‹ Critiques et croquisChapitre 6 sur 32 · LE ROMAN-FEUILLETON · texte numérisé non relu

LE ROMAN-FEUILLETON

La presse parisienne avait autrefois une grande importance, un peu de fierté et beaucoup de morgue; elle a toujours de la morgue. Sa déchéance, qui date de loin, tient à diverses causes, mais surtout au roman-feuilleton. Cette innovation a changé le caractère même du journalisme. D'une œuvre politique elle a fait une entreprise industrielle conduite à chercher le succès dans la corruption des mœurs.

M. Emile de Girardin est cité comme l'inventeur du roman-feuilleton. Il a seulement droit au brevet de perfectionnement. M. le docteur Véron le premier a eu l'idée d'attirer le public en lui servant des romans fractionnés en plusieurs parties. L'essai eut lieu dans la Revue de Paris, recueil hebdomadaire, et réussit pleinement. M. Emile de Girardin, qui est né copiste, bien qu'il prétende avoir une idée par jour, résolut d'appliquer aux feuilles quotidiennes le procédé du docteur. Celui-ci divisait les romans en douze ou quinze parties; M. de Girardin les divisa en cent feuilletons. Le journal la Presse inaugura ce perfectionnement avec un grand tapage de réclames et obtint le même succès que la Revue de Paru.

Depuis lois, le roman-feuilleton a tout envahi. Ou l'a vu partout, même dans les journaux religieux, même dans YUnivers, où il ne lit, d'ailleurs, qu'une courte apparition. Son triomphe cependant no fut pas immédiat. Saufle Siècle, dont tout le génie fut d'imiter platement la Presse , de lui prendre son format, ses prix au rabais et ses feuilletons, les journaux firent d'abord mauvaise mine ;i ce nouveau venu. Ils comprenaient que le roman n'accroîtrait leur clientèle qu'aux dépens de leur considération. Des préoccupations personnelles fortifiaient ce sentiment. Les écrivains politiques ne voyaient pas sans dépit l'invasion des romanciers dans le journalisme. Faire appel a des pasquins pour retenir le public, n'était-ce pas déclarer Y article de fond* ennuyeux? Le National soutint de vives polémiques pour établir que le feuilleton serait nécessairement immoral; il démontra, par surcroît, que les journaux à prix réduits ne vivraient point.... Vains efforts ! il fallut se rendre : les abonnés allaient à la Presse et au Siècle. Le National baissa ses prix et donna des romans. Le Constitutionnel, le Journal des Débats, la Gazette de France, YUnion et d'autres journaux, pai'tis pour le pays des feuilles mortes, subirent également le joug du feuilleton. L'engouement s'en mêla et des spéculateurs crurent un instant qu'il suffirait de promettre beaucoup de feuilletons pour avoir beaucoup d'abonnés. Tel journal lança un prospectus où il annonçait des feuilletons très-longs , tel autre promit d'en donner deux à la fois. Un troisième (il s'appelait le Mouvement) lit mieux encore; il offrit à qui-

conque voudrait s'abonner, sept cent soixante-cinq francs de marchandise littéraire pour 48 fr. , bénéfice nel pour l'abonné 717 fr. Il c'était pas défendu de prendre plusieurs abonnements. Voici commenl le prospectus exposait cette superbe affaire : <■ Le Mouo ventent a adopté un mode do pagination qui permeta Ira de couper et défaire relier en volumes tous les « romans qu'il publiera; dès qu'un roman sera ler- « miné, il en fera tirer le titre à part et l'expédiera à « tous ses a lion nés. Or, le roman ordinaire de 22 feuilles o se calcule sur 250,000 lettres. D'après cette base u exacte, nous offrirons annuellement à nos abonnés « la valeur de cent cinquante-trois volumes qui, àSfr.

seulement chacun, représentent une somme de 768 lï., s et notre abonnement n'est que de 48 fr. ! » Rien de plus clair : un abonnement au Mouvement représentait 717 fr. de rentes... payésen romans de MM. Rabouel Babou, — valeurs de convention. Peu de gens répondirent à cet appel.

