SUR LA TOILETTE
Il est reçu que la toilette est la grande affaire des femmes. Assurément, c'est là pour elles une question importante. Qui pourrait en douter après avoir vu Camille, ou toute autre, nouer les brides de son chapeau ! Mais n'est-il pas sur ce point bien des hommes qui sont femmes? Cette espèce, sans cesse renaissante, que l'on a qualifiée de cent noms ridicules : mirliflors, incroyables, dandys, gants jaunes, cocodès, ne prouvet-elle pas que la raideur masculine sait se plier à toutes les recherches, toutes les petitesses, toutes les niaiseries , tous les mensonges de la parure et même de la teinture? Et combien ces nigauds sont au-dessous des femmes qui poussent le plus loin la coquetterie ! Il convient, en effet, d'établir une différence entre les deux sexes : la femme peut s'occuper de sa toilette, un peu plus que de raison , sans rien perdre du côté de l'esprit ; l'homme, au contraire, ne saurait rester longtemps devant sa glace sans y voir la figure d'un sot. C'est inévitable. Cherchez autour de vous, lecteur ou lectrice, et vous reconnaîtrez cette vérité. Quel homme sensé, par exemple, fera faire sa raie tous les jours s'il n'y est pas tenu par sa profession, comme les
garçons de café de premier ordre, Les maîtres d'hôtel, les dentistes el les coiffeurs? La femme, au contraire, possède incontestablement ce droit. Nul ne trouve mauvais qu'elle suit aussi bien coiffée dans son salon que la demoiselle de magasin dans son comptoir. Cette différence d'appréciation n'est pas raisonnée, elle esl instinctive ; elle prouve donc que d'après l'ordre même de la nature, la femme peut se permettre certains raffinements de toilette, certaines recherches de coquetterie, tandis que L'homme doit s'en tenir à cette élégance châtiée qui annonce le respect de soi-même et forme le complément de la propreté. S'il va plus loin, il n'est qu'un jeune cocodès ou un vieux fat : toujours un sot.
Le livre que nous allons examiner (1) ne distingue guère entre les droits de l'homme et ceux de la femme en matière de toilette; c'est un livre savant et amusant, ce n'est pas une étude morale sur les mœurs. L'auteur, M. le docteur Constantin James, s'occupe cependant des mœurs, mais il le fait surtout au point de vue de l'histoire; ses critiques se tiennent dans la région tempérée des épigrammes inoffensives et des allusions. 11 cherche à corriger les Parisiennes d'aujourd'hui en frappant sur les Romaines du temps d'Auguste. De la sorte, tout le monde recevra les conseils de l'aimable docteur sans se fâcher,... et personne ne se croira tenu de les suivre.
(1) Toilette d'une Romaine au temps d'Auguste et cosmétiques d'une parisienne au dix-neuvicmc siècle, par le docteur Constantin James.
M. James, hâtons-nous de le dire, s'est proposé, sous une forme presque frivole, un but sérieux et digne do ses précédents travaux. Tandis que d'autres vantent les progrès et même les prodiges de La chimie dans leur application à la toilette, il a voulu en signaler les ravages.
« Parmi ces produits, dit-il, beaucoup représentent des poisons véritables, et, chose qu'on ne saurait trop déplorer, on les associe d'habitude aux substances qui devraient être, au contraire, les plus hygiéniques. Qu'y a-t-il, en effet, qui se rattache plus directement à l'hygiène que les cosmétiques destinés à nos usages de chaque jour? Or ils renferment pour la plupart des agents vénéneux, cause première d'accidents d'autant plus redoutables qu'on est nécessairement plus porte à en méconnaître l'origine. »
La question est donc très-sérieuse. Après l'avoir dit et prouvé, M. Constantin James explique, pour justifier l'ensemble de son sujet, que si la Parisienne est aujourd'hui reine de la mode, cette souveraineté appartenait autrefois à la Romaine. Voilà pourquoi il a rattaché celle-ci à celle-là. Peut-être cette raison paraîtra-t-elle un peu tirée. Qu'importe, si l'auteur nous intéresse et nous instruit. Eh bien, nous pouvons affirmer qu'il atteint pleinement ce double but.
