‹ Critiques et croquisChapitre 4 sur 32 · DE LA LIBERTÉ MATRIMONIALE · texte numérisé non relu

DE LA LIBERTÉ MATRIMONIALE

Dans son excellent traité sur la Femme catholique, le P. Ventura démontre avec une grandi' force que l'union de l'homme et de la femme, si elle n'esl pas indissoluble, est ignoble ou conduit à l'ignominie. On pourrait croire que cette vérité ne rencontre plus de contradicteurs publics. Ce serait une illusion. Les déclamations en l'honneur de la femme libre, bien que moins nombreuses et moins ardentes qu'autrefois, n'ont pas cessé. Le feuilleton de la Presse a dernièrement encore soutenu cette thèse répugnante. Mme Sand, continuant ses Mémoires et surtout ses romans, a discuté en docteur les lois qui devraient présider à « la reproduction de l'espèce humaine. » Nous venons de lire ces feuilletons où l'auteur de Jacques, de Lélia, tYlndiana, se retrouve tout entier, sauf le style. qui a moins d'ampleur. Mme Sand s'abstient de conclure, mais il est facile de voir où elle veut aboutir. Sans l'union absolue et en Dieu « des cœurs et des intelligences, » il n'y a pas, dit-elle, « d'amour vrai, d'amour complet. » Très-bien: mais voyons lesconsé-

quenses. Les voici : « Ce point admis, ajoute MmeSand, il faut reconnaître que tout lien formé par L'homme el la femme, en dehors de l'union parfaite, constitue un sacrilège, un péché mortel. » Telle est « la loi de Dieu ; » le comprendre, c'est comprendre Vidéal. Mme Sand le proclame bien haut, car pour elle c'est affaire « de cœur, de conscience et de religion. »

Tout ceci n'est pas très-clair, et l'on ne voit guère ce que veut l'auteur Patience, la lumière va venir.

Le mariage, pour ne pas dégénérer en sacrilège, dit encore Lélia, ne devrait être qu'une sorte de sanction donnée à V amour complet et éprouvé, autrement on s'expose fort à tuer son âme. Donc il faut s'éprouver avant de se marier. Une objection se présente : cette union si parfaite peut cesser; on peut même n'y avoir cru que par une illusion de l'esprit ou des sens. Vous étiez, ou pensiez être dans la règle et nager en plein idéal; vous vous trompiez. Que faire? Rien de plus simple; et c'est justement ici la clé de voûte du système. Il faut reconnaître, au moment opportun, que vous transgresseriez le vœu de la Providence en restant unis. Dès qu'on a acquis cette certitude, l'amour n'est plus qu'un acte de servage. En d'autres termes, du moment où l'extase a cessé, les devoirs cessent également et les liens du mariage doivent être rompus. On en est quitte pour faire de nouvelles expériences.

Le lecteur que cette conclusion effaroucherait prouverait tout au plus qu'il n'a pas le sens de l'idéal ou qu'il ne peut comprendre la « sainteté de la passion. » Ces dernières paroles appartiennent à M. Cousin.

Nous avons le droil de les rapprocher de l'idéal de .M'" s.uhI . car il s'agit ici, pour le philosophe éclectique, de justifier les écarts de M de Longueville, en établissant qu'ils venaient du cœur, ■< foyer sacré o où h s'échauffe l'imagination » et où s'élaborent a toutes les grandes choses, o L'auteur de Lélia, ayant moins de philosophie, montre plus de logique et de cette té. Nous ue saisissons pas d'autre différence.

Bien qui- M"11' Sand se pique de dire les choses sans délicatesse, elle recule devant le dernier mot de sa théorie.. Tant qu'il s'agit de disserter sur les dispositions où il faut être pour procréer soit wn corps, soit un homme, elle est d'une clarté si grande que nous nous abstiendrons d'en fournir la preuve; niais pour toucher au résultat social de ses leçons, elle s'enveloppe de métaphysique et se laisse aller au mysticisme ; c'est son expression. Néanmoins elle fait très-bien saisir la conclusion que nous avons indiquée :

a Si vous faites intervenir (pour maintenir l'union des époux] les considérations de pure utilité, ces intérêts de la famille, où l'égoïsme se pare quelquefois d u nom de morale, vous tournerez autour du vrai sans l'entamer. Vous aurez be.au dire que vous sacrifiez*, non à une tentation de la chair, mais à un principe de vertu, vous ne ferez pas fléchir la loi de Dieu à ce principe purement humain. L'homme commet à toute heure, sur la terre, un sacrilège qu'il ne comprend pas et dont la divine sagesse peut l'absoudre en vue de son ignorance; mais elle n'absoudra pas de même celui qui a compris l'idéal et qui le foule aux pieds. 11 n'y a

pas au pouvoir do l'homme de raison personnelle ou sociale assez forte pour l'autoriser à transgresser une loi divine, quand cette loi a été clairement révélée à sa raison, à son sentiment, h ses sens même. »

