‹ Critiques et récits littérairesChapitre 4 sur 32 · R1TI(^UES · texte numérisé non relu

R1TI(^UES

peuple de sesdroils, ils ne lui ont jamais parlé de sesdevoirs; ils lui ont dit : Tu es fort, lu es grand, tu es souverain; mais ils n'ont jamais lyouté : Tu es ignorant, tu es passionné, tu es injuste, lis ont mis le gouvernementà ses pieds et lui onl tam, comme pour le tenter, ce langage que l'esprit du mal tient ao Christ dans rËvangile : Le pouvoir t'appartient; regarde ces villes, ces châteaux, ces richesses; tout cela est à toi.

A l'exemple des tribus sauvages qui, dans leur naïve igno* rance, adorent lesélémenls qu'elles veulent conjurer, cespèraj de la patrie, ces flalleurs du peuple l'ont traité comme une idole k laquelle il fallait sacrifier , en ire autres holocaustes, les bases fondamentales de la société. Au lieu de faire appd à la noblesse, à la générosité de ses sentiments, ils n'ont songé qu'à exalter son orgueil et ses appétits et qu'à désarmer m colère, ils ont déifié le ventre humain, les grands géniesl En lui imposant son joug, le christianisme avait au moins lool fait pour le peuple ; Tari parlait pour lui une langue qu^il pouvait comprendre; c'était pour lui qu'il bâtissait ces cathedra* les, ces palais de Dieu qui étaient aussi les palais du peuple et où on lui parlait de vertu, de charité, de gloire. Si la route oi la Providence Tavait jeté semblait la plus âpre, elle était ausa la plus courte et la plus sûre pour arriver au ciel. S'il était pao* vre^ il voyait son Dieu dans une crèche, il le voyait batin de verges, couronné d'épines, et il entendait à chaque instant cette consolante parole : Heureuœ ceux qui pleurent ! Monoments, tableaux, statues, l'art n'écrivait pas une page qui ne fût un écho des promesses célestes. A la place de cela, que lui ont-ils donné, les misérables 1 lisent parlé de la raison, ils ooi bégayé je ne sais quelles absurdes sentences de prétendue mo* raie, et ils ont cru qu'ils n'avaient plus qu'à jouir tranquillement. Mais voilà que ce peuple qu'ils ont gâté, démoralisé; voilà que ce peuple que ne retient plus aucun frein moral veoi^ jouir à son tour ; il prend au sérieux toutes les promesses qu^oa lui a faites, il ne veut plus du seuil de vos palais pour abriter

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fta misère, il veol s*as>coir à vos tables et se rcpaUre de vos festins. Qui l'en empêchera? Ne lui avez-vous pas dit pendant asseï longtemps qu'il est le seul souverain, et croyez- vous qu*il se oootenlera longtemps de sa royauté en guenilles?

— Yons procédez comme tout le monde, lui dit Olibrius, voos décrivez le mal, vous n'indiquez pas le remède.

— Le remède ! repartit l'interlocuteur, il est tout entier lians Taccomplissement de certaines promesses témérairement Riites.

— Vous aussi, vous êtes donc socialiste ?

— Eatendons-nous ; je ne crois pas à TefRcacité de ces systèmes absurdes qui surgissent de toutes parts; mais je crois, comme tous les bons esprits de notre temps^ qu'il y a quelque ehose à faire; le socialisme est moins un système de gouverne • ment qu'une protestation contre votre société païenne et égoïste ; puisque vous tous, les beaux et les grands génies du siècle, vous avez arraché les digues du christianisme qui retenaient les mauvaises passions, il est bien juste que vous en supportiez la peine; puisque vous avez prêché le culte des intérêts et des ippélita, donnez quelque satisfaction à ces appétits et k ces Intérèls; vous avez appris au peuple à ne plus croire en Dieu ; le peuple, que vous le vouliez ou non, vous forcera bien de croire en lui.

— Mais, pensez-vous au moins, dit Olibrius, que les sacrifices éviteraient de nouvelles catastrophes?

— Oui, je le crois. Si le gouvernement, au lieu de se manifester toujours sous l'apparence d'un gendarme, au lieu de faire de la résistance, veut prendre sérieusement en main les intérêts sérieux des masses, rien n'est désespéré; qu'il en Ire bardiment dans la voie des réformes possibles ; qu'il fasse de rinitiative au lieu de faire de la répression ; qu'il substitue à fenvie, ce sentiment qui domine partout aujourd'hui, le senlimentGontraire, la reconnaissance; en un mot, qu'il combatte e mauvais socialisme par un bon socialisme^ et vous verrez

tomber et disparaître tous ces rêveurs, tous ces utopi&les, tous ces anarchistes qui égarent le peuple, et ne lui parlent jamais que de barricades et de batailles quand il faudrait lui parler de concorde et d'union. Lorsque les principales améliorations auront été accomplies, que le pouvoir organise partout une instruction solide et religieuse, qu'il forme une géuératicni meilleure que la nôtre, et le monde est sauvé!

Ah! continua Tinterlocuteur, la tâche est immense, mais elle n'est pas au-dessus des forces humaines. Un gouvernemeot qui aurait du cœur aurait bientôt tranché le nœud de la question sociale ! Réorganisez le crédit sur une assiette plus large, fondez des caisses de retraite pour les classes ou vrières., ouvrez des maisons de refuge pour les vieillards, emparez-vous de Tenfance, instruisez-la, dirigez-la, convertissez-la à la foi ancienne et aux nouvelles idées, et n'oubliez pas que ces enfanis d'aujourd'hui seront la France dans vingt-cinq ans. Tout cela vaudra encore mieux pour le peuple que le suffrage universd donné sans préparation. Car c'est ainsi que l'on a toujoon procédé chez nous ; on met dans la main du peuple un îDSlniment qu'il ne connaît pas, et ce n'est que lorsqu'il s'est bleeé et estropié avec cet instrument qu'on songe sérieusement à loi enseigner la manière de s'en servir.

Olibrius prit congé de son interlocuteur et revint chez lui, convaincu que la vérité sociale est l'œuvre du temps, et qu'elle ne sort jamais tout d'une pièce du cerveau d'un individu.

