LE REVERS DE LA MÉDAILLE
Les deux amis absorbèrent en quelques inslanlî; un morceau d'élan (chevreuil de la grande espèce^, arro5<* d'un flacon de vin de Californie qu'ils firent disparaître de la même façon.
Un faisan à la broche eut le même sort et fut suivi d'un magnifique pudding de maïs en guise d'entremets.
— C'est un dîner qui nous coûtera les yeux de la lèîv, dit File-ton-Nœud, dans un moment où ils se trouvaieul seuls, mais on ne fait pas naufrage tous les jours. Pui:», levant son verre à la hauteur de l'œil, voilà un nectar vermeil qui a meilleur goût que l'eau de mer I
— Oui , dit David tristement, le vin est bon, et nous faisons une chère do princes ! Mais il n'y a pas de plaisir
LA TOlSOn BOB. 45
I rassasier son appétit , quand on laisse derrière soi un las de pauvres diables, nos camarades de bord !... Que sont-ils devenus, grand Dieu I
— Mangés par les requins I Le vieux juif qui vendait les pelles! et le Mexicain avec ses breloques 1... Et le pauvre capitaine ! . . .
— Et Tom» rAméricain I dit David en repoussant son assiette et laissant tomber sa tête entre ses mains , nous a>ions là un ami , qui voulait s'associer avec nous, qui in^avait confié son trésor ! Car cette carte dont il me parlait et qui devait nous guider ensemble vers les filons les plus riches... Elle est là, dit-il, en frappant sur sa poitrine.
•^ Il te l'avait remise t
-^ Et penser que nous irons seuls nous enrichir. . . que nous n'avons pu le sauver... qu'il n'est pas là pour trinquer avec nous...
*— Dieu sait que nous avons fait ce que nous]avons pu. . . *^0n ne se console pas d'un malheur en se disant qu'on n'a pas de reproches à se faire. . . Ah I dieu de ^u 1 s'il m'était possible de le retrouver. . . de me je- ^ dans ses deux bras qu'il nous tendait sur le tiilac... *ïl avait seulement un frère, une vieille mère.
■^ C'est ça ! une fois riches, nous chercherons sa fa- '^ille I et en attendant, une dernière santé à sa mémoire 1 A notre ami l'Américain qui s'était associé avec deux ouvriers !
46 GORTBfl IT VOTAOIS.
— Et à tous les bourgeois qui feront comme lui!
Les verres se choquaient, quand Marshall rentra portant sur un plateau d'argent le café et les liqueurs.
Après avoir versé le moka brûlant dans deux taaees de porcelaine de Chine , l'hôte s'assit à quelques pas d'eux.
— Ces messieurs viennent sans doute à San-Praneiseo pour tenter la fortune T demanda-t-il d'une manière indiP férente.
— Bt pourquoi pas? répondit David, chacun pour soi, et Dieu pour tous.
*— C'est juste, murmura John Marshall , mais on ne creuse pas le roc, on ne tamise pas le sable des ruisseaux avec ses mains 1 . . . Ces messieurs ont sans doute les ovtih indispensables à la grande expédition qu'ils vont entreprendre f
— flambés I s'écria Pile-ton-Nœud , tout est à fond de calel
— Vous aurez donc besoin de pioches , de pdles, de haches, de tamis. J'ai tout cela heureusement à votre service.
— Comme cela se rencontre I touches Ik I mon brave homme, dit File-ton-N(Bud en frappant bruyamment dans la main de l'aubergiste. Et quand nous reviendrons de la mine tout cousus d'or, c'est chez vous que nous ferons ta noce ! Mais le vin qui est doux comme du cassis est eapifeux en diable ! Il faut être sur pied de bonne heure. Je ne serais pas fâché de taper de l'œil.
LA TOISON d'oh. 47
— Vos lits sont préparés, dit l'hôte.
— Des lits ! de vrais lits ! quand depuis six mois on n'a pas eu ragrément de s'étendre entre deux draps ^ quelle vie de eoeagne 1 Allons, vieux I dit-il à David en le prenant à bras-le-eorps, allons piquer une tète dans la paillasse.
L'hAte saisit un flambeau et conduisit lui-même nos voyageurs dans une chambre confortable k deux lits, où^ eomme on le pense bien, ils ne lardèrent pas à s'eudor-* mir profondément.
