‹ Critiques et récits littérairesChapitre 25 sur 32 · L ATTAQUE · texte numérisé non relu

L ATTAQUE

Les trois amis avaient quitté la mine vers le soir. Ils

486 C0NTB8 BT YOTAQBS.

voulaient voyager de nuit pour n'être point remarqua sur la route. Gomme ils avaient à suivre le cours du S»cramento dans toute son étendue, ils devaient naturellement rencontrer un asses grand nombre de pl««n échelonnés sur leur chemin, et la prudence exigeait quHi se cachassent le plus possible aux regards pour ae pu stimuler la curiosité des chercheurs d*or, et surtout do Indiens qui joignent à la rapacité des nations civilisées k finesse et l'astuce des sauvages. L'embarras et mteie b souffrance que leur faisait éprouver le frottement du minerai aurifère enseveli dans leurs larges pantalons, ki| forçaient de modérer Tardeur de leurs montures, ce qai n'était pas une mince occupation, car les chevaux californiens ne connaissent guère qu'une allure, le galop à hni de train. Polypbèmeet David, armés chacun d'un fusil à deux coups, tenaient la droite et la gauche, et File-ton- Nœud, chevauchant entre ses deux gigantesques amis, M cessait de se plaindre joyeusement de la douleur que lui causait le frottement des pépites a chaque mouvement un peu brusque de Paméla.

— Gueux de métal 1 s'écriait-il, qui est-ce qui aurut dit qu'un jour l'or devait m'écorcher la peau?

— Parle plus bas, lui disait David, nous ne devons pts même confier notre secret à ces arbres.

Ils poursuivirent leur route sans encombre pendaat plusieurs heures.

La nuit était magnifique» la lune répaadail sur le

u TOISON d'oé. f87

paysage une clarté molle et tremblante, qui permettait aux nocturnes cavaliers de distinguer les objets comme en plein jout*. Le silence de la solitude n'était troublé que par le frdiement des feuilles agitées par la brise et par le murmure du Sacramento, qui roule ses flots de cascade en cascade sur Un lit de caillotix.

Les trois voyageurs se laissaient aller au ëharme dé c^u» nuit tranquille et sereine ; Dilvid surtout^ dont la nature contemplative sentait plus vivement la grandeur et la quiétude de ce spectacle, poursuivait dans lé recueillement de sa pensée le doux fantdme de son amour, qui lui apparaissait continuellement dans ses souvenirs comme le point lumineux qui devait éclairer sa vie.

Tout-à-coup, un cri se fit entendreà une ccniainede pas.

— Who goes there? (Qui va là) dit un homme qui apparut armé d'Un fusil.

Les trois amis avaient arrêté leurs chevaux.

— C'est la sentinelle d'un placer, dit File-ton-Ncèud, et il se hâta de répondre : Friend t (ami) .

Le factionnaire s'avança avec précaution, la main sur la gâchette de son fusil, au-devant des voyageurs, qui, de leur côté, s'étaient dirigés vers lui.

n n'était plus qu'à quelques pas, lorsque FUe-ton- Nœud, qui venait de reconnaître dans la sentinelle un de ses malades du placer qu'il avait si miraculeusement guéris avec le retnëde de la tante Cadiche, s'écria, au grand étonnement de ses deux compagnons :

188 C0NTB8 ET VOTAGBS.

— It is you, my dear patient; how do you do? ;C'ai vous, mon cher malade; comment vous portez-vous?)

— Le docteur File-ton-Nœud ! s*écria le factionnaire.

— Lui-même qui voyage au clair de la lune avec deui de ses amis.

— Ahl docteur, reprit le factionnaire^ venezHfoas passer quelques jours au placer?

— Non pas pour le moment; je me rends à San-Fnip cisco.