C'est, avec plus de littérature, plus de raffinement odieux et moins de franchise, la doctrine fouriériste de « la liberté amoureuse. » Cela revient à dire qu'il faut s'unir quand on s'aime et se séparer dès qu'on ne s'aime plus. Cette loi progressive règne à Otahiti. Les Mormons la trouvent trop large. L'amour complet a d'ailleurs l'avantage de renaître en changeant d'objet. Fourier l'a si bien compris qu'il a fait de la mobilité matrimoniale la base du phalanstère. Seulement, au lieu de parler des « cœurs et des intelligences » et d'en appeler aux saintes aspirations de l'esprit vers l'idéal, il a invoqué, sans nul apprêt comme sans nul embarras, les appétits de la matière. La plupart des adversaires du mariage indissoluble voient dans cette loyauté du sectaire harmonien une déplorable maladresse. Ils ont tort. Les mots emphatiques et une répugnante affectation de sentimentalité ne changent point la nature des choses. Fourier n'a livré aucun secret. Mmc Sand , malgré la chasteté d'esprit, Yatistérité dont elle se glorifie , n'ignore point ce que valent et ce que durent, d'ordinaire, les unions libres nées des impressions qu'elle veut transformer en loi. Le culte de l'idéal n'est guère moins prompt à les rompre qu'à les nouer. Elle en a certainement vu des exemples dans le monde dépourvu de préjugés où elle introduit le lecteur de ses mémoires; cela devrait suf-

fire à lui faire comprendre que sa thèse n'esl pas précisément de celles qu'on a le droit de soutenir au nom de la morale, de la conscience, de la /'<</ religieuse. Serait-on plus fort en invoquant la liberté de la femme? Voici l'opinion du K. 1*. Ventura :

« Dans la condition que les néoplatoniciens, 1rs phalanstériens el les communistes veulent lui faire, la femme, libre de ce qu'on appelle la servitude d'un seul, devient ou la proie de tous, ou Pobjel du dédain de tous; elle est obligée de se prostituer à tous, de mendier à force de dégradation el d'ignobles artifices, non pas un cœur, — dans une société fondée sur le matérialisme delà volupté, il n'y a pas de cœur, — mais un regard; et par cela même elle devient l'esclave de

tous.... »

Après avoir montré l'avenir réservé à la femme libre. lorsque beauté, jeunesse et santé ne sont plus que d'irritants souvenirs, l'illustre religieux ajoute :

« L'indissolubilité du mariage est sans doute un lien, une chaîne, mais, pour la femme en particulier, c'est un lien précieux, c'est une chaîne d'or. C'est ce lien, cette chaîne dont le prophète a dit: « Oh! que mes liens sont beaux ! il> me valent un riche et bel héritage : Fîmes ceciderunt mihi in prasclaris; etenim hœreditas est mihi (Psal.). » Car l'indissolubilité du mariage assure à la femme une position honorable pour toute sa vie, que la perte de sa jeunesse, de sa santé, de sa beauté ne saurait lui enlever, et la fait à perpétuité la compagne de son époux, la mère de ses enfants, la maîtresse de sa maison. Cette prétendue

servitude vis-à-vis d'un seul homme L'affranchit de la

vraie servitude des hommes, et c'est la condition essentielle de sa vraie grandeur, et le prix de sa liberté, o

Le R. P. Ventura conclut ainsi sur ce point : « Tout ce qu'on a dit, tout ce qu'on pourra dire encore en faveur du divorce, n'a et ue peut avoir qu'un intérêt personnel, particulier, privé, tandis que la loi de l'indissolubilité des noces a une portée sociale, générale, publique... C'est du reste le propre de l'erreur d'être individuelle, particulière, comme le propre de la vérité est d'être sociale, catholique ou universelle (1). »