Une conrae dans le midi (i).

Bourges, 14 Mptembra 1852.

Bourges, tous ne Tignorez pas, est de toutes les villes de France la plus calme, je dirais presque la plus triste. Bourges D*a ol iodustrie ni commerce : à peine une boutique de U* bndre, d^épicier ou de pharmacien vient-elle rompre de temps en temps la ligne uniforme de ces vastes hôtels aux cours désertes, aux jardins déserts. La noblesse et la bourgeoisie vivent barricadées derrière les persiennes de leurs monumentales babilalions; trois ou quatre personnes, parmi lesquelles il 7 a au moins un offîcier ou un soldat d'artillerie, tel est Tordinaire public de ces rues bordées de maisons à pignons et de murs de jardins. 11 y a ici deux sociétés distinctes : la société noble (passez-moi Pcx pression) et la société de la classe moyenne, qui, pendant les dix-huit années du règne de Louis- Philippe, a eu en main Tomnipolence. Le reste ne compte pas. Dans chacune de ces sociétés on se voit discrètement et à petit bruit. Pendant Tété, on émigré à la campagne ; Thiver venu, on joue au whist et au boston. Les fonctionnaires sont reçus dans ces cercles limités, mais on ne parle guère devant eui) si toutefois Ton parle à Bourges. Aujourd'hui, la population avait suivi l'élan donné par M. Godillot, l'entrepreneur des fêles officielles ; ce M. Godillot, dont nous allons voir peuplant un mois dans toutes les villes que traversera le président

Cl L'aotear reproduil ici de» fragments de lettres adreuéet à ud journal de ^fiii peadaat le voyage du présideut de la république dans le midi de la France.

de la république, les gonfalons, les verres de couleur el les surprises pyrotechniques. Chaque maison a son drapeau ; quelques-unes sont même ornées de guirlandes de fleurs cl de feuillage^ comme pour une Fête-Dieu ; mais ces vastes h^els dont je Yous parlais tout à l'heure sont aussi hermétiqucmenl fermés que d'habitude. Un drapeau est placé à travers la persienne enlre-bâillée, et voilà tout. Si l'on ne voyait sein liller de temps en temps^ à travers les interstices de la jalousie, les cheveux blonds de quelque curieuse jeune fille qui veut assister incognito au spectacle, on pourrait croire que ces demeures ne sont pas habitées. Évidemment, si Tenthousiasme éclate à Bourges, ce n'est pas la ville qui envoie au prince tU siteur cet enthousiasme.

Ce matin, dès huit heures, les campagnards commençaient d'arriver avec une précision et une ponctualité presque disciplinaires ; ils se répandaient par la ville, ils allaient voir les pré^ paralifs : deux colonnes rostrales enjolivées de verres de couleurs à la préfecture, et cinq ou six arcades de lampions ; à rhùtel de ville d'autres lampions , d'autres verres de couieun: cet hôlel de ville est, comme vous le savez, la maison de Targenlier Jacques Cœur, ce grand financier du moyen âge, dont les trésors contribuèrent, avec le dévouement d'une jeune fille, au salut de la France, et qui, par le négoce, avait amassé de quoi mener la vie d'un prince.

Le plan de Thôtel de Jacques Cœur est très-irrégalîer. CTest à la fois un château fort et un domicile particulier, avec une opulence d'ornements el une profusion de sculptures qui témoignent de la magnificence du fondateur, comme du talent de Tarchitecle. La façade se compose de deux ailes avec un pavillon au milieu, percé d'une fenêtre autrefois fausse, et qoi n'a été débouchée qu'au commencement du dernier siède« Celle fenêtre est elle-même surmontée d'un dais sculpté à dentelles, et sous lequel chcvauchail un cavalier qui n'existe pli depuis la révolution. Les déchiquetures de ce baldaquin et h

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arabesques du cul-de-lanipe sont d'une exlrèmc délicatesse. Ces deux fenêtres servent, m'a-t-on dit, à éclairer une petite chapelle remarquable par ses peintures à fresque.

Ce monument, élevé par un bourgeois, était destiné à devenir on jourThôtel même de la bourgeoisie. Colbert, un bourgeois arrivé, lui aussi, et devenu possesseur de Tbôtel de Jacques Cœur, le vendit à la ville de Bourges. Ce fut, je crois, dans une des salles de ce palais que fut accompli le grand acte de la pragnuOique sanction, celte préface de la liberté gallicane. Charles VU assembla tous les hauts dignitaires du clergé I Bourges, pour adopter les décrets du concile de Bàle, qui reconnaissaient l'autorité du concile comme supérieure à celle du pape, qui demandaient des conciles annuels, l'élection libre dans TËgliae et dans les abbayes, la suppression des indulgences et la nécessité de l'approbation royale pour la validité des bulles. Une ordonnance qui eut force de loi fut adoptée enee sens par l'assemblée, laquelle donna à cette ordonnance la désignation de Pragmatique sanction.

Neven, IS leptembre.

Nous voici à Nevers, qui se dresse en amphithéâtre, et qui gronde à son tour comme un orage. A la première vue, Nevers fôl ia plus complète antithèse de Bourges : une verte colline baignée par les flots de la Loire et toute parsemée de maisons blanches^ des villas étagées sur les coteaux du fleuve, de petites chaumières gaies et souriantes abritées sous la verdure jaunissante ; nous avons enfin quitté les vieilles rues si chères aux archéologues qui ne les habitent pas, et les mornes paysages du Berri.

A Taspect de ces gras pâturages, on comprend tout de suite qn'on est dans le pays classique des éleveurs, pays aussi industriel qu^agricole, qui a des fabriques de toutes sortes, de gros drap, de quincaillerie, de coutellerie, des manufactures

de porcelaine, de faïence, des verreries, des papeteries, des hauts fourneaux, des forges, que sais-je encore? et de plus la patrie de maître Adam BiUault, s'il vous plait! un ouTrier menuisier qu'on ne connaît que par de médiocres chansons, et qui a laissé des sonnets et des stances admirables.