— Tant pis I docteur, tant pis ! La colonie vous aunil reçu avec la plus grande joie; il n'est question que de vous au placer. Vous savez que je vous ai promis, lorsque vous nous avez quittés, de vanter partout le talent du docteur File-ton-Nœud de la Faculté de Paris ; j'ai »»" parole, docteur ; j*ai été hier à San-Francisco et j'ai n* conté à une soirée que donnait le commodore gouver-

neur Parker, de quelle façon miraculeuse vous a»*» sauvé une trentaine de malheureux rongés par la flc>Te;

c'est une cure qui vous fera beaucoup d'honneur, et jm. en votre qualité de membre de club philanthropique de Philadelphie pour la propagation universelle de b pomme de terre, vous ne professiez un dédain profo/w des richesses, rien ne vous empêcherait de faire une fortune considérable en Californie.

Cette phrase débitée tout d'un trait avait diversement agi sur les trois amis. File-ton-Nœud gardait avec la plus grande peine son sérieux; il se mordait les lèvre» P'

Lk TOISON d'oe. 489

qu'au sdng pour ne pas éclater de rire. David, à qui le Dom du Commodore Parker avait rappelé qu'il s'agissait de l'oncle de miss Ânua, sentait son cœur battre à fendre sa poitrine. Quant à Polyphëme qui ne comprenait abso-' lument rien au club philanthropique de Philadelphie et à la propagation des patates, il ouvrait un œil démesuré qui prenait de plus en plus les proportions d'une porte cochëre.

— Que diable nous chante-l-il là ? demanda-t-il en français à File-ton-Nœud.

— Tais ton bec, répondit celui-ci ; et s'adressant en anglais à la sentinelle :

— Vous êtes bien bon de vous être souvenu de moi, pour le petit service que j'ai pu vous rendre à vous et à vos amis ; cela ne valait véritablement pas la peine d'en parler.

— J'admire votre modestie, docteur, vous êtes l'antipode de M. Tem piéton ; car j'ai vu ce Tem piéton que BOUS avions envoyé chercher sans pouvoir mettre la main dessus. Je l'ai rencontré chez le commodore gouverneur. Figurez-vous qu'il nous a dit que vous nous aviez guéris en dehors de toutes les règles de l'art; il a même ajouté... Mais je me tais... docteur; il faut pardonner à la jalousie.

— biles toujours, reprit File-lon-Nœud.

— Eh bien, il a prononcé le mol de charlatan ; mais je

l'ai bien relevé, je vous jure.

490 COMTES BT VOTA«BS.

— Il m*a traité de charlatan? s'écria FilMon-NoMid, o*est très-bien ; le jour où je le rencontrerai, je iraux qm mon remède m*étouffe si je ne lui prouve pas qu'il tkCA \u'nn ine et un maroufle.

Et, après que File-ton-Noeud eut serré lé nJaIn du fae-» tionnaire, les trois amis se mirent en route.

— Prenez garde aux attaques 1 cria la sentinelle, lo chemins ne sont pas sûrs ; tout le monde ne sait pas que vous êtes des agriciilleurs qui méprisez la poudre d*or, et comme c'est précisément aujourd'hui samedi que Tofi ; transporte à San-Francisco le gain de la semaine» \ovs j pourriez faire de mauvaises rencontres.

— Merci, répondit tile-ton-Nœud, nous tiendrons compte de votre avis.

— Si nous continuons à suivre le cours du Sacramento, dit David quand ils furent seuls, nous ne manquerons pas de tomber de placer en placer et de sentinelle en sentinelle ; il nous faudra subir des interrogatoires qui n'en finiront pas. Je propose donc de couper par le premier sentier que nous trouverons. Qu'en diiesvousî

— Comme tu voudras , répondit philosophiquement Polyphème.

Le conseil de David fut adopté.

La route les conduisit pendant quelques milles à Iravers de petites montagnes coupées de vallées où dorai-

LA toison d'OI. 191

laient les chênes verls, où s*élevaient de temps à autrd luelques pins solilaires.

