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LA MUSIQUE DE SALON. LES ROMANCES

M. Proudhon a écrit sur l'art tout un volume fort ennuyeux où des observations assez justes sont mêlées î beaucoup d'idées fausses. N'est-il pas dans le vrai,

par exemple, lorsqu'il soutient que la musique doit être m situation, c'estrà-dire qu'elle doit répondre à une pensée dominant toul l'auditoire. 11 ajoute :

Je ne comprends pas la musique de concert el de salon; je ne m'explique pas qu'elle amuse et fasse plaisir. Ce sont tirs leçons qu'on répète, et je ne suis pas professeur. Autant j'aime leSfabat à l'église, dans les soirées de carême, le Dies irœ à une messe de mort, un oratorio dans une cathédrale, un air de chasse dans les bois, une marche militaire à la promenade, autant tout ci' i[ui esl hors de sa place me déplaît. Le concert es1 la mort de la musique.

« Lorsque, par hasard, à uni' grande cérémonie ou solennité publique, il y a de la musique, elle est sans rapport avec l'objet de la l'éiuiion. A une distribution de prix on jouera l'ouverture de la Dame blanc/te; à une érection de statue, nue symphonie de Beethoven; à un comice agricole, un air de la Favorite; dans une assemblée d'actionnaires, rien du tout. »

M. Proudhon paraîtra trop sévère pour la musique de concert. Sans doute il y a là une recherche, un apprêt, un entassement d'œuvres qui nuisent au libre développement de la pensée. La spontanéité fait défaut, l'esprit est surchargé. L'amateur qui écoute pendant trois ou quatre heures des morceaux variés et même fort disparates se succédant au hasard, peut être un mélomane, ce n'est pas un artiste. Cependant la part de l'art existe dans les concerts et l'on peut s'y sentir remué.

Quant a la musique de salon, c'est presque toujours

la négation absolue et impertinente de l'art. M. Prouillion ne comprenait pas qu'elle pût amuser et faire plaisir. Il faut s'entendre. Si la musique doit amuser, c'esl surtout dans les salons quelle atteint son but. Elle y paraît au même titre que le whist et les conversations banales ; elle repose même de ces plaisirs en les interrompant; bref, elle a pour but essentiel de tuer le temps. Si ce n'est pas tout à fait un amusement, c'est au moins une distraction. L'art n'a rien à voir là-dedans. Aussi se tient-il parfaitement à l'écart. Les exécutants peuvent d'ailleurs se livrer à leurs exercices avec un vrai plaisir, sans avoir au fond le moindre sentiment artistique; de même qu'un enfant, qui ne comprendrait rien à un tableau de Raphaël, peut trouver une grande jouissance à barbouiller des bons hommes sur un chiffon de papier. Il ne faut pas confondre le goût d'un divertissement avec le sentiment de l'art. Quant aux auditeurs, ils sont surtout des spectateurs, car ils écoutent peu ; mais ils applaudissent beaucoup. En agissant ainsi ils sont en règle. La politesse commande les compliments, elle ne prescrit pas l'attention.

Qu'on ne s'y trompe pas. Nous sommes loin de protester avec M. Proudhon contre ces distractions. Elles sont préférables aux caquetages, elles ont même un reflet intellectuel qui prête un peu, — très-peu — à l'illusion. On pourrait presque y voir de l'art, si orsque le chant se met de la partie on n'était pas forcé d'entendre les paroles. Oh ! alors toute illusion devient impossible. L'art n'est plus seulement absent,

il «-si profané. Sous prétexte de musique, on \<»us donne des charges, des parodies.

Quant aux romances sentimentales, c'esl vraiment le triomphe de la platitude, de L'ineptie, de l'inconvenance. Oui, de L'inconvenance! et l'on ne s'en garde pas toujours, même dans les plus honnêtes salons. Est-il donc convenable d'entendre un godelureau chanter devant des jeunes tilles :

Le nom de celle que j'aime Je le porte dan- mon cœur, Nul ne le sait que moi-même.

C'est mon secret, mon bonheur.

Et cette jeune personne est-elle dans son rôle en roucoulant la bouche en cœur, les yeux dolents de tels aveux :

Ma main tremblait dans sa main

Quand il me disait : demain !