H est inutile de vous dire que les hôtels et les dernières auberges sont inabordables. Tout est plein. On dîne où on peut, on couche je ne sais où. L'hôtel de France a loué le collège, et a transformé toutes ses salles en dortoirs. A Thôtel de l'Europe, on s'étend dans un grenier, sur une botte de paille. La location de cette botte de paille ne coûte guère que cinq franoi. Vous voyez que c'est pour rien. Le prix des denrées a augmenté dans la même proportion, et malheur à celui qui n'a pas retenu le matin son dîner du soir. Pour vous donner une idée de l'encombrement des hôtels, je vous citerai un fait qui m'est personnel.

Je suis arrivé à Nevers ce matin à trois heures^ en compagnie de quelques autres voyageurs ; les conducteurs d'omnibus ont commencé par nous déclarer que nous ne trouverions pas une place dans une auberge. Cependant, comme nous ne voulions pas rester à la belle étoile jusqu'au lever de Taurore, nous nous mimes à la recherche d'un logement. Après avoir couru d'un hôtel à un autre, je finis par trouver, pour ma paît, une chambre de servante située au fond d'une basse-cour, et au rez-de-chaussée. J'y étais installé depuis un quart d^hcure environ, lorsque l'hôielier entra, suivi d'un grand monsieur qui se trouvait dans l'embarras où j'étais moi-même quelques minutes auparavant. — Ne vous dérangez pas, me dit poliment mon hôte, monsieur vient se coucher sur ce canapé. Je regardai autour de moi, et je vis en effet une chose de trois pieds de long, qui pouvait à la rigueur avoir été un canapé avant la révolution française. Le nouveau venu se plia en deux ou eu trois sur ce canapé, eL.. je m'endormis. Quant à lui, qui était d'une Uille de géant, et qui avait pour lit un canapé

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de irois pieds au plus, il me dil le lendemain quMI n'avait pas fermé Toeil, et que jamais les victimes de Procuste n'avaient été plus endolories et plus courbaiurées que lui; puis il me souhaita le bonjour et s'en fut à la recherche d'une chambre quelconque. Pour n'être pas en reste de politesse avec ce voyageur peu favorisé^ je ne pus m'ernpècher de lui souhaiter pour la nuit prochaine une meilleure chance ou tout au moins un canapé plus long.

Nevers n'est pas riche en architecture. Les habitants sont trèsfiers d'un certain arc de triomphe dressé en mémoire de la bataille de Fontenoi. Sur la courbe de l'arc en question sont gravés des vers de M. de Voltaire, historiographe du roi. Voilà on homme qui a bien fait d'être historiographe de Louis XV pour arriver à la postérité.

Moulitti, 16 leptembre.

Cest la troisième étape du voyage présidentiel; nous sommes à Moulins, en Bourbonnais, comme on dit ici, une jolie ville et une vieille province. On sait que le caractère physique et moral de l'homme se lie intimement à la nature et à la configuration du sol qu'il habite. Les populations de la Bretagne, de l'Auvergne , de la Flandre, de la Provence, si diverses d'aspect, ont une physionomie particulière qui se révèle dans leur langue, dans leur costume comme dans leurs monuments. Il n'en est pas absolument de même du Bourbonnais^ formé jadis aux dépens de trois provinces limitrophes. Quand on jette un coup d'œil rapide sur le pays , on comprend tout de suite que ses habitants doivent avoir un tempérament différent suivant les lieux. Ceux du sud tiennent de l'Auvergnat; ceux de l'ouest, du Berrichon; ceux du nord ont plus de rapport avec le Bourguignon.

Moulins, je l'ai dit, est une jolie ville, mais elle n'a rien qui arrête l'esprit et le regard , rien qui ait exigé beaucoup

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d'efforls el de lon^s travaux. Les maisons y sonl propre% et simples, ce qui n'empèehc pas qu'elles aicnl quelque élégance et un peu de coquetterie dans leurs alours. A l'extérieur, elles sont peintes, vernies et badigeonnées; à l'intérieur» le confort n'y est pas négligé. Cet aspect riant des rues el de la population est surtout remarquable quand on a passé deux jours à Bourges, ce chef-lieu de l'ennui malgré ses magnifiques monuments. Ce qui donne à Moulins sa riante physionomie, cW sa ceinture de promenades. Des berceaux de tilleuls, des avenues d'ormeaux, des allées de platanes, des jardius pleins d'ombre, puis l'Allier et son pont monumental, et à ThonzKyn, des montagnes dont les cimes vaporeuses se confondent avec Tazur du ciel.

Quant aux monuments, ils sont en petit nombre. Moulins a perdu ce qui la distinguait dans les siècles passés, ses édifices civils et religieux ; quand on a vu la mal coiffée, la lour de Jacquemart, la cathédrale et le tombeau du duc de Montmorency, il n'y a pins rien d'intéressant à visiter, à moins qu'on n'aille à la bibliothèque publique examiner la fameuse BiUe manuscrite de Souvigny, qui est connue de tout le monde savant.

Et cependant le Bourbonnais est plein d'antiquaires et d'archéologues; un éditeur célèbre de Moulins, M. Desrozîers, qoi a publié VArt en provincCy et V Ancien Bourbonnais^ deux ouvrages que tout le monde connaît, a donné l'élan à ses compatriotes. Si vous pénétrez dans une maison il ne sera pas rare de trouver un fouillis de choses curieuses enta.<isées pèle-mèle dans une pièce tendue de cuir basané. Des bahuts découpés de trèfles, des dressoirs en cariatides, des porcelaines de Chine, des émaux de Limoges, des faïences de Nevers, puis une foule de riens précieux arrachés aux dévastations du temps et des hommes. |

Ce qui m'a frappé à Bourges comme à Nevers, c'est l'absence de toilettes. Peut-être n*ai-je pas été assez heureux

pour les apercevoir au milieu des rues encombrées de campagnards el de campagnardes, parmi ces ouvriers de Fourchambaul ou d*ailleurs qui passaient militairement, défilant devant le président de la république avec leurs bannières et leurs iostruments de travail.