Au moment où ils gravissaient Une châtne p^n élevée^ ayant un bouquet de boifi ileur gëuelie^ David, (jui éûiit de quelques pas en. avant de File-tOn-NoeUd et dé t'olyphème^ aperçut, en tournant la tête, Uft cavalier qui sortait du bois derrière eux. En moins d*un instant, un second eavalier se montra, et avarlt que David eût pu donner Talamie, ce cavalier, qui semblait fitrë un Indien, se levant sur sa selle, lança soU lasso qui, frappant juste au but^ vint s'enrouler en sifflant auUjUr de la tête et des épaules de File-ton-No^ud. David était aussitôt descendu de cbeval ; il prit son fusil et envoya une balle à Tlndietl au moment où celui-ci repartait au galop. La balle, en frappant le cbeval à là tète, l'arrêta presque su^ place, et un insUint après animal et cavalier roulaierit ensemble; tandis que File-ton-Nœud, ne pouvant résister à rirripulsion inattendue du lasso, était lui-même jeié à bât ié Paméla.

Polyphème, qui n'avait compris le péril qu'en enteitdant siffler le lasso, avait aussitôt mis pied à ter^e, èl comme David se mettant à l'abri de son cheval, 11 envoya une balle à l'ennemi. Son fusil coucha par terre Un dé leurs agresseurs, un homme au teint bronzé, coiffé du sombrero mexicain. En un clin d'œil, ils remisèrent leut9 chevaux derrière des rochers qui les protégeaient contfef les coups de l'ennemi, et de là ils aperçurent quatre

hommes, qui avançaient sur eux au galop de charge. Po- ]yphème et David se couchèrent à plat venlre cl rechargèrent leurs armes. David tira le premier, mais f^an» succès. Quatre coups de fusil lui répondirent aussitôt, et les balles sifflèrent au-dessus de sa tête et de celle de Polyphème. Celui-ci tira à son tour : on aurait pu croire que la balle s*était partagée en quatre pour frapper chacun des bandits, car ils tournèrent bride aussitôt et se sauvèrent à fond de train.

Restés maîtres du terrain, ils quittèrent leur abri el se mirent à la recherche de File-ton-Nœud qui gisait toujours par terre les bras et le col embarrassés dans le lasso que Polyphème eut bientôt coupé avec son couteau. Us relevèrent alors leur ami qui pouvait à peine se tenir sur ses jambes. En ce moment, nouvelle alarme causée par un grand bruit de voix; c'était une troupe de cavaliers qui accouraient à toute bride et semblaient venir du Sacramento. Pour le coup, nos trois voyageurs se croyaient perdus, lorsqu'ils reconnurent que les nouveaux venus étaient un parti de mineurs du placer qu'ils venaient de quitter, lesquels en entendant les coups de fusil s'étaient élancés à leur secours. David et Polyphème se rendirent compte alors de la fuite précipitée des voleurs; c'était l'arrivée de ces défenseurs inattendus, bien plus que les coups de fusil de Polyphème qui a\ait causé leur déroute.

File-ton-Nœud se rolrou\a a>ec joie au milieu do sp>

LA TOISON d'or. 493

anciens malades; mais lui-même aurait eu bien besoin, dans cet instant, de Tadmirabie remède de la tante Cadiche, car il avait été renversé avec tant de violence qu'il n'était pas encore revenu à lui. Pendant qu'on lui faisait respirer des sels et qu'on le reconfortait par des toniques, David et Polyphème, désormais rassurés sur le sort de leur jeune ami, retrouvèrent le cheval de l'Indien; le lasso était encore attaché à la selle qu'ils s'approprièrent sans scrupule de conscience. Quant au cavalier, il avait pu se soustraire à toutes les recherches, quoiqu'il dût être dans un assez piteux état, car David avait vu que, dans leur chute, le cheval avait roulé sur lui. Le corps du brigand abattu par Polyphème gisait aussi par terre, ce n'était plus qu'un cadavre ; la balle avait traversé la poitrine et le cœur de part en part. Quelques mineurs, gens du pays, le reconnurent pour être l'un des soldats débandés de l'armée californienne, un bandit de la pire espèce, allié depuis quelque temps à une troupe de maraudeurs dont l'industrie s'exerçait à dépouiller les marchands, les mineurs et les rancheros qui passaient, sans être en force, à portée de leurs carabines. La bande avait quitté les parages de la côte, premier théâtre de ses exploits, pour venir chercher fortune dans le voisinage des mines, et, à en juger par ce que raconta un des mineurs, du nombre de vols commis depuis quelque temps dans le voisinage, leur campagne avait dû être très-productive. Quand File-ton-Nunid fut lout-à-fait remis de son a\en-

i|9i CONTHi BT V0T16BS.