Quand Tbôte redescendit dans le dining^oom, il se frotta les mains, et dit à James : Je les tiens^
I^ songes les pins charmants vinrent visiter le som<* meil de nos deux aventuriers, et les bercèrent agréablement jusqu'au matin* File-ton-Nœud rêva qu'il trouvait des rochers d'or et qu'il revenait à Paris où il faisait élever des phalanstères pour ses anciens camarades, et paver de marbre blanc la rue de la Lune qui l'avait vu naître ; U se voyait éclaboussant son ancien bourgeois dans un ^rrosse à quatre chevaux ; il dinait tous les soirs au ^^Urquirtite, et assistait aux premières représentations ^ l'Ambigu dans une loge de face. David ne fut pas moins heureux : il vit passer dans son sommeil une blonde jeune fille aux yeux noirs qui lui jetait un baiser dans un sourire. Nous verrons plus lard que ce rêve n'était que k souvenir d'une réalité.
Pendant que les deux amis sont tranquillement endor-
i8 CONTES ET VOYAGES.
mis, nous allons dire quelques mots de celle merveUleuse Californie, où ils étaient enfin parvenus après tant de traverses et de difficultés.
Jusqu'au jour où le pavillon américain avait été arboré en Californie par le commodore Sloat (juillet 1846], toute industrie, tout esprit d*entreprise n'avait fait qu'y sommeiller. L'indolence héréditaire des habitants était mer* veilleusement favorisée par l'influence du climat. Un sol d'une fécondité admirable offrait à peine quelques essais de culture. On apercevait dans les plaines verdoyantes et sur le penchant des coteaux d'immenses troupeaux de bœufs, des milliers de vaches laitières , et cependant l'usage do lait, du beurre et du fromage était presque inconnu parmi les habitants. La viande fournie par les troupeaux formail le fonds de la nourriture commune à toutes les classes; un peu de froment et de seigle, le luxe de quelques /e\fs et de quelques citrouilles satisfaisaient aux besoins d'hommes qui ignoraient les raffinements ordinaires des civilisations plus avancées.
L'industrie du pays se renfermait à peu près exclusiv^ ment dans la vente des peaux et du suif que fournissaient les troupeaux dont les Banchos étaient couverts. Mais le pavillon américain flottait à peine sur cette riche et sauvage contrée, qu'il s'opéra un changement profond dans les habitudes et les occupations de ses habitants.
La confiance devint générale ; de toutes parts arrivèrent des masses d'émigranis r il en venait des moiif.if?ii<*s,
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les forèl^, de l'Océan . Gens à récorce rude, aux manières incultes, et tous portant le cachet d*une incontestable )rigine anglo-américaine, tous venus pour chercher foraine dans un pays nouveau sous la protection du drapeau le l'Union. Les environs de San-Francisco prirent surout alors une physionomie nouvelle; les forêts vierges lisparurent, les prés naturels furent fauchés. Des familles le colons appliquèrent au sol de la Californie les procéilésde Vagriculture et de Thorticulture américaines. Les Duvriers constructeurs et mécaniciens suivirent les pionniers à travers les forêts qui tombaient sous la hache. Le bruit continuel de la scie, du marteau retentit dans toutes les directions, et une foule de bourgades s'élevèrent comme par enchantement; San-Francisco, qui n'était qu'un petit village, se peupla en quelques mois de maisons ^ d'habitants, et, une année après, c'était une ville à laquelle on pouvait prédire les proportions d'une capi- **'«. Mais dans les premiers jours de février 4848, un événement inattendu vint arrêter l'essor de ces améliorations et donner un cours tout nouveau à l'activiic *»es colons et des habitants : un ouvrier employé par tm gentleman a la construction d'une sucrerie sur la branche ïï^eridionalo du rio de los Americanos, aperçut un jour •u fond d'un nouvel aqueduc des morceaux d'or brillant •" soleil. Le bruit de cette étrange découverte se répandit prompiement, des recherches eurent lieu sur d'autres P^miî^de la rivière, et presque partout elles furent cou-
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ronnées d'un plein succès. Alors la fièvre de Tor (thegoU fever) s'empara de toute la contrée et des pays environnants. Hommes de loi, médecins, membres du clergé, termiers, ouvriers, marchands, matelots, soldats, abandoDnèrent soudainement leurs travaux ou leur poste pour se rendre là où chacun pouvait faire sa fortune en peu éè jours. Des villages, des cantons entiers où tout était tnvaii, industrie, progrès, furent en peu de jours désertis par la population. Presque partout les moissons avaient la plus belle apparence , mais elles devaient être perdiff faute de bras pour les rentrer. Tout le monde se portait vers les mines, tandis que les travaux essentiels, les traif intérêts de l'industrie et de la culture, les professions, iei services publics même étaient entièrement abandonnés.