Les débuts du roman -feuilleton furent éclatants. Tous les romanciers en renom se précipitèrent dans cette voie, qui promettait à la fois le bruit et l'argent. Balzac, Frédéric Soulié, Delphine Gay (Mme de Girardin), MM. Karr, Eugène Sue. Méry, Emile Souvestre, Paul de Rock, Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Léon Gozlan, Scribe, Jules Sandeau donnèrent leur concours au Siècle et à la Presse. Le succès ne fut pas en raison du talent. Balzac et Mme Sand, quoique recherchés, ne réussirent jamais à passionner la masse des lecteurs. Leur feuilleton du jour était lu

sans précipitation et l'on attendait sans vive impatience celui du lendemain. MM. Soulié, Sue et Dumas obtinrent, au contraire, de retentissants triomphes. Les Mémoires du Diable, les Mystères de Paris, le Juif-Errant, les Trois Mousquetaires, Monte-Christo furent presque des événements. Les Mystères de Paris rendirent le Journal des Débats populaire, le Juif- Errant ressuscita le Constitutionnel et le porta de 3,000 abonnés à 20,000, les Trois Mousquetaires protégèrent le Siècle contre des crises intérieures, des concurrences et des évolutions qui devaient le perdre. L'immense succès de ces ouvrages informes détermina la voie du roman-feuilleton. Les faiseurs trouvèrent leur compte à flatter le goût de la foule. Remplir dix volumes d'événements impossibles est, en effet, chose plus facile que de peindre un caractère; c'est aussi bien plus avantageux. M. Dumas comprit mieux que personne ce côté de la question. Reniant tout amour de l'art, tout sentiment littéraire, il improvisa au jour le jour des contes sans pensées, sans style et sans fin. Comme il conservait une certaine verve et qu'il était en grand renom , le public allait à lui de confiance. Ne pouvant suffire à la vente, il établit une fabrique de romans dont il prit la gérance et les gros bénéfices. Il retouchait en grande hâte le travail de ses ouvriers, le signait et passait à la caisse. Le lecteur, voyant la signature Alexandre Dumas, croyait avoir du vrai Dumas, du Dumas sans mélange et n'osait point bâiller. Cette industrie fut assez longtemps florissante. M. Dumas se vantait, en 1844, d'avoir écrit,

depuis un an, (rente-sir volumes et gagné 164,000 lr. Il y eut des années plus abondantes encore. Mais lepublicse lassa; les journaux, voyant que L'article Dumas

/■tait moins demandé, se prirent à concevoir des doutes sur L'authenticité des produits portant celte marque de fabrique; puis, certains collaborateurs parlèrent trop; on plaida, et M. Dumas dut fermer boutique. Réduit à ses seules forces, il ne donne plus guère que vingtcinq volumes par an. D'autres soins, il est vrai, le réclament : il a pris rang parmi les régénérateurs de l'Italie. Palerme l'a vu au nombre de ses libérateurs huit jours, tout au plus, après le combat; et Naples lui doit une charcuterie modèle desservie par des demoiselles en jupons courts.

La décadence de M. Dumas, la mort de Balzac, de Frédéric Soulié, d'Eugène Sue et de quelques autres qui croient vivre encore, ont livré le roman-feuilleton aux minimes. Ceux-ci imitent les maîtres sans réussir à les remplacer. Il y avait du feu, de lu gaieté et souvent une certaine grâce chez le Dumas des ancienjours; Frédéric Soulié mêlait quelques observations vraies aux créations brutales de son imagination dévergondée; il avait, d'ailleurs, ses moments de verve; Balzac était un maître; s'il confondait le faux et le vrai, il n'avait pas l'horreur du vrai; il suivait le développement des caractères, il aimait son art, et, bien que très-âpre au gain, travaillait avec soin, avec peine, préférant la qualité à la quantité. Eugène Mie, s'inspirant de Mercier et de Restif de la Bretonne, avait inventé un genre. Après s'être essayé.