Nous ne suivrons point M. James pas à pas ou plutôt page à page; nous lui emprunterons çà et là quelques .faits en nous permettant d'y joindre de brèves observations.
Chez les Romains comme chez nous on vendait diverses eaux, huiles et pommades dont chacune, d'après
— fi.-) —
l'inventeur, avait la vertu de conserver éternellement la fraîcheur el la souplesse de la peau. Parmi ces cosmétiques, Vœsype d'Athènes, qu'il ne faut pasconfondre avec notre eau athénienne, étail des plus estimés. C'é^ lait un sue huileux extrait de La toisoD 'les brebis. Nous connaissons ce produit, c'est le suint; il sent très-mauvais. 11 avait dès lors cet inconvénient. La chose est prouvée dans Ovide; mais la mode protégeait Vœsype et les élégantes s'en inondaient la poitrine :
Et Ouereio tepidos œsypalapsa sinus.
Il y avait aussi des eaux ayant pour but de parfumer l'haleine ou plutôt d'en corriger, le cas échéant, les odeurs peu balsamiques. Les Romains connaissaient, en effet, cet inconvénient, et même ils nous ont légué certaine image dont on use encore pour le désigner : Odor quem, ut aiunt, ne bestiolœ quidem ferre possunt, disait Cicéron ; ce qui signifie : l'haleine de ce monsieur tue les mouches au vol.
Je doute que certain élixir très-goûté des Romains et surtout des Romaines fût de nature à combattre avec succès ce désagrément. 11 se débitait dans des vases d'albâtre el on ne l'estimait qu'autant qu'il venait d'Espagne. « h" ne comprends pas, par exemple, dit M. James, la nécessité de recourir ainsi à un produit exotique, lequel se payait au prix de l'or. En effet,
c'était tout simplement de Prononçons le mot en
latin :
et dens Muera defricalus urina.
« Du reste, si on en croit Catulle, les Espagnols riaient ici les premiers à prêcher d'exemple , car « à peine venaient-ils de se renouveler à eux-mêmes leur provision du matin , qu'ils n'avaient rien de plus pressé que de l'utiliser. »
Tous les èlixirs n'étaient pas dans ce goût, et, pour chasser les mauvaises odeurs, on savait recourir aux parfums. Quelques élégants et élégantes en usaient même de manière à provoquer des remarques auxquelles n'échappent pas de nos jours les amateurs trop passionnés des senteurs pénétrantes. « Une chose m'est très-suspecte, ô Posthume, disait Martial, c'est que tu sentes toujours si bon; celui-là ne sent pas bon naturellement qui sent toujours trop bon. »
Après s'être occupé des huiles, pommades, eaux de Botot et autres eaux , M. Constantin James montre, dans l'exercice de leurs fonctions, les praticiens exerçant les trois professions-sœurs qui se rattachent essentiellement à la toilette : le pédicure, le dentiste, le coiffeur.
Les Romaines aimaient le bain, et elles avaient bien raison de l'aimer. Elles se baignaient donc souvent et mêlaient généralement des parfums à l'eau des baignoires. Au sortir du bain, elles s'enveloppaient dans un peignoir et le pédicure venait faire son office. Après le pédicure paraissait l'épileur ou l'épileuse. Ses soins s'étendaient à la poitrine, aux jambes et aux bras. Nous avons simplifié cette partie de la toilette et l'épileuse ne s'attaque plus guère qu'aux fils d'argent trop pressés de nuancer en gris une brune ou noire chevelure.
Le dentiste était consulté souvent. L'artiste en prothèse dentaire procédail absolumenl comme chez qous : il visitait les dents, les nettoyait, les plombail ou les aurifiait et, au besoin, les arrachait.
Les aurifiait-il? Nous avons entendu dire que c'était là un perfectionnement dû au génie des dentistes américains. Pure affaire de charlatanisme ! On a aurifié à diverses époques; on aurifiait chez les Romains. Écoutons M. le docteur James :
« Martial, cet enfant terrible des poètes de son temps, ne va pas seulement nous apprendre 1rs ressources qu'offrait la science du dentiste; il va de plus nous en dévoiler les secrets. C'est d'abord un certain Cascellius qui se taisait fort d'arracher ou de conserver les dents malades, au choix des intéressés :
« Excimitaut relicit dentem Cascellius aegram.