Ici, c'est autre chose : la campagne est arrivée à Moulins comme elle était accourue à Bourges et à Nevers; les populations rurales du Bourbonnais portent même à leurs chapeaux des papiers sur lesquels on lil, imprimée en gros caractères, ^€eUe simple inscription : Vive P Empereur ! Mais la population citadiDe se détache tout à fait de ce fond un peu uniforme du tableao. Dès huit heures du malin, Moulins est en grande toilelle (je ne parle pas de la toilette officielle de Tenirepre- Deur des fêtes); toutes les robes de soie de la ville sont sorties de Tarmoire ; tous les habits noirs ont été décrochés du porte- manteau ; le gant paille court les rues dès l'aube. On dirait d'une ville qui sort du bal. Les arlisanes se fool remarquer par leur mise originale et par leur chapeau de paille bordé de velours noir et coquettement relevé par devant cl par derrière. L*habilant du Bourbonnais est glorieux (un terme du pays], cela se voit tout de suite. Vous savez d'ailleurs qu'il y a un vieux proverbe qui dit:

BourboaichoD, habits de telourt, ventre de ion.

Toujours est-il que Moulins n'est pas moins pavoisé que Bourges et que Nevers. Les drapeaux, les banderoles, les gonfanons peinturlurés, les guirlandes, les devises, le feuillage, tout cela nous suit partouL On sort d'un arc de triomphe pour passer sous un autre ; les cris qu'on entendait à Bourges on les entend ici. Les baigneurs et les buveurs d'eau des environs n'ont pas voulu manquer l'occasion d'assister à la fête, et Néris, Bourbon, Vichy, ont expédié à Moulins tout leur personnel de constitutions délicates. Les hôtels sont de plus en plus ina-

bordables ; en vérité je yous le dis, le voyage du présideni fera la fortune des hôteliers et des restaurateurs, qui tous répon dent brutalement, quand on se récrie contre le prix fabulcot^ de leurs diners : Que voulez- vous ! le prince ne passe pas toul les jours.

Dans ce pays les danses sont ce qu*il y a de plus inté sant : j'ai vu danser lajbourrée bourbonichonne pendant qa le monde officiel allait au bal. La musette se fait entendre;' aussitôt garçons et jeunes filles se rangent sur deux longue lignes parallèles, face à face et les bras pendants, comme u recrue à son premier service. A un signal donné, les filles laissent prendre la main et embrasser sur les deux joues; at la partie s'engage, la ligne des filles s'avance en mesure et ligne des garçons se retire en cadence ; puis la f^remière cule à son tour et la seconde vient en avant; puis les uns voi à droite, les autres à gauche, mais dans un sens opposé. Voii qu'on est dos à dos, mais Ton se retrouve bien vite de fi pour recommencer Tallée et la venue. Cet exercice dure d heures entières, et malgré les chocs, malgré la fatigue, mal les coiffures dont les édifices chancellent, il faut aller, et foi va tant que le cornerousier a de souffle pour enfler sa musellOi a Celte bourrée est la plus surprenante chose du monde, écrivait madame de Sévignéà madame de Grignan, sa fille; des paysans et des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition ! Enfin j'en suis folle ; je donne tous les soirs un violon et un tambour de basque à Irès-peliis frais, et dans ces prés et ces jolis bocages, c'est une joie que de voir danser les restes des bergers et des bergères du Lignoo. • J'ai vu danser aussi ces bergers et ces bergères, mais un habitant de Moulins a tout à coup gâté le plaisir que je prenais à ce spectacle en me disant que ce n*était pas là la vraie bourrée, la classique bourrée d'Auvergne. Il y a des gens qui seraient bien fâchés de vous laisser une toute petite illusion.

Nous quittons Moulins; jusqu'à la Palisse le trajet n'a rien

[>(tert de remarquable. Les villages qui bordent la grande roule sont paToisés de drapeaux. A la Palisse, qui a élevé deux arcs de triomphe ornés d'aigles, d'initiales et de légendes, le président Tait une halte et est complimenté par les autorités. Cette viJIede la Palisse est dominée par un château crénelé qui a appartenu à ce Gbabannes de la Palisse mort de maladie et si connu par la chanson. Soyez donc un grand homme de guerre, \e compagnon de Gaston de Nemours, le commandant de Bayard et l'ami de François l", pour qu'un vaudevilliste anoi|yme vous décerne, dans un moment de belle humeur, un bravel de niaiserie qui traversera la postérité ! Le château de la Palisse appartient aujourd'hui à M. le général marquis de Cbabannes, le descendant du héros chansonné. A partir de cetle petite ville, la rente change tout à coup comme une dé- Eoration d^opéra ; nous quittons les horizons gracieux mais un peu monotones du Bourbonnais; le paysage s*auime ets*agrandit; le chemin tourne sur des précipices, et nous voyons tout autour de nous les vieilles montagnes étagées les unes mr les autres du Forez.

18 Mptembre.

A Roanne on trouve un tronçon de chemin de fer qui vous mène cahin-caha à Saint-Étienne.Voilà un chemin de fer plein le laisser-aller et de bonhomie, un vrai rail'way de famille. D'abord pas de gare, pas de bureau^ pa» d*employés. On voit trois ou quatre wagons remorqués par une petite locomotive |ui fume comme un cigare allumé. On se place où l'on veut, st on attend pour partir que le train soit complet: « Encore K trois places de wagon pour Sainl-Éiienne ! trois places! trois I placesl » tel est lecri du conducteur, qui ne manque jamais l'ajouter : « On va partir à la minule. » Ce cri désespéré re- ;K>rte la pensée du voyageur vers les beaux jours éclipsés du oucou parisien. Enfin la machine pousse son petit sifnement,

et le convoi se met en marche. Pour peu qu'il reocoaire on .voyageur au bord d'une roule, le cooduclcur esltrop polipoor ne pas s'arrèler. Tous les propriétaires des maisons qui bordent la voie ferrée ont l'avantage de posséder une stalion à leur porte. Ici on a sa stalion comme dans le midi on a sa bastide. C'est un luxe. Le convoi fait cent tours de roue, il s^arrèle cinq minutes et il repart pour s'arrêter encore. Quand oa rencontre une côte (car il y a des montées et des descentes sur ce chemin), les voyageurs descendent de wagon, prennent k| devants et montent la côte à pied. Si l'on s'est attardé à oontei^ pler un point de vue ou à prendre les croquis d'un site m d'une ruine, on n'a qu'à presser le pas, et on finit toujours pai rattraper le convoi. C'est ainsi que de station en station, «k descente en montée, il ne faut guère plus de six heures pooi parcourir l'espace de dii-huit à vingt lieues.