Mon cœur brisait mon corsage.

Non! non! il n'est pas volage.

Convient-il qu'elle écoute cette confession :

Dans un délire extrême On veut fuir ce qu'on aime ; On prétend se venger, On jure de changer.

On devient infidèle.

On court de belle en belle; Et l'on revient toujours A ses premières amours.

Aimerait-on qu'elle suivît ce conseil :

Malgré les regards jaloux Aimons-nous, ô ma Sylvie!

.Méprisons tous les courroux L'amour doit remplir la vie.

Voudrait-on qu'elle répondit à cette invitation :

La nuit étend son voile, C'est l'heure des amours ; Venez ! ô mon étoile, etc.

Il est vrai qu'il y a aussi les conseils de la sagesse :

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment.

Chagrin d'amour dure toute la vie.

Et j'ose dire que j'ai choisi parmi les romances les plus supportables, parmi celles que se permettent les délicates et même les prudes... Elles en entendent bien d'autres dans les salons, les jeunes personnes du monde. Si quelque barbare fait une objection, on lui répond : « Qu'importent les paroles dans les romances, on n'écoute que la musique. » Vraiment! vous croyez que cette jeune fille devant qui l'on chante l'amour, encore l'amour, toujours, l'amour n'aura d'oreilles que pour les sons. Peut-être aussi croyezvous que ses yeux éviteront toujours les regards qui se fixeront sur elle lorsque la situation sera le plus accentuée... Arrêtons-nous : on peut entendre et chanter ces choses-là, même dans un duo avec Arthur ou Oscar, mais il est mal de demander pourquoi on les entend, pourquoi on les chante.

Soit! je passe condamnation sur tous ces points; mais je maintiens que la musique de salon n'est guère de la musique et n'est pas du tout de l'art. J'accorde d'ailleurs que c'est un amusement, me bornant à re- I

gretter que cet amusemenl n'ail pas rhonnêteté qu'il pourrait avoir.

Peut-être nous accuse-t-on d'exagération. Eh bien, entrons maintenant dans un monde un peu plus mondain et cependant honnête, celui où Ton critique encore les excès de la société tout à t'ait élégante, laquelle professe à son tour du mépris pour cette luxueuse bohème que M. Houssayc confond avec le grand monde. Cette fois nous prendrons un guide qu'on ne saurait accuser de puritanisme : c'est M. Alphonse BLarr. Il a écrit à l'adresse des jeunes personnes bien des pages qu'elles auraient tort de lire; il leur permet assurément de chanter l'amour, mais il voudrait qu'elles y missent quelque délicatesse. Citons-le :

« Je me trouvais l'autre soir dans un salon où étaient réunis — pour parler comme les chroniqueurs — des gens « du meilleur monde. » La conversation languissait, on pria une jeune tille de se mettre au piano et de chanter.

<( C'était une fort jolie tille, blonde avec des grands yeux bleus voilés par de longs cils ; elle avait ce charme poétiquement virginal, qui est la plus grande beauté de la femme. Sa peau transparente et unie, d'une teinte un peu pâle, devenait rose quand elle parlait, et d'un rose plus vif quand on lui parlait. — Elle se leva et se dirigea lentement vers le piano ; elle avait encore ces formes indécises qui font ressembler une femme à une apparition, à un être éthéré qui glisse sur la terre sans presque la toucher.

« Elle s'assit au piano; — il se fit alors un grand

sih océ, elle leva au plafond un touchant regard bleu — elle préluda, puis d'une voix... rauque et avinée, elle chanta quelque chose dont je n'ai retenu que le refrain :

« Et qui fit joliment son nez ?

« C'est le jeune homme empoisonné.

« Les auditeurs attendirent impatiemment la fin du premier couplet pour faire éclater leur enthousiasme et leurs applaudissements. — Au second couplet, la jeune fille, encouragée, ajouta quelques gestes; alors L'admiration ne put se contenir : on trépigna : c'était du fanatisme, du délire.

« On entoura l'heureuse mère : C'est ravissant, lui disait-on, c'est parfait.

« Ah ! dit la mère, croyant devoir à un pareil succès montrer un peu de modestie, — c'est par Thérésa qu'il faut entendre ces chansons-là (1).