« Ne croirait-on pas lire une annonce de la quatrième page de nus journaux? »
Les dentistes, sous des formes diverses, ont toujours eu ce genre de savoir-faire qui consiste à berner le client. Grâce d'état!
« Ce Cascellius, reprend M. James, était passé maître également dans l'art de plomber les dents; je me trompe, de les aurifier, car on connaissait déjà ce perfectionnement, soi-disant moderne : auro incluso reficit. »
Ces trois mots: auro incluso relicit, sont de Martial, et l'on ne peut guère croire qu'il les ait écrits il y a dix-huit siècles pour désobliger les Cascellius du Nouveau-Monde, exploitant la badauderie française.
Mais pour cet usage important, lequel vaut le mieux, de l'or ou du plomb? Cola dépend du point de vue. D'après quelques praticiens, le plomb, plus souple et plus moelleux, s'adapte mieux à la dent, ferme plus facilement et plus hermétiquement la carie; mais il colore l'émail dentaire d'une certaine teinte sombre dont la coquetterie peut difficilement s'accommoder. L'or n'a pas cet inconvénient; en revanche, comme il est plus dur et moins souple, on ne peut le placer solidement qu'à l'aide d'une pression de nature à fatiguer la dent malade, et malgré cela il ne tient pas toujours très-bien. Il en résulte qu'il faut recommencer plus souvent l'opération. Si le patient le trouve bon, le dentiste ne saurait le trouver mauvais. Plus il met d'or dans les dents creuses, plus aussi il en met dans ses poches.
Nous n'avons rien inventé. Les dentistes romains ne substituaient pas seulement aux dents qu'il fallait arracher des dents fausses, les unes en os, les autres en ivoire (dents osanores) , les autres en mastics composés avec beaucoup d'art; ils dotaient au besoin leurs clients et clientes de râteliers complets, qui pouvaient être ôtés ou remis à volonté. Aussi Martial disait-il, de l'aimable Galla, qu'elle quittait le soir ses dents avec autant de facilité que sa robe :
Nec dénies alites quam serica nocie reponit.
M. Constantin James dénonce comme particulièrement dangereux pour les dents la plupart des dentifrices destinés, d'après les inventeurs, à les conserver.
Ces dentifrices donnenl d'autant plus de brillant à l'émail qu'ils sonl acides. Or, lesacides détériorent les dents. El parmi ces dentifrices, les plus dangereux peut-être sont ceux que recommandent spécialement certains dentistes.
o Cette anomalie, dit M. le docteur .lames, quelque étrange qu'elle paraisse toul d'abord, n'a cependant pas de quoi vous étonner. Songez donc que, tandis que nul ne peut exercer la pharmacie sans avoir préalablement subi des examens et justifié d'un diplôme, tout individu, au contraire, peut, de son propre chef, s'improviser dentiste : au besoin même il s'intitulera : « professeur de prothèse dentaire a ou « auteur de plusieurs manuels. » Or, trop souvent entre le dentiste à la mode qui occupe un appartement somptueux dans nos élégants quartiers, et le simple arracheur de dents qui exerce en plein vent et en cabriolel découvert sa bruyante industrie, il n'y a eu originairement d'autre différence que la mise en scène et les moyens de réclame. Mais si chez tous les deux le savoir est resté nul, le premier y a suppléé par le savoir-faire. »
Comme conclusion sur ce point, M. James conseille les dentifrices neutres ou à base alcaline. En fait de poudre il admet le mélange de charbon et de quinquina, à la condition que ce mélange représentera une poudre impalpable.