Ce n'est pas moi qui me plaindrai de la lenteur du convoi. 11 est impossible de trouver au monde un chemin de fer plm pittoresque et qui offre de plus charmants points de \ue. Gi chemin de fer, le premier qui ait été établi en France, ne cherche pas, commes les voies ferrées qu'on a faites depuis, à te» cer la difficulté : il la tourne ; il n'éventre pas la montagw, il ne saute pas à pieds joints par-dessus la vallée : ii vous pro^ mène tranquillement au milieu de toutes ces belles choses, vous donnant le temps d'admirer tout ce qui s'offre à yoIi^ vue. Et quel panorama que ce parcours de Roanne à Saint* Etienne ! Une nature agreste s'il en fut, des ruines, des de montagnes à tous les horizons, des crêtes hérissées de chers, des mamelons verdoyants et silencieux, des forèis de ptai et des allées de saules et de peupliers. Deux natures, deux contrastes frappent le regard : une plaine immense où paissent dq troupeaux de bœufs, une montagne aride avec des rocs pendanK où sautent les chèvres ; une vallée fertile et un sol calciné» k Bétique et la Sologne séparées par un ruisseau. Au milieu m la route, on apeçoitdu côté des montagnes une cime bleuiktni

oi se détache comme une pyramide sur un fond de rochers, 'est le mont Izonr, un nom qui ne ferait pas mal au bout d'un ers de romance. Au pied du mont Izour coule le Lignon, cet roooreux ruisseau qui s*égarait jadis en tant de sinuosités à "arerslc pays de tendre. C'est là, au pied de ce monticule, i milieu de ces champs plantés de bouquets d'arbres, qu'ont na cour pléniëre les héros et les héroïnes du roman de VMie; c'est là que d^Urfé conduisait par la main ses bergers enibaoDés et ses bergères en talons rouges; les brebis qui roulent cette herbe tendre et illustre ne sont plus aussi blanics et aussi peignées que leurs aïeules ; les bergères qui tri- >teDt là-bas sous ces saules en robe de sureau et en sabots esoDt plus des princesses déguisées qui ont fui la barbarie un père. Ton! dégénère, hélas !

Au penchant de ce mont Izour, on voit encore aujourd'hui château qu'habita pendant si longtemps d'Urfé. Il appartient un ancien pair de France, M. le duc de Gador. Qui m'aurait il que j'allais retrouver le Lignon et d'Urfé entre les fabriques ? Roanne et les hauts fourneaux de Saiut-Étienne m'aurait en étonné. Un peu plus loin nous nous arrêtons à Feurs, un li TiJIage qui a élevé un monument à la mémoire de ce malîureux colonel Combes qui trouva en Afrique une mort si lorieuse. Combes était né à Feurs. Puis nous sautons parîssus le Furens, un ruisseau grand comme la main, qui se léiamorphose en torrent à de certaines époques, et qui, il y deux ans, Ht tant de ravages dans toute la contrée. Les eaux u Furens sont renommées pour la trempe de l'acier. Bientôt ' ne sont plus des moutons, des bacheletlcs et des bergers ue nous voyons dans les prairies^ mais des usines : Saintlienue n'est pas loin, et, en effet, un quart d*heure ne s'émule pas sans que nous approchions de la patrie des fabriques, es hauts fourneaux, du charbon de terre et de Jules Janin. Saint-Etienne, c'est Roanne en grand, Roanne perfeclion- ^€; les rues y sont plus larges, les maisons plus hautes, la

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population plus nombreuse et Tair plus empesté des Tapears du charbon de terre. Toutes les rues, toutes les places sool bordées de bâtiments noirs et enfumés qu^ou dirait détrempés à la suie; dans la plupart de ces hautes maisons percé» de quatre rangs de grandes fenêtres et qui ressemblent à desminufactures et à des casernes, vit une population hâve, chétÎTe, qui m'a rappelé la population des plus tristes quartiers de Londres, les quartiers de Sotni-GUles et de Blaek-Friars. U ville est toujours enveloppée d'une épaisse couche de fomédl que les rayons du soleil ont de la peine à percer. Ces bandt» rotes désole, qui flottent au milieu du brouillard par un soleil splendide, ces feuillages, ces fleurs, ces guirlandes sur ces noires murailles, tout cela produit un singulier effet. C'est la joie et la tristesse réunies, une corbeille de mariée sur un corbillard. Cet air triste et sombre est, hélas 1 le caractère distinctif de toutes les grandes cités industrielles. Sur la chaussée des rues, macadamisées avec de la poussière de charbon, on a semé du sable pour la circonstance ; mais l'ancien vètemeal perce en maint endroit sous le nouveau.

10 septembre.

On attribue la fondation de Lyon au consul Nuroatios Plmcus,qui la peupla de citoyens romains, que les Allobroges... Je vois d'ici mes honorables confrères de la presse parisienne, entrer ainsi en matière, et rappeler, à propos du passage de Louis-Napoléon^ la Gaule Celtique et la Gaule Lyonnaise. Moi qui n'ai pas l'avantage d'être un savant, je vous parlerai tout simplement de Lyon tel qu'il est aujourd'hui. La seconde dié de la France s'offre tout d'abord au visiteur avec des rues noires, droites qui se frayent un chemin au travers de maisons colossales, enduites d'une couche sombre, le pavé ert constellé de pointes aiguës comme les souliers d'un Auvergnat. Partout de bâtardes allées, des boutiques obscures, de grandes

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portes cîDlrées munies de barrcaui de fer éclairanl les ténèbres de magasins que le soleil n'a jamais égayés de ses reflets doré;:^ et où la lampe s'allume quelquefois dès le milieu du jour. Une population soucieuse, alTaîrée, peu curieuse de la forme. El dans les rues, pour tout luxe d'équipages, de bruyants baquets, de lourds véhicules roulant des montagnes de ballots. Ajoutez à cela une atmosphère grise, humide, saturée neuf mois de Tannée de ces brouillards tamisiens qui portent la moitié doid merry England à l'expatriation, et Taulre moitié ma soicide : tel est le polyorama qui frappe l'étranger quand H met pour la première fois le pied dans cette grande et industrieuse cité.