« On demande alors une autre chanson à la vierge aux yeux bleus. — On en obtint deux. — L'une de ces compositions, le Pied qui r'mue, — et l'autre, Fallait pas qu'y (tille, — puis on cita toutes les grandes dames qui font leurs délices de ces ordures, — on parla d'une partie de traîneaux et de patins au bois de Boulogne, — et on cita des noms, des titres, des illustrations — qui fredonnaient ces turpitudes — de si grands noms, de si hauts titres, de si respectables illustrations que je ne puis les répéter ici. « J'avais déjà lu quelque chose de cela dans les

(1) Thérésa, chanteuse d'estaminet, était alors très-célèbre; peut-être l'est-elle encore.

journaux, entre autres dans un joli article du Figaro, sous le titre de Violette, qu'un des collaborateurs du Figaro a bien voulu n'adresser; mais je supposais de l'exagération.

« On nous eût rudement jetés à la porte d'un salon dans notre jeunesse, si nous avions chanté devant les Femmes ce que Les jeunes filles chantenl aujourd'hui devant nous, o

Bien des personnes qui admettenl les niaiseries sentimentales el égrillardes que nous avons signalées, trouveront, en revanche, que M. Karr parle d'or el partageront son indignation. Ce sera un défaul de logique. Les romances qui permettent à Oscar et à Dulcinée de chanter, en y mettant le ton, ce qu'on ne vomirait pas leur laisser dire, les chansonnettes comiques où Ton insulte l'art en ridiculisant les sentiments vrais, préparent la voie aux compositions grossières que dénonce M. Karr. On est sur la pente, on la descend. Et que de gens l'ont ce chemin sans s'apercevoir qu'ils avancent ! Comme le dit la sagesse des nations : il n'y a que le premier pas qui coûte. Puis à ce jeu toutes les délicatesses s'émoussent. Du décolleté on passe au déshabillé, de la romance risquée à la chanson grivoise et grossière. C'est logique. Pourquoi la femme du monde qui invite Thérésa à chanter dans son salon, ne permettrait-elle pas à sa fdle de l'imiter?

l'art dramatique.

Voici comment 31. Jules Janin juge le goût qui règne aujourd'hui au théâtre :

«Si quelque jour, quand ce siècle aura disparu (hélas ! el trop vite il disparaîtra), un philosophe, un historien, un moraliste s'avise de juger les créatures vivantes aujourd'hui par la comédie et par les déclamations que la comédie amène avec elle, à coup sûr nos neveux diront de leurs aimables grands-pères : C'étaient des pleutres, c'étaient des bandits, c'étaient un tas de biographes! Comment donc ! non contents d'être les plus vils jouets des plus abominables lilles de joie, ils étaient leurs esclaves, ils étaient leurs complices; leur plus grande joie et leur plus vif orgueil consistaient à épouser ces drôlesses quand elles daignaient y consentir. Voilà ce que diront nos neveux, pour peu qu'ils prennent au sérieux le fameux axiome, à savoir que le théâtre est l'école des mœurs! Jolie école, ouverte à la débauche, au jeu sans frein, à l'orgie, au duel, à l'injure? — Ils étaient ainsi faits, diront les sages de 1960 en parlant de nous autres leurs ancêtres; ils appartenaient corps et âme au demi-monde, au monde endetté, flétri, enivré de luxure, au monde en deçà et au delà des honnêtes gens. Ainsi ils diront; et comme en toute chose il faut une preuve, écoutezles, ils invoqueront le témoignage de la dame aux camélias, pleurée à la façon des vierges martyres, le témoignage de la fdle de marbre, un vautour de Cythère ; le témoignage de la baronne d'Ange, une chauve-souris de Paphos; et l'exaltation publique de toutes les baronnes et princesses du pavé de Paris. »

11 faut que les choses soient poussées loin pour que

le feuilletoniste du Journal des Débats réclame si fort. C'esl d'ordinaire un juge tolérant.