Les Romains ne tenaient pas moins aux cheveux qu'aux dents. Une solide organisation dentaire et une chevelure abondante étaient, à leurs yeux, les éléments essentiels de la beauté comme les indices d'une bonne
constitution. Devenir chauve, surtout avant 1 âge, était une sorte d'ignominie : « Honteux, dit Ovide, est le troupeau mutilé, honteux le champ sans verdure, honteuse la futaie sans feuillage et la tête sans cheveux. » De cet amour des cheveux, devait naître la passion des huiles réparatrices, pommades régénératrices et autres produits analogues. Aussi les préparations de ce genre étaient-elles nombreuses et variées. Des huiles , des graisses et des aromates mêlés à di verses doses, en faisaient naturellement le fond. Cléopâtre, si digne d'être une Romaine du temps d'Auguste, avait inventé une pommade dont Galien parle avec de grands éloges et dans laquelle entrait surtout de la graisse d'ours. Malheureusement cette recette a été perdue. Pline nous en a conservé plusieurs autres; leur efficacité fût-elle prouvée, qu'il faudrait réellement, dit notre auteur, plus que du courage pour y avoir recours. Voici l'une de ses recettes : « Prenez des têtes de rat, du fiel et de la fiente du même animal, de l'ellébore et du poivre, puis mêlez le tout. » Cela fait, on devait se frotter consciencieusement le cuir chevelu et attendre le résultat. Si les cheveux ne repoussaient pas, c'est que l'on ne persévérait pas assez longtemps.
Et quand tous les philocomes avaient échoué , que faisait-on? Les artistes en cheveux se mettaient à l'œuvre et fabriquaient des perruques. Écoutez Martial : « Lélia, comment n'as-tu pas honte de te servir de fausses dents et de faux cheveux? » — « Fabula jure que les cheveux qu'elle a achetés sont bien à elle.
Fait-elle donc un mensonge? nullement. » — « Il n\ a rien de pire, Cœcilius, qu'un chauvi qui veul paraître chevelu, » Mais ces épigrammes, alors comme aujourd'hui, amusaienl les chevelus sans décourager 1rs chauves.
Les perruques masculines laissèrent longtemps à désirer; les premières consistèrent en une simple peau de bouc dont les hommes se couvraient le chef. Cela devait difficilement faire illusion. Les femmes, toujours plus entendues, plus exigeantes en matière de toilette, savaienl dès lors se faire fabriquer de fausses nattes.
île faUX repentir*, de fausses queues; et, de plus, elles
les appliquaient de manière à tromper l'œil. Ovide luimême y fut pris. Il avoue qu'un jour, entrant à improviste chez une dame dont l'épaisse chevelure le charmait, il la trouva son tour à la main. Et la belle, dans son trouble , mit ses bandeaux ou ses tire-bouchons à l'envers :
Torbida perversas induit i lia comas.
C'est sans doute en souvenir de cette aventure que le poëte écrivit : « Toute femme qui a peu de cheveux doit fermer sa porte au verrou. »
Les chrétiennes des premiers siècles ne résistaient pas toujours au désir, si général parmi les chrétiennes d'aujourd'hui, de montrer au public une forêt de cheveux. Tertullien leur disait : « Rougissez au moins de
mettre sur votre tète, sanctifiée par le baptême, les " dépouilles de quelque misérable qui a croupi honteu- « sèment dans les bagnes ou expié ses crimes sur
« l'échafaud. o Les dames romaines ne prenaient pas tous leurs cheveux dans ees mauvais lieux. Les pauvres filles des campagnes éloignées et les esclaves en fournissaient la plus grande partie. C'est encore ainsi que les choses se passent. Nos artistes capillaires font ouvertement acheter des cheveux en Alsace, en Bretagne, etc.; mais il paraît en outre qu'ils ne négligent pas d'opérer dans les hôpitaux et les maisons de correction. — Quoi \ cette belle tresse, — ma tresse ! — aurait traîné sur un lit d'hôpital? elle aurait tenu à un cadavre? — Oui, ma charmante.
Mais pour éviter pareille chose , n'avons-nous pas quelque pommade, huile ou eau, qui puisse prévenir la calvitie ? — « Mes cheveux tombent, je veux des cheveux, que la science me donne le moyen de conserver mes cheveux. » M. le docteur James n'est pas tout à fait désespérant, sur cet article. Il croit avoir vu, parfaitement vu, « l'emploi de certains topiques ralentir la « chute des cheveux ou même la suspendre ; » enfin il a « vu quelquefois, sous l'influence d'une médication « appropriée, le crâne se regarnir. » Voilà un avis de nature à faire dresser les cheveux de toutes les têtes chauves... Et que l'on ne conteste pas l'exactitude de cette image , elle est exacte au fond , elle rend l'idée.
