‹ Critiques et croquisChapitre 7 sur 32 · LE MERCANTILISME LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LE MERCANTILISME LITTÉRAIRE

Le mercantilisme littéraire a plusieurs formes. M. de Lamartine et M. Alexandre Dumas, les deux maîtres du genre, opèrent différemment. Un procès très-digne d'attention nous a montré celui-ci achetant de la copie au rabais, lui donnant un certain vernis et la livrant au commerce avec sa marque de fabrique ; celui-là prend le public par les sentiments; il lui dit qu'il a trois ou quatre cents paysans à nourrir, les chenets de son père à sauver, qu'on le voue à la mort, si on ne souscrit pas largement au Cours familier de littérature ou à la nouvelle édition de ses œuvres complètes; il ajoute que ses souscripteurs sont des amis, qu'il les porte dans son cœur comme sur ses livres de recette ; il leur promet son portrait et leur donne des autographes... lithographies à cent mille exemplaires.

Si les points de départ et les bases d'opération diffèrent, les deux maîtres du mercantilisme littéraire se rencontrent souvent dans les procédés d'exécution. ^e M. de Lamartine ou de M. Dumas, lequel s'est le 'îer mis en scène dans ses écrits? On ne le sait

plus, tant le fait remonte loin. Au début, cette pose personnelle n'était encore qu'une forme Littéraire ; mais la spéculation a bientôt vu qu'il y avait là une

mine à exploiter : M. Dumas a raconté sa vie ri celle de ses amis; M. de Lamartine, drapé m don Juan mélancolique, a publié ses Confidences et Rafaël et Gra&iella ; nous avons eu le Journal de M. Dumas seul et les Revues de M. de Lamartine seul; tous deux ont fait annoncer, non-seulement qu'ils rédigeaient, sans aucun auxiliaire, leurs publications, mais qu'ils en étaient les administrateurs, et que Ton s'abonnait directement chez eux. Signent-ils les quittances?

Tout comparé, M. Dumas semble surtout trafiquant; il achète pour revendre; il y a du commis-voyageur dans ses allures comme dans son style; s'il ne l'ait pas toujours le feuilleton, il fait l'article, et nul ne place mieux sa marchandise. M. de Lamartine, homme de sentiment et poète, dissimule un peu le marchand sous le frère quêteur; il demande des abonnements avec des larmes dans la voix. Tous deux tirent, bon an mal an, 100,000 francs de leur industrie. Il y a longtemps que cela dure; néanmoins M. de Lamartine crie misère, et M. Dumas, mis en faillite comme directeur du Théâtre-Historique, a donné 25 pour 100 à ses créanciers.

Leprocès qui nous afourni ce renseignement jette une vive Lumière sur le genre d'industrie longtemps pratiqué par M. Dumas, et que tant d'hommes de lettres voudraient pratiquer comme lui. La Gazette des Tribunaux a consacré une vingtaine de colonnes (petit texte) à

reproduire ou plutôt à résumer les débats; c'est un précieux document sur les mœurs littéraires du temps présent.

Le conflit a été soulevé par M. Maquet, demandant à se faire déclarer co-auteurde dix-huit romans publiés sous le nom de M. Alexandre Dumas. M. Maquet devait, par conséquent, établir qu'il était au moins pour moitié, comme invention, style et abondance de copie, dans soixante volumes dont M. Dumas avait eu et voulait conserver toute la gloire, sans compter les profits, qui comptent beaucoup dans cette affaire.

En 1842, d'après Me Marie, en 1841, d'après MeDuverdy, un jeune professeur de l'Université, portant le nom de Mac-Queat, remit à M. Dumas, en le priant d'en faire quelque chose, une nouvelle que le directeur de la Revue des Deux-Mondes avait refusée. M. Dumas lut le manuscrit, trouva qu'on pouvait le développer et en tirer de bonnes recettes. Bientôt une association fut formée entre M. Maquet et M. Dumas, sous la raison sociale Dumas seul.