lure, la gaîlé lui revint ; il remercia les gens du p\a«r ei les assura qu'il n'oublierait jamais le service qu iU tenaient de lui rendre, ainsi qu'à ses deux amis. On W répondit que c'était un prêté pour un rendu, et qu'on « trouTait trop heureux d'avoir pu venir au secours d'm illuslte savant français qui avait si généreusement saiii< la vife à toute une colonie de mineurs. David el Poly phemé pur^ttt juger en quelle estime particulière on tcwit ati plàéet te très-hottorable (rigbt honorable) docteur F*ton-Nœud. Tout leur fut offert, et l'on mil même à h disposition des voyageurs deux ou trois domesliqiies bien aimés pour leur servir d'escorte jusqu'à Stn-Fn»-

cIsco

Les trois amis refusèrent toutes les offre* qui leur forent faites, à l'exception d'une certaine quantité de «rtoliches acceptées avec reconnaissance; et, après récbtflp de poignées de mains, les mineurs retournèrent au pl»«*r et nos voyageurs, sans s'embarrasser cette fois de la douleur que leur faisait éprouver le frottement des lingotSf se lanfcèfent au galop dans la direction de San-Francisoo, où ils parvinrent au point du jour.

A SÀI9-FRANCiSC0.

Le soleil inondait le golfe de ses rayons ; Polypb^»*^

|Ui venait pour la première fois à San-Francisco contem- )lait avec élonncment, du haut de la colline qui domine la ^ille, cette magaifique baie qui, de Taveu même des Anglais, pourrait abriter toute la marine britannique (ail ihe British iiavyj. les trois amis admiraient des grandes falaises escarpées de couleur violâtre, ces dunes de sable mêlées de rochers épars et monstruetlx, dont quelques-uns s'avanc^ent de plusieurs centaities de mëtres dans là mdr, granitiques géaiits qui semblent les sentihelles avancées de San-Franciscô, et dotit les blanchâtres sommets apparaissent de loin à Tceil ravi du navigateur comme les phares de la terre promise.

Quand ils eurent promené pendant quelques instants leurs regards sur cette nature puissante et capricieuse, SUT ce paysage large et profond, ils pénétrèrent dans la ville encore silencieuse et s'arrêtèrent devant une mauvaise auberge, dont la porte et les fenêtres ouvertes laissaient voir à rintérieur quatre murs dénudés< un gard^^ manger désert et un foyer éteint. A la rigueur, la posada de San-Pablo (on voit qu*il s'agit d'une auberge espagnole) aurait pu passer pour le temple de la Famine.

Les trois amis demandèrent à l'hôtelier, qui se faisait appeler don José , sous le prétexte qu'il était cousin de la reide d'Espagne et par conséquent d'une incontestable noblesse, s'il était possible d'avoir une chambre et s'il avait de la place pour remiser trois chevaux. Dûif José, qui fumait tranquillement son cigarette»

releva la tête à cette interrogation et répondit sans se de-

ranger :

— 3Ia maison et mes écuries sont à la disposition de leurs excellences.

— Il nous appelle excellences, dit tout bas File-too- Nœud à David, voilà un titre qui nous vaudra dix piastres de plus sur la note.

Les voyageurs descendirent de cheval et reconnureBi avec stupéfaction que les écuries de don José se composaient d*une espèce de hangar ouvert, dans lequel il n*f avait ni râtelier, ni paille, ni litière, ni rien, en un mol, de ce qui constitue une écurie dans toutes les parties di globe.