Malheureusement cette médication appropriée ne peut être qu'une médication individuelle, « en rapport avec le principe même qui a produit ou qui entretient la calvitie. » D'où il suit qu'il ne peut pas y avoir de recette s'appliquant à tous les cas. M. James entre à ce sujet dans quelques considérations très-concluantes.
Donc si vous perdez vos cheveux, consultez un médecin au lieu d'étudier Les annonces des charlatans et d'y chercher un remède; prenez surtoul des soins assidus de propreté: combattez les pellicules à L'aide d'une eau ne contenanl aucun principe nuisible, servez-vous préférablement de la pommade au quinquina dite pommade titrée. Et si vos cheveux continuent de tomber comme je le crains, vous n'aurez pas au moins activé leur chute en voulant la retarder.
Les cheveux n'ont pas seulement le tort de tomber : ils blanchissent. Ce désagrément, quoique moins grave que le premier, déplaisait à Rome comme il déplaît à Paris. De là une multitude de teintures. L'une des plus estimées était tirée de l'écorce verte de la noix. Ovide cependant lui préférait certaine composition faite avec le sue des herbes de la Germanie. Martial parle d'une eau qui opérait des miracles : « Telle femme, dit-il, devient corbeau, qui tout à l'heure était cygne. »
On ne se servait pas seulement de la teinture pour dissimuler des ans l'irréparable outrage; on lui demandait une nouvelle nuance, une nouvelle couleur de cheveux. Nous voyons reparaître cette sottise. « Bien que la couleur la plus usitée fût la noire, dit M. James, certaines femmes se plaisaient à donner à leur chevelure des nuances de fantaisie. »
Ces teintures avaient malheureusement, comme les nôtres, l'inconvénient de salir la tète. Aussi Properce dit-il tout crûment à un vieillard qui veut faire le jeune avec ses cheveux teints : « ce n'est pas un perruquier qu'il te faut, mais une éponge. » * 3
« Un autre inconvénient bien autrement grave de ces teintures, c'est qu'elles brûlaient les cheveux et les faisaient tomber. Voyez dans quels termes Ovide gourmande une jeune fille qui, malgré ses avis, a voulu changer la couleur naturelle de sa magnifique chevelure : « Je te le disais bien, cesse de droguer ainsi tes cheveux; tu as si bien fait qu'il ne t'en reste plus un seul à teindre. Cependant ils n'offraient ni la nuance de l'ébène, ni celle de l'or : leur couleur était un heureux mélange de toutes les deux. Vainement je m'écriais : « C'est un crime de brûler des cheveux si beaux! Ne t'en prends donc qu'à toi; c'est toi-même qui appliquais sur ta tête ces mixtures empoisonnées. »
Les progrès et prodiges de la chimie ont-ils écarté ces dangers? Hélas! non. Le mercure et le plomb qui forment la base à peu près constante de toutes les teintures ne peuvent être employés à la légère. La science, répétant le mot d'Ovide, nous dit que ce sont là des mixtures empoisonnées. Si elles ne tuent pas, elles portent néanmoins atteinte à la santé et provoquent assez souvent des accidents graves. « Le voisinage du cerveau donnera même à ces accidents un degré plus grand de gravité, par la facilité avec laquelle l'agent vénéneux pourra passer de l'extérieur à l'intérieur du crâne, à l'aide des milliers de petites ouvertures dont la boîte osseuse est criblée. »
M. James reconnaît, d'ailleurs, que, grâce aux développements de l'art tinctorial, les cas d'empoisonnements deviennent de plus en plus rares. « Ainsi,
dit-il, je connais des personnes qui depuis nombre d'années font usage de quelques-unes de ces préparalions (je ne dis pas de toutes , sans que nul puisse s'en douter, el sans que leur santé ail paru en avoir aucunement souffert. Mais qui sait ce que l'avenir leur réserve ! M"6 Mars, elle aussi, se teignait les cheveux, dans l'espoir d'une éternelle jeunesse, lorsqu'une nouvelle application détermina, sans aucuns motifs appréciables, de tels désordres cérébraux qu'elle succomba en une nuit. »
M. James cite un autre t'ait de nature à inquiéter tout particulièrement les officiers entre deux âges qui se teignent les moustaches, et conclut en déclarant que quiconque se teint joue toujours très-gros jeu.
