvent pas s'excuser d'y aller. Et de plus son texte prouve que s'il avait eu à juger les danses et 1rs costumes de nos jours il n'eût rien permis du tout.

Notez qu'aux réserves déjà indiquées il joignait des instructions recommandant aux danseuses de songer que pendant qu'elles dansaient « plusieurs âmes brûlaient au feu d'enfer pour les péchés commis à la danse ou à cause de la danse. » Ce sujet de méditation n'était pas le seul qu'il conseillât ; il y en avait quatre ou cinq encore de même nature.

Nous pourrions produire d'autres textes ; nous n'en ferons rien, ceux qui précèdent suffisent à prouver que si la polka et les polkeuses ont besoin d'un patron, saint François de Sales ne fait pas leur affaire?

Mais, nous dira-t-on, condamnez-vous absolument le bal?

Ce n'est pas la question. Notre seul but est de prouver que saint François de Sales n'a pas tenu le langage qu'on lui prête. Quant à prononcer une condamnation, ce n'est nullement notre rôle et notre affaire. Nous croyons, d'ailleurs, que la danse n'est pas nécessairement par elle-même chose mauvaise. Dans un milieu sûr et restreint où l'œil maternel voit tout, entre personnes honnêtement vêtues, qui se connaissent et se respectent , danser est assurément un plaisir inoffensif. Est-ce ainsi que Ton comprend les choses? J'en doute fort, et pour m'en assurer je n'irai pas rechercher quelles danses on peut tolérer, quelles danses il faut proscrire. Une pareille recherche offrirait diverses difficultés et, déplus, elle serait inutile. Les mondaines, comme on disait autrefois, n'auraient cure de nos opinions, et, quant aux chrétiennes, elles font généralement trop peu de cas, en pareille matière, d'avis plus autorisés que le nôtre, pour que nous ayons la sotte prétention de les influencer.

En effet cette question n'est pas nouvelle. On l'a même beaucoup discutée depuis quelques années à cause du développement des danses hasardées et du raccourcissement des corsages. De vénérables prêtres, de saints évêques m' sonl élevés dans les ouvrages de

direction, dans des écrits sur les mœurs, contre la licence el les dangers du bal moderne. Il a'esl pas un sermon sur les plaisirs du monde où ce divertissement tel qu'il esl compris aujourd'hui, ne soit condamné. Les prêtres qui parlent ainsi n'ont rien vu, niais ils en savent beaucoup plus que ceux qui ont vu. Leur o'ila pénétré plus avant que celui delà mère qui était là, faisant tapisserie, causant ou sommeillant; ils onl entendu les confessions. C'esl au confessionnal qu'ils ont apprécié les fruits de la danse et du décolletage. Kit bien, je n'ait jamais rencontré pour ma part un piètre ferme, pieux, intelligent qui, consulté bien à fond, n'ai défendu le bal. Ainsi, au point de vue des principes, la défense est générale, el cela dit assez qu'elle est juste. Le prêtre ne condamne pas les plaisirs du monde par caprice ou par envie. OU par esprit morose. Il les condamne par devoir. Ce n'est pas le plaisir qu'il proscrit, c'est le mal.

Ne fait-il pas des exceptions? Il en fait sans doute. Selon les personnes et les situations, il tolère quelque chose, le moins possible; il fait la part du feu, non sans craindre que l'incendie ne consume tout. C'est ainsi que le médecin agit avec certains malades que leurs mauvaises passions menacent de mort, mais qui n'y peuvent tout de suite renoncer.

Les protestations et condamnations que je rappelle ici ne sont ignorées d'aucune des personnes qui mènent ou veulent mener la vie chrétienne. Cependant peu d'entre elles en tiennent compte. On se classe de son autorité privée dans les exceptions, on se croit

soumis à une grave nécessité, et le plus souvent on ne consulte pas. C'est la substitution du sens individuel, de la passion personnelle au jugement, aux avis, presque aux ordres de ceux qui ont mission d'enseigner; en d'autres termes, c'est une insufflation de 1 espril protestant.