M. Janin accuse les auteurs dramatiques et défend le public; cependanl le public va voir ces pièces où les drôlesses el la luxure triomphent; il les t'ait vivre, il les applaudit. N'en doit-on pas conclure que si le théâtre esl < une école ouverte à la débauche, « au jeu sans frein, à l'orgie, au duel, à l'injure, » le public n'en est pas innocent? Quant aux auteurs et acteurs qui flattent el servent ce penchant, ils sont libres de croire avec M. Hugo et M. Vacquerie « a la grandeur de leur profession. »

Mais peut-être M. Janin était-il dans un jour de mauvaise humeur. Il se fait vieux, l'Académie ne veut pas lui donner un fauteuil, elle lui a préféré M.Doucet; voilà de quoi faire prendre le théâtre et le monde en horreur. Eh bien, donnons le témoignage d'un feuilletoniste trop content de lui, trop heureux de son rôle et trop dégagé de préjugés pour n'être pas disposé à l'indulgence. Ecoutez M. Sarcey, moraliste de {"Opinion nationale :

« Le public ordinaire du théâtre n'est arrivé pru- « demment que pour la troisième pièce, la pièce à a femmes.

« L'affiche était bien engageante : on y lisait, outre « les noms d'Alphonsine,Ferreyra et Dupuis, qui sont « célèbres, ceux d'Hélène, Lucy, Eugénie, Clémence, « Léonie, Colombe, Mignonne, Gabrielle, Flore, « Félicie, etc., etc., sans compter dix-huit danseuses. « Tout le calendrier y passait. Chacune de ces grandes

altistes a un mérite qui lui est particulier; Tune est o là pour son bras, l'autre pour sa jambe, une autre « pour sa poitrine, et elles ne cachent rien de leur « mérite. Vous pensez si ce devait être un spectacle « agréable devoir toutes ces dames sur le pont. Elles « ontdroit aux sincères compliments de la critique ; « elles se sont trémoussées comme il faut ; il y a même « une demoiselle Félicie qui a ravi toute la salle ; elle « a un certain art de laisser voir sa poitrine endécou- « vrant ses jambes, qui la classe bien haut parmi ses « camarades. Le public a redemandé son pas avec « transport. Le goût n'est donc pas encore perdu en « France. »

Cette intention d'ironie semble annoncer une critique; elle ne vient point. Le moraliste de Y Opinion nationale loue très-fort Mlle Alphonsine et ajoute : « C'est toujours, sous d'autres noms et avec d'autres costumes, l'éternelle exhibition que le théâtre des Variétés nous donne tous les ans ; il fait bien puisque cela lui réussit. » A ce dernier mot, M. Cousin, qui a prêché avec foi la morale du succès, a dû reconnaître un de ses disciples.

Le théâtre du Palais-Royal a donné, lui aussi, une pièce à femmes. M. Sarcey n'a point pour celle-ci la même indulgence que pour celle-là. Sa critique n'est nullement inspirée, d'ailleurs, par le rigorisme; il blâme parce qu'il s'est ennuyé. Si les calembours lui avaient paru moins froids et l'intrigue moins vulgaire, moins pesante, il n'aurait que des applaudissements. Il craint d'être trop sévère et se rassure en

s'écriant : « Mais cela esl si ennuyeux! Au moins. a m'étais-je amusé la veille aux Variétés, d

Le feuilletoniste el moraliste du Constitutionnel, feuille officieuse el conservatrice, entre en matière d'un ton courroucé, a Je vous avoue, s'écrie-t-il, " dussiez-vous prendre mon étonnemenl pour une o naïveté de M. Prudhomme, que je ne sais plus où nous allons. >• Va-t-il se rappeler certaine circulaire de M. Billault contre les excès de la petite littérature el protester au nom de la morale? Quelle simplicité! Il va protester au nom de \'<ni; si le mol morale se trouve dans son réquisitoire, ce sera un accidenl ou une recherche de phrase; il viendralà pour servir « d'ombre et de nombre. » Parler «le Vart à propos des produits de nos vaudevillistes el dramaturges me paraît une énormilé. Ces produits attaquent plus ou moins grossièrement le beau et le bien, c'est-à-dire le vrai; jamais ils ne remplissent les conditions d'une o'iivre d'art. Les maîtres du genre, ayant de l'esprit et un vague sentiment îles convenances, ont réussi à masquer cette lacune dont les moralistes du feuilleton ne se doutaient point. Mais l'art ne va jamais loin sans la morale, et lorsqu'il t'ai! absolument défaut, l'abrutissement doit venir; il est venu.