Quant au Lyonnais, c'est une sorte de Hollandais probe, actif» économe, laborieux, mais auquel le ciel, dans sa justice distributive, arefnsé, en compensation des solides vertus dont il Ta doué, les grâces firivoles de raffabililé et de la sociabilité. Le Lyonnais ne se pique ni d*étre gai ni d'être aimable. 11 rit ou il cause quand il en a le temps. Son commerce, son industrie, ses chiffres Fabsorbent tout entier. De Ih sa physionomie morne et grave. Il est austère sans effort, car il n'a pas besoin de luxe, de plaisir, et il n'en soupçonne pas même le goût. 11 dîne à deux heures, soupe à neuf et se couche vertueusement comme un marchand du moyen âge. Ses jours, qui ne diffèrent pas sensiblement de ses nuits, il les passe la plume à Toreille, dans une façon de rez-de-chaussée ou plutôt de cave, devant son grand livre, le répertoire de ses affaires, le grand intérêt de sa vie. Non-seulement il blâme le luxe chez autrui, mais il ne Taime pas pour lui. Les dépenses de l'élalage, qui ailleurs soutiennent le crédit, le compromettraient à Lyon. La seale joie que se permette le négociant enrichi consiste à acheter quelque maison de campagne dans les environs de la ville pour y aller passer palriarcalement le dimanche. Dans la semaine il n'ambitionne Kuère d'autre divertissement que celui de fumer sa pipe et de humer de la bière.

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Lyon est, comme vous savez, la grande jésutlière de la France. Le clergé, nombreux, influent, discipliné, y exerce un empire immense. Celle domination cléricale accroît la teiole d'ascétisme déjà si prononcée qui s'étend sur toute la ville. Les lieux de plaisir même se ressentent de cette tendance abolitionniste de la forme, de la couleur, de la gaieté, de la dépense et de la majeure partie des joies et des splendeurs terrestres.

L'étranger qui se sent envahi par les vapeurs de la tristesse et de Tennui^ ne sait comment s'y prendre pour combattre , celte mal' aria. Le café, ce grand narcotique de l'exislenee^ provinciale, n'est pas un topique bien efficace contre Vinftuenm locale. Mornes et enfumés, les cafés lyonnais ressemblent plus aux tavernes anglaises qu'à ces élégants cafés élevés par k génie des limonadiers artistes à la demi-tasse parisienne. Mais la gastronomie peut être d'une grande ressource. Lyon, situi entre les crus de Bourgogne et de l'Ermitage; Lyon qui centralise à son profit les truites du lac de Genève, les écrevîsses de Nantua, les carpes renommées de la Saône, les brocbels do Rhône, les volailles de la Bresse et les bœufs gras du GharoSlais, est la ville gastrosophique et culinaire par excellence; mais les plus célèbres restaurants de Lyon, où l'on fait vérilablement la meilleure cuisine du monde, sont installés dans des salles que dédaigneraient nos cuisines à viugt-K^inq sous. Il faut être dilettante culinaire pour passer, par égard pour le fond, sur cette complète absence de la forme.

El cependant^ il faut le reconnaître en dépit des réflexions qui précèdent, Lyon a non -seulement tous les caractères delà grande ville, mais encore un genre de beauté sévère qui peut émouvoir le touriste et l'artiste. Je ne sais rien de plus saisis* sant que le double coteau au milieu duquel coule la Saône. Le front ceint d'une épaisse couronne d'édifices, le géant semble tout à la fois protéger et menacer la ville. Qui pourrait se défendre d'une vive admiration à l'aspect de ces hauteurs celèbres, la Croix-Rousse et Fourvières, qui surplombent de

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outes parts la ville basse à demi noyée dans la brume? >ueUe plus magnifique situalion que celle de la vieille cilé *omaioe couchée au milieu de ce vasle cirque de monlagues, înlre le Rhône rapide et la Saône paresseuse, qui l'élreignent Je leurs bras humides avant de s'unir dans un suprême emtrassemeni!

Ta! fait, comme tous les visiteurs, mon pèlerinage à Notre- )ame de Fourvières, et sur la terrasse qui domine Lyon et ses lenx fleuves, j'ai pu voir, par un ciel pur, un des plus beaux ipeciades qu*il soit donné à Thomme de contempler : à l'orient a cbaîoe des Alpes, dont les cimes apparaissent comme des luages fesloonés ; au nord, le mont Ciodre, avec des percées

i permettent ë la vue de s'étendre vers la Côte-d*Or ; à Tocident. le commencement des chaînes de TAuvergne ; au midi, ie$ montagnes nuageuses, et dans la plaine, des maisons, des lochers, des villes et des forêts qui sont comme les ombres de :e majestueux tableau.

Lyon n'est pas dépourvu de monuments dignes de fixer Inattention de Taniiquaire, de Tarchitecte ou simplement le l'humble voyageur. L'hôtel de ville, qui, selon Topinioo populaire, est le plus beau d'Europe en ce genre après ■^lui d'Amsterdam; THôtel-Dieu, gigantesque et superbe édifice, ouvert à toutes les infirmités sans acception de provenance, dont les proportions grandioses et l'aspect monumental défient toute comparaison avec cet amalgame de bâtisses informes qu'on nomme rSôtel-Dieu de Paris; plusieurs vieilles églises qu'il faut aller chercher, comme en plein moyen âge, dans les empâtements de maisons à travers les quartiers les plus peuplés et les plus tortueux de la ville : '^ ne lear manque, pour avoir droit de bourgeoisie dans les Po^foUo^qn^un peu d'espace et de lumière : tous ces monunientssont glacés d'une vénérable patine dont se revêtent ellesniémes au bout de quelques années les constructions modernes ^^us l'influence d'un ciel pluvieux et de la houille.