sans le moindre succès, dans le roman historique et dans le roman intime, il fit ces œuvres répugnantes que M. Jules Janin, alors son collaborateur et son ami, comparaît à Varlequin. Qu'est-ce que Y arlequin? Écoutez : « L'arlequin est servi devant vous tout face niant, pattes de poulets, tètes de faisans dorés, bœuf « et perdrix, choux et petits pois, salade et fraises, le « sel et la crème, la pèche au vin à côté d'une chique « de tabac ; arrosez-moi tout cela d'une goutte d'huile, « d'un verre d'eau-de-vie et de clous de girofle; après « quoi vous m'en direz de bonnes nouvelles. L'arle- « quin est un plat littéraire de l'invention de M. En- « gène Sue ; sa découverte culinaire, il l'a appliquée à « la littérature. C'est à s'en lécher les doigts... et l'es- « prit (1). » Craignant que cette définition ne parut pas assez nette, M. Janin montrait en M. Sue le peintre de toutes les élégances et de toutes les purulences. Son livre, disait-il, est « moitié Callot et moitié Greuze, « moitié fange et moitié diamant : — Des cris obcènes, « de chastes baisers, — des plaies hideuses, une peau a fraîche et veloutée , — des borgnesses et de beaux « yeux limpides et bleus comme le ciel, — des perles (< et des dents moisies, des savetiers et des héros.... » Bref, il finissait en comparant les romans de M. Sue à ces tonneaux nocturnes qui enlèvent les immondices de la ville, et il fuyait en se léchant les doigts. L'arlequin littéraire est toujours cultivé. Les élèves ont même soin de mêler, comme le maître, des idées humanitaires

(1) Journal des Débals, septembre 1842.

à leurs grossiers tableaux, mais leur tonneau roule

sans bruit.

Pour compléter el justifier ce résumé, nous jetterons on coup d'oeil sur les romans en cours de publication . Nous prenons tous les journaux à la même date du 15 au -•> septembre), afin d'éviter même l'apparenced'un choix arbitraire et de mieux établir que c'est bien là l'état actuel du roman-feuilleton [1),

Les Drames de Londres, tel est le titre d'une prétendue étude des mœurs anglaises publiée par le Pays, journal toujours prêt à l'aire des articles de (mais en L'honneur de la morale publique et privée. Trois escrocs, dont deux sont de parfaits gentilshommes, aidés d'une fille perdue, veulent dépouiller un jeune homme riche, naïf, philanthrope, penseur. — Scènes de police, scènes de maison de jeu, scènes de débauche. — L'honnête jeune homme esl condamné comme fripon sans cesser d'être parfaitement honnête. Cela nous vaut plus tard des scènes de chantage, l'innocent ayant eu la faiblesse d'acheter le silence d'un affreux, bandit, son ancien camarade de prison. Nous voyons ensuite des scélérats de toutes sortes, au salon et à la taverne. On fait des faux et on fait le mouchoir, on assassine sous diverses formes, ou viole des tombes, on outrage des cadavres, etc., etc. Tous les vices, tous les crimes, toutes les monstruosités passent ainsi sous les yeux du

(1) Nous écrivions ceci au mois d'octobre 1861; que l'on prenne tous les feuilletons publiés du 13 au ±o du mois demie et l'on y trouvera des histoires exactement semblables à celles que nous allons analyser*, les litres seuls ne seront pas les mêmes.

lecteur. Quel profit la morale peut-elle tirer de ces tableaux hideux où s'étalent la boue et le sang? Et quel style inorne! Je présume qu'au dénouement la vertu sera récompensée; elle l'aura bien gagné. Néanmoins, il me semble que le Pays oublie en cette circonstance l'excellente et très-nécessaire circulaire de M. le ministre Billaut contre les audaces et les dangers du roman-feuilleton. Il dira sans doute qu'il peint le vice pour le rendre odieux. On abuse depuis trop longtemps de ce lieu commun. Nous le signalons sans croire nécessaire de le réfuter. Nous rappellerons seulement au Pays que M. Sue l'employait volontiers. Ce moraliste soutenait en effet qu'il fallait salir les imaginations pour les préserver de la fange.