« L'abrutissement nous gagne et la marée du crétinisme me paraît monter, monter toujours, s'écrie le critique du Constitutionnel. Je n'ai jamais vu de confusion pareille ni un tel abaissement dans les théâtres de genre. Où cela s'arrêtera-t-il? Les bouf-

fonneries font place aux parades et les parades aux tours de forer et d'équilibre, au désossement el à la

dislocation des acteurs. Ce n'est plus le mot qui fait rire, mais le gloussement, l'éternument, le ronflement, le coup de pied, le coup de poing, le saut de carpe et le grand écart. Nous avions <\r<. grotesques, nous n'aurons plus bientôt que des acrobates. Tout se réduit à une exhibition d'épaules maigres et de faux, mollets, avec accompagnement de couplets égrillards, chantés sur des airs connus. »

Le Constitutionnel demande où cela s'arrêtera. De la part d'un journal officieux, la question est singulière : il y a une censure dramatique et rien ne paraît sur les théâtres qu'avec permission de l'autorité. Ainsi cela s'arrêtera quand la censure le voudra.

Comme le vaudeville, le mélodrame emploie une langue particulière connue de tous les dramaturges, et qui n'est pas précisément la langue française. Le vaudeville parle une sorte d'argot ponctué de gloussements, d'éternuments , de nazillements; le drame déclame et tonne; l'auteur doit accompagner sans cesse sa déclamation de roulements caverneux et de hoquets. Il en résulte que le style et le débit sont, comme le sujet et les sentiments, d'une fausseté el d'un grotesque inexprimables; c'est une insulte systématique au sens commun. Le Constitutionnel indique assez rigoureusement le caractère spécial de ce produit dramatique si cher au public parisien, qui donne par là l'exacte mesure de son goût el de son esprit.

— Ti\ —

« J'avoue, dit-il, qu'après vingl ans d'habitude, je ne puis me faire au jargon vide el retentissanl âe certains dramaturges qui se croiraient déshonorés s'ils employaient le mot propre une fois par hasard. Ce sont dos phrases empanachées, des images incohérentes, des métaphores absurdes, un galimatias incompréhensible, et, ce qu'il y a de plus mortel et de plus assommant, je ne sais quel rhythme lourd, cassé, uniforme, qui vous tombe sur le crâne à chaque point ou virgule comme un marteau sur l'enclume. Quand on sort de ces pièces, on a la fièvre et le délire. On se surprend à parler un patois bizarre, on ne sait plus demander un verre d'eau sucrée sansjurer sur le salut de son âme, et on dit « merci, mon Dieu ! » à l'ouvreuse qui vous tend votre paletot. »

Le peuple, qui raffole de ce spectacle, se tient, et est assez généralement accepté, pour le peuple le plus spirituel du monde.

UN APOTRE nE LA LIBERTE.

Depuis quelques années, M. Guéroult, rédacteur en chef de Y Opinion nationale et député de la Seine, vise ouvertement à prendre la direction du mouvement antireligieux. Il fait sans cesse de violentes sorties contre les cléricaux, et je crois, vraiment, que,si\eparti clérical n'avait qu'une tête, M. Guéroult voudrait la cueillir pour assurer plus vite le triomphe de la libre pensée.

On a prétendu à ce sujet que Le rédacteur en chef de ["Opinion nationale manquait de logique et donnait un démenti à ses doctrines. C'était une erreur. M. Guéroult est l'un des représentants de l'école saint-simonienne; or cette école est essentiellement ennemie de la discussion. Elle pose en principe que la foule doit obéir absolument, sans réserve d'aucune sorte aux hommes de génie, et que ceux-ci doivent être les très-humblus serviteurs du nouveau Messie, de l'élu suprême de l'humanité. C'est au fond la doctrine de tous les socialistes modernes. Afin de réformer plus facilement l'humanité, ils veulent d'abord étouffer, au nom de la pensée libre, toute pensée dissidente. Pour atteindre ce but suprême, aucun moyen n'est mauvais. On peut, selon les occurrences, soutenir le pour et le contre et changer de drapeau. M. Guéroult a suivi cette tactique, et voilà pourquoi il est d'autant plus fidèle a lui-même qu'il semble se contredire. C'est l'application à la vie publique des doctrines d'Hegel sur l'identité des contraires.