File-ton-Nœud voulut faire quelques observations ; mais, sur un signe de David, qui vit bien qu'il n*y a^-ait rien à obtenir de plus, il se contint et se contenta d'attacher Paméla à Tun des anneaux en fer scellés dans le mur.

Quand leurs montures furent en sûreté, nos trois amis ne poussèrent psis Taudace du paradoxe jusqu'à maniiezter la prétention qu'on leur servit à déjeuner ; ils comprirent que don José était trop bon gentilhomme pour s'abaisser à faire la moindre cuisine. Don José, en effet, prôUiit son feu et son fourneau aux voyageurs qui apportaient avec eux dos comestibles, mais pour rien au mondt* il ne se fût occupé des vulgaires détails du senice; ce fier desc^Midant de Pizarn» (c'était encore une de ses pré-

LA TOISON d'or. 497

entions) consentait bien à louer sa salle et ses ustensiles le cuisine moyennant une piécette d'argent, mais il n'eût [>as passé une assiette à l'un de ses hôtes pour un doublon.

Des b6te8 mexicains tel est le caractère.

Quand les trois amis furent enfermés dans une misérable chambre, située à l'étage supérieur, David exposa le plan qu'il y avait à suivre.

— Je vais d'abord aller acheter un sac pour y placer nos lingots; après quoi, File-ton-Nœud et moi, nous irons par la \iUe pour louer une maison, car nous ne pouvons pas rester longtemps dans celte auberge où l'on est encore plus dénué de tout que dans la clairière. Pendant ce temps-là , Polyphème restera ici pour veiller sur le magot.

Quand David eut accompli son acquisition, chacun s'empressa de jeter dans le sac le contenu de ses pantalons.

— Il y a au moins pour soixante mille francs d'or, dit File-ton-Nœud en promenant un regard amoureux sur les lingots.

— Soixante mille francs, répondit David avec dédain, qu'est-ce que c'est que ça pour des hommes qui possèdent une mine de millions ? C'est tout au plus la dépense d'un voyage à San-Francisco.

198 COlftBS BT VOYàGBS.

— Comme tu y vas, Interfompit Polyphème.

— Oh ! continua David, ne crains rien; je ne veux pas fiûre la noce : il s^agit de changer une partie de cet or en outils, en vivres, en tout ce qu'il faut, en un mot, pour pouvoir travailler promptement et tranquillement à b mine; je ne reviendrai JdIùS ici dôréhavaht que lorsque je serai assez riche pour accomplir mon projet.

Après ces paroles, prononcées d*un ton décidé, bavid et File-ton-Nœud emplirent leurs poches de cailloux d'or et sortirent pour aller à la reciierche d'une maison, pefrdani que Polyphème, passé à Tétat de dragon des vieilles légendes, gardait le sac aux lingots.

Ils eurent bientôt trouvé ce qu'ils cherchaient : ce qui manquait à cette époque à San~Francisco et à Monterey, ce n'étaient pas les maisons, mais les habitants; iesdeui Parisiens firent prix avec un propriétaire et lui payèrent d'avance la location à l'aide d'un de leurs précieux cailloux.

Celui-ci tira de sa poche une pierre de touche [depuis la découverte de l'or la pierre de touche était devenue uo objet indispensable), frotta sur la pierre siliceuse la pépite qui laissa une trace jaune, et sans pousser plus loin son investigation, il empocha le lingot de l'air d'un homme <{ui vient de conclure un excellent marché.

— C'est un0 affaire faiteî dit-il.

David lui répondit qu'ils viendraient s'installer daiu lé

LA ToisoM d'or. 199

souranl de la journée ; puis il se dirigea du côté du port avec File-lon-Nœud.