Le Constitutionnel pratiqua sans vergogne autrefois la thèse de M. Sue ; mais plus tard, en 1848, il eut de fortes émotions qui lui donnèrent des remords; il fut catholique, il fut pieux, il fut même ultramontain, — bel exemple de la nécessité et de l'efficacité du châtiment. On le vit pousser le repentir, le zèle ou la peur jusqu'à la confession publique. Rappelant ses anciens feuilletons humanitaires, matérialistes, socialistes, par conséquent licencieux, il disait d'un ton contrit :

« La société souffre, elle est inquiète. Outre qu'elle est atteinte dans le bien-être auquel elle était habituée* les doctrines subversives, appuyées sur le matérialisme, l'épouvantent dans son avenir. Et bien! la société, plus malheureuse sur la terre, est plus disposée à tourner ses regards vers le ciel. C'est une des faiblesses de l'homme que de songer plus dans sa dé-

tresse à son avenir au delà de ce monde qu'il n'y songe dans sa joie, o

Après cel exorde, 1»' Constitutionnel arrivait aux feuilletons humanitaires el décolletés, source de sa fortune, el s'écriail :

« La fiction littéraire ne viendra plus dans nos colonnes, risquer de porter une assistance imprudenteà ce qui est devenu une faction. La société protégée, blindée, comme elle l'était ou comme elle était censée Çétre, pouvait supporter des jeux de doctrine auxquels il serait téméraire de l'exposer actuellement. A l'heure qu'il est, tout est sérieux, il faut que l'écrivain y songe, même dans ce qu'il invente pour La distraction de l'esprit (1). »

Depuis quelques années le Constitutionnel a plus d'une fois dévié de ce programme. Cependant peutêtre se tient-il pour irréprochable, d'abord parce que ['heure qu'il est le rassure, ensuite parce que son feuilleton ne se livre pas doctoralement aux jeux de doctrine qu'il a condamnés en un jour de piété et d'effroi. Cette absence de parti pris dans le mal et même ce vague désir de l'éviter doivent être reconnus. Mais une pareille amélioration est, au fond, sans portée. On sert le mal par cela seul qu'on n'a pas le parti pris du bien. Et même pour faire le bien il ne suffit pas de le vouloir, il faut encore s'appuyer sur la vérité. Or, le Constitutionnel se borne à protéger l'ordre social contre toute attaque brutale et directe. Quant aux jeux de

(1) Constitutionnel, septembre 1848.

doctrine, aux fictions littéraires qui sapent sans tapage la religion et la famille, il 1rs tient pour d'agréables et lit ites récréations.. Te suis convaincu, par exemple, qu'il n'a rien vu de mauvais dans son dernier roman, le Premier amour d'une jeune fille. L'héroïne, péronnelle de dix-sept ans, âme pure et céleste, cœur noble et fort, n'ayant rien de mieux sous la main, se prend à aimer d'amour vif un chef de bataillon en retraite, vieux camarade de son papa. Cette poétique jeune fdle soupire d'abord discrètement, puis elle arrive à l'état incandescent et éprouve le besoin de déclarer sa flamme au grognard ; elle veut qu'il s'explique. Mais tout ce beau feu change d'objet lorsqu'on présente à l'aimable enfant un jeune homme qui promet de l'aimer pour elle-même; elle tient beaucoup à ce dernier point, et tant qu'elle a des doutes elle reste fidèle au retraité. Jusqu'ici ce roman peut sembler une critique et une charge. L'auteur n'a rien voulu de semblable; sa Reine n'est nullement une sorte de Don Quichotte, allant en guerre contre les moulins à vent de l'amour ; c'est une jeune fdle modèle. Il n'a pas seulement le tort de prendre son héroïne au sérieux, il a encore celui d'introduire dans son histoire un personnage plat, vulgaire, désagréable, presque vil, et ce personnage c'est la mère de Reine. Il y a lutte constante entre ces deux femmes. La fille dédaigne ouvertement la mère, et celle-ci a constamment le vilain rôle. Bref, ce feuilleton établit, non pas en thèse, mais en fait, que les filles sentimentales, qui éprouvent le besoin de se marier et d'être aimées pour elles-mêmes,