Que voulait-il en 1832, lorsqu'il prêchait le Saint- Simonisme non pas sous la tunique de l'apôtre, mais sous le long habit bleu clair du disciple ? Il voulait enlever à l'Eglise le gouvernement des esprits pour le donner aux hommes de génie. Voici quelques lignes de la révélation qu'il annonçait alors; c'est Dieu qui parle h Saint-Simon.

« Rome renoncera à la prétention d'être le chef-lieu de mon Eglise; le pape, les cardinaux, les évêques et les prêtres cesseront de parler en mon nom ; l'homme

rougira de l'impiété qu'il commel en chargeanl de telfi imprévoyante de me représenter.

o l'avais défendu à Â.dam de faire La distinction du bien et du mal, il m'a désobéi ; je L'ai chassé du paradis, mais j'ai Laissé à sa postérité un moyen d'apaiser ma colère : qu'elle travaille à se perfectionner dans la connaissance du bien et du mal, el j'améliorerai son sort; ((// jour viendra que je ferai de la terre un /a/radis, o

M. Guéroult veut toujours faire de la terre un paradis. Quand on est l'ouvrier d'une pareille œuvre, on a parfaitement le droit de tergiverser sur les questions de détail, et de chercher un passage à droite s'il devienl trop difficile de passer à gauche. Voilà pourquoi, après la dispersion des Saints-Simoniens, M. Guéroult entra au Journal des Débats, qui les avait siffles. N'était-il pas d'une bonne tactique d'infiltrer Vidée chez l'ennemi? Il fil, d'ailleurs, disparaître assez complètement l'utopiste el le démocrate sous le conservateur pourdevenir consul de France au Mexique puis à Jassy. La révolution de 1848, qui l'avait trouvé fonctionnaire royal, le vit bientôt républicain socialiste. En apparence, révolution était forte, niais, au fond, il restait fidèle a Vidée. Il avait même le mérite de braver l'étonnement frondeur des petits esprits qui tiennent à ne pas changer de parti. Les événements de décembre 1851 vinrent tromper encore une fois ses prévisions. Il disparut, mais pour reparaître bientôt avec un nouvel éclat. On pourrait, j'imagine, trouver de notables différences, sur certains points assez importants, entre les articles

du républicain socialiste de 1848 à '1852 et ceux du démocrate impérialiste et autoritaire d'aujourd'hui. Qu'importe! s'il continue de servir Vidée! s'il songe toujours à faire de la terre un paradis en propageant, ou, tout au moins, en infiltrant les doctrines saintsimoniennes !

Je crois qu'on ne peut pas lui refuser celte sorti' d'unité. M. Guéroult est, comme en 1832, un disciple de Saint-Simon. Il suffit de lire ses articles sur les questions religieuses pour en être convaincu. On y reconnaît une haine de sectaire. Ce n'est pas le simple incrédule qui parle ainsi ; c'est l'homme qui, dans son ignorance et dans son orgueil, a rêvé de réformer, de transformer l'humanité et de substituer une loi nouvelle à la loi du Fils de Dieu. Il est d'autant plus violent que sa foi n'est plus entière. L'héritage du maître lui paraît lourd à porter ; il y a des articles qu'il rejette, il y en a d'autres qu'il n'oserait pas accepter sans réserve. Bref, il ne sait pas très-bien ce qu'il veut, mais il sait parfaitement ce qu'il repousse : il repousse l'Eglise. Il la hait parce qu'elle est forte et aussi parce qu'il s'avoue sa puissance et ne peut songer sans confusion qu'il a ridiculement entrepris de la renverser.