Des teintures aux tards, petite est la distance, et quiconque use de l'un de ces procédés usera bientôt de l'autre. Il en était ainsi à Home. Le maquillage y florissait, La profession d'émailleuse pour épaules et poitrines jusqu'à la ceinture, s'y exerçait en grand, — comme elle s'exerce maintenant à Paris. Lamode un jour voulait le teint pâle, et le lendemain elle exigeait des tons chauds. On passait de la couche de craie ou de céruse au vermillon. Telle, disait Ovide, dont la peau est plus noire qu'une mûre qui se détache de l'arbre, mettra tout en œuvre pour qu'on puisse dire d'elle :
Son leint a la blancheur du marbre le plus beau.
Le même poète nous dira : « Le léger vermillon que le sang a refusé c'est l'art qui le donne. » Et cette autre mode se maintiendra en dépit de Tibulle, s'é-
criant : « A quoi bon enluminer ses joues d'un tard étincelant? » Enfin l'auteur de l'Art d'aimer nous apprend que toute femme bien éprise ou voulant se faire passer pour telle, avait soin de se rendre pâle : « Il faut qu'en la voyant chacun soit tenté de s'écrier : Elle aime! »
Hanc ut qui videat dicere possit : Amal!
Horace conseillait une infusion de carmin à toute belle cherchant la pâleur. Aujourd'hui on préfère le vinaigre, ce qui est beaucoup moins hygiénique, dit M. James.
Martial a fait maintes épigrammes sur les excès que se permettaient les Romaines en matière de fard. Juvénal a dit aussi son mot sur ces visages chargés de couleurs : « Cette face empâtée que recouvrent tant de drogues (totmedicamina),elo\i s'agglutinent les lèvres des infortunés maris, est-ce un visage ou une plaie (faciès dicetur aut ulcus) ?
Parmi les fards en vogue au temps d'Auguste , Horace cite certain résidu du crocodile. Voilà où les Romaines allaient chercher la beauté. Comme on irait l'y chercher encore si l'on était sûr de la trouver !
M. James nous parle aussi des principaux fards à l'usage des Parisiennes et dénonce les plus usités comme très-dangereux. « Ainsi, dit-il, la pâte onctueuse que nous apercevons dans cette fiole doit sa blancheur éblouissante à la présence du plomb. Comment! du plomb ! mais l'étiquette porte blanc d'argent. Cela est vrai. Seulement, vous n'avez pas oublié qu'il
est de règle de ne point effrayer l'acheteur et que, quand certains noms sonnent mal, on a grand soin de leur en substituer d'autres plus euphoniques. Jamais on ne trouverait leplacemenl d'un fard au blanc de plomb, tandis que personne ne se défie d'un tard au blanc d'argent, au blanc de perles, au blanc de krems, au blanc d'albâtre, ou au blanc superflu <lc vinaigre. Or, tous ces blancs sont autant de synon) mes de la céruse, par conséquent du plomb. »
Voici maintenant quels soutles inconvénients de ce fard:
« Le plomb, sous quelque forme qu'il soit appliqué sur la peau, est absorbé par elle avec une facilité merveilleuse. Une fois passé dans le sang, il constitue un hôte d'autant plus redoutable qu'au lieu de manifester spontanément sa présence par quelque crise qui donnerait l'éveil, il opère sourdement et avec lenteur, minant chaque organe avant de se fixer spécialement sur aucun. C'est du côté du système nerveux que se manifestent d'habitude ses premières atteintes. Ainsi les forces se dépriment et, en même temps, la sensibilité se pervertit ou s'exalte ; puis les symptômes s'accentuant davantage, il survient des contractures, des spasmes, des mouvements automatiques, voire même des convulsions épileptiformes. Heureux encore si la scène ne se termine pas par quelque catastrophe, telle que, par exemple , le ramollissement de la moelle ou du cerveau. »
C'est payer bien cher le plaisir d'être ridicule.... et sale.