Et la grande raison, la grande excuse, quand on veut bien en donner une, c'est qu'il faut faire comme les autres, se conformer aux usages, subir les nécessités de son temps. Si les premiers chrétiens avaient adopté ce raisonnement, Jésus-Christ serait mort inutilement pour les hommes; et si nous le faisons longtemps, si nous en subissons les conséquences, le monde matérialisé retombera sous le joug du paganisme.

Nous n'en sommes pas là, dira-t-on. C'est vrai; mais nous y marchons d'un assez bon pas. Et parmi les mauvais signes du temps, il faut surtout compter cette lâche soumission des chrétiens aux habitudes du monde, même lorsque ces habitudes tuent la pudeur, proscrivent la pureté, sont manifestement contraires aux enseignements du Christianisme. Il plaît au monde d'accepter des danses intronisées dans les bals publics par des piqueuses de bottines émancipées, — et bientôt ces danses si imprégnées de leur origine, sont pratiquées le soir par des femmes et des jeunes filles chrétiennes, qui ont communié le matin. Ces mômes espèces auxquelles on doit la polka, inventent des modes extravagantes, malhonnêtes ; — on les adopte. D'autres personnes qui appartiennent à la société se décollètent plus qu'il ne conviendrait à une nourrice; — on

oe rogne pas autant qu'elles sur le corsage, mais on

s.' croirait déshonorée si l'on portait une robe

i itante. L'indécence esl permise, la modestie ne

l'esl pas. On la proscrit au nom même des convenances. C'est inouï! Le temps du carême n'arrête pas les bals, même pour tous les chrétiens, et l'on se croit le droit de violer la loi du jeûne parc.' que l'on passe la nuit à danser. On s'autorise d'un écart pour commettre une faute. Je doute que cette autorisation soit valable. De tels faits se répétanl tous les jours, avec une sorte de régularité tranquille, sont plus dangereux pour le sens chrétien que les violences de la passion. Ils tendent à transformer les pratiques religieuses en simple habitude matérielle; ils établissent que s'il faut entendre dévotement la parole de Dieu, on n'est pas forcé de s'y soumettre. Mieux vaut le pécheur qui a le sentiment de son irrégularité.

Outre les raisons déjà indiquées, d'autres encore sont produites en faveur des bals. Nous ne prétendons pas qu'aucune de ces raisons ne puisse être admise; mais nous croyons que les avocats honnète> et pieux de la danse confondent souvent le général et le particulier. Par exemple, lorsqu'une personne dont la parole défend le doute, vous dit : « J'ai été souvent au bal, et je n'y ai rien fait, rien pensé de blâmable, » l'argument est irréfutable en ce qui la concerne, mais au fond et pour les autres, il a tout juste la valeur du propos d'un soldat qui prétendait qu'on ne court aucun danger à la guerre parce qu'il

est revenu sain et sauf de plusieurs batailles. 11 faut, si Ton veut raisonner sérieusement, faire entrer en ligne de compte les différences de temps, de lieu, de costumes, de personnes et de danses. Saint François de Sales aurait approuvé les bals d'Annecy, en 1615, qu'on serait malvenu à retrancher derrière son approbation les bals actuels de Paris. Et que de personnes enfin peuvent prendre très-innocemment part à ces derniers bals, sans qu'on soit fondé à dire qu'ils sont inoffensifs. Telle piqûre imperceptible, ignorée même de la victime, ne peut-elle pas introduire dans le corps un virus mortel? On l'ignore aujourd'hui, on en mourra demain. De même pour L'âme. Ne raisonnons donc pas sur les exceptions ; il s'agit du fait général Eh bien, sous ce rapport, l'opinion unanime des directeurs de consciences, les seuls juges tout à t'ait compétents, tranche la question. — Je sais bien, mesdemoiselles, que le bal ne saurait vous entamer ; mais je sais aussi que votre confesseur interrogé en conscience, vous dirait : « Si vous n'êtes pas absolument forcée d'y aller, n'y allez pas, et si vous devez y aller, n'y polkez pas. »

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