ont le droil de mépriser La volonté maternelle. Gel enseignement me paraît se rapprocher très-fort des jeux de doctrine queleCongft'tutfonneZcondamnail en l*iN. L'Opinion nationale arrive, par une voie différente, au même but. Une Femme de cœur, tel esl le titre de Bon feuilleton. Armande esl femme de cœur parce qu'elle s'est mariée contre la volonté paternelle. Ici, le père esl assez bon homme, mais c'est aussi un homme médiocre, incapable de comprendre les exigences «lu sentiment el assez perdu de préjugés pour soutenir qu'une fille de vingt ans ou même une fille majeure, no doit pas être complètement libre en matière de mariage; qu'elle peut refuser le mari qu'on lui présente, mais non se marier toute seule. Selon la règle des moralistes du feuilleton , la fille a raison contre le père, et il est démontré, pour toute âme sensible, qu'elle devait obéir à son cœur. 11 y a cependant des parents, de bons bourgeois, craignant « les abus de la confession, » qui laissent lire ces études morales à leurs tilles, et plus tard ils .s'étonnent si leurs gendres plaident en séparation de corps. Ne soyons pas trop surpris de ces écarts. Le mauvais livre, pour peu qu'il soit déguisé, entre encore dans bien des familles chrétiennes. N'y rencontre-t-on pas assez souvent Vaut et Vin/hue, — livre faux par les sentiments et par les mœurs comme par le style, livre niais et impie, car la vérité religieuse y est niée au profit d'un déisme paterne, livre merveilleusement propre à fausser le jugement et à troubler l'âme vierge de toute lecture passionnée. Mais parce que tout y est dit sur un ton

pleurard , on tient ce roman pour innocent. Sans doute, il est innocent entre les mains d'un sous-lieutenant ou d'une balérine ; l'est-il entre les mains d'une jeune fille? On s'inquiéterait très-fort si la lectrice, prenant Virginie pour modèle, donnait à quelque jeune ami toutes les privautés dont Paul est en jouissance. Pourquoi faire lire, comme chose aimable et bonne, ce que Ton redouterait de voir imiter?

Revenons à nos feuilletons, qui ont, au moins, le mérite d'être ouvertement mauvais.

Nous retrouvons le mépris de la famille dans le feuilleton du Siècle, Regina. L'auteur met en scène un mari qui veut imposer à sa femme et à sa mère l'intimité d'une gourgandine, dans l'espoir de satisfaire plus facilement, non pas sa passion, mais son caprice pour cette malheureuse. Il y a un autre mari dans le roman, car Regina, malgré les aventures les plus notables, a pu se faire épouser. Celui-ci étant le mari trompé, doit être aussi le mari sacrifié. Le premier est, en somme, un aimable garçon, instruit, spirituel et même bon; l'auteur a pour lui une indulgence qu'il doit communiquer aux lecteurs; le second est un sot des plus vaniteux, des plus grotesques, des plus insupportables; bref, ce M. de Sottenville mérite son sort. Cette conclusion n'est point exceptionnelle ; on là retrouve plus ou moins explicitement dans tous les romans dont l'héroïne est une femme mariée douée d'une âme poétique. Les moralistes du feuilleton ne comprennent point la poésie sans le désordre ; c'est en partant de ce principe que l'un de leurs maîtres ,

poussé par la Logique, est allé chercher la vertu bu bagne.

Le feuilleton du Temps nous montre un père, homme du monde el honnête homme, exposant sa fille aux entreprises d'un drôle de bas étage et songeant à la lui donner pour femme, afiu d'être plus libre dans ses équipées amoureuses. La dame que poursuit cet excellent itère s'entend avec le poursuivant de la fille, — qui la veille encore régnait sur son cœur, — mais tous deux veulent se ranger et visent au mariage. Leurs plans sont chavirés par l'arrivée du héros, homme de sens, de cœur et de poésie, qui vient demander pour son tils la main d'Antoinette. Cet excellent père est veuf, et comme il s'était marié très-jeune on ne peut pas dire qu'il soit précisément vieux ; puis il a certainement la jeunesse de cœur. L'héroïne, jeune tille idéale, emprisonnée dans un milieu bas et vulgaire, lui inspire tout de suite une passion violente; il est aimé et je présume que c'est lui qui sera le mari d'Antoinette.