Le croirail-on ? Taustëre ville de Lyon a un jardin d'hiver, un fort beau jardin, ma foi ! qui fleurit et prospère pendant que le nôtre se couvre de ronces et de papiers timbrés. Ce jardin est une serre monumentale élevée sur la rive gauche du Rhône, dans ce quartier des Brolteaux qui est la Chaussée d'Anlin de Lyon. Cette immense salle est recouverte d*un vaste dôme soutenu par des portiques que relient la liane et le volsbilis, toute la souple et gracieuse famille des plantes grimpantes. De nombreuses allées tournantes, semées d'un saUe. fin et doux, déroulent leurs courbes à travers des massif où w magnolia, l'azalée, le rhododendron, l'oranger, le palmier, le grenadier, dressent leurs tètes au milieu d'un peuple de fleurs non moins admirées quoique moins altières.

SI geplMBbre.

Grenoble avait un double ia4érêt pour Louis-Napoléon : c'è* tait la première ville qu'il ne connût point encore, parmi tootes celles qu'il vi&ilait depuis son départ de Paris, et c*est GreDolik qui fut en quelque sorte la préface de cette courte épopée inpériale de 1815, dont Waterloo devait être te dénoûment. Dé barque de File d'Elbe, Napoléon arrive à rentrée de la rail sons les murs de Grenoble, il en trouve les portes fermées; le colonel qui commandait dans la place n'ayant pas lesclefii, qo« le lieutenant général avait fait porter chez lui, le peuple eafonce les portes en dedans et en dehors. L'empereur se read à cheval à Thôtel des Trois-Dauphins au milieu des acclama* tions. A peine commençait-il à se reposer de ses longues courses à travers les montagnes, qu'un tumulte épouvantable se fît entendre. C'étaient les portes de la ville que les habitantt venaient lui offrir, disaient-ils, à défaut des clefe qu'on n'avait | pu lui présenter. I

Grenoble est assise au milieu d'un cirque de montagnes, dans un bassin couvert de prairies et arrosé par une foule de

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couranU d*eau vive ombragés d'arbres. Je ne sais pas s'il exisleen Italie eteo Suisse, ces classiques contrées du paysage, 00 spectacle plus pittoresque que cette vallée de Grésivaudan qui s'étend entre deux chaînes de montagnes dont les sommets perdus dans les nuages sont couverts d'une neige élernelle. Au pied des petites montagnes dont les flancs sont parsemés de bois et de pâturages, et qui sembleraient hautes si elles n'étaient dominées par la grande chaîne des Alpes, la vigne grimpe dans les pommiers et les poiriers : par ici, des eoleaux géants aux cimes dénudées et noirâtres ; par là, une ^lée délicieuse arrosée par l'Isère et qui contraste singulièrement avec l'àpreté des rives du Drac. Si l'on monte jusqu'à l'uD de ces deux forts appelés le Rabot et la Bastille qui domioeni la ville, on peut d'un seul coup d'œil contempler plus décent lieues d^éiendue. Les hautes Alpes profilent à l'horizon leors arêtes échancrées, et, pour peu que le temps soit clair et le soleil éclatant, on distinguée plus de cent vingt kilomètres de dislance la majestueuse cime du mont Blanc.

Cette vieille ville de Grenoble, flanquée de murailles neuves, est bien bâtie. Au-dessus des maisons aux toits plats et recouverts en tuiles creuses, se dressent quelques curieux édifices : ie palais de justice, qui date de Louis XI, le clocher de Saintâodré, une tour carrée élevée au quatorzième siècle par les dauphins, et Thôtel de la préfecture, bâti par Lesdiguicrcs el qui fut la résidence du célèbre connétable.

En ce moment, les touristes se rabattent de la Grande - Chartreuse sur Grenoble. Je les vois défiler depuis ce matin avec leur ceinture de cuir, leurs gros souliers et leurs longs bâtons ferrés. Ils ont tous Tair rayonnant et satisfait d'hommes qui viennent de braver les plus rudes fatigues. Celte Grande - Chartreuse est une des plus anciennes hôtelleries de l'Europe : c'est là que, depuis huit cents ans, viennent se recueillir et prier en silence ces âmes timides, maladives, blessées, mortes au monde, qui ne demandent plus à la terre qu*un asile d'un

jour pour allcndrc la mort. Maisouire ces pensionnaires poor réternilé, le vaslc édifice reçoit aussi, comme chacun saiU des voyageurs moins ias du monde que fatigués des pierres do chemin, plus altérés de soif que de mortifications, et qui, pendant quelques heures de loisir, accourent amuser leur insouciante curiosité d'un double spectacle: ils viennent voir combien, dans ces solitudes reculées, la nature est luxuriante et virace ao pied des cimes arides où elle semble mourir, et comment , rhomme séparé de ses semblables, s'éteint et meurt lontefl i ayant Pair de continuer à vivre.

23 leptembre.

Nous Toici à notre première étape, an pays un soleil. Le midi commence à Valence. J'en atteste les dictionnaires géographiques et ces maisons dont nous voyons reluire poar la première fois les tons d'ocre sur la route que nous venons de parcourir. Valence ebtune ville bossue, tortueuse, étriquée, et cependant charmante. Dans ces rues étroites et hérissées de cailloux, on voit des hommes qui causent en manches de chemise sur le pas de leurs portes, des femmes qui se parlent d'une maison à Tautre avec un sans façon qui rappelle le village. Puis ce sont des éclats de voix, des gestes, un accent l... Tous ces gens-là sont d'une gaieté ultra-française; un homme do nord dirait peut-être qu'ils manquent de tenue. Ah! la belle chose, en effet, que celte tenue septentrionale importée en France par les lycanihropes d'Angleterre l Valence est entourée de ruines qui furent autrefois des murailles : une vieille ceinture sur une robe neuve. Sa situation est ravissante. Noos n'avons plus les Alpes en face de nous, comme à Grenoble, mais des coteaux chargés d'arbres et de verdure. Aux pieds de la ville coule le Rhône, bordé de chaque côté par un rideau de peupliers. Du haut de la place Championnet, au milieu de laquelle se dresse la statue du jeune général de la Repu-

blique, on découvre la tour de Crussol, une ruine qui a servi de prison d'^Elat el de maison de réclusion, puis l'Eloile, qui fut la maison de plaisance de Diane de Poitiers, laquelle ajoutait quelquefois à son titre de duchesse de Valentinois celui de dame de l'Etoile. Voici les coteaux de Saint-Pcrray, célèbres sur la carte des restaurateurs. Heureux pays, où la gastronomie coudoie Thisioirel Puis à l'horizon, les hautes montagnes du Yivarais, dont les cimes s'illuminent d'une teinte d'or à chaque coucher de soleil. Hier soir, tout Valence se promenait sur le Courss pour respirer l'air vif des montagnes ; les Valentinoises, ces sentinelles avancées du midi Ters le nord, donnent tout de suite au voyageur une haute idée du beau sexe méridional.