Tel était l'état général de la Californie an moment M les deux Parisiens arrivaient à San-Francisco.
Un soleil splendide inondait de ses rayons la chambra où ils avaient passé la nuit, lorsque David ouvrit le premier les yeux ; il rassembla ses souvennrs, et, se jetant en bas du Ht, il alla réveiller File-ton-Noeud.
— Ah ! quel beau rôve j'ai fait cette nuit! dilcelui-« en étendant les bras. Maintenant, je puis aller jusqo'ai bout du monde ! J'ai dormi pour six mois I
La toilette de deux ouvriers n'est pas longue. Nos amis furent bientôt dans le dining-room , demandant leurcompïe, et très-contrariés, quand James lenr apprH que ThAte s'était absenté pour un ln<itànf .
LA TOISO!V D'OI. 81
— Si nous allions faire un tour dans la ville en Faltendant, dit File-ton-Nœud , J'avoue que je ne serais pas fâché de revoir les belles dames et les beaux messieurs qui 96 promenaient hier.
David se laissa entraîner.
Mais San-Francisco présentait un aspect tout HlifTérent de celui qu'il offrait la veille : les rues étaient désertes, des maisons à moitié bAties étaient abandonnées ; c'est tout au plus si David et File-ton-Nœud rencontraient de loin en loin quelque vieillard ou quelque soldat américain.
— Il faut que tout le monde dorme encore ^ ou que le choléra ait tout d'un coup dépeuplé la ville, dit David.
— Ma foi ! répondit File-ton-Nœud, je n'y comprends plus rien; hier, le bruit, le mouvement, les jolies fem* ntes... la ville entière n'était qu'un bal Mabilie... et aujourd'hui, c'est un cimetière. . . Qu'est-ce que ça veut direT
n aperçut quelques mots écrits à la craie sur les portes d'un grand nombre de maisons ; David s'approcha et lut une des inscriptions : Parti pour la mine! FiletOQ-Nœud courut à une autre, même indication : Parti p(ntT la mine !
— Voilai voilà! cria-t-il, pendant que nous flânons, los mains dans nos poches, ils ont pris les devants... toute la ville est déjà lancée dans les filons, et sans nous prévenir! Ce n'est pas poli i
— Rentrons, payons l'hôte et partons, dit David.
Ils revinrent sur leurs pas, et trouvèrent devant l'ho-
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tellerie John Marshall occupé à charger trois mules de pioches, de pelles etd*autres ustensiles dont ou se sert aux pktcers, endroits où Ton trouve la poussière d'or. Du plus loin qu'il aperçut nos aventuriers, il vint à eui avec un air riant, et leur demanda comment ils trouvaient la ville.
— C*est un tombeau, répondit David.
— Dans la semaine, continua Thôte, parce que tool le monde court aux mines, et vous voyez que je m dispose à en faire autant. Mais tous les dimanches on revient au logis, et San-Francisco reprend alors son aspect pittoresque.
■ — Vous allez à la mine? s'écria File-ton-Nœud, alon nous vous suivrons.
— Je l'espère bien, répondit l'hôte avec un souriie narquois.
— Commençons, dit David, par solder notre dépense.
— C'est peu de chose, j'ai votre note... Où diable l'aije mise? continua Marshall en fouillant dans ses poches. Ah ! la voici I et il la présenta à David, qui demeura foudroyé à l'aspect du total.
Cette note était ainsi détaillée :
Quatre verres de vin de Madère. . 6 dollars.
Quartier d'élan 3
Faisan 3
Pudding de maïs i
D<»ux lasses de café 3
Trois bouteilles de vin deCalifoniic. 40
Denii-boutcillc d'eau-de-vie. . . 13
Une chambre à deux lits. ... 10 Palanquin pour la promenade de
leurs seigneuries 20
Deux habillements complets pour
leurs seigneuries 125
Total 497 dollars.
— Cent quatre-vingt-dix-sept dollars! s'écria enfin David en sortant de sa stupeur.