Ce roman, d'un écrivain qui vise à la succession toujours vacante de Balzac, contient des détails assez bien observés, des scènes heureuses, et beaucoup de choses fausses mêlées de choses franchement mauvaises. L'auteur, voulant montrer qu'il pense, invente un christianisme commode et progressif modelé sur la religion du Siècle. S'il se bornait à faire plaider cette thèse par son héros, la chose serait acceptable, car il est positif que le Siècle a des disciples, mais il transforme son héroïne elle-même en adepte de 31. Jour-

dan. Oui, cette enfant élevée dans un couvent arrive toute seule el très-vite à penser, sans bien s'en rendre compte, comme les saints-simoniens fourbus qui forment le camp des Béni-Havin! Voilà où se montre l'absence absolue d'observation. Tenez-vous pour philosophe et ayez de telles doctrines; ne les prêtez pas, comme romancier, à des personnages qui doivent être vrais. Votre Antoinette ne peut arriver à la religion du Siècle qu'en cessant d'être pure. Si vous ne comprenez pas cela, le sens artistique vous manque a régal du sens chrétien.

La Patrie ne se lance pas dans la métaphysique des passions ; elle publie un de ces romans chargés d'aventures, qui conviennent particulièrement au feuilleton. Chaque numéro raconte un événement extraordinaire et laisse le lecteur sur une situation palpitante. Les principaux personnages sont toujours en danger de mort. Quoi de plus propre à faire acheter le numéro du lendemain et à provoquer le réabonnement ? Ce genre comprend deux branches d'exploitation : le prétendu roman de mœurs, mis en vogue par Eugène Sue, et le véritable roman d'aventures. Cette dernière branche, greffée sur la littérature française par la Calprenède et Mlle Scudéry, doit sa renaissance victorieuse à Gabriel Ferry, dont le vrai nom était, je crois, Duplessis. Le procédé est simple. On fait du fantastique en le donnant comme chose naturelle. Dans les contes de fées, la baguette enchantée ou quelque talisman triomphe des obstacles que l'homme ne pourrait vaincre. Cette intervention surhumaine nuisait à

l'intérêt près des Lecteurs et lectrices d'un âge mûr. Les braves gens voués à la Lecture quotidienne du roman-feuilleton, ne lii'iineiit ni au style, ni à La Logique des sentiments, ni aux développements des caractères,

ni à l'étude des mœurs, mais ils veulent prendre au sérieux ce qu'ils lisent. L'enchanteur les désillusionne.

On a vaincu cette difficulté. Le héros du roman d'aventures trouve en lui-même d'abord, puis dans son cheval, ses armes ou son chien, le moyen de faire vingt t'ois par jour de véritables miracles. C'est ce qu'on appelle sauver la vraisemblance. Je connais un de ces omans où unr Anglais centenaire et un Espagnol de 75 ans défient un cheval à la course, marchent cinq ou six jours sans manger, ne dorment jamais, bousculent des rochers, sautent des rivières, se promènent dans les précipices et battent des troupes entières d'ennemis; ils ont des fusils et des pistolets qui portent partout, des dagues qui coupent un homme, ou deux, ou trois, comme un bon rasoir coupe un fil; des chevaux dont la force sans égale est le moindre mérite, car leur intelligence dépasse de beaucoup l'intelligence humaine. Le lecteur accepte tout cela, et L'auteur, libre de toute gène, n'ayant pas plus à s'occuper de la vraisemblance que de la littérature, donne pleine carrière à la stérile abondance de son imagination.