Un brick caboteur, chargé de marchandises, avait jeté Fancre depuis quel(}ues jours ; les deux amis se rendirent abord, et se procurèrent, outre les ustensiles dont ils avaient besoin pour le travail dé la mine^ des hamacs de toile, des moustiquaires de gaze, des souliers, des selles, des vestes de flanelle blanche , des pantalons de coutil , des chemises, des ceintures , ou bandm en soie , pour retenir le pantalon, des couvertures de laine, des alfagoras, ou bissacs de fil qu'on attache derrière la selle , et dans lesquels on met les provisions. Ils achetèrent aussi des fusils, des pistolets, des couteaux longs, enfin tout ce dont ils pensaient avoir besoin. Leur équipement complet pouvait rivaliser avec celui des plus riches mineurs ; trois énormes caisses suffisaient à peine à contenir les objets qu'ils venaient d'échanger contre une faible partie des pépites qu*ils avaient prises dans la pensée de cette acqillsiiion. Au moment où ils allaient quitter le navire , le patron leur demanda s'ils avaient encore beaucoup de lingots comme ceux qu*ils venaient de lui donner en échange de la marchandise.

■^ Oui, il nous en reste quelques-uns , répondit File-

ton-Nœud.

— Voulez-vous les troquer contre de la monnaie blanche? dit le patron, qui songeait à réaliser un beau bénéfice.

— Ça dépend, répondit David , qui devina rintenlîon de son interlocuteur.

— Donnez, dit le patron. Voici des balances, nous allons peser vos cailloux, et nous estimerons la somme d'après le poids, déduction faite du quartz qui entre bien pour un tiers dans la composition de vos lingots.

Les pépites furent pesées Tune après Tautre.

— Il y a là -dedans beaucoup de fragments pierreux , reprit le patron en faisant sauter un des morceaux aurifères dans le creux de sa main. Je veux n'avoir jamais d'autre habitation que le ventre d'un requin, si tout ce que vous avez là vaut plus de cinq cent^ piastres.

— Oh I s'écria File-ton-Nœud , qui ne pouvait supposer qu'une si petite quantité d'or pût représenter une somme si élevée.

David comprit, au contraire, à l'air faussement dédaigneux du négociateur, que les pépites valaient trois fois davantage , il fit signe à File-ton-Nœud de modérer son enthousiasme, et, s'adressant au patron :

— Nous ferons marché ailleurs, dit-il.

— Je vous en donne six cents piastres , répondit It patron.

— Allons donc, vous plaisantez, mon vieux.

— Sept cents.

— Mille, s'écria David, ou il n'y a rien de fait.

— Mille piastres I repartit celui-ci, mais vous ne savez donc pas que cela fait plus de six mille francs, argent de France?

— Et vous ne savez donc pas, répondit David sur le même ton, qu'il y a dans tout cela pour plus de dix mille francs d'or, monnaie universelle ?

— En voulez-vous huit cents piastres ?

— Mille , pas un tlaco de moins , et vous me donnerez par -dessus le marché un paquet de puros de Havane.

Le patron se débattit encore pendant quelques instants et le marché fut conclu.

Quatre hommes de l'équipage portèrent les malles à la nouvelle maison ; après quoi , David et File ton ' Nœud revinrent chercher Polyphème à rhôfellerie de San-Pablo.

— Mon cher ami, dit File-ton-Nœud en jetant au milieu de la chambre sa sacoche de piastres , nous avions bêtement estimé nos cailloux à, une soixante de mille francs, cela vaut plus du double.

Quand ils lui eurent raconté leurs acquisitions de la matinée , ils se disposèrent à payer leur hôletelier gentilhomme de la dépense qu'ils n'avaient pas faite chez lui, et à transporter les lingots dans leur nouvelle habitation.

Polyphème mit le sac sur ses épaules. David alla détacher les chevaux, et Fiie-lon-Noaud donna généreuse-

â02 C0VTB9 ^T V0TÀGB8.

ment ciaq piastres à don José, qui les ensevelit indifférence dans les profondeurs de son gousset.

File-ton-Nœud, qui était toujours généreux , lui offiit en outre un des cigiires que venait de leur donner le patron du bâtiment.