M. James, craignant d'en avoir trop dit, a soin d'ajouter que ces résultats naissent de l'usage immodéré du fard, et qm1 la femme du monde qui se peint rarement peut y échapper. Néanmoins il cite un fait de nature à prouver qu'il n'est pas nécessaire d'aller jusqu'à l'abus pour trouver Le danger :
«Le docteur Wars Cousins a publié dernièrement l'observation d'une jeune tille de vingt ans qui fut prise d'une paralysie des poignets et des avant-bras, pour avoir fait usage du carbonate de plomb qu'un parfumeur lui délivrait en guise de poudre de riz, sous le nom de blanc de perles. Le traitement fut long; on désespéra même un instant de la guérison. »
Enfin, si l'on évite les atteintes irréparables, on n'évite jamais les névralgies et les maux de tête.
Nous venons de nommer la poudre de riz. Constatons que cet ingrédient, qui n'est pas tout à fait du fard, n'est pas non plus du riz. C'est un mélange où le riz n'entre qu'à litre d'appoint.... quand il y entre. Du reste, et c'est là l'essentiel, cette poudre bien préparée , de bonne qualité , a quelques avantages et n'offre aucun inconvénient.
Signalons, à côté de la poudre de riz et d'après M. James, deux cosmétiques qu'il qualifie d'agréables, toujours, bien entendu, à la condition qu'ils ne seront pas sophistiqués : l'eau de Cologne et le vinaigre de toilette. La glycérine ne. lui déplaît pas. Il dit qu'à l'état naturel elle ne fera certainement aucun mal. Enfin il recommande le savon à chaud de préférence au savon à froid. Voici à quels signesvous reconnaîtrez le premier :
« Sa pâte est d'une homogénéité parfaite. Mis dans l'eau, la dissolution oe pénètre pas au delà de la surface. La mousse qu'il forme esl onctueuse ; elle persiste assez longtemps el fond sans laisser de résidu grumeleui sur la peau. Exposé à l'air, il sèche un peu lentement mais bien, el conserve-jusqu'à la lin la suavité de son parfum. »
Le fard rose n'est pas aussi dangereux que les différentes (•(impositions à base de plomb, destinées à transformer eu albâtre les peaux trop brunes ou trop rouges ou trop jaunes ; mais comme il y entre généralement du mercure, il peut aussi provoquer d'assez graves accidents, surtout si on retend sur les lèvres.
Et toutes ces eaux de beauté reconnues souveraines pour entretenir la fraîcheur du teint, prévenir ou effacer les rides, les taches, etc., que valent-elles? Elles ne valent rien. Nous y retrouvons le plomb. M. Constantin James raconte, à ce sujet, l'anecdote suivante :
« Une dame arrivant à l'un des derniers bals de l'Hôtel de Ville s'aperçut que son visage, son cou, ses épaules avaient perdu leur teint d'albâtre pour prendre un teint d'ébène. Elle ne fit, je puis le dire, qu'un bond du vestiaire à sa voiture. C'est que voici ce qui était advenu. Ce teint d'albâtre, elle le devait, en grande partie, à une «eau souveraine quelconque,» laquelle, de même que toutes les eaux de ce genre, contenait nécessairement du plomb. Or, comme il lui avait fallu, pour se rendre à l'Hôtel de Ville, traverser une rue où se faisait l'une de ces opérations de nuit qui répandent dans l'air de l'hydrogène sulfuré, le plomb resté ad-
hérenl à sa peau s'était maladroitement (pourquoi maladroitement?) combiné avec le soufre de l'atmosphère pour produire cette transformation subite en Éthiopienne. »
Notez qu'outre le plomb on trouve souvent dans ces eaux d'autres agents vénéneux, notamment le sublimé corrosif. Obtient-on au moins, en compensation de ces périls, la disparition des taches et des rides? Hélas! non. Les taches, un instant cachées sous la composition qui les couvre, ne tardent pas à reparaître; et quant aux rides, Veau de la fontaine de Jouvence peut seule en avoir raison. Malheureusement cette fontaine est jusqu'ici restée introuvable, et le jour on la découvrira, elle sera tarie.
De tout ce qui précède , il résulte : qu'il faut se défier des dentifrices , se tenir en garde contre les parfums, proscrire la teinture, proscrire les fards; qu'aucune pommade, huile ou autre composition n'empêche les cheveux de blanchir et les rides de se former. Bref, la meilleure des eaux de toilette pourrait bien être l'eau claire ; et le meilleur moyen de lutter contre la vieillesse est incontestablement de se résigner à vieillir.