Le feuilleton de la Patrie est de cette école, mais il manque un peu de hardiesse. L'auteur songe, par fois, à renfermer son héros dans des proportions humaines. C'est une faute : dès que le Petit-Poucet a chaussé les bottes de l'ogre, il ne les quitte plus. N'ou-

blifz pas cet exemple. Le Mangeur de Tartares révèle,

(railleurs, de nombreuses lectures. L'auteur a lu des voyages en Sibérie, en Chine, chez les Mogols, au Thibet, etc. ; il transporte ses principaux personnages dans tous ces pays , et mêle assez habilement la description des mœurs aax exploits incessants du Mangeur de Tartanes. Cela peut intéresser les abonnés de la Patrie ; pour ma part j'aimerais autant un conte de fées en dix volumes. Certaines scènes sont déplacées. La Patrie, qui se pique de morale, aurait dû voiler Théodora, la courtisane diabolique. Ce personnage, que l'auteur veut faire terrible, est tout à la fois répugnant et grotesque ; c'est là d'ailleurs un type des plus rebattus, et le reprendre dénote un manque de goût.

Le roman-feuilleton de la Patrie mériterait le prix Montyon si on le comparait à celui de la Presse. Cette feuille poursuit depuis plus de deux ans la publication d'un arlequin littéraire intitulé les Puritains de Paris. C'est simplement une nouvelle édition des Mystères de Paris. Rien n'est copié, tout est imité. L'auteur veut que l'on puisse lui appliquer le mot de M. Jules Janin louant M. Sue : « Cet homme s'amuse à provo- « quer toutes les nausées, et vous force à flairer dans « ses deux mains toutes sortes de purulences ramas- « sées dans tous les cloaques. » J'ai sous les yeux huit de ces feuilletons, j'y trouve : deux enlèvements, un adultère, une séquestration, un vol avec effraction, plusieurs menaces d'assassinat, une profession d'athéisme, le tout avec les plus répugnants détails.

L'auteur doit s'étonner que M. Janin n'ait pas encore dit de lui comme de son modèle : « Il sent à la fois « l'ambre el l'odeur des halles, il parle l'argot à meri veille. » Poussant l'imitation jusqu'au bout, le feuilletoniste de la Presse affiche , ainsi que M. Sue, des visées philosophiques et humanitaires; ildemandedes réformes pénitentiaires el formule un code religieux. Tout cela constitue, grâce au ciel, un gâchis illisible. Il y avait déjà deux ans que 1rs Puritains de Paris étaient en cours de publication lorsque l'auteur, répondant à des demandes, qui, dit-il naïvement, lui venaient de tous les côtés, a consacré un feuilleton à expliquer le titre de son ouvrage dont personne encore ne comprenait au juste le sens (1). Ce roman est bien l'ouvrage le plus infime et le plus salissant qui ait paru dans un journal depuis les iniques succès de M. Sue. Les preuves sont trop fortes pour que je veuille les donner; je me borne à indiquer le feuilleton du 14 août.

Si je ne puis montrer le peintre de mœurs chantant « l'ange des voluptés, » je puis laisser entrevoir le philosophe.

« Les devoirs de l'homme, dit doctoralement cet apprenti, n'étant pas autre chose que la détermination rationnelle de ses rapports avec les êtres qui l'entourent, ne peuvent reposer sur aucune autre base que ces rapports eux-mêmes.

« D'où il résulte que l'homme n'a de devoirs à rem-

(1) Presse du 13 août 1861 .

plir qu'envers les êtres avec lesquels il soutien! des rapports constatés, et que tout devoir qui lui serait imposé au nom d'une autorité quelconque, envers des

entités chimériques dont il lui serait impossible de reconnaître authentiquement l'existence, doit être négligé et relégué au rang des contes et des rêves!

« La raison moderne a fait justice des fantasmagories qui étaient, dans les temps anciens, l'accompagnement nécessaire, obligé, de toute législation nouvelle.

« Pour nous, Moïse vaut Numa Pompilius. »

Vous le voyez, il est né copiste, et tout son talent se hausse à mêler le Proudhon à l'Eugène Sue. Son originalité c'est de réussir à les gâter tous deux. M. Proudhon, personnage très-surfait, a une verve brutale et des mouvements subits révélant un talent prime-sautier ; M. Sue possédait une certaine habileté d'arrangement et rencontrait de temps à autre un caractère. Ici rien de supportable. Tout est faux. Le disciple veut, comme le maître, mêler le velours aux loques, la fange au diamant, les perles aux dents moisies; mais il ne montre qu'un salmigondis sans nom où tout se suit, où rien ne se tient. Son roman n'est pas même un arlequin littéraire. Quant au style, il est épais, avachi, prétentieux, somnifère ; s'il coule, c'est comme l'eau d'un canal envasé par un éboulement de guano.