Nous devons constater que Mme Sand ne plaide pas précisément, dans cette partie de son œuvre, la vieille cause du divorce. Elle paraît avoir en tête quelque chose de mieux. À ses yeux, « le lien conjugal est rompu dès qu'il est devenu odieux à l'un des époux. » C'est là, il nous semble, une simplification. En songeant aux développements dont ce système est susceptible, on sera tenté de voir dans le divorce un leurre de la tyrannie. L'espèce humaine régénérée ne s'arrêtera qu'à la liberté du phalanstère. Provisoirement M"6 Sand veut que la question soit mise à l'étude; elle déclare , pour faciliter les recherches , que le mariage doit être rendu aussi indissoluble que possible, mais à la condition que l'indissolubilité sera volontaire. Cette manière de raisonner sentla. papillonne, comme disent

,1 La Femme catholique, etc., t. m, p. 2-28.

les fouriéristes, ces véritables législateurs du mariage humanitaire.

Laissons là les thèses de >1"" Sand el revenons au livre du savant théatin. La femme esl une puissance chrétienne, dit le R. P. Ventura. Avant de la former, le Créateur avait dit : Il n'est pas bon que l'homme soit seul; donnons-lui un aide que lui ressemble.

« Cette grande parole, dont Dieu a fait une loi sociale, établit la femme comme l'aide de l'homme, nonseulemenl pour tout ce qui se rapporte à ses besoins matériels, mais aussi, et avant tout, pour tout ce qui se rapporte à ses besoins spirituels. C'est donc un devoir pour la femme de prendre soin de l'âme de l'homme, de l'édifier par ses exemples, de l'améliorer par ses saintes inspirations, de le sanctifier par ses vertus. Aider l'homme à faire son salut, c'est la fin principale de la femme, sa mission, son ministère, sa gloire, sa grandeur et sa dignité. »

Ce rôle peut paraître assez beau; il garantit suffisamment à la femme sa liberté et sa dignité. Cependant, les défenseurs de l'idéalne sauraient l'accepter: Il exige des vertus et impose des devoirs. Ils ne tiendront la femme pour libre que le jour où la loi religieuse, la loi civile et les mœurs l'autoriseront, la pousseront à ne reconnaître aucun frein. Aussi les démocrates réunis dans la société secrète la Marianne ont-ils décidé que {'émancipation de la femme formerait Tune des bases de leur future constitution. Ce serait le retour au paganisme et à toutes ses conséquences. La femme libre devrait compter avec la force et retrouve-

rait L'esclavage. S'il était nécessaire de justifier celte conclusion, nous renverrions non-seulement aux laits que rapporte le R. P. Ventura, mais encore, d'après son propre avis, au savant et solide ouvrage de Mgr Gaume, Y Histoire de lu Famille, que l'auteur très-compétent île la Femme catholique regarde comme « un des meilleurs livres de ce siècle. »

L'ouvrage du R. P. Ventura est remarquable par l'élévation des idées et l'abondance des faits. Les témoignages historiques sont nombreux et concluants. Néanmoins nous ferons une réserve. L'éloquent théatin indique très-bien, au début, la mission de la femme, mais son sujet l'entraîne, etl'aide prend bientôt un rôle que cette qualification, empruntée à l'Écriture, ne fait guère pressentir. L'homme devient un personnage hors rang et embarrassé, quelque chose comme un roi constitutionnel ou le mari d'une reine.

Tout ce que dit le R. P. Ventura sur l'Église naissante et sur le grand rôle de la femme a l'époque des persécutions, rappelle de trop sublimes exemples pour que l'on se demande si la mesure est toujours bien gardée. La difficulté apparaît dès que l'auteur, quittant le terrain exclusivement catholique, aborde l'histoire générale. Pour faire éclater la supériorité de la femme, il prouve qu'elle peut en quelque sorte cesser d'être femme, et tenir de loin en loin, avec noblesse et succès , la place de l'homme . Est-ce bien lit un éloge? et, dans tous les cas, est-ce l'éloge de la femme catholique^ étudiée au point de vue de son rôle de tous les jours et de tous les temps?