Peut-être suis-je dans l'erreur en disant que M. Guéroult n'accepte plus tous les enseignements de Saint- Simon, et qu'il a raturé le Credo de Ménilmontant. Il est possible que tout en pactisant, pour le bon motif, avec les Philistins, il soit encore de ceux qu1 attendent la résurrection de Newton, car c'est Newton

qui doit avoir un jour le commandement des habitants de toutes les planètes. Nous u 'inventons rien. Voici, sous ce rapport, ceque M. Guéroull a cru el enseigné; cequ'il croit peut-être encore, bien qu'il ne l'enseigne plus. Dieu, s'adressant à Saint-Simon, en apparition ou en rêve, lui ci i t :

« Apprends que j'ai placé Newton à mes côtés; que je lui ai confié la direction de la lumière et le commandement des habitants </<■ toutes les planètes. »

Newton, ayant à s'occuper des habitants de toutes les planètes, fera gouverner les terriens par des délégués au nombre de 21. Voici comment sera organisé le conseil dont M. Guéroult nourrit sans doute l'espoir de faire partie :

« La réunion des vingt-un élus de l'Humanité prendra le nom de conseil de Newton ; le conseil de Newton tue représe utero sur la terre; il partagera l'humanité en quatre divisions, qui s'appelleront Anglaise, Française, Allemande, Italienne. Chacune de ces divisions aura un conseil en chef. Tout homme, quelque partie du globe qu'il habite, s'attachera à une de ces divisions, et souscrira pour le conseil en chef et pour celui de sa division. »

Le continuateur de Saint-Simon, M. Enfantin, a complété et perfectionné cette révélation en y mêlant la très-vieille doctrine delà métempsycose. Beaucoup de penseurs do notre temps ont découvert cette nouveauté, et ils en sont très-fiers. M. Enfantin savait. poursa part, qu'il avait vécu eu d'autres dans le passé, qu'il vivrait eu d'autres dans l'avenir, et que tous ces

autres, c[iii n'étaient plus el qui ne sont pas encore, étaienl lui, car ils ne faisaient qu'un avec lui. Il disail tout cela du ton particulièrement pénétré de l'auteur qui s'entend peu el que l'on n'entend pas. Voici, du reste, sou propre style :

« La vie est un échange perpétuel entre le moi et le « non-moi, se modifiant l'un par l'autre. Il est évident a que vous (c'est M. Enfantin qui souligne) pouvez ne « pas avoir confiance de votre identité avec elle, sans « que cela l'empêche, elle, de se sentir perpétuer en o vous, qui seriez elle, mais elle développée dans un a milieu nouveau, lequel milieu serait le vôtre, et non « celui de qui que ce soit au inonde, autre que vous, »

Si cela ne vous paraît pas clair, voici le commentaire qui doit tout illuminer :

« A l'origine de l'humanité, sou appareil nerveux a dont j 'étais le cent-millionième élément, ne valait pas a grand chose ni moi non plus, par conséquent. Aussi, a n'en ai-je gardé ni transmis qu'un souvenir très- « confus, d'autant plus qu'à cette époque, l'humanité a n'ayant pas de passé, n'avait ni souvenir ni tradition. a Mais ce que je me rappelle avec joie, ce sont les pas « que nous avons faits depuis cette époque, pas auxa quels le système nerveux a une très-grande part, et a moi aussi, par conséquent. »

Et c'est ainsi que M. Enfantin, selon l'expression discrète de M. Guéroult, a été le contemporain de tous les siècles.

C'est là l'élément comique, mais le hideux dans le Saint-Simonisme se mêlait au grotesque. .M. Guéroult,

m prompt à outrager les catholiques, à leur prêter des tendances dont ses lecteurs doivent s'indigner el frémir, M. Guéroult mériterail vraimenl que l'on mil à son actif les doctrines saint-simoniennes, telles qu'elles se sont produites à l'époque où il les propageait : alors que lesécrits de M. Enfantin, son maître, étaientcondamnés pour outrages auxmœurs. Nous nele feronspas. Cependant il convient de rappeler en deux mois que le Saint-Simonisme aboutissait au communisme complet en toutes choses ; il y aboutissait, a dit un écrivain très-modéré : - par l'abolition de l'héritage el delafa- « mille, par l'attribution, conférée à un pouvoir irres- « pensable, de disposer des biens el des personnes, « par les théories sur la femme libre, qui conduisent « directement à la promiscuité des sexes. » Et naturellement ce pouvoir irresponsable avait droit absolu sur les idées; il aurait fermé la bouche aux dissidents, surtout aux catholiques. M. Guéroult est au moins resté fidèle à cet article-là.

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