Dès ces premiers détails nous nous heurtons à des démentis. M. Dumas et M. Maquet ont tous deux une mémoire étonnante ; à vingt ans de distance ils se rappellent d'une façon précise des faits minutieux ; seulement ils ne se les rappellent pas de la même façon. Ainsi, lorsque Me Marie expose l'affaire, il est établi que le premier manuscrit remis à M. Dumas par M. Maquet formait un volume; mais lorsque nous en-

tendons M* Duverdy, le volume se réduit à un canevas de soixante ou soixante-dix pages, Ces détails ne sont pas insignifiants, la question étanl de savoir quel ;i «'" t *'■ l'apport de chacun des associés. Volume ou ébauche, le travail de M. Maquel prit sous la plume de M. Dumas de grandes proportions; il devint 1»' Chevalier d'Hanncntul , roman en quatre volumes. Pour être exact, il faut ajouter que dans ces volumes on compte par centaines les lignes de trois ou quatre mots ou bouts de lignes. Exemple :

« — Ah ! Monsieur, fuyez, fuyez vite !

« — Fuir? et pourquoi ?

« — Monsieur, la maison est pleine de gardes des États.

« — Que demandent-ils ?

« — Ils vous cherchent.

« — Pourquoi faire ?

« — Pour vous arrêter.

« — Pour m'arrêter, moi ?

« — Oui, Monsieur, etc. »

Ce genre explique pourquoi M. Dumas, lorsqu'il est payé à la ligne, stipule que les bouts de lignes seront tarifés comme lignes pleines. Mais cette clause est-elle née du genre, ou le genre est-il né de la clause ?

Si la collaboration de M. Maquet avait toujours été aussi restreinte que pour le Chevalier d'Harmental, il lui eût été difficile de réclamer le titre glorieux de coauteur. Celui qui d'une nouvelle tire quatre volumes, a fait l'ouvrage, bien qu'il n'en ait pas eu l'idée pre-

mière. Ce développement annonce même, malgré l'industrie des bouts de lignes, une refonte du plan primitif. Naturellement, M. Dumas prétend que 1rs choses sf passaient toujours ainsi. M. Maquet soutient, au contraire; que son rôle devint chaque jour plus important, et que dans bien des circonstances M. Dumas se bornait à légitimer des produits sur lesquels il ne pouvait nourrir la moindre illusion de paternité. Pour le prouver, il cite des lettres, il en cite beaucoup, et en voyant avec quel soin il conservait les moindres billets de son patron, on est tenté de croire qu'il a toujours jugé nécessaire de prendre ses sûretés. M. Dumas, quoique moins prudent, avait su garder aussi quelques papiers, dont son avocat a tiré bon parti. De part et d'autre, en somme, on était sur ses gardes; c'est ce qu'on appelle la fraternité littéraire.

Le Chevalier d'Harmental eut du succès. M. Maquet reçut 1,200 fr. pour un travail dont il avait demandé, sans les obtenir, 100 fr. à la Revue des Deux-Mondes. C'était une excellente affaire et il avait hâte de continuer. Il apporta bientôt à son collaborateur une seconde nouvelle, Sylvandire , dont M. Dumas fit trois volumes. Cette fois M. Maquet reçut 1,500 fr. Quant à M. Dumas, il tira des deux ouvrages une trentaine de mille francs. Plus tard, la rétribution de M. Maquet fut élevée à 1,000 fr. et môme à 1,500 fr. par volume. Me Duverdy conclut de ce fait que M. Dumas était généreux ; Me Marie répond que le chiffre grossissait parce

queM.Maquel était devenu co-auteur. — Nous recevions ces sommes, dit-il encore, à titre d'indemnités provisoires; — vous les receviez comme paiement définitif, répond M. Dumas.