— Cent quatre-vingt-dix-sept dollars I dit à son tour Kle-ton-Nœud, qui venait de jeter un rapide coup d'œil sur la carte. Cent quatre-vingt-dix-sept dollars, c'est-à-dire sept cents francs pour un diner, un gite et de méchants habits qui se déchirent comme de Tamadou I
— Je ferai remarquer à vos seigneuries que tout est tarifié au plus bas prix, reprit John d'un air digne ;
st vos seigneuries doutent de la parole d'un pauvre au- ^rgisie, elles n'ont qu'à se rendre chez le magistrate, Pt elles sauront alors si John Marshall, de la province de Maryland, est un honnête homme.
"-r*enl quatre-vingt-dix-sept dollars I répétait Filcton-Nœud abasourdi.
—C'est pourtant comme cela, votre honneur, dit l'hôle ciï se remettant à charger ses trois mules, que dira donc voire seigneurie quand elle sera aux placera où les prix ^^ni cinq fois plus élevés qu'à Sau-Fraacisco î
8i , COîfTES ET VOYAGES.
— Il n'y a pas de seigneurie ni de votre honneur, s* cria David impatienté ; je ne nie pas rexaclimde de vos prix, quoique je n'y comprenne rien, mais vous saviez que nous n'étions que des ouvriers, des naufragés étrangeis au pays, et vous auriez dû nous avertir, et ne pas nous exciter par vos offres à une si grande dépense.
— Aussi, reprit l'hôte victorieusement, si vous vous rappelez bien, je ne voulais pas vous recevoir d'abord; 3 n'y a que lorsque ce jeune homme (il désignait File-U»- Nœud) m'eut répété à satiété qu'il avait des piastres plein ses poches que j'ai supposé que vous pouviez payer. D'ailleurs, il n'est pas étonnant les dimanches de voir deux ouvriers faire une dépense pareille, ce n'est pas beaucoup par le temps qui court.
— C'est plus qu'il ne faut quand on n'a que trenteneuf piastres , dit File-ton-Nœud en frappant sur soa gousset, mais bette fois d'un air piteux.
— Arrangez-vous comme vous pourrez I quand oo doit, il faut payer 1 moi« je ne connais que ça.
— Ëh bien, dit le jeune Parisien, voilà mes tieateneuf piastres ; prenez-les et que votre diner m'étouflé si j'en fais jamais un pareil. Pour le reste, vous nous 8^ corderez bien un crédit de quelques jours; nous voa^ paierons avec le premier or que nous trouverons.
— Allons donc, reprit l'hôte tranquillement; est-ce que nous savons si nous nous reverrons? Une fois» route, on peut s'égarer. Ici, quand on ne peut pas payer»
on va en prison ; les étrangers un pou plus vite que les autres.
— Et comment vous payer? interrompit David que cfttc scène eommençait à échauffer.
— Vieux juif I murmurait File-ton-Nœud, j'ai aussi envie de lui passer la jambe, h celui-là.
— Voyons, dit John Marshall en se grattant le menton, vous êtes charpentiers, l'affaire peut s'arranger. Pour von.< être agréable et vous utiliser, je consens à élever nt) hangar; vous vous chargerez de sa construction. Et, la iw^sognc achevée, nous serons quittes.
— Nous sommes pinces 1 se dît David. Voilà la cause de son amour pour les charpentiers «
Quant à File-ton-Nœud , qui ne soupçonnait pas malice, il fut enchanté de la tournure que prenait l'affaire.
^ Ça \a ! s'écria-t-il ; en quelques jours nous élevons la baraque, et nous nous séparons bons amis.
— Un instant, reprit David; combien nous donnerczvous par jour ?
^ Je suis rond en affaires, répond John, dix dollars à vous, cinq au petit, et je vous nourris.
*-* Vous nous donneret à chacun dix dollars, ou il n'y a rien de fait.
L'hôte sembla réfléchir un instant, puis il dit :
— Eh bien, va pour les dix dollars à chacun, quoique ^ soit bien de l'argent. Maintenant , signez-moi tous les
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deux ce morceau de papier, et puis nous allons déjeuner et partir.
David apposa tristement sa signature au bas de rengagement ; quant à File-ton-Nœud, qui croyait avoir conch un marché superbe, il écrivit son nom en coulée ei dessina d'un trait de plume un magnifique paraphe, dont les capricieux arabesques illustraient la page entière.
Apres quoi ils déjeunèrent sobrement et se mirent fa route.