J'ai rencontré ici un officier d'artillerie qui m'a piloté à travers la ville. Dans notre excursion nous avons traversé le quartier de TArsenaU Si la pudeur s'exilait de la terre, ce n'est pas dans ce quartier qu^oa viendrait la chercher. Ce ne lont de toutes parts que des maisons atnc Cenètres ouvertes. De la rue on aperçoit des hommes qui fument et boiveoC, attablés avec des femmes^ lesquelles boivent et fnment également. Ce spectacle peu attrayant m'a rappelé le Riddeck d'Anvers, ce grand étal de la chair humaine.

Valence a quelques vieux monuments curieux. L'église Sainl- Apolinaire, dont le rez-de-chaussée pourrait bien être une construction romaine; au second pilier de la nef est accolé un assez beau buste de Pie VI sculpté par Canova. On sait qu'après l'assassinat, à Rome^ du général Duphot, le directoire fit enlever et conduire à Valence Pie VI, qui y mourut au bout de deux mois. Sous le buste est gravée une inscription dont voici le sens: « Son cœur est en France, son corps est à Rome, son nom est partout. » Tout à côté de celte église s'élève un petit édifice à quatre faces égales, dont les massifs sont vermiculés et semés d'animaux fantastiques. La corniche attire surtout l'attention par le fini de ses détails. Une toiture terminée en

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pointe couronne cet édifice qu'on appelle le Pendentif de Valence, et qui est destiné, m'a-t-on dit, à conserver les dépouilles mortelles d'une famille valenlinoise, la famille Mistral. i

J'ai vu aussi dans la Grande-Rue un des plus curieux inor* ceaux de l'architecture du quinzième siècle. C'est une Tasie maison parfaitement conservée.Surjla façade, l'artiste a semé des sculptures, des figures en ronde bosse, des statues grotesques, des détails charmants. Malheureusement, quatre énormes ; tètes dans le style des triions de Versailles, et ajoutées probable- J ment au dix-septième siècle, font disparate. J*ai demandé à na^ monsieur décoré qui passait dans la rue comment on appe» lait cet édifice : il m'a répondu que ce n'était pas un édiice, et que cela se nommait, dans le pays, Maison des Têtes^ puis il a passé son chemin. Je me suis adressé à un autre habilanl qui m'a dit textuellement ces paroles : «Cétait ta demeure de nos rois du temps de Marc Âurèle. » Je suis forcé de m'en tenir à ces deux explications fort incomplètes : le Valentinoîs est trop amoureux du soleil et du far nienU pour avoir le temps d^étre archéologue.

14 teptembfc.

Nous quittons Valence. Le bateau tire des bordées d'une rive à Tautre rive. Tout ce paysage des bords du Rhône est magnifique, surtout lorsqu'on arrive à ce pont Saint-Esprit, si étonnant par sa hardiesse, son élévation, sa longueur, et qai résiste depuis plus de cinq siècles à l'impétuosité du plus impétueux des fleuves. A quatre heures, Avignon apparaît en amphithéâtre sur la rive gauche du Rhône, ses remparts bordés de créneaux, flanqués de tours carrées de disUince en distance sont couronnés d'une multitude infinie de tètes. Sur les toits plats des maisons, sur la promenade qui se déroule, — ser- , pent gigantesque, — du pied de la ville au sommet, on ne voit que des points noirs. C'est la foule.

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LasiUialion d'Avignon est ravissante. Quand on monte sur la plaie-forme de la baule ville, on voit à ses pieds cette superbe forteresse de Saint-André qui domine Villeneuve; puis, uoe plaine immense de terres labourables, de prairies, de vipes, de jardins, de champs d'oliviers et de mûriers. Le Rhône, divisé en plusieurs bras tortueux, forme une quantité (files semées d'arbres de la plus belle verdure. La plaine enrironne la ville entièrement. C'est une sorte de cirque de cinq lieoi d'étendue borné par des montagnes, dont la plus célèbre Ht le mont Ventoux, ce dernier contre-fort des Alpes. Vu le soir, ce spectacle est au-dessus de toute description. Les vapeurs du Rhône se répandent comme des nuages et envelop* penl toute la plaine, qui semble une baie gigantesque entourée I tous les bouts de l'horizon d'énormes vaisseaux à l'ancre.

Quand on redescend dans la pittoresque capitale de Tancien cointat, on aime à parcourir ses rues sombres et étroites, aux maisons quasi orientales qui toomeal le dos au passant, n*en- Irouvent pour lui ni fenêtres ni jalousies, et se barricadent

dans les étages inférieurs derrière d'énormes grilles rebondies dont l'aspect effrayerait les voleurs et les Almavivas les plus déterminés. Il n'est pas une seule de ces maisons jaunâtres qui oe semble cacher dans ses muettes profondeurs une énigme, un mystère. L'imagination du poëte peut se donner carrière. Bien ne l'empêche de voir derrière ces inaccessibles murailles une Rosine qui aspire à prendre sa volée, un alchimiste ou un millionnaire tremblant pour son trésor. Au soin curieux et défiant que la vieille cité pontificale prend de se fortifier, de se pillager, de se séquestrer, à voir ces énormes barreaux et ces poinies aiguës qui défendent toutes les fenêtres, on dirait d'une ville habitée par des nababs ou des Bartholos féroces.

Au reste, Avignon tout entier n'a pas cette physionomie. Le quartier marchand et la grande place centrale rachètent par ^ guicté et la vie ce qui leur manque d'ombre et de silence

iionacal. Chaque jour, hélas! Avignon se civilise. Il se dé-

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