Le mode de collaboration adopté au début i'ut bientôt abandonné. « Si vous voulez travailler avec moi, « dit M. Dumas à M. Maquet, au lieu de me donner à o refaire une œm re déjà faite, je vous communiquerai « une idée de roman ; je vous indiquerai le plan, vous <c ferez une exécution provisoire, je ferai, moi, l'exé- <• cution définitive. » C'est ce qui eul lieu , ajoute l'avocat de M. Dumas. Sans démentir absolument cette version, M. Maquet y introduit quelques amendements. « Dans une conversation amicale, dit Mc Marie, le « plan d'un roman était jeté; ce plan, médité par « chacun, était corrigé et arrêté dans d'autres entre- « tiens. Le cadre était fait, les dessins tracés, il ne « s'agissait plus que de donner des couleurs au ta- « bleau. On se mettait à l'œuvre alors. » Et voilà pourquoi M. Maquet veut être reconnu co-autcur.

Les détails du procès entament un peu ces assertions ; ils prouvent qu'au lieu de travailler sur un plan bien arrêté, on allait volontiers au hasard. M. Dumas écrivait à M. Maquet : « Que va-t-il arriver de Mau « reuil et de Demouy ? J'ai besoin de le savoir pour ne « pas marcher tout à fait en aveugle. » Même langage à propos d'un autre feuilleton : « Vous m'avez envoyé « du Maison-Rouge : à merveille ! d'autant plus que la ène est superbe; mais dites-moi, en deux mots, « où elle nous mènera. » En somme M. Maquet écri-

vait au jour le jour des scènes que M. Dumas développait sans perdre une minute, et que le Siècle, ou la Presse, ou le Journal des Débats publiait immédiatement. Les auteurs ne connaissaient les faits et gestes de leurs personnages que vingt-quatre heures avant le public.

Cependant , de part et d'autre , on voudrait établir, par un reste de pudeur littéraire, que l'art était le principal mobile des deux associés. On nous montre M. Maquet, jeune, nourri de fortes études, aimant les lettres, rêvant la gloire , décidé à conquérir un nom, poëte enfin, et préférant à l'argent l'honneur, ou, tout au moins, le bruit. Quant à M. Dumas, « il aimait l'art pour l'art, il voulait conserver sa gloire, » et «jaloux de ses lauriers, » demandait « des ressources à son génie seul. » En conséquence, il s'empressa d'accepter la collaboration de M. Maquet et de quelques autres.

Avocats et clients font ici de vains efforts pour donner le change au public. M. Maquet et M. Dumas ont sacrifié de parti pris les droits de l'art le jour où ils ont fondé leur fabrique. La collaboration est possible pour une œuvre de science, elle se conçoit pour une œuvre d'histoire : l'art ne l'admet point. Le roman exige, en dehors du style, le développement des caractères, l'étude approfondie d'une situation morale, l'unité de pensée dans des positions diverses et avec des personnages opposés. Aucune de ces conditions essentielles ne peut être remplie par des écrivains produisant à la hâte , chacun de son côté , des mor-

ceaux que le plus habile se charge d'unir par des rallonges afin d'accroître la recette. Aussi a-t-on substitué le roman d'aventures au roman do mœurs et au roman historique. Chaque feuilleton contient la moitié d'une scène à effet — La suite au prochain numéro. Et remarquez que sur vingt de ces incidents, plus ou moins saisissants et formant tableau, dix-neuf au moins sont en dehors de toutes les limites du possible. Ce n'est pas de l'invention , c'est du dérèglement. L'invention consiste à mettre dans un roman des faits que l'esprit puisse accepter, de telle sorte que le lecteur, identifié au personnage, soit autorisé à désirer ou à redouter pareilles aventures. Mais si vos héros trouvent dans une force physique contraire à toutes les lois de la nature, ou dans les illuminations d'une science inconnue, d'une chimie fantastique, les ressources que les vieux conteurs demandaient modestement à la baguette des fées, vos inventions manquent d'intérêt comme de vérité; elles dénotent l'épuisement. La Mare au Diable et le Médecin de Campagne, où les événements sont si rares, montrent une imagination plus riche, une conception plus vigoureuse que les mille scènes palpitantes d'intérêt entassées dans le Comte de Monte-Cristo. Et le style, c'est-à-dire la force et la personnalité de l'écrivain, sa chance de gloire durable, que devient-il avec votre système de collaboration? Vous renoncez au style et vous prétendez avoir le culte des lettres !

L'art tenait si peu de place dans les préoccupations des deux auteurs qu'ils passaient d'un sujet à l'autre, selon les exigences des journaux pour lesquels ils tra-

vaillaient. On publiait à La luis Monte-Cristo dans e Journal des Débuts, Maison-Rouge dans le Siècle, et la Dame de Montsoreau dans le Constitutionnel. Celui-ci allait manquer de pâture, et M. Dumas écrivait à M. Maquet :

« Plus de Chicot (personnage de la Dame de Montsoreau). Je n'ai plus une ligne. Montjoie et saint Denis à la rescousse. Véron (le Constitutionnel) est au courant et n'a rien pour demain. Vous n'auriez pas le temps de m'envoyer le Chicot et moi de le faire. Envoyez directement au Constitutionnel. Ecrivez sur mon grand papier, si vous en avez, six pages au moins. »

Ce jour-là, le Constitutionnel eut du Maquet seul.

La Dame de Montsoreau était, d'ailleurs, d'une venue difficile. « Mais le Chicot, mon ami, disait encore « M. Dumas, le Chicot de ce soir, cet important Chi- « cot, la scène principale, comment vais-je l'avoir ? » Et ailleurs : « Il n'y a pas de quoi faire du feuilleton aujourd'hui pour Chicot. » Un jour même, il fut sur le point d'abandonner la partie : « Je vous assure qu'avec « la meilleure volonté du monde je ne saurais me « tirer delà Dame de Montsoreau; je ne sais où donner « de la tète. » Il écrivait encore : « Cher ami, du « Chicot trente ou quarante pages ; puis, si vous pouce viez, demain, faire un chapitre de Maison-Rouge. « Puis, si vous pouviez, après-demain, venir déjeuner « avec moi et prendre 500 fr., nous ferions du Monte- « Cristo. » M. Maquet reconfortait le maître en lui envoyant quelques feuillets d'écriture qui, convenable-

mentdéveloppés, devenaient an feuilleton de M. humus seul. (ïcs détails donnent peut-être à M. Maquet le droit de se proclamer co-auteur de plusieurs des romans de son célèbre collaborateur, mais ils le condamnent comme écrivain. Jamais homme ayant véritablement le goûl des lettres n'eût consenti à faire quinze ans de suite pareil métier.

Que M. Maquet ait songé à l'art et rêvé la gloire en écrivant cette première nouvelle, qu'il offrit en vain pour cent francs à M. Buloz, et dont il tira douze cents

francs, grâce aux rallonges de M. Dumas, nous le croyons sans peine. Mais ce succès financier le décida pour le mercantilisme littéraire. Sacrifiant ses goûts, son nom, ses rêves, il se mit aux gages de M. Dumas. Quel avantage trouvait-il à surmener son imagination pour produire dc> romans qu'un autre finissait ou corrigeait et signait? Un seul : il gagnait plus d'argent. Revue par M. Dumas et décorée de ce nom en hausse sur la place, la copie dont M. Maquet eût difficilement peut-être trouvé vingt-cinq francs, était payée quatre ou cinq fois plus cher. Il profitait de cette plus-value, malgré la forte prime que s'adjugeait le signataire.

M. Marie s'est d'ailleurs expliqué sur ce point avec une franchise un peu crue :

« Me demandera-t-on pourquoi mon client avait consenti à ce que le nom de M. Dumas parût seul sur les ouvrages communs ? Eh! mon Dieu, il obéissait à

une raison commerciale facile à saisir. Le nom de M. Dumas avait de la ootoriété, de l'éclat; il faisait à merveille au bas d'un feuilleton ou en tête d'un livre. Il fallait s'effacer derrière ce nom. »

Cette raison « commerciale, » si bonne quand il s'agissait de faire payer le public, devient très-fâcheuse aujourd'hui, M. Maquet ayant grand intérêt à ne pas être traité en commerçant.

Les chiffres précis nous manquent, mais d'après les données éparses dans le procès, on peut résumer ainsi l'opération. Grâce à M. Maquet, M. Dumas faisait double besogne. Il produisait cinquante feuilletons au lieu de vingt-cinq. Mettons le feuilleton à 120 fr. et portons à 40 fr. la part de M. Maquet, il en résultera que M. Dumas, faisant deux feuilletons au lieu d'un, gagnait 160 fr. au lieu de 120 fr. Or l'association publiait deux ou trois cents feuilletons par an, lesquels devenaient des volumes pour les cabinets de lecture et des livraisons illustrées pour le colportage. Naturellement M. Dumas avait là encore la part du lion. Il prétend même qu'il avait tout et que c'était juste. M.Marie assure que M. Maquet, « jusqu'en 1847, a reçu en « diverses sommes 49,000 fr., alors que M. Dumas a « reçu o ou 600,000 fr., et bien plus encore, si on « voulait abuser de ses propres révélations. » Il me semble qu'ici révélations, dans la bouche de l'avocat, signifie vanteries.

Mais les journaux où paraissaient ces produits, quels avantages pouvaient-ils trouver à payer comme pur de tout alliage un Dumas si fortement mélangé

- lia —

de Maquet? D'abord, le Dumas était demandé, et du momenl où le public ue devinail pas la mixture, tout allait pour le mieux. D'autre part, les bommes d'affaires préposés à l'achat des feuilletons prenaient quelques garanties. L'abondance des produits de M. Dumas dénonçait une collaboration. On donnail même au fécond écrivain une quantité ridicule de collaborateurs impossibles. Ce fut au poinl que M. Jac-

quot, arme d'un manuscrit, essaya de se -lisser dans la foule. Il a dit plus tard que c'était par vertu : il voulait acquérir la confiance de M. Dumas, afin d'en abuser eu dénonçant un trafic contraire à la dignité

des lettres, dont il songeait déjà à se ('(instituer le -indien. Telle tut l'explication de M. Jacquot lorsque M. Dumas ont repoussé ses offres sans lui donner mémo à déjeuner.

Chaque acheteur voulait avoir du vrai Dumas. On exigeait donc que le manuscrit fût tout entier de la main du vendeur. Celte condition était scrupuleusement remplie, et M Duverdy l'a constaté avec l'accent d'une fierté bien légitime. « M. Maquet, a-t-il dit, faite sait le travail provisoire que j'ai indiqué et le re- « mettait à M. Dumas. Celui-ci le révisait et écrivait « tout de sa main. Il est de notoriété, parmi les gens « de lettres, dans les imprimeries, que jamais roman « signé par Dumas n'a été imprimé sur une copie qui « ne fût pas de sa main, écrite sur ce grand papier « bleu que tout le monde connaît. » Nul doute, par conséquent, ([ne M. Dumas n'ait écrit tous ses romans; mais son rôle n'a-t-il pas été parfois celui du simple

copiste? Souvent, répond Me Marie; jamais, réplique M Duverdy indigné. Ici quelques témoignages sont invoqués. Il y a d'abord ce billet de M. Dumas à M. Maquet : — Faites seul aujourd'hui le Chicot du Constitutionnel. — Mais si ce billet prouve que M. Ma" quet travaillait seul en cas d'urgence, il ne nous montre pas le maréchal de France du feuilleton copiant à la hâte et servilement sur « le grand papier bleu que tout le monde connaît, ■» les feuillets de son auxiliaire. M. Maquet produit d'autres pièces. Voici d'abord une lettre de M. Desnoyers, directeur littéraire du Siècle. Il intervient pour commander, d'accord avec M. Ferrée, l'homme de la caisse, des développements que les auteurs n'ont pas crus nécessaires. A qui s'adresse-t-il? A M. Maquet :