Chaque sexe a ses devoirs particuliers ; il faut premièrement comprendre cette loi et s'j soumettre. 11 > a des exceptions, sans doute, el s'il se trouve partout a bon nombre d'hommes qui sont femmes, ■■ partout aussi on peut retourner la proposition. La règle existe cependant, el elle est manifeste. Le R. 1*. Ventura nous montre la femme législateur, soldat, docteur, politique; il nomme, parmi beaucoup d'autres, l'impératrice Irène, la comtesse Mathilde, le seul homme de son temps, la reine Blanche, Jeanne d'Arc, Isabelle la Catholique, etc. Assurément ces noms-là rappellent de grands souvenirs, mais ces femmes viriles ne sont pas [a. femme; elles aimaient ardemment l'Eglise, elles l'ont glorieusement servie, et celle-ci leur a donné une grande force. N'allons pas conclure de ces faits exceptionnels à une aptitude générale. Si la femme était naturellement appelée à exercer de telles fonctions, les exemples iraient plus nombreux. La Providence lui a confié le gouvernement intérieur de la famille; c'est par là qu'elle est forte, et il lui convient mieux de manier l'aiguille que la plume ou l'épéé. Cette tâche, qui est la tâche commune, demande, lorsqu'elle est bien comprise et bien remplie, autant de force et assurément plus de vertu que la tâche ordinaire de l'homme.

Qu'on ne nous reproche pas d'adopter à peu près la thèse du bonhomme Chrysale, déclarant

Qu'une femme en sait toujours assez,

Quanti la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-cuausse.

11 y a dans cette opinion un ressentiment des mal-

heurs conjugaux de Molière, époux d'une femme libre et éclairée. Loin de suivre cet homme de progrès, nous sommes avec Joseph de Maistre écrivant à sa fille :

c« Faire des enfants, ce n'esl que de la peine; mais le « grand honneur est de faire des hommes, et c'est ce « que les femmes font mieux que nous. Crois-tu que « j'aurais beaucoup d'obligations à ta mère, si elle « avait composé un roman au lieu de faire ton frère? « Mais faire ton frère, ce n'est pas le mettre, au monde « et le poser dans un berceau ; c'est en faire un brave jeune homme qui croit en Dieu et qui n'a pas peur « du canon. Le mérite de la femme est de régler sa « maison, de rendre son mari heureux, de le consoler, a de l'encourager, d'élever ses enfants, c'est-à-dire de « faire des hommes : voilà le grand accouchement qu1 « n'a pas été maudit comme l'autre. Au reste, ma « chère enfant, il ne faut rien exagérer : je crois que « les femmes , en général, ne doivent point se livrer à « des connaissances qui contrarient leurs devoirs ; mais "je suis fort éloigné de croire qu'elles doivent être « parfaitement ignorantes (1). » M. de Maistre indique ensuite la culture intellectuelle qui lui paraît convenir aux femmes. Son programme, bien que sommaire, paraîtrait trop chargé à la plupart des dames incomprises et séparées de corps, qui protestent contre l'organisation sociale. Il ajoute : « La femme ne peut être supérieure que comme femme. » Au fond, c'est également l'avis du R. P. Ventura.

(1) Lettres et Opuscules inédits, t. 1er, p. 146.

— (il —

Le rôle que M. de Maistre définit si nettement est, à coup sûr, très-noble; cependant, nous le répétons, c'est le rôle ordinaire. L'espace demeure ouvert aux exceptions. Elles sont nombreuses, et les plus dij d'admiration ne sont pas toujours celles que fournil l'histoire. En restanl elle-même, la femme catholique peut atteindre à toutes 1rs grandeurs, car elle peut donner l'exemple de tous les dévoilements. L'homme d'État, le législateur, le docteur, qui passent leur vie à étudier les souffrances sociales et souvent h envivre, Boni très-inférieurs, quelles que soient leur puissance, leur illustration , leurs décorations, les broderies de leur uniforme et, même, leur bonnevolonté, à la Petite Sœur des pauvres, vouant obscurément sa vie à des vieillards abandonnés et infirmes, pansant leurs plaies, mendiant leur pain. Si héroïque que soit le soldat qui monte à l'assaut, la Sœur de Charité qui l'attend à l'hôpital et à l'ambulance montre un héroïsme plus grand. L'homme ne sait pas se dévouer de la sorte : il ya mille sœurs hospitalières pour un frère de Saint- Jean-de-Dieu.

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