Le Journal des Débuts, quia fait, il y a quinze ans, le succès de ce genre, n'y est pas encore revenu. Peutêtre que l'occasion lui a manqué, car ses principes

s. mi restés foii larges en matière de roman-feuilleton. Si je voulais faire des recherches, j'aurais beaucoup à dire; mais, comme je m'occupe exclusivemenl <lrs publications du mois de septembre , je dois me borner à constater que la Famille Germandre esl . comme roman, une œuvre décente.

Bornons-nous à mentionner Y Histoire d'un Diamant, publiée par le Moniteur. C'est une fantaisie de M. Léon (Jozlan, qui paraît avoir voulu mettre à profil de récentes lectures sur l'Inde. Visiblement, il s'imagine qu'on ne connaîl pascepays, parcequ'il vient, [tour sa part, d'apprendre à le connaître. Sou roman n'est ee!te> pas irréprochable, mais, certain portrait d'un ministre' protestant, faisant des sermons contre l'amour du lucre et vendant de l'opium, nous dispose à L'indulgence.

M. Léon Gozlan doil nous arrêter à un autre titre. Il n'est point de ces faiseurs qui dans le roman-feuilleton n'ont vu qu'uni1 industrie. C'est un homme de lettres ; il aborde son sujet avec une sorte de respect, il l'étudié, il le creuse; il soigne son style, et, sans offrir beaucoup de relief, il a une personnalité. Malgré cela, ou plutôt à cause de cela, il attend encore un vrai succès sur le terrain du feuilleton. Il l'attendra toujours. Le roman-feuilleton ne peut s'accorder avec la littérature. Les romanciers préoccupes du style ont presque tous fait de vains efforts pour se plier aux exigences de ce genre bâtard. MM. Jules Sandeau, Méry, Barbey d'Aurevilly, Théophile Gautier, qui font des romans et non des feuilletons, qui sont à différents

titres et a différentes doses des écrivains, plairont toujours moins à la masse que MM. Élie Berthet, Ponson du Terrail, Paul Féval et Citrouillard. Si M""' Sand et Balzac ont soutenu la lutte sans trop de désavantage, ils n'ont cependant point gardé leur véritable rang. Frédéric Soulié les primait, Eugène Sue les a écrasés. Notons aussi que leurs œuvres les plus remarquables ou les plus remarquées, — abstraction faite de leur valeur morale, — eussent complètement échoué si elles avaient paru par chapitre dans un journal. Elles contiennent des descriptions, des études de caractères, des développements qui, donnés au jour le jour, verseraient l'ennui à plein encrier. Or, si le lecteur abandonne un feuilleton sans le finir, le roman tout entier est condamné, et le spectre du désabonnement apparaît. Il faut que l'attention soit toujours tendue, que les personnages soient toujours en scène, que l'imprévu succède sans relâche à l'imprévu. Dans de telles conditions, il n'y a place ni pour la pensée ni pour l'art. Aussi ne pourrait-on citer un seul roman digne «l'être lu et ayant marqué dans l'histoire littéraire qui satisfasse aux lois du roman-feuilleton. Si quelques ouvrages d'une véritable valeur ont supporté ce mode de publication, c'est grâce à des circonstances exceptionnelles. Notons encore que le succès s'est toujours attaché non-seulement à l'infériorité de la forme, mais aussi à la licence du fond. La palme qui avait longtemps appartenu à Frédéric Soulié pour les Mémoires du Diable, est restée à M. Sue pour les Mystères de Paris et le Juif-Errant. De tels faits prouvent que le

roman-feuilleton esl foncièrement hostile aux lettresel

la morale. Son influence dénote el développe l'affaiblissemenl des esprits et des consciences.

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