« Perrée est allé chez vous pour vous prier de faire encore un feuilleton sur la mort d'Artagnan. Il pense qu'il est impossible de ne consacrer que quelques lignes à ce personnage qui, en définitive, est le plus important de l'ouvrage et môme de la trilogie. Je suis de son avis. Dans la confiance où nous sommes que vous penserez de môme, Perrée arrête le chapitre de ce soir par ces mots : « Ils s'embrassèrent encore et deux « heures après ils étaient séparés.» [La fin à demain)... Soyez donc assez bon pour envoyer ce chapitre demain, aussitôt que possible, à Dumas. »

Cette intervention de M. Perrée, fort de la puissance du capital, donnant des avis à M. Dumas et lui imposant un feuilleton, c'est un trait de mœurs.

La dernière ligne du billet constate que M. Dumas attendail l'improvisation de M. Maquel : elle ne prouve pas qu'il lui arrivait de rendre à peu près telle quelle la copie de son collaborateur. Il peut donc soutenir qu'il y faisait toujours des modifications importantes. 11 le soutient. Autre billet. M. Matharel de Fiennes, suppléant de M. Desnoyers, certifie qu'en 1849 il apprit, à six heures du soir, que le feuilleton de M. Dumas avait été perdu. Il fallait le refaire. M. Dumas habitait Saint-Germain. M. Maquet était à Paris. On s'adressa à M. Maquet. Il se mit à l'œuvre dans les bureaux mêmes du Siècle.

« De sept heures à minuit, les feuillets se succédèrent;je les faisais passer dequart d'heure en quart d'heure aux compositeurs. A une heure du matin, le journal était tiré avec son Bragelonne.

« Le lendemain, on m'apporta le feuilleton de Saint-Germain, qui avait été retrouvé sur la route. Entre le texte Maquet et le texte Dumas, il y avait une trentaine de mots qui n'étaient pas absolument les mêmes sur cinq cents lignes qui composaient le feuilleton.

« Voilà la vérité. Faites de cette déclaration ce que vous voudrez. »

Trente mots sur cinq cents lignes! Le fait paraît grave ; mais ce n'est là, selon Me Duverdy, qu'un détail sans portée, et il cite une lettre de M. Desnoyers, où celui-ci relègue M. Maquet à l'arrière-plan. Au fond, chaque associé avait ses bons et ses mauvais jours, mais jamais l'usine ne chômait.

Me Marie a particulièrement insisté sur la grande part qu'aurait eue son client à la confection du Comte de Monte-Cristo. Voici un passage de sa plaidoirie :

» Un jour, le feuilleton de M. Maquet se perd en route. M. Dumas devait envoyer un feuilleton aux Débats. Le voilà bien embarrassé; il écrit à mon client.

« On a perdu votre rouleau ; c'est infâme, ma pa- « rôle d'honneur.

« Refaites, cher ami....

« Passez la nuit et faites prévenir les Débats, par un « commissionnaire, que le feuilleton est perdu et qu'il « faut que je le refasse ; puis, donnez ou faites donner « un galop solide aux gens du chemin de fer. »

« Entendez-vous bien, Messieurs : « Refaites-le et

« faites prévenir qu'il faut que je le refasse. »

C'est grave, cela ; car il s'agit de savoir quels sont les auteurs de Monte-Cristo, et nous surprenons un des auteurs seul à l'œuvre ; cet auteur, c'est M. Maquet, et M. Dumas n'exerce même pas de révision. »

M. Dumas, faible sur d'autres points, a rectifié assez heureusement cette dernière assertion. Me Marie, par une distraction un peu forte, avait passé deux lignes indiquant que la copie devait être rapportée à M. Dumas. 11 est donc bien établi que ce dernier, sauf quelques circonstances exceptionnelles, se livrait à un travail de direction et de révision, travail indispensable

d'ailleurs, puisque le manuscrit devait être écril toul entier de sa main. Quelle étail la mesure «1<- ce travail ! On oe peut le savoir. Le bul même de l'association indique seulement que M. Dumas devait, autant que possible-, mettre vingl lignes où RL Maquel en avait mis sept un huit. Me Marie, oubliant que plus 1rs lignes étaient aombreuses, plus les recettes de son client grossissaient, s'esl écrié avec dédain, au sujet d'une scène citée par Me Duverdy : « Je n'ai « trouvé de plus chez M. Dumas que des développe- « mentS qui n'avaient pas de valeur littéraire, mais « qui avaient une valeur financière. M. Maquet an- « npnee qu'un domestique se précipite dans un sé- « choir. Il t'ait une ligne de ce détail assez insigni- « fiant ; M. Dumas le répète cinq ou six fois et en fait « cinq ou six lignes. « M1' Marie soutient même que les développements ou corrections de M.Dumas prêtaient quelquefois à rire. M. Maquet, dans un roman du temps de Louis XIV, avait mis un paysan à l'affût dans un champ; M. Dumas ajoute un mot et remplit ce champ de pommes de terre. Observation de M. Maquet, rappelant que la pomme de terre a été introduite en France sous Louis XV ; M. Dumas efface et écril pommes d'amour. Littéralement, ce mot de plus n'avait certes aucune valeur, mais commercialement il donnait, sans doute, un bout de ligne; bénéfice, 50 c. Pour être reconnu légalement co-auteur, et surtout co-propriétaire de quinze ou vingt romans publiés sous le nom de M. Dumas, M. Maquet ne devait pas seulement justifier d'une collaboration active et impor-

tante, il devait prouver qu'il n'avait pas vendu sa copie comme d'autres fournisseurs vendaient à M. Dumas de l'encre et du papier.

Nous n'entrerons pas dans les détails de cette question, au sujet de laquelle de part et d'autre on a produit des pièces, sans négliger de se donner des démentis. En somme, M. Maquet, armé d'un traité daté de 1848, demandait qu'on le reconnût co-auteur et, par suite, co-propriétaire de divers ouvrages signés du seul Dumas. L'amour de la vaine gloire ne dictait pas cette réclamation. Non, il s'agissait pour M. Maquet d'échapper aux conséquences de la faillite de M. Dumas comme directeur du Théâtre-Historique, et de conserver sur l'œuvre commune ses droits d'auteur, droits cédés d'après le traité de 1848 pour la somme assez rondelette de 145,000 f.., sur laquelle 25,000 seulement avaient été versés.

Les créanciers de M. Dumas ont combattu cette prétention très-vivement, aussi vivement que M. Dumas lui-même. Nous voulons, ont-ils dit, toucher au moins et le plus tût possible, nos 25 p. 100. Or, si la propriété de notre débiteur est entamée, on verra diminuer les produits et le payement sera retardé. Nous contestons à M. Maquet, fournisseur de copie, le droit d'être plus favorisé que les autres industriels admis à compter parmi leurs débiteurs « le plus fécond et le plus charmant des conteurs, l'Homère, le Raphaël et le Rubens du feuilleton. »

Voilà d'aimables créanciers, et près d'eux M. Dimanche semble farouche. Du reste, M. Dumas se dit à

Lui-même de6 choses non moins gracieuses. Complimentant M. Maquet, il Lui écrivail : Allons, Jules

Romain, si vous avez fait la Transfiguration avec

Raphaël, vous avez t'ait seul la bataille de Constan- « tin. d Raphaël, c'est M. Dumas, et lf Chevalier d'Harmental vaut comme œuvre d'art la Transfiguration.

La bonne grâce des ce-créanciers de M. Maquet ne s'estpas étendue jusqu'à cet écrivain. Vainement on Leur a objecté qu'il était surtoul affamé do gloire, a Ce « n'est pas ici une question de nom et de renommée, n t répondu Me Paillard de Villeneuve, mais une quest lion d'argent ; et si M. Maquet avait reçu Ho, 000 fr., « il ne réclamerait absolument rien, pas plus son droit « aux produits de la vente, que la gloire de voir son « nom au front des ouvrages de M. Dumas. »

L'avocat impérial, M. Sallentin, a parlé dans Le même sens ; puis il a infligé un blâme sévère aux deux plaideurs. N'invoquez pas le droit et l'honneur des lettres, leur a-t-il dit, vous êtes des marchands. Voici sa conclusion :

« Faut-il que M. Dumas donne à M. Maquet 1 io.OOO francs? Non, M. Maquet ne tient pas compte de la faillite qui est venue changer la position de son débiteur. Je sais qu'il dit : « La faillite ne peut m'atteindre; mon droit de propriété est imprescriptible. » C'est là une erreur. Votre propriété, vous l'avez vendue; vous en avez fait une marchandise que vous avez aliénée avec garantie de tous troubles, revendication et autres empêchements. Est-ce clair? Vous n'êtes

qu'un simple créancier, vous n'êtes mémo pas un créancier gagiste; ce qui vous reste, c'est une créance réduite à 25 pour 100 par un concordat qui vous oblige comme les autres créanciers.

« Mais, dites-vous , la conscience publique serai1 blessée par une semblable solution ? Ce qui blesse La conscience publique, répondrons-nous, ce n'est pas la conséquence du marché que vous avez passé, c'est le marché lui-même; c'est cette association où l'art disparaît pour faire place au métier. »

Le tribunal a ratifié ces fermes paroles. Tenant le traité de 1648 pour sincère, il a jugé queM. Dumas devait 125,000 fr. à M. Maquet, dont la collaboration, très-importante intellectuellement, avait pécuniairement été très-profitable à son associé ; mais les réclamations de M. Maquet en qualité de co-auteur et de co-propriétaire ont été repoussées. Il est donc resté simple créancier de M. Dumas pour une somme de 125,000 fr., payable à raison de 25 p. 100. Il a fait du mercantilisme, on l'a traité en marchand. Qu'il ne se plaigne pas. M. Dumas devra, de son coté, subir l'atteinte portée a sa fécondité et à. sa gloire. Cela lui sera pénible, car il aime à faire parade du nombre de ses volumes. Le reste lui importe peu, et depuis longtemps il entend répéter sans embarras les vers de Boileau sur ces auteurs qui, (l'argent affamés, exploitent leur Apollon

Et font d'un art divin un métier mercenaire.

Le procès que nous venons de résumer offre des

détails particuliers, mais il n'a pas un Qaractère vraiment exceptionnel. Parce que nous savons comment opéraient M. Maquetel M. Dumas, nous ne connaissons pas tOUS 1rs secrets île l,i CI 'Mal inral ion . D'ailtreS

paraissenl seuls devant le public, qui ne se présentent

pas seuls à la caisse. D'ailleurs, il n'est pas nécessaire d'exploiter des collaborateurs relégués derrière le rideau pour faire du mercantilisme. 11 est marchand, l'homme de lettres qui, sacrifiant l'art au gain, livre,

au jour le jour, des pages écrites à la hâte, sans savoir où il va. Or, ce mode est aujourd'hui généralement appliqué par les faiseurs de romans-l'eitilloiis. Les procédés de fabrication étant à la portée de tous, le succès n'est plus une affaire de travail et de talent, c'est une question de chance. Aussi remarque-t-on un air de famille entre toutes ces productions chargées d'aventures impossibles et où manquent absolument la pensée, l'observation, le style. Grâce à la complicité

des journaux et à la pauvreté intellectuelle de la niasse lisante, le métier est bon ; mais c'est un métier, et quiconque l'exerce tombe dans le mercantilisme.

Page 1