A la vue du cigare , J^s yeux de Tbôtelier meiieaui s'illuminèrent, il s'en saisit précipitamment , Texamina, le flaira, et s*écria en donnant tous les signes de la plus vive satisfaction :

— Un puro ! un vrai puro de Havane I Ah 1 excellence, c'est le plus beau cadeau que j'ai jamais tgqu ; voilà plus de vingt ans qu'il ne m*est arrivé d'eo fumer un seul. Cher petit puro, ajoutait-il en le respirant, et en se livrant à toutes sortes de démonstrations extravagantes, quelle bonne journée va passer, grâce à toi, dea José y Perrazo y Morille y Quirino y Uriago y Nasario y Baradero.

File-lon-Nœud avait rejoint ses deux amis , pendant que l'hôtelier débitait sans respirer la litanie de ses noms. Il ne pouvait assez admirer le caractère de cet homme, que la vue de l'or ne faisait pas sourciller , et qui s'enthousiasmait à l'aspect d'un cigare.

La maison qu'ils avaient louée était spacieuse et assez bien disposée, elle ne brillait pas précisément par l'amou' blement, quelques chaises et une table constituaient le luxe des chambres, dont les murs étaient détrempés à la chaux ; c'était cependant une des maisons les plus bel-

14 TOisow p'oR. 303

les de San-Frai|ciscû , dont les habitants , surtout avant (a conquête des Américains, ne connaissaient pas les p]as élémentaires notions dif confortable.

Ils commencèrent par donner à manger à leurs cbe- Taux, puis ensuite ils examinèrent avec une joie na'ive les objets qu'ils avaient achetés au port. File-ton-Noeud ne se contint plus à la vue de tant de richesses; il se dépouilla immédiatement de ses vieux vêtements, endossa un pi^ntalon de toile, une veste de nankin , chaussa des* escarpins , et remplaça son couvre-chef bossue, écrasé, défiguré , par un élégant chapeau de paille de plapteur ; en un instant la chrysalide du Sacramento se transforma en un brillant papillon.

— Plitsqupça de gepfel 8'écnii-t-il,en portant l^s deux mains à son gilet, si je ne fais pas une Californienne aujourd'Ifui, j'aurai du malheur*

Davi(!, séduit par la boqne façon de pile-(on-Nœud, s'empressa de suivre son exemple.

Quant à Polyphème qui pensait au solide, il ajourna ses projets de toilette et se préparai à fair^ la cuisine.

David et File-ton-Nœud , enchantés de se voir si magniCquement vêtus , attendaient avec impf^tience que le déjeuner fût prêt, pour aller ensuite faire un tour par Ip ville; File-ton-Nœud, qui ne pouvait rester en place, se prélassait de chambre en chambre, essayant des poses, risquant quelques gestes hasardés et contrefaisant les dandies qu'il avait autrefois aperçus sur les boulevards

parisiens ; il montrait à David comment il se présenta rait dans un salon quand il irait dans la haute, conmietf il saluerait, comment il donnerait la main aux dames, k tout entremêlé d'entrechats et d'expressions d'un pitioresque échevelé.

— Grenouille ,, va 1 dit Polyplième , qui pour le moment s'occupait à éplucher des pommes de terre, je parie qu'avant longtemps ça sera aristocrate.

— Jamais I dit File-lon-Nœud en continuant ses pirouettes, on est millionnaire, maison a mangé de la vache enragée dans son bas-âge, et on s'en souviendra.

— A la bonne heure, mon garçon, ajouta le forgeron, ' quand la fortune vient à nous, il ne faut pas la rudoyer, mais ça ne fait jamais de mal de la partager avec les astres.

— On se conformera à la consigne, vieux prédicateur, répondit File-ton-Nœud ; puis, s'arrêtant tout-à-coup i« milieu de sa répétition de belles manières, il dît à David :

— Et John Marshall, à qui nous devons cent quatr^ vingt-dix-sept piastres, si nous nous donnions le plaisir d'aller le rembourser pendant que Polyphème prépare le festin?

— Ça va, dit David.

Et ils se rendirent aussitôt au boarding-house de TAméricain.

LÀ TOISON D*01l